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Title: Les Vautours
Date of first publication: 1902
Author: Hugh Stowell Scott (pseud. Henry Seton Merriman) (1863-1903)
Translator: Anonymous
Date first posted: March 13, 2026
Date last updated: March 13, 2026
Faded Page eBook #20260322
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HENRY SETON MERRIMAN
(Hugh Stowell Scott)
né vers 1863, mort en 1903
———
Première édition anglaise des « Vautours »
(« The Vultures ») : 1902
IMPRIMERIE NELSON, ÉDIMBOURG, ÉCOSSE
PRINTED IN GREAT BRITAIN
| Pages | ||
| I. | Au large | 7 |
| II. | La maison des signaux | 17 |
| III. | Une spécialité | 27 |
| IV. | Deux collègues | 38 |
| V. | Une vieille connaissance | 49 |
| VI. | Les vautours | 59 |
| VII. | A la frontière | 69 |
| VIII. | Une ville lointaine | 80 |
| IX. | Les terrassiers | 90 |
| X. | Un avertissement | 98 |
| XI. | Une demande de rappel | 107 |
| XII. | Le Destin | 116 |
| XIII. | La roue de la fortune | 126 |
| XIV. | Condamné à mort | 136 |
| XV. | A mots couverts | 145 |
| XVI. | Beaucoup... ou rien | 155 |
| XVII. | Dans la Senatorska | 164 |
| XVIII. | Le récit de Joseph | 175 |
| XIX. | Où l’on perd pied | 185 |
| XX. | Un léger assaut | 195 |
| XXI. | Franche explication | 205 |
| XXII. | L’honneur est sauf | 215 |
| XXIII. | Cœur volant | 225 |
| XXIV. | La route du West India Dock | 235 |
| XXV. | L’histoire du capitaine | 246 |
| XXVI. | Au printemps | 256 |
| XXVII. | Un sacrifice | 266 |
| XXVIII. | Dans les forêts de pins | 277 |
| XXIX. | Par un chemin détourné | 288 |
| XXX. | La cité tranquille | 299 |
| XXXI. | Le paiement | 309 |
| XXXII. | Une lettre d’amour | 319 |
| XXXIII. | Gare au danger ! | 329 |
| XXXIV. | Pour une autre fois | 339 |
| XXXV. | En passant la frontière | 349 |
| XXXVI. | Le capitaine Cable se salit les mains | 361 |
| XXXVII. | Au carrefour | 373 |
LES VAUTOURS
M. Joseph P. Mangles, commodément installé sur une chaise de pont à bord d’un transatlantique, fumait un excellent cigare. C’était un grand homme maigre, complètement rasé, le front osseux, les joues creuses et la lèvre pendante, et il tenait constamment la tête rejetée en arrière, dans une attitude qui révélait un dégoût résigné pour le monde.
Sec et résistant il ne souffrait que d’une dyspepsie chronique qui le poursuivait depuis au moins cinquante ans et la traversée ne l’avait point rendu malade.
— Voilà le beau temps, dit-il, les femmes vont monter sur le pont... au diable le beau temps !
Sa voix semblable à un sourd grognement faisait dire à Mlle Mangles que Joseph grognait devant son plat comme un chien.
La remarque de M. Mangles était adressée à un homme qui se tenait debout contre le bastingage et qui ne répondit rien.
De vingt-cinq à trente ans plus jeune que son interlocuteur, cet homme paraissait Anglais, mais il n’avait point l’air agressif qui fait reconnaître la plupart de ses compatriotes. En effet, chaque peuple a ses traits caractéristiques, et tandis que l’Allemand par son attitude provoque en général l’hostilité, le Français, même Français à outrance, fait plutôt sourire.
Le compagnon de M. Mangles avait six pieds de haut et une solide carrure, mais comme beaucoup de gens de sa taille il ne semblait occuper dans ce monde trop peuplé que tout juste la place à laquelle il avait droit. La coupe de ses vêtements n’attirait pas l’attention. Ses mouvements étaient tranquilles. Dans la conversation on le priait généralement de répéter ce qu’il avait dit, et il s’exécutait de la même voix douce et faible.
A bord de ce grand paquebot deux hommes seulement n’étaient point dans les affaires : Joseph Mangles et Reginald Cartoner, et, pour cette raison peut-être, ils s’étaient sentis attirés l’un vers l’autre. Sans repousser les avances qu’on leur faisait de temps en temps, ils étaient tous deux d’un abord difficile, car les confidences humaines demandent à être réciproques. A Dieu seul on peut s’adresser sans se décourager ni recevoir de réponse. Ces deux hommes n’avaient probablement rien à raconter aux autres passagers, c’est pourquoi on avait fini par les laisser en dehors des coteries qui se formaient à bord selon la coutume des longues traversées.
Malgré leur isolement, ils ne s’étaient rien confié de grave, ne traitant jamais dans leur conversation que les sujets de la vie quotidienne.
Cartoner était un rêveur aux yeux profonds que surplombait un front intelligent. Ses paupières longues et lisses s’arrêtaient net au-dessus de la pupille, ce qui donnait à ces yeux rêveurs un regard dur et direct d’un effet bizarre.
Au bout d’un moment il se tourna lentement vers son compagnon, comme pour l’interroger. Il semblait se demander si M. Mangles avait parlé. Mais Mangles se tut. Pourtant ce fut lui, un instant après, qui reprit la parole.
— Oui, dit-il, les femmes vont monter sur le pont, — et ma sœur Jooly. — Vous ne connaissez pas Jooly ?
Il parlait maintenant avec un accent américain, lent et agréable.
— Je vous ai vu causer avec une jeune fille dans le salon après le déjeuner, dit Cartoner. Elle avait un ruban bleu autour du cou. Elle était jolie.
— Ce n’était pas Jooly, dit M. Mangles sans hésitation.
— Qui était-ce ? demanda Cartoner, avec la simple franchise de ceux qui n’ont point de vanité, et ne sont pas uniquement préoccupés d’eux-mêmes.
— Ma nièce, Netty Cahere.
— Elle est jolie, dit Cartoner d’un ton si enthousiaste qu’une oreille féminine y aurait perçu bien des choses.
— Vous en tomberez amoureux, dit Mangles d’un air lugubre. Tous les hommes le sont. Elle dit que ce n’est pas de sa faute.
Cartoner regarda son interlocuteur, comme s’il entendait sans bien comprendre. En tout cas il ne répondit rien.
— Elle en est désolée, conclut Mangles, en faisant adroitement passer avec sa langue son cigare d’un coin de la bouche à l’autre. Cartoner ne semblait pas s’intéresser beaucoup à Mlle Netty Cahere. Il avait cet air détaché de tout qui éveille la curiosité dans le cœur des hommes, et encore plus dans celui des femmes. Les gens auraient voulu savoir ce que Cartoner cachait dans son passé pour s’y absorber à ce point.
Les deux hommes se taisaient de nouveau lorsque Mlle Netty Cahere parut sur le pont. Elle était accompagnée d’un officier du paquebot, jeune homme imberbe qui perdait son cœur chaque fois qu’il traversait l’Atlantique. Il semblait dire des choses graves à Mlle Cahere, qui l’écoutait avec une expression de protestation amusée. Elle avait des yeux bleus étonnés et un teint délicat blanc et rose qui ne s’altérait jamais. De l’attitude de son corps svelte se dégageait une humilité étudiée comme si elle s’estimait peu et suppliait le monde de l’accepter ainsi. Elle ne paraissait pas avoir aperçu son oncle mais quitta le jeune enseigne qui à contre-cœur se mit à monter l’échelle tout en regardant derrière lui.
M. Mangles lança son cigare par-dessus bord.
— Elle n’aime pas la fumée, grogna-t-il.
Cartoner l’imitant jeta machinalement sa cigarette.
Apparemment il ne savait pas encore s’il devait rester ou s’en aller, quand Mlle Cahere s’approcha de son oncle, sans avoir l’air de remarquer que celui-ci n’était pas seul.
— Cet officier est si jeune, dit-elle, c’est presque un enfant. — Il me parlait de sa mère. Ce doit être terrible d’avoir pour proche parent un marin.
Sa voix était douce et l’on sentait que son cœur était plein de pitié pour ceux qui souffrent.
— Je voudrais que certains de mes parents fussent marins, répondit M. Mangles de son timbre le plus grave. Ils remplaceraient tout un équipage. Mais, permettez que je vous présente mon ami, M. Cartoner — Mlle Cahere.
Il compléta la présentation d’un geste démodé et cérémonieux. Mlle Cahere sourit un peu timidement à Cartoner dont les yeux se détournèrent les premiers.
— Vous n’êtes pas descendue aux repas, dit Cartoner de son ton bref, quoiqu’aimable.
— Non, mais j’espère y venir à présent. Y a-t-il beaucoup de monde ? Avez-vous des amis à bord ?
— Il y a très peu de dames, et je n’en connais aucune.
— Mais quelques-unes sont fort gentilles, dit Mlle Cahere qui avait décidément une bonne opinion de l’espèce humaine.
— C’est très possible, dit Cartoner qui retomba aussitôt dans cet étrange état de distraction si déconcertant pour la plupart des gens.
Mlle Cahere continuait de le regarder sous ses cils noirs — elle avait des yeux bleus — et son regard exprimait une admiration naïve et étonnée. Sans doute elle trouvait cet homme d’aspect agréable, et appréciait cet air tranquille que donne une bonne éducation.
— Avez-vous vu le bateau de l’autre côté ? demanda-t-elle au bout d’un moment. Vous ne pouvez le voir d’ici. C’est un voilier.
Tout en parlant elle fit un mouvement pour lui montrer l’endroit d’où l’on apercevait le bateau en question. Cartoner la suivit sans résistance, et M. Mangles, abandonné sur sa chaise, se mit à chercher son porte-cigares.
— Voilà, fit Mlle Cahere en désignant une voile à l’horizon. On ne la distingue presque plus. Elle était beaucoup plus près tout à l’heure, quand je suis montée sur le pont. C’est un des officiers d’ici qui me l’a fait voir.
Cartoner regardait sans grand enthousiasme.
— J’aime beaucoup les marins, dit Mlle Cahere baissant la voix et d’un ton un peu confidentiel. J’aime beaucoup les marins, et vous ? Mais je ne devrais peut-être pas dire ces choses-là... qu’en pensez-vous ?
— Cela dépend, répondit Cartoner.
Mlle Cahere, sans rien dire, se mit à rire, et ce rire et le regard qu’elle jeta sur son compagnon laissaient entendre clairement qu’elle n’avait point voulu parler de lui.
— Je crois que je préfère les soldats, ajouta-t-elle, en regardant la tournure robuste et souple de Cartoner.
Ce dernier murmura une réponse inintelligible en continuant de contempler le bateau.
— Connaissiez-vous mon oncle avant de le rencontrer à bord, ou avez-vous eu le courage de le forcer à parler ? Il est tellement taciturne que la plupart des gens en ont peur. Je suppose que vous le connaissiez déjà ?
— Non, c’est le hasard. Ni lui, ni moi n’étions malades. Alors ayant faim tous les deux, nous sommes descendus, et le maître d’hôtel nous a placés l’un à côté de l’autre.
C’était une longue explication pour dire peu de chose.
— Moi, je pensais que vous faisiez peut-être partie du corps diplomatique, dit Mlle Cahere nonchalamment.
Un instant, les yeux de Cartoner perdirent leur expression vague. Peut-être parce que Mlle Cahere avait cette fois deviné juste, ou parce qu’il se disait tout bas que M. Mangles devait appartenir à cet aimable groupe d’amateurs qu’est le corps diplomatique américain.
Naturellement M. Mangles s’était installé du côté abrité par le salon du pont, et Mlle Cahere, ayant emmené Cartoner du côté du vent, la situation devint intenable. Elle se dirigea donc vers un endroit plus chaud. Mais au coin du salon elle fut prise dans un coup de vent qui la retint sur place en une pose charmante, les deux mains au chapeau pendant qu’elle regardait son compagnon de ses jolis yeux rieurs pour qu’il vînt à son secours. Le coup de vent fit en même temps pencher le bateau à tel point que Cartoner dut saisir le bras de la jeune fille afin de l’empêcher de tomber.
— Merci, dit-elle tranquillement et les yeux baissés, une fois l’incident fini. A certains égards, elle était de la vieille école. Elle n’appartenait nullement à cette catégorie de jeunes filles émancipées, qui au bout de cinq minutes sont en camaraderie avec les représentants de l’un ou l’autre sexe indifféremment.
Lorsque son oncle put la voir, elle courut vers lui et essaya, gentille et rieuse, de l’empêcher de remettre dans sa poche son porte-cigares. Même elle s’en empara, l’ouvrit et choisit un cigare de ses propres mains.
— Si, dit-elle avec force, vous allez fumer tout de suite. Croyez-vous que je ne vous ai pas vu jeter l’autre ? N’est-ce pas fou, M. Cartoner ? Parce qu’un jour étourdiment j’ai dit que je n’aimais pas la fumée de tabac, il ne veut plus jamais me laisser voir qu’il fume.
En parlant, elle s’appuyait affectueusement sur l’épaule du vieillard et le contemplait de son air innocent.
— Et qu’importe que cela me plaise ou non ! fit-elle. D’ailleurs, cela me plaît. J’aime l’odeur de vos cigares.
M. Mangles regarda Cartoner et sa nièce avec un sourire effaré et c’était peut-être la seule façon dont le pauvre homme sût manifester sa tendresse.
— Qu’importe ce que je pense ! dit-elle de nouveau avec humilité.
— J’aime être agréable à une femme, dit M. Mangles de sa voix profonde.
— Particulièrement si cette femme vous doit tout, répondit Netty, en un aparté affectueux qui arrivait cependant jusqu’aux oreilles de Cartoner.
— Où est votre tante Jooly ? demanda soudain le vieillard. Je croyais qu’elle allait monter sur le pont.
— Elle y est montée, répondit Netty. Je l’ai laissée dans le salon en train de causer avec plusieurs personnes.
— Comment, déjà ! s’écria le frère de la dame. Et Netty fit avec une gravité mystérieuse un signe de tête affirmatif. Elle se tourna vers l’escalier du salon d’où elle semblait attendre Mlle Mangles.
— Vous connaissez sans doute ma sœur Jooly ? dit M. Mangles à Cartoner, — Mlle Julie P. Mangles de New-York.
Cartoner fit de son mieux pour avoir l’air de ne pas ignorer ce nom. Habitant depuis quelques mois les États-Unis, il savait qu’il est possible d’être célèbre à New-York et complètement inconnu en Connecticut.
— Peut-être ne l’avez-vous jamais rencontrée ? suggéra Mangles avec bienveillance.
— Non, je ne le pense pas.
— Elle va à présent dans les prisons.
— Je n’ai jamais été en prison, répondit Cartoner.
— Plus tard vous serez sans doute mieux renseigné, dit M. Mangles, en accompagnant ses paroles d’un petit rire sourd. Non, Monsieur, ma sœur est conférencière, elle parle en public.
— De quoi ? demanda le jeune homme.
M. Mangles, d’un geste gracieux avec son cigare, indiqua l’univers entier.
— De tout ce qu’on voudra ou à peu près, répondit-il gravement. Spécialement du travail des femmes et de leur salaire, je crois. Elle est très forte là-dessus. Et elle a raison, car elle a trouvé la solution du problème. Elle comprend une chose dont très peu de femmes se rendent compte, c’est que le travail non rétribué est un sacrifice que personne ne leur demande. Ainsi, Jooly fait des tournées pour discuter la question et indiquer au public et à l’Administration une quantité de cas où la femme pourrait être utilisée et le salaire qu’elle devrait recevoir. Jooly laisse à la compétence du gouvernement le soin de découvrir qu’elle serait elle-même utile dans maint gentil petit poste ; mais le gouvernement manque de compétence, Monsieur, et...
— Voilà tante Julie, interrompit Mlle Cahere en s’esquivant.
M. Mangles poussa un petit soupir et se replongea dans le silence.
En s’en allant, Mlle Cahere passa devant un autre officier du paquebot, homme lourd et timide, uniquement préoccupé de son bateau et de sa propre carrière. Il avait cependant dû trouver à la figure de Netty Cahere quelque chose d’intéressant — peut-être avait-il cueilli un regard des yeux bleus aux cils noirs — car sa physionomie s’illumina soudain et il se retourna pour la regarder encore.
A l’endroit où Gravesend touche Nordfleet, où les fortes odeurs des usines d’engrais chimiques se mêlent à la sèche poussière des fabriques de ciment dont les hautes cheminées montent vers un ciel toujours gris, se trouve une maison, connue sous le nom de la maison des signaux. Personne ne sait pourquoi on l’appelle ainsi, et peu de gens s’inquiètent de le savoir.
Le bruit énervant des tramways qui passent tout près sur le grand chemin ne la réveille pas de son sommeil hanté. Ses deux grandes grilles de fer qui se trouvent sur le trottoir même ne s’ouvrent jamais. En effet une ou deux générations de peintres ont représenté close cette porte dont la boue et la rouille ont scellé les gonds. Une grille à côté s’ouvre aux piétons, et une porte de service dans un mur latéral est désignée comme « entrée des fournisseurs ». Cependant les fournisseurs ne viennent jamais par là. Nul joyeux laitier ne dépose sur le seuil, avec le dernier potin, son lait frelaté et bleuâtre. Nulle carriole de boucher ne stationne au coin de l’allée. Il est vrai que le boucher de l’endroit n’a pas de carriole. La plupart de ses clientes viennent à pied, enveloppées d’un châle, et elles emportent leur marchandise dans un journal. Celles qui appartiennent à une classe sociale un peu plus élevée portent une casquette coquettement épinglée sur leur chignon.
Pour comble de malheur le laitier n’est pas gai et ne fait point sa tournée en courant. Au contraire il marche à pas lents et attend d’un air pessimiste qu’on le paie avant de remplir la mesure.
Bref, le quartier est pauvre, et personne ne voudrait y vivre, s’il était possible de faire autrement. La maison des signaux se trouve au milieu de tout cela comme une noble épave échouée sur une côte stérile. Autrefois cette habitation était ce que l’on appelle un élégant manoir, puis elle devint une jolie propriété, et enfin on en parla comme d’une charmante maison de campagne. Puis le prix tomba encore, et c’est à ce moment qu’une vieille dame faible d’esprit y fut installée par des parents, pour y vivre avec deux domestiques qu’on rencontrait souvent le soir à Gravesend, tandis que la vieille dame restait sans doute toute seule, enfermée chez elle. Cette maison après être demeurée vide pendant plusieurs années devint tout à coup la résidence d’un étranger, d’un banquier russe, disait-on. C’était un petit homme aimable, épris de tranquillité et à qui plaisait la vue du fleuve. Aussi large que long, il n’était pourtant pas ridicule. Il n’avait rien de mystérieux, et la ville le connaissait bien. Sans doute il avait assez mal choisi sa maison de campagne, mais de la part d’un étranger, ce n’était pas étonnant. Il appréciait du moins la modicité du prix et se montrait ravi de la vieille pelouse verte et des arbres noirs qui s’abritaient derrière un mur en briques rouges.
Pour commencer il avait passé là tout un été et y avait attrapé de l’asthme à force de respirer la poussière de ciment ; d’ailleurs, il était prédisposé à cette maladie, la Providence l’ayant doté d’un cou fort court. Il ne vint plus alors à la maison des signaux que tous les samedis pour repartir les lundis. Mais au bout de quelque temps, las de ce système, il essaya de la vendre. Il n’y réussit pas, et de nouveau la maison resta abandonnée quelques années pendant lesquelles le banquier russe étendit ses affaires et vécut ailleurs. Puis il revint s’installer dans la propriété avec des domestiques étrangers, des amis étrangers et leurs domestiques étrangers pour y habiter comme auparavant du samedi au lundi.
Tous ces étrangers se conduisaient d’une façon bizarre qui sentait le continent. Le dimanche ils jouaient aux boules sur la pelouse derrière la maison. Les voisins les entendaient, car l’épais feuillage des arbres poussiéreux et la hauteur du vieux mur en briques leur cachaient la vue. Personne dans le pays ne s’inquiétait d’ailleurs de la maison des signaux, car elle était environnée d’une population de travailleurs, occupée à gagner sa vie et à apaiser en outre une soif persistante, provoquée par la poussière de ciment et par les odeurs écœurantes de l’engrais chimique. Certains amateurs de la localité, ayant affirmé qu’il n’y avait rien dans la maison qui justifiât une investigation secrète, et le poste de police se trouvant à deux pas, la curiosité publique concernant la demeure de l’étranger s’était complètement calmée.
Quand le propriétaire venait il prenait une voiture fermée à la gare de Gravesend et généralement donnait au cocher ses instructions pour une autre fois. Il arriva ainsi par un après-midi d’été il y a quelques années en compagnie de trois amis et sans bagages. Les domestiques qui le suivaient dans une deuxième voiture portaient des paquets, contenant sans doute des provisions. Ces graves messieurs venaient peut-être goûter à la maison des signaux, et prendre le thé, suivant la coutume russe.
La journée étant belle, ces messieurs se promenèrent dans le jardin derrière la maison. Ils s’y trouvaient encore lorsqu’un nouveau fiacre s’arrêta devant la grille fermée, et le banquier courut lui-même aussi vite que le lui permettait sa corpulence ouvrir la petite porte à un marin qui avait l’air de savoir où il allait.
— Alors, Monsieur, dit-il avec un fort accent du nord, il s’agit encore d’une de vos petites affaires ?
Les deux hommes se serrèrent la main, et le banquier paya le cocher.
Une fois le fiacre parti, l’hôte se tourna vers le nouvel arrivant, pour répondre à sa question.
— Oui, mon ami, dit-il, encore une de mes petites affaires. Vous allez bien, capitaine ?
Mais le capitaine Cable n’était pas homme à perdre ses paroles en vaines formalités. On voyait qu’il se portait bien, aussi bien que possible, menant la vie simple et dure d’un marin. Trapu, la figure rubiconde bien débarbouillée et bien rasée à part le bas du menton qui s’ornait d’une petite barbe fantasque, il avait les yeux bleus et pénétrants comme des vrilles. Peut-être cachait-il un cœur tendre sous cet extérieur peu engageant. Il était vêtu d’un gros pardessus bleu, non à cause du froid, mais parce qu’il ne possédait rien de mieux. Son chapeau, soigneusement brossé, était d’un feutre dur et noir, à la mode dans son pays cinq ans auparavant pour le moins. Il ne portait pas de gants, car cette élégance aurait dépassé les limites que le capitaine Cable s’était tracées. D’ailleurs il avait mis ce qu’il appelait son « gréement de bordée ».
— Et vous-même ? répondit-il machinalement.
— Merci, je vais très bien, répondit poliment le banquier, anonyme pour le capitaine comme pour le lecteur ; en vérité son nom était russe, à tel point que de simples langues anglaises se refuseraient à prononcer tant de consonnes.
— C’est une affaire comme les autres. Mes amis sont venus ici pour vous rencontrer. Je ne crois pas qu’ils sachent l’anglais, à l’exception de votre collègue qui le parle un peu — très peu.
Tout en causant, il se dirigea vers le jardin, où trois hommes les attendaient.
— Voici le capitaine Cable, dit-il, et les trois messieurs soulevèrent leur chapeau ; le capitaine, un peu intimidé, car il n’avait pas l’habitude des mœurs étrangères, se découvrit quand même, puis se mit à examiner la pelouse pour se donner une contenance. Il s’enhardit si bien qu’il prit la direction de la conversation.
— Dites-leur, fit-il, que je suis un homme franc de Sunderland, et que ma spécialité, c’est de transborder des cargaisons en mer. Cependant mes mains sont propres.
Il les montra ; elles étaient sales, c’est donc qu’il s’exprimait par métaphore.
Le banquier traduisit ces paroles en s’adressant avec une déférence toute particulière à l’un de ses compagnons.
— Vous parlez français ? interrompit le capitaine Cable.
— Oui, mon ami, et vous ?
— Moi ! ah non, répliqua aimablement le capitaine. Pour moi, toutes les langues se ressemblent, je n’y comprends goutte.
Le monsieur pour qui avaient été traduites les paroles du capitaine se mit à sourire. C’était un homme distingué de haute taille avec une moustache et des cheveux blancs embroussaillés. Ses traits étaient durs et nets, ses yeux foncés souriaient facilement. Il conduisit les autres jusqu’aux chaises placées autour d’une table sur la pelouse à l’ombre d’un cèdre. Son allure avait quelque chose de royal et dénotait l’habitude d’être traité avec respect et de se faire obéir aveuglément.
— Dites-lui que nous sommes francs aussi et que nous avons les mains propres, dit-il.
— Oui, prince, répondit le banquier.
Mais la parole lui fut coupée par un jeune homme — le plus jeune du groupe — qui avait des yeux rieurs, une jolie moustache frisée et des cheveux blonds et courts.
— Mon père, dit-il en un anglais correct, dit que nous sommes de bonne foi, francs aussi et que vos mains ne perdront rien de leur propreté à toucher les nôtres.
Ce disant, il tendit la main, refusant de la retirer avant qu’elle ne fût touchée par le capitaine Cable qui se sentait gêné par les chaleureuses manières de ces étrangers, encore que le jeune homme lui plût.
Le banquier rangea les chaises autour de la table, et la société mal assortie y prit place. L’homme qui n’avait pas encore parlé et qui s’assit le dernier, était visiblement un marin. Sa figure, cuite par le soleil, était d’un brun foncé et ses traits disparaissaient sous une barbe coupée ras. Il avait la lenteur d’un homme du Nord, et la timidité d’un patron de bateau marchand, quand il se trouve à terre. Il portait si bien l’empreinte de la mer que le capitaine Cable hocha la tête en le fixant. Sans avoir été invités à le faire ils s’étaient mis à côté l’un de l’autre en face des trois terriens. De nouveau le capitaine Cable rompit le silence.
— Pourvu qu’il n’y ait rien de louche là-dedans je suis prêt. Dangers ordinaires, ennemis de la reine, intervention de Dieu, voilà mes risques. Je ne suis pas assuré. Le bateau m’appartient. Les explosifs ne me font pas peur.
— Il y en a, fit remarquer le banquier.
— Dans ce cas, j’espère que ce sont des explosifs honnêtes, sans cela ils n’entreront pas dans mes écoutilles. Des explosifs, cela peut faire sauter un homme tout simplement quand il n’y pense pas.
— Il y aura des cartouches, dit le jeune homme qui lui avait serré la main.
— Ça va, dit le marin. Puis, pointant un doigt épais vers le banquier, il ajouta : A nous deux, Monsieur, et il se cala sur sa chaise.
— Rien n’est plus simple, expliqua le banquier d’une voix suave, mais un peu étranglée. Nous avons une cargaison, composée en grande partie de caisses d’un poids considérable bien qu’il y en ait aussi de plus légères, contenant des vêtements, etc. Vous chargerez dans le fleuve où tout vous sera envoyé par bateaux de lest. Rien n’est très lourd ni très gros. Rien n’est assuré, bien entendu, de sorte que tout ce qui s’échappe et qui tombe à la mer est bel et bien perdu.
Le banquier s’arrêta pour souffler.
— Je comprends, répondit le capitaine Cable, c’est comme pour moi et mon bateau. Pas d’assurance. Pas de truquage. Je perds tout ou rien. Et il lança un regard féroce au banquier qui ne risquait rien, lui. — Je comprends parfaitement, répéta le capitaine, en s’inclinant d’un air aimable du côté des trois étrangers.
— Vous quitterez Londres avec une cargaison complète à destination de Malmœ ou Stockholm, ou de quelque autre ville où la surveillance n’est pas trop sévère. Dans la mer du Nord, à un endroit déterminé que vous fixerez vous-même, vous rencontrerez le « Olaf », capitaine Petersen, qui est assis à côté de vous.
Le capitaine Cable se retourna pour serrer gravement la main du capitaine Petersen.
— Je pensais bien que vous étiez marin.
Et le capitaine Petersen répondit qu’il était très heureux de faire connaissance.
— Il faut que la cargaison soit transbordée en pleine mer, hors de vue de la côte et des bateaux-phares. Mais pour ces questions de détail on se repose sur vous, capitaine.
— On s’y connaît en effet, répondit Cable en examinant Petersen du coin de l’œil.
— Ensuite vous remonterez la mer Baltique à vide jusqu’à un petit port, situé juste à l’endroit où vous trouverez une scierie qui domine le fjord, et là une cargaison de bois de construction vous attendra que vous rapporterez à Londres. Quand pouvez-vous commencer à charger, capitaine ?
— Demain, répondit Cable. Le bateau est sur le fleuve actuellement, et si ces messieurs désirent le visiter, c’est facile.
— Non, je ne pense pas que nous aurons le temps, fit vivement le banquier. Maintenant nous allons vous laisser, vous et le capitaine Petersen, choisir ensemble votre lieu de rendez-vous. Avez-vous vos cartes ?
Au lieu de répondre le capitaine sortit de sa poche plusieurs papiers pliés qu’il posa tendrement sur la table. Depuis dix ans il remettait le soin de s’acheter de nouvelles cartes de la mer du Nord. Il effleura d’un regard circulaire les murs élevés et les grands arbres.
— Je pense que le vent n’entrera pas beaucoup ici, dit-il avec appréhension en dépliant soigneusement les papiers déchirés.
Le jeune homme aux cheveux blonds approcha sa chaise, et s’attira un regard étonné du capitaine.
— Êtes-vous marin ? demanda celui-ci, d’une voix soupçonneuse.
— Pas de profession, mais pour mon plaisir.
— Le plaisir ? Homme et gosse j’ai pratiqué la mer depuis quarante ans, et je n’ai jamais compris où était le plaisir.
— Monsieur, expliqua le banquier, Son Excel... Monsieur... Il s’arrêta et consulta du regard l’homme aux cheveux blancs.
— Monsieur Martin.
— M. Martin se trouvera à bord du « Olaf » lorsque vous le rencontrerez dans la mer du Nord. Il servira d’interprète. Car rappelez-vous bien que le capitaine Petersen ne sait pas l’anglais et que vous ignorez sa langue. Les deux équipages j’espère seront dans le même cas. Le capitaine Petersen aura soin de n’avoir à bord personne qui sache l’anglais. Et votre équipage, mon ami ?
— Mon équipage vient de Sunderland. Ce sont des hommes qui ne savent que l’anglais et qui le savent même très peu heureusement, répliqua le capitaine Cable.
Le doigt sur la carte il s’arrêta pour lancer au monsieur aux cheveux blancs un regard particulièrement pénétrant.
— Encore une chose, Monsieur, je parle avec franchise, selon mon habitude. Combien toucherons-nous ?
— Il y aura cinq cents livres pour chacun de vous, répondit le vieillard distraitement en un anglais lent et correct.
Une mer jaunâtre sous un ciel gris sale, une pluie froide, un vent gémissant. De courtes vagues se brisant en un petit jet d’embrun bouillonnant. L’eau elle-même boueuse et sans couleur. Là-bas, à l’est où le vert-gris et le gris sale se confondent, un moulin à vent, tournant dans la brise : c’est la Hollande. Au premier plan dans l’eau, image de solitude humide et désolée, un petit phare se dresse sur ses trois pieds comme un carton à chapeaux attaché à un immense chevalet. Il est allumé, bien qu’il fasse grand jour, car il reste toujours allumé scintillant gravement, seul sur ce banc de sable de la mer du Nord. Il est visité une fois toutes les trois semaines. Alors on garnit la lampe, on coupe la mèche et l’on graisse l’ingénieux dispositif qui la remonte automatiquement, puis on abandonne de nouveau le petit phare à sa solitude et à sa tâche.
La terre doit se trouver à l’est, bien qu’on ne distingue que le moulin aux ailes tournantes, car la terre se trouve ici au-dessous du niveau de la mer. Un canal s’ouvre probablement derrière ce banc de sable mouvant. C’est un des endroits les plus déserts du monde, un endroit laissé en blanc sur les cartes des marins. Personne ne passe par ici, car ces bancs de sable ne sont pas moins dangereux que tant de rochers tristement célèbres dans l’histoire de la navigation. Leur accueil doux et aimable attire traîtreusement le navire qui ne sortira plus de leur étreinte. Leur histoire est celle d’une longue série de désastres. Ils gardent leur butin enfoncé sous ce mélange d’eau et de sable défiant éternellement l’ingéniosité des hommes. Le brouillard, cet ennemi mortel du marin, est ici à demeure, il se lève au-dessus des terres plates et se glisse sur l’eau où il reste suspendu en un continuel va-et-vient pendant des semaines entières. Même quand le soleil luit partout ailleurs, le brouillard couvre ces côtes comme d’une épaisse feuille d’ouate.
« Gare au brouillard ! » avait été la dernière parole du capitaine Cable en quittant la maison des signaux. « Car si l’on a le malheur de rencontrer ce sacré brouillard dans les parages où nous allons, on l’a pour un mois au bas mot, et si l’on bouge on va droit à l’enfer. »
Mais il eut la chance de rencontrer au lieu du brouillard un de ces vents d’été qui partent du nord-ouest sans rime ni raison.
A la tombée du soleil, le « Olaf » était venu prudemment de l’ouest. C’était un vieux vapeur à proue haute, bien ponté et solidement gréé ; son nom s’étalait au beau milieu de la coque. Le capitaine Petersen était un homme prudent, aussi avançait-il en se servant de la sonde, à une allure non moins régulière que celle d’un chronomètre. Il avait toujours les mouvements lents, et sur la mer comme dans la vie on court souvent plus de dangers ainsi. Car on devient la proie facile de tous les courants.
Le capitaine Petersen entra derrière le phare. Il lorgna le moulin à vent avec soin et prudence et décrivant ensuite un demi-cercle autour du banc, caché sous un mètre d’eau boueuse, il se dirigea lentement vers la pleine mer, gardant toujours le moulin à vent droit à l’arrière et le phare à bâbord. Une fois qu’il l’eut dépassé, il sonna à la chambre des machines, et le bateau qui marchait à peine s’arrêta net, tournant son gros nez contre le vent et les vagues frémissantes. Alors le capitaine Petersen, appuyé contre le grand mât qui se trouvait sur le gaillard d’avant, fit jeter l’ancre. Autour du « Olaf » l’eau était peu profonde, et aucun bateau ne pouvait l’atteindre à moins de venir par où il était venu. Le soleil allait disparaître, et les nuages, rougis à l’ouest de ses derniers rayons, s’éteignaient peu à peu se teintant de gris. Les ailes tournantes du moulin s’effaçaient à l’horizon. Seul restait visible le phare à trois pieds qui continuait à promener sur l’immensité des eaux désertes son œil étonné et fascinateur.
Placé comme il était le « Olaf » se trouvait à l’abri du vent qui faisait rage pendant la nuit, mais au matin la pluie tombait encore et la houle était forte. Cependant l’eau était ici trop peu profonde pour que de très grosses vagues pussent gêner ce grand bateau. Le « Olaf » se balançait donc allègrement, plongeant seulement de temps à autre le nez dans l’eau jaune, faisant jaillir par-dessus le pont un paquet d’embrun comme un oiseau qui prend son bain.
Au lever du jour le prince Martin Bukaty se montra sur le pont, gai et content, habillé d’un suroît qu’on lui avait prêté.
— Nous allons voir, dit-il en regardant la pluie et l’embrun, si ce petit homme va venir par ce temps-là.
— Il viendra sûrement, dit le capitaine Petersen.
Le prince rit. Presque tout le faisait rire : la prudence du capitaine norvégien, le beau temps, le mauvais temps, et la vie en général telle qu’elle se présentait. Il appartenait à cette minorité heureuse qui trouve la vie amusante et que ses contemporains divertissent. On répondra peut-être à cela, qu’il est facile d’être gai quand on est jeune. Cependant, nous savons par expérience que ni la jeunesse ni la fortune ne donnent la gaieté, cette flamme intérieure qui brûle sans tenir compte des événements extérieurs. Les plus gais ne sont pas ceux qu’on peut appeler les plus heureux. En effet les plus heureux paraissent quelquefois ne pas avoir de raisons de l’être. Ainsi, Martin Bukaty aurait pu trouver mieux pour dormir que la cabine exiguë d’un bateau marchand et des compagnons plus agréables que ces quelques marins malpropres. Il aurait pu trouver un ciel plus bleu et une mer plus belle. Quand même il était là sur le pont en train de rire. Il donna une tape dans le dos du capitaine.
— Eh bien, nous voilà arrivés ! le plus dur est fait, l’ancre n’a pas chassé, et personne ne nous a aperçus, et puis nous allons voir d’ici quelques heures ce petit capitaine si drôle. Pourquoi cet air sombre, mon vieux ?
Le capitaine Petersen enleva son suroît pour le secouer.
— Nous sommes en train de préparer la corde pour nous pendre, dit-il.
— Pour me pendre, moi, mais pas vous, répondit Martin. Puis on s’habitue très bien à cette idée. Voyez plutôt mon père ! Il n’y a guère de vieillard plus insouciant au monde. Comme il sait rire ! Comme il savoure un bon dîner et de bon vin ! D’ailleurs le vin ne coule pas moins bien dans le gosier d’un homme, parce que cet homme a une corde autour du cou. Quant à lui il a joué avec le danger toute sa vie, ce vieux crâneur, qu’en dites-vous ?
— Je comprends que cela ne vous fasse rien à vous ! répondit le capitaine gravement en tournant son regard mélancolique vers son compagnon. Un prince ne risque pas d’être fusillé, ni pendu, ni jeté au fond de la mer.
— Ah ! vous croyez cela ? dit le prince, redevenu sérieux pour un moment. Sait-on jamais ?
Puis il éclata de rire.
— Venez, dit-il, je monte voir si le bateau anglais n’arrive pas. Allons sur le gaillard d’avant. Là nous le verrons venir — ce petit bull-dog de capitaine.
— S’il a le moindre bon sens, il attendra au large que ce vent se calme, grogna Petersen en accompagnant toutefois le prince.
— Son bon sens ne l’empêchera pas d’être intrépide.
— Il a peur probablement... Le capitaine Petersen s’interrompit pendant qu’il se hissait péniblement sur le bastingage.
— De quoi ? demanda Martin en regardant à travers les cordages.
— D’une femme.
La réponse de Martin Bukaty fut couverte par le bruit du vent pendant qu’il montait.
Ils restèrent allongés là-haut pendant une demi-heure, se parlant de temps en temps par monosyllabes, haletants sous le vent qui soufflait avec rage dans un dernier accès avant l’accalmie. Puis d’une main ferme, le capitaine indiqua, presque droit devant eux, une petite fumée montant comme une colonne sur les grisailles de l’horizon. C’était un vapeur qui s’avançait, vent arrière.
Le capitaine Cable arrivait d’une allure précipitée. Son bateau par moment enfoncé dans l’eau rebondissait violemment sur la vague. Il tourna autour du phare, chevauchant une grande lame qui passait par-dessus le pont à tel point que les flancs du navire lorsqu’il parut de nouveau étaient mouillés et brillants comme le dos d’une baleine. A un moment donné il disparut dans la brume de la côte pour surgir peu après à l’arrière du « Olaf ». Arrivant à toute allure le capitaine Cable faisait écumer la mer. Le pont assez bas du « Minnie » était net et balayé par chaque vague.
Lorsque le petit vapeur fut tout proche du gros, le capitaine ralentit et salua de la main, seul sur la haute passerelle ; puis on vit deux ou trois hommes habillés de vêtements cirés traverser le pont en rampant sous l’embrun. L’équipage du « Olaf », accouru près du bastingage sur le pont haut et stable du gros navire, regardait ce petit bateau qui sous sa lourde charge enfonçait dans l’eau profondément. Les marins scandinaves contemplaient avec un étonnement admiratif le travail rapide de ces hommes agiles qui allaient et venaient sur le gaillard d’avant presque sous l’eau. Le capitaine Cable sans prononcer une parole dirigeait tout du haut de sa passerelle où sa petite silhouette carrée se profilait contre le ciel, brillante sous ses vêtements cirés. Il disposait visiblement d’un équipage de choix. A l’avant du « Olaf » il jeta l’ancre, donnant du câble comme pour affronter un cyclone. Le nom du bateau n’était pas visible, une voile tombait par-dessus la poupe cachant comme par hasard le nom et le numéro. Les plaques qui à l’ordinaire se trouvent à la proue avaient été enlevées. Quelle que fût la besogne de ce marin il s’y connaissait, c’était évident.
Une fois l’ancre jetée, le capitaine Cable fit mettre un canot à la mer. Cette manœuvre trouva Petersen plein d’un pessimisme très scandinave. « Il va essayer de nous aborder », dit-il, sceptique, en passant toutefois à l’avant pour donner les ordres indispensables. Lui aussi connaissait bien son affaire, et lorsqu’après une lutte acharnée contre les vagues, le canot où se trouvaient Cable et deux hommes arriva à sa portée, une corde habilement lancée et se déroulant au vol vint tomber juste en travers de la figure du capitaine.
Quelques instants plus tard celui-ci grimpait sur le pont du « Olaf » et serrait la main du capitaine Petersen.
Cable ne reconnut pas tout de suite le prince qui lui tendit la main en disant : « Je suis heureux de vous voir, capitaine. »
Avant de prendre la main tendue, Cable finit d’essuyer sa figure ruisselante d’eau de mer, avec un mouchoir de coton bleu.
— Je parie que vous pensiez que je n’allais pas venir, dit-il méfiant.
— Non, je savais que vous viendriez.
— Êtes-vous heureux de me voir pour moi-même ? interrogea le capitaine avec un méchant sourire.
— Oui, cela fait toujours plaisir de voir un homme, dit le prince Martin.
— On m’a dit que vous étiez prince.
— C’est cela.
Le capitaine l’examina longuement.
— Vous avez l’air d’être un homme aussi, dit-il avec une nuance de doute dans la voix. Puis se tournant pour jeter un coup d’œil sur le bateau :
— Nom de nom ! quelle énorme machine ! ma petite cargaison ne la remplira pas. Les écoutilles sont trop petites par exemple ! Enfin, nous verrons. Moi, je n’ai que cela, mais on ne peut pas ouvrir par ce mauvais temps. Nous allons nous mettre à installer le palan. Il fera sans doute plus beau ce soir, et dans ce cas nous travaillerons toute la nuit. S’il convient à Votre Altesse Royale qu’on travaille toute la nuit ?
— Comme il plaira à votre Excellence.
Le capitaine éclata d’un gros rire. — Sacré nom, vous êtes du genre que j’aime, murmura-t-il en regardant le gréement avec le mépris du marin anglais pour les fabrications étrangères.
Cable après avoir donné quelques ordres annonça qu’il allait envoyer quatre hommes à bord dans l’après-midi pour installer le palan, « modèle de marine, marque de Bristol », et refusa de déjeuner à bord du « Olaf ».
— Nous nous sommes procuré un bout de bifteck, dit-il finalement en sautant dans son canot. Pour confirmer ses paroles, la brise apporta quelques minutes plus tard une odeur d’oignons frits.
Les hommes de Sunderland vinrent à bord dans l’après-midi et, comme l’avait fait remarquer le capitaine Cable, ces hommes ne savaient que leur langue et ne s’en servaient que très peu. Il y a deux choses au monde qu’on peut faire en commun sans se parler : la musique et la navigation. Aussi le palan fut-il bien installé et le soir le temps se calma, comme le capitaine Cable l’avait prévu.
Quand la nuit fut tombée, le croissant de lune perça les nuages et éclaira doucement le petit navire anglais, silencieux à l’ombre du grand vapeur. L’équipage du capitaine Cable travaillait rapidement et sans faire de bruit. Vers neuf heures on put se mettre à la besogne qui allait préparer la corde pour pendre le prince Martin, le prince Bukaty, le capitaine Petersen et plusieurs autres personnes.
A l’aube le petit vapeur s’était allégé singulièrement, et le capitaine joyeux et attentif se tenait toujours à son poste. Toute la journée le transbordement se poursuivit sans incident. Les caisses de différentes dimensions et de poids divers par les grandes écoutilles du petit navire passèrent dans le ventre noir du grand. Pendant une nuit encore les poulies ne cessèrent de grincer, mais au lever du deuxième jour les trois hommes qui avaient dirigé le travail, à présent terminé, se rencontrèrent dans le salon du « Olaf » pour prendre ensemble une tasse de café.
— Il est probable que nous ne nous retrouverons plus, dit le capitaine Cable en posant sa tasse vide sur la table. J’ai eu affaire ainsi à beaucoup de personnes que je n’ai jamais revues, et à d’autres qui, me revoyant, ont eu l’air de ne pas me reconnaître.
— On ne sait jamais, dit Martin optimiste.
— Naturellement, poursuivit le capitaine, je sais tenir ma langue. C’est une affaire entendue, nous tiendrons tous notre langue, même si les journaux offraient un bon prix. J’ai souvent vu mentionnées dans la presse des affaires sur lesquelles j’aurais pu en raconter long. Car mon petit bateau a été mêlé à bien des aventures politiques.
— Oui, oui, répondit Martin avec un rire joyeux, et cependant vous avez les mains propres !
— C’est vrai, répondit le capitaine. Maintenant je vous dis adieu. Je verrai votre père dans une dizaine de jours pour le paiement, à moins que nous n’ayons du brouillard, et je lui dirai que tout allait pour le mieux quand je vous ai quitté. Au revoir, Petersen. Vous êtes un homme à la hauteur. Dites-le lui dans sa propre langue s’il vous plaît, ajouta-t-il en s’adressant au prince.
Le capitaine Cable serra la main de ses compagnons, puis il sortit du salon avec un grand bruit de bottes. Une demi-heure plus tard le « Olaf » était de nouveau seul sur ces eaux désertes, plus seul que jamais, car quand un homme énergique s’en va, son départ est souvent suivi d’un silence profond et absolu.
« Sa figure me fait penser à un cimetière ensoleillé », disait une spirituelle Française en parlant de Paul Deulin. Lui seul sans doute a compris ce qu’elle voulait dire. Ceux qui pensent en français savent ainsi formuler brièvement une idée frappante et dans une conversation, souvent banale et vaine, faire résonner une note si profonde qu’elle échappe à la plupart des auditeurs.
Cependant, ce mot, jeté nonchalamment par des lèvres féminines, fut compris par Reginald Cartoner — plus attentif que bavard — et à partir de ce jour il devint le fidèle ami de Paul Deulin.
Comme il n’y a point de culte sans mystère, il n’y a pas d’amitié sans réserve, et ces deux hommes qui s’étaient rencontrés aux quatre coins de l’univers et qui pouvaient se parler dans une dizaine de langues ignoraient presque tout l’un de l’autre.
Quand on y pense, il est bien facile à pénétrer, ce mystère du beau cimetière ensoleillé, plein de fleurs et de frais feuillage qui voudrait cacher les mille tragédies et les mille désespoirs des hommes ; mais malgré cela, il est utile et charitable, car mieux vaut que la moitié juvénile de l’humanité ignore aussi longtemps que possible la triste réalité.
Cartoner s’était rencontré avec Deulin dans des endroits bizarres, et ils avaient assisté ensemble à des événements assez surprenants. Accrédités tous deux auprès d’un nouveau président d’une nouvelle république ils s’étaient inclinés cérémonieusement et en habits de gala devant un homme qu’ils virent un mois plus tard pendu à la hampe de son propre drapeau devant une fenêtre de la présidence.
Ils avaient le plus souvent agi à l’unisson mais parfois aussi en opposition directe. Ainsi Cartoner avait une fois dû notifier à Deulin que s’il persistait dans sa manière d’agir, le gouvernement qu’il représentait, lui Cartoner, ne saurait plus regarder les événements avec indifférence, ce qui en langage diplomatique signifie la guerre.
Car ces hommes étaient les vautours de leurs gouvernements respectifs, et c’était leur devoir de se trouver là où l’on sent la charogne.
Un jour le hasard ayant rendu inutile un long voyage fait en commun, alors que leur présence aurait été nécessaire ailleurs, Deulin dont la philosophie était légère et insouciante avait dit à son collègue, de vingt ans plus jeune que lui : « La principale différence entre les dieux et les hommes c’est que ces derniers ne peuvent pas se trouver en même temps en plusieurs endroits ; si cela était possible au moins une fois dans la vie, le sort de la plupart des individus se formerait tout autrement. » Cartoner en levant les yeux ne vit sur les traits de son ami que son habituel et imperturbable sourire.
Deulin avait des amis dans tous les pays. Tel un capitaine de grand paquebot, durant cinquante années de vie il avait coudoyé une foule de gens dont il retenait les physionomies sans être capable de découvrir sur aucune une qualité la distinguant de la masse.
Deulin cependant avait rencontré certaines personnes qui n’étaient point comme les autres, et parmi elles Reginald Cartoner, devenu diplomate au moment où Deulin avait déjà vingt ans de service dans la même carrière.
« Je traverse toujours la rue quand je vois Cartoner de l’autre côté ; si je ne le faisais pas, il continuerait son chemin sans me parler », disait Deulin. Ce cas se présenta le lendemain du jour où le jeune homme était revenu d’Amérique. Deulin le vit sortir de son cercle dans Pall Mall et tourner à gauche. Comme la plupart des voyageurs, Deulin aimait passer son temps en plein air, et comme tous les Français il aimait sentir autour de lui l’animation de la rue. Il se promenait donc dans Pall Mall, faisant de temps en temps de brusques crochets afin d’éviter tel ou tel de ses amis. Son devoir contrariait souvent son goût, et sa discrétion avait quelquefois à lutter contre son penchant naturel à se lier.
Cartoner avait aperçu de loin son ami qui avait la chance ou la malchance d’avoir un aspect distingué. Il était grand et mince, il avait une belle moustache et une barbiche blanches. Ajoutez à cela cette allure tranquille grâce à laquelle un homme pauvre peut avoir l’air d’être un grand seigneur.
— Permettez, dit-il, que je vous pose une question. Depuis quand êtes-vous de retour de Cuba ?
— J’ai débarqué à Liverpool hier soir. Cartoner se tourna brusquement, selon son habitude, regardant longuement son compagnon et cherchant ainsi pour la centième fois à surprendre le secret de ses yeux souriants.
— Je suis à Londres comme vous le voyez, poursuivit Deulin comme pour répondre à une question muette. J’attends des ordres. Je crois qu’il se manigance quelque chose, et votre retour à Londres me confirme dans mon idée. J’espère que nous aurons de nouveau une petite... mission à accomplir ensemble.
Tout en causant Deulin salua avec sa distinction habituelle un vieux monsieur aux allures militaires qui passa et se retourna pour regarder avec curiosité les deux hommes.
— Vous êtes tiré à quatre épingles, dit Deulin au bout d’un moment. Vous allez peut-être faire des visites ?
— Je vais voir un de mes anciens chefs.
— Alors je vous demande la permission de vous accompagner. J’ai mis aussi un chapeau neuf et je n’ai rien à faire. Il faut que je m’occupe, et Dieu sait que cela me ferait plaisir en ce moment de causer avec une Anglaise, propre et convenable, histoire de changer. Je connais tous vos chefs, mon cher, et je sais tout ce que vous avez fait depuis vos débuts dans la carrière. On ne peut pas s’empêcher de s’intéresser à un homme comme vous.
— Elle sera heureuse de vous voir, dit Cartoner en souriant.
— Ah ! oui, elle est toujours aimable, cette dame, car je devine chez qui nous allons. Elle aurait pu faire de grandes choses, si elle ne s’était pas contentée d’être une femme heureuse.
— Je vais toujours lui rendre visite quand je passe à Londres, dit Cartoner, ne parlant que d’affaires insignifiantes, selon son habitude.
— Et lui, comment va-t-il ?
— Aussi bien que possible. Il a travaillé ferme sous les climats les plus divers, et elle s’inquiète toujours beaucoup de sa santé.
— C’est le sort des femmes, dit Deulin. Aimer et s’inquiéter, voilà toute leur vie, mon cher. C’est drôle, j’aurais été les voir aujourd’hui même si je ne vous avais rencontré. J’ai besoin d’elle encore une fois.
Et il accompagnait ses paroles d’un haussement d’épaules comme au souvenir de quelque fâcheuse erreur de sa vie passée.
— Je voudrais la mettre en relation avec des amis à moi si ce n’est déjà fait, car elle les connaît évidemment. Il s’agit des Bukaty. Naturellement vous connaissez l’histoire des Bukaty de Varsovie ?
— Je connais l’histoire de Pologne, répondit Cartoner pensivement, les yeux fixés droit devant lui. Il tenait en général la tête légèrement penchée en avant, comme si elle était alourdie de pensées et de souvenirs. Il se trouvait dans le cas d’un homme qui, au milieu d’une grande bibliothèque, s’aperçoit soudain qu’il possède plus de livres qu’il ne pourra jamais en lire et en comprendre.
— Naturellement, vous savez un tas de choses ! et vous connaissez l’histoire mieux qu’elle n’a jamais été écrite. Vous en savez plus long que moi qui ne suis pourtant pas un ignorant, seulement, voilà, mes connaissances sont plus superficielles. Donc, les Bukaty sont à Londres. Je vous fais cadeau de la nouvelle ! Le père et le fils. Ce n’est pas pour eux, vous le pensez bien, que je sollicite la protection de Lady Orlay. Qu’ils fassent attention à eux ! mais ils s’y refusent. Vous qui avez lu l’histoire, vous savez que ce n’est pas dans les habitudes de la famille d’être prudent.
— Oui, je sais, dit Cartoner en s’arrêtant au coin de la rue Saint-James avant de la traverser comme quelqu’un qui n’a pas l’habitude de vivre à Londres, car le mouvement de la rue anglaise ne ressemble au mouvement d’aucune autre rue du monde.
— Il y a la fille, poursuivit Deulin. Dans des familles comme celle qui nous occupe, on devrait tuer les filles en bas âge. Évidemment Wanda n’est pas au courant. Elle est gaie comme un pinson et elle adore son père, ce vieux brigand qui est mon plus cher ami.
— Et que voulez-vous que Lady Orlay fasse pour la princesse Wanda ? demanda Cartoner en souriant. Il était émerveillé comme toujours de voir combien, malgré son âge, Deulin avait su conserver intactes ses illusions.
— Je laisse à Lady Orlay le soin de le trouver, répliqua le Français en faisant avec son parapluie un large geste qui mit en danger les yeux d’un petit pâtissier et excita sa fureur. Deulin répondit aux injures par des excuses, puis, oubliant cet incident : Oui, fit-il, je n’ai pas la prétention de lui dicter une ligne de conduite. Mon rôle se bornera à lui présenter Wanda. Voilà une jeune fille qui a le malheur d’être une Bukaty, d’avoir perdu sa mère et d’avoir pour père ce vieux brigand de conspirateur, ce gentilhomme polonais pour tout dire ! Il y a aussi le frère, brave et enthousiaste comme seul un prince sait l’être. Les événements ont isolé cette jeune fille qui doit se débattre toute seule dans la vie, et pour comble de malheur dans la plus haute classe de la société, et elle n’a qu’un cœur à perdre ! Certains hommes, seuls, disposent d’une série de cœurs, de façon à pouvoir recommencer avec un cœur tout neuf et tout différent, si leur cœur primitif a été brisé, et « vogue la galère ». C’est très commode ce système.
— Et mon honorable tante...? suggéra Cartoner.
— Elle rira de moi sans doute, mais j’aime mieux qu’elle se moque de moi que de voir couler les larmes de certaine jeune personne. A ma place, vous feriez de même, car vous êtes un homme intelligent, quoique assommant quand il s’agit d’entretenir une conversation.
Comme pour prouver la vérité de ce qu’il avançait, Deulin se tut. Ils montèrent la rue Saint-James et tournèrent dans Piccadilly sans prononcer une parole. Cartoner continuait placidement à suivre le fil de ses propres pensées. Soudain il demanda de sa voix basse et presque inintelligible :
— Qu’est-ce que Joseph P. Mangles ?
— C’est un Américain de la meilleure espèce... qui pour l’expiation de ses péchés ou de ceux de ses ancêtres a été gratifié de la sœur la plus insupportable qu’on puisse imaginer.
— Je le sais.
— Alors vous l’avez rencontré ? Cela complique votre question.
— J’ai seulement traversé l’Atlantique, assis à côté de lui.
— Et c’est tout ce que vous savez de lui ?
Cartoner fit signe que oui.
— Ainsi, Joseph P. Mangles est revenu !
— Qu’est-ce qu’il fait ? reprit Cartoner.
— Il sert son pays, cher ami, comme tout autre pauvre diable, comme vous et moi par exemple. Il passe la moitié de son temps à traîner ses bottes à Washington ou ailleurs en Amérique. Le reste du temps il risque sa santé et probablement sa vie aussi à l’endroit où le sort veut qu’il aille. S’il avait fait des études sérieuses il aurait pu arriver, ce Joseph P. Mangles, car il sait tenir sa langue, mais il a commencé trop tard, comme ils le font tous en Amérique. Alors il est revenu. Tiens, tiens ! les oiseaux de proie se rassemblent. Il y a quelque chose dans l’air !
Et Deulin de son long nez fin flaira l’atmosphère poussiéreuse.
— Cette jeune fille était-elle avec eux, cette Netty Cahere ? demanda-t-il.
— Oui.
— Je fais toujours la cour à Mlle Netty Cahere. Elle adore cela.
Cartoner, regardant droit devant lui, ne fit pas de commentaires. Le Français éclata d’un rire un peu équivoque. D’habitude son rire était plus franc. Les deux amis ne reprirent leur conversation qu’une fois arrivés en haut de Piccadilly, devant une maison aux fenêtres blanches. Plusieurs voitures attendaient de l’autre côté de la rue, près de la grille du square.
— Est-ce son jour ? demanda Deulin.
— Oui.
Deulin fit une grimace ennuyée.
— Alors nous verrons un tas de gens qu’il vaudrait mieux ne pas rencontrer. Enfin, puisque nous sommes là entrons et ayons le sourire, n’est-ce pas, mon cher Cartoner ?
— Et la bouche pleine de mensonges.
— Parfaitement, répondit Deulin, cherchant dans son porte-cartes.
Ils entrèrent et trouvèrent, comme ils s’y attendaient, un grand nombre de personnes qui, les voyant venir ensemble, prirent soigneusement note de ce fait. On s’apercevait tout de suite que ce n’était pas là une réunion mondaine ou artistique, car les femmes étaient habillées sans recherche d’élégance, et la plupart des hommes étaient des vieillards à cheveux blancs. On se rendait compte aussi que l’esprit était plus largement représenté que dans un salon à la mode ou dans ces milieux de peintres et de comédiens qu’on appelle le monde artistique. En outre, les bribes de conversations entendues en passant laissaient deviner que cette maison était une espèce de petite Babel.
Les deux amis se séparèrent sur le seuil, et Deulin s’avança vivement pour saluer une grande femme à cheveux blancs autour de laquelle se pressait un groupe animé. Par-dessus la tête de ses invités la dame avait aperçu Cartoner qui, à son tour, mais plus lentement, se frayait un chemin à travers la foule. Il paraissait avoir dans ce milieu plus d’amis que Deulin. A la fin Lady Orlay vint au-devant de Cartoner :
— Je voudrais vous voir demain soir, sans faute, lui dit-elle. J’aurai du monde.
Et elle se retourna pour dire adieu à quelqu’un.
Deulin se trouvant de nouveau à côté de Cartoner lui prit le bras.
— Venez, dit-il en français, je voudrais vous présenter à mes amis. Prince, ajouta-t-il en s’arrêtant devant un grand vieillard à cheveux blancs embroussaillés et qui ressemblait à un chef de tribu du moyen âge, permettez que je vous présente mon vieil ami Cartoner.
Les deux hommes saluèrent en s’inclinant froidement, sans rien dire. Puis Deulin tenant toujours Cartoner par la manche de son habit le tira doucement du côté d’une jeune fille qui promenait autour d’elle des yeux brillants et ardents. Elle avait l’air énergique, et l’on aurait pu la prendre pour une Anglaise à cause de ses manières franches et de son goût manifeste pour l’action.
— Princesse Wanda, dit Deulin, je vous présente mon ami M. Cartoner.
Les yeux ardents s’arrêtèrent sur le visage de Cartoner dont tout à coup ils semblèrent refléter toute la gravité.
— C’est l’homme en Europe qui sait le plus de langues, dit gaiement le Français ; il sait même le polonais, il parle la langue des hommes et celle des anges.
Il s’exprimait lui-même en polonais.
De nouveau les yeux de la princesse Wanda rencontrèrent le regard sérieux de Cartoner, et là où s’écrit la destinée des hommes une nouvelle page du livre mystérieux fut tournée.
Le prince Bukaty était un vieillard affable aimant le bon vin et la gaieté. Anglais, il aurait été un de ces vieux conservateurs qui deviennent de plus en plus rares, depuis que l’on voyage en chemin de fer à bon compte et que l’on va à l’étranger. Mais il était Polonais, et comme tel, il haïssait les Russes, de même qu’il aurait haï les radicaux, s’il avait été conservateur anglais.
La manière dont le prince portait sa tête de lion dénote presque toujours une jeunesse orageuse. Du haut de sa grandeur, il contemplait l’humanité avec dédain. Il faut se rappeler que le prince avait atteint l’âge d’homme à peu près vers 1860, juste avant ces années où toute l’Europe était en ébullition, et où la Pologne ressemblait à un fleuve de lave bouillonnant.
Le prince était souvent allé à Londres, où il comptait un assez grand nombre d’amis. A vrai dire, il en avait un peu partout et, chose plus étonnante, il ne se connaissait pour ainsi dire pas d’ennemis. Notons, pour être justes, qu’il n’était pas un proscrit ; ce mot est trop souvent l’équivalent d’homme sans scrupule, car celui qui n’a pas de séjour stable a tendance à faire bon marché des devoirs du citoyen.
— On ne me prend pas au sérieux, disait-il à ses amis intimes. On ne me fait pas l’honneur de me considérer comme dangereux, mais on verra.
Ainsi le prince Bukaty était libre d’aller où bon lui semblait, et de vivre à Varsovie si tel était son bon plaisir. Peut-être ce manque de rigueur à son égard était-il dû à la pauvreté du prince, car on n’ignore pas qu’un homme pauvre a peu de partisans. Autrefois, au temps de sa richesse, beaucoup se déclaraient prêts à le suivre jusqu’à la mort. « Vous n’avez qu’à me faire un signe de la main », dit le partisan fidèle, mais tout le monde sait que la main, dans ce cas, ne doit pas être vide. Le prince, à l’époque où la Pologne fut déchirée et où ce royaume, qui pendant huit siècles avait compté parmi les plus puissants, fut effacé de la carte de l’Europe comme par un coup d’éponge, était jeune et impressionnable. Ce n’était pas un brigand, comme l’avait dit Deulin, mais un homme qui avait souffert et ne retrouverait jamais sa sérénité. Il avait une nature franche et manifestait carrément ses sympathies et ses antipathies. Aussi, après une présentation des plus brèves, ne cachait-il pas ses sentiments d’amitié pour Cartoner.
— A Londres, dit-il, on trouve difficilement quelqu’un qui parle une autre langue que l’anglais et qui ne vous entretienne pas uniquement de son pays, car vous êtes les gens les plus bornés du monde, vous autres Londoniens. Pardon, j’oubliais que vous n’êtes pas de Londres. Venez donc me voir demain ! Nous sommes à un hôtel de Kensington. Vous viendrez, n’est-ce pas ? Voici l’adresse.
Et il tendit à Cartoner une carte de visite portant dans un coin une petite couronne dorée, suivant la coutume de l’Europe orientale. Cartoner réfléchit un moment malgré son caractère résolu. S’il parlait lentement, il pensait vite.
— Oui, dit-il enfin, avec le plus grand plaisir.
Le prince le regarda sous ses gros sourcils froncés, se demandant pourquoi cette réponse avait demandé une si longue réflexion.
— Venez vers cinq heures, dit-il. Nous vous offrirons une tasse de ce thé empoisonné qu’on prend à Londres.
Sur cette facétie il s’éloigna en riant de bon cœur. Comme tous ceux dont la vie n’est pas gaie, il s’amusait des moindres plaisanteries.
Le lendemain, il était à peine cinq heures lorsque Cartoner fut introduit par un groom dans le vieil hôtel tranquille de Kensington où les Bukaty s’étaient installés. La princesse Wanda était seule dans le salon. Elle était habillée de noir, portant le deuil de la Pologne, selon l’usage de plusieurs grandes familles de Varsovie. Elle paraissait frêle tout en étant robuste, et comme son père et son frère elle avait cet air énergique si fréquent chez les personnes minces.
— Je suis venu aussitôt que j’ai pu, dit Cartoner.
Cinq heures sonnèrent.
La princesse lui tendit la main en réprimant une forte envie de rire, provoquée par les paroles naïves de Cartoner. Elle rougit un peu en allant s’asseoir. Il était très grave et très poli.
— C’est gentil de vous être dérangé, dit-elle en un anglais pur et sans accent. Mon père sera heureux d’apprendre que vous n’êtes pas venu uniquement par politesse ou par pitié pour les pauvres étrangers isolés que nous sommes. Il sera là à l’instant. On vient de l’appeler.
— Ç’a été très aimable de sa part de m’inviter, répondit Cartoner.
Il parlait avec une franchise simple qui paraissait étonner Wanda. Elle connaissait très peu d’Anglais, et ses compatriotes ressemblent essentiellement aux Français. Elle n’avait jamais rencontré d’homme qui lui donnât autant que celui-ci l’impression d’aller droit à son but. Il était clair que Cartoner n’était pas venu par désœuvrement, et elle se demandait la raison de cette visite. Il ne se jeta pas dans une conversation brillante, mais son silence n’était nullement embarrassé. Il s’approcha de la fenêtre pour prendre une chaise et elle vit à ce moment qu’il avait les cheveux grisonnants sur les tempes et que sans doute il était d’une dizaine d’années plus âgé qu’elle.
— M. Deulin dînait avec nous hier soir, dit la princesse pour rompre le silence. Il parla beaucoup de vous.
— Ah ! Deulin pour un diplomate parle trop.
— Il vous accuse de parler trop peu.
— Il n’y a sans doute que ces deux procédés, pour taire certaines choses.
— Et c’est cela, la diplomatie !
— C’est cela, en effet.
— Alors vous êtes tous deux de grands artistes, je pense.
La porte s’ouvrit, livrant passage au prince.
— Je viens simplement vous demander la traduction d’un mot, dit celui-ci. Mon Dieu, cette langue anglaise ! Il y a en bas un homme... pour une question d’affaires, qui parle vraiment un anglais bien étrange. Pouvez-vous me dire la signification du mot « jettison » ?
— Jet à la mer, répondit Cartoner en français. Quelquefois une avarie oblige à jeter à la mer une partie de la cargaison.
— Ah ! s’écria le prince en levant les bras, naturellement ! Comme je suis bête de ne pas avoir deviné cela. Excusez-moi. Je reviens tout de suite. Wanda vous servira le thé en attendant.
Et il sortit vivement, pendant que Cartoner se demandait avec surprise en quoi ce terme de « jet à la mer » pouvait intéresser un homme qui ne s’occupait absolument pas de commerce.
La conversation revint sur Deulin. Cet homme, depuis des années, faisait parler de lui, et personne ne savait rien de très précis sur son compte. S’il avait été écrivain ou chanteur ou autre chose de ce genre, sa fortune eût été vite assurée, car on lui faisait gratuitement la publicité. Il y avait en lui ce je ne sais quoi de mystérieux qui intrigue et excite les imaginations.
— Je voudrais que vous me racontiez tout ce que vous savez sur lui, dit brusquement la princesse. C’est le seul homme âgé que je connaisse dont les idées n’aient pas vieilli. Et l’on se demande involontairement pourquoi ? Il semble être capable de faire des choses imprévues, comme par exemple de tomber amoureux d’une jeune fille ou de se marier. Papa dit qu’il est déjà marié, mais que sa femme est enfermée dans un asile d’aliénés, et il prétend qu’il y a une tragédie dans sa vie. Mais je n’en crois rien. Deulin n’a pas de femme... à moins qu’il n’en ait deux !
— Je ne connais pas sa vie privée, répondit Cartoner, je ne connais que sa carrière.
— Cela ne m’intéresse pas, dit la princesse négligemment ; je veux savoir ce qu’il y a dessous.
Avec un hochement de tête entendu elle fixa sur Cartoner ses yeux bleus au regard profond.
— La carrière d’un homme n’est que la surface de sa vie, ajouta-t-elle.
— Alors la vie de certains hommes n’existe qu’en surface, répondit Cartoner.
Wanda fit de la tête un mouvement qui devait exprimer un sentiment de vague mépris et de pitié.
— Certains hommes ont l’âme d’un cheval d’omnibus, répliqua-t-elle.
Cartoner réfléchit un moment en regardant cette jeune fille qui semblait si bien connaître la vie et qui exprimait ses idées avec tant de netteté.
— Que leur demandez-vous en dehors de l’accomplissement de leur tâche qui est de marcher, de s’arrêter et d’éviter les collisions ? dit-il.
— J’aimerais mieux les voir renverser l’omnibus de temps en temps, et se détourner de leur chemin pour chercher fortune ailleurs, répondit-elle.
— Oui, reprit-il en riant. Vous êtes Polonaise, et vous vous appelez Bukaty. On ne met pas longtemps à s’en apercevoir.
— M. Deulin me disait hier soir en bavardant qu’il préférait justement observer chez les hommes ce mélange de résignation passive et d’insouciance subite et préméditée.
— Vous voilà tout de même revenue au chapitre de la carrière, puisque vous parlez de celle de cheval d’omnibus, dit Cartoner.
— Pas absolument.
A ce moment le prince entra.
— De quoi parlez-vous avec tant de gravité ? demanda-t-il.
Par vieille habitude il s’exprimait en français, car dans sa jeunesse c’était la langue à la mode en Pologne.
— Je ne sais pas au juste, répondit Cartoner en hésitant. La princesse m’exposait ses idées.
— Je sais, s’écria le prince avec un rire un peu forcé, quand elle s’y met, elle en a pour un moment !
Cartoner, resté près de la fenêtre, regarda distraitement la rue. Tout à coup, ce qu’il y vit excita au plus haut degré sa curiosité, mais il n’en laissa rien paraître, et conserva son expression d’attention méditative qui cachait toujours ce qui se passait en lui. Il avait aperçu le capitaine Cable du « Minnie » sortant de l’hôtel et traversant la rue. C’était donc lui qui était venu voir le prince Bukaty pour une question d’affaires. Or, Cartoner connaissait la spécialité du capitaine, et il avait vu éclater plus d’une révolte, grâce aux armes apportées par le « Minnie ».
Le prince ne fit plus aucune allusion à l’affaire qui l’avait retenu, et tout naturellement on se mit à parler de la maison où l’on s’était rencontré pour la première fois. Wanda, à cette occasion, mentionna qu’elle irait avec son père à la réception donnée par les Orlay le même soir.
— Vous irez aussi, bien entendu, dit le prince.
— Oui, j’irai.
— Vous allez souvent en soirée ?
— Non, très rarement, répondit Cartoner en regardant Wanda d’un air rêveur.
Puis il se leva brusquement pour prendre congé sans aucune de ces phrases toutes faites dont on se sert en pareille occasion dans le monde des bavards.
Il s’éloigna par les rues animées dont le bruit ne parvint pas à le distraire de ses pensées, mais tout à coup il s’arracha à ses méditations pour accepter l’offre réitérée d’un cocher.
— Allez jusqu’au pont de Westminster, lui dit-il.
Il lâcha le fiacre au bout du pont et se rendit en hâte à l’embarcadère des bateaux.
— Où allez-vous ? demanda le marin bourru qui distribuait les tickets.
— Aussi loin que possible, fut la réponse.
Un bateau passa presque aussitôt, et une fois embarqué Cartoner se choisit une place tranquille du côté du gouvernail. Il savait sans doute que la construction du « Minnie » lui permettait de passer sous les ponts, car il se mit aussitôt à chercher le navire. Il était six heures, et c’était l’heure de la marée. Tous les voyageurs s’en allaient vers l’ouest. Un aimable marin, pendant ses moments de loisirs, vint exposer à Cartoner ses idées sur le cricket, jeu qui semblait le passionner, bien que ce fût sa destinée de passer tout son temps sur l’eau. Cartoner accueillit ces confidences avec amabilité, sans toutefois en profiter pour demander au loquace marin des renseignements sur le « Minnie », car il savait que personne n’est plus méfiant qu’un marin du service fluvial.
Le petit vapeur passa sous les ponts pour déboucher à la fin dans le Pool, où quelques rares péniches chargées descendaient le courant.
Un grand nombre de navires étaient à l’ancre, les uns en train de charger, les autres au repos. C’étaient pour la plupart des bateaux étrangers de formes bizarres, avec des cabines de pont peintes en couleurs vives.
Dans un coin tranquille, à moitié caché derrière un vapeur d’excursion remisé et toute une rangée de bateaux faisant la pêche dans la mer du Nord, se trouvait le « Minnie », peint en noir, avec une cabine peinte en brun foncé, et des canots peints en vert sombre. Ce devait être un ancien remorqueur ou un transport de poisson d’un vieux modèle.
Cartoner débarqua et trouva bientôt un marin pour le conduire à bord du « Minnie ».
— Je viens de passer le patron, dit-il. Il a dû arriver avec le vapeur précédent.
Quelques instants plus tard, Cartoner se trouvait sur le pont du « Minnie », et frappait sur le toit de l’escalier de la cabine pour annoncer sa visite au capitaine Cable.
Au bout d’un moment, la figure de ce dernier parut comme la tête d’un bernard-l’hermite qui sort de sa carapace. Sa physionomie sombre et sale se dérida lentement, et ses traits prirent une expression plus aimable.
— C’est vous, Monsieur Cartoner ? dit-il. Je suis content de vous voir.
— Je passais sur un bateau et j’ai aperçu le « Minnie », dit Cartoner avec flegme.
— C’est gentil à vous, Monsieur Cartoner, de vous rappeler le bon temps que nous avons eu ensemble. Donnez-vous la peine de descendre. J’ai un peu de vin en bas dans un placard.
— Je suppose, dit Mlle Mangles, je suppose, Joseph, que Lady Orlay s’est intéressée à l’Œuvre, sans que nous le sachions.
— C’est possible, Jooly, c’est possible, répondit M. Joseph P. Mangles, ses petits yeux brillant de malice, tandis qu’il regardait par la fenêtre de son salon à l’hôtel où ils étaient descendus avenue de Northumberland.
Mlle Mangles était derrière lui. Elle tenait à la main une carte d’invitation, mentionnant que Lady Orlay serait chez elle ce soir même de neuf heures à minuit.
— Cette invitation et le mot amical par lequel Lady Orlay s’excuse de nous l’envoyer si tard me le font pressentir. On dirait que l’Angleterre se prépare à fêter mon arrivée, ajouta-t-elle.
— A première vue, Jooly, on pourrait le croire.
M. Mangles regardait toujours l’avenue de ses yeux malins. S’il était vrai, comme le prétendait Cartoner, que la profession choisie si tardivement par M. Mangles demandait avant tout de la discrétion, le diplomate américain avait des chances de réussir, car il connaissait son affaire. En ce moment il se garda bien de dire à sa sœur que l’invitation à laquelle elle attachait une importance nationale, si flatteuse pour elle, était due au hasard qui lui avait fait rencontrer la veille, dans Pall Mall, Lord Orlay, son ancien ami du sénat.
Mlle Mangles, la carte à la main, réfléchit. Il est évidemment superflu de dire quelle était sa préoccupation ; toutes les femmes, et la plupart des hommes, l’auront devinée. A quoi, en effet, pense-t-on, en recevant une invitation ? Il parait que M. Mangles avait dit un jour, pendant que sa sœur avait le dos tourné : « Jooly sait s’habiller d’une façon remarquable quand elle veut. »
La vérité est que Jooly ne le voulait pas toujours. Et ce matin-là, elle portait un vêtement de laine noir à plis devant et derrière, retenu par une ceinture. Mlle Mangles avait la taille large et les épaules carrées. De plus, elle avait la poitrine plate et possédait en général cette forme désolante et disgracieuse qu’on voit trop souvent figurer sur les estrades où se discute une grande cause. Ses cheveux noirs et lisses étaient tirés sur des tempes bombées et soigneusement aplatis. Sa bouche, grande et molle, avait perdu la fermeté de ses lignes à force de parler dans les réunions publiques. Sa figure était ronde et blanche, et ses yeux ternes.
Autrefois, sans doute, Julie P. Mangles avait dû, en un moment de faiblesse, se regarder dans une glace, et, en femme d’esprit, se dire que ne pouvant pas devenir belle elle deviendrait en tout cas supérieure.
Mlle Mangles s’assit pour écrire à Lady Orlay dont elle accepta l’invitation, toute persuadée qu’elle était de la devoir uniquement à sa célébrité.
— Sont-ils antialcooliques ? demanda-t-elle, pensive, repassant mentalement les causes pour lesquelles elle avait combattu.
— Non, dit Joseph, en fixant gravement un agent dans l’avenue.
— Peut-être Lord Orlay est-il susceptible de se laisser convaincre.
— Si vous entreprenez Orlay, vous reconnaîtrez bientôt que c’est une chique trop grosse pour vous, répondit Joseph, qui avait pris l’étrange habitude de parler à Julie de la façon la plus vulgaire quand, seule avec lui, elle montait sur ses grands chevaux. Car en présence des autres, Mangles avait plutôt l’air d’être fier de sa sœur éminente. Qu’on s’explique comme on pourra cette attitude !
En général on était d’avis que les réceptions de Lady Orlay étaient trop courues, et personne ne s’en rendait compte mieux qu’elle.
« Invitons tout le monde pour en finir », disait-elle depuis trente ans, c’est-à-dire depuis ses débuts dans la vie mondaine. Jamais elle n’avait eu d’autre pensée que de servir l’intérêt de son mari, à cette époque Monsieur Orlay tout court. Aussi n’avait-elle pu en finir, et gagner ce repos en famille auquel elle rêvait toujours, mais qu’elle n’obtiendrait jamais ; de sorte que ces deux vieux à cheveux blancs, aujourd’hui célèbres, continuaient à fréquenter ce grand monde qu’ils méprisaient profondément.
Les Mangles arrivèrent parmi les premiers, Julie dans une robe somptueuse de soie noire, garnie de quelque chose de vert et d’un grand nombre d’ailes de scarabée de toutes couleurs. Mlle Netty Cahere, modeste et calme, disparaissait dans un nuage rose.
— On ne trouvera personne de connaissance, dit-elle en serrant les épaules d’un mouvement frileux pendant qu’ils montaient l’escalier.
— Nous ne connaissons même pas les garçons, répondit Joseph P. Mangles de sa voix profonde et lugubre en lançant un coup d’œil dans une pièce où l’on servait le thé et le café. Mais ils nous connaîtront bientôt.
Pourtant cinq minutes s’étaient à peine passées quand ils virent entrer quelqu’un qu’ils connaissaient bien. Grand et mince, tel un Don Quichotte joyeux, avec le ruban du Grand Ordre sur son plastron de chemise, Deulin s’arrêta un moment près de Lord et de Lady Orlay. Comme toujours son entrée faisait sensation. Après quelques minutes d’entretien il se tourna pour dire bonjour à Joseph Mangles et s’incliner silencieusement sur la main sèche que lui tendit la sœur.
« Je n’ai rien à raconter à cette femme extraordinaire, disait-il parfois. Elle est si haut placée que ma voix n’arriverait pas jusqu’à elle. »
Deulin se tourna ensuite du côté de Mlle Cahere, mais elle s’était éloignée et se tenait à présent sous le lustre, à côté d’un jeune officier en uniforme allemand qui l’admirait ouvertement de l’air étonné et ridicule du Teuton.
— Ah ! je croyais que vous m’aviez oubliée, dit-elle en voyant Deulin la saluer.
— Croyez bien que j’ai essayé de le faire, répondit-il d’un ton très sérieux, mais l’expression parfaitement innocente de la jeune Américaine montrait clairement qu’elle n’attachait aucune importance réelle à ce genre de remarques.
— Vous devez voir tant de gens qu’il vous est impossible de vous souvenir de tous.
— Je ne me souviens pas de tous, Mademoiselle, mais je me souviens d’un très petit nombre.
— Alors, dites-moi, quelle est cette charmante jeune fille que vous avez saluée en entrant ?
— Il y en a donc deux ici ? demanda Deulin en regardant autour de lui avec curiosité.
— Là, en face, celle qui a les beaux cheveux et qui est habillée de noir.
— Ah ! celle qui cause avec Cartoner ? La trouvez-vous belle ?
— Je la trouve ravissante. Mais elle n’est pas comme nous autres, n’est-ce pas ? dit Mlle Cahere d’une voix enfantine et naïve.
— Elle n’est pas comme nous autres, Mademoiselle, répondit Deulin.
— Pourquoi ?
— Parce que nous sommes des plébéiens, et qu’elle est princesse.
— Oh, alors elle est mariée ! s’écria Mlle Cahere dont la voix descendit de trois demi-tons en prononçant le dernier mot.
— Non, elle est princesse de naissance. C’est une Polonaise.
Mlle Cahere poussa un faible soupir.
— Ah ! la pauvre jeune fille ! dit-elle en regardant la princesse Wanda avec une expression de douce sympathie dans ses jolis yeux.
— Pourquoi la plaignez-vous ? demanda Deulin avec un regard pénétrant.
— Parce qu’elle sera forcée, étant princesse, de faire un mariage de raison et non pas... un mariage d’inclination, comme une jeune fille ordinaire.
Les paupières de Mlle Cahere battirent, mais elle ne leva pas les yeux sur son interlocuteur, dont les lèvres furent un moment effleurées d’un étrange sourire.
— Ah ! fit-il avec un profond soupir.
Et ce fut tout. Il s’inclina et se tourna vers un homme qui, depuis un moment, attendait à côté de lui. C’était un compatriote qui semblait avoir quelque chose d’urgent à lui annoncer, car ils s’éloignèrent tous deux en causant avec animation.
Il était tard quand Deulin eut enfin la chance d’obtenir un moment d’entretien avec Lady Orlay. Il trouva cette infatigable maîtresse de maison pendant un court loisir entre l’arrivée du dernier et le départ du premier invité.
— Je vous cherchais, dit-elle. Vous qui savez tout, vous allez me dire où est M. Mangles ? Un secrétaire d’ambassade le demandait à l’instant.
— Mangles écoute la musique dans la bibliothèque, relativement heureux, tout seul derrière une barricade de fleurs.
— Et cette femme absurde ?
— Cette femme absurde est allée au buffet.
C’est ainsi qu’ils parlaient de la femme célèbre qui faisait des conférences sur les abus dans les prisons.
— Avez-vous rencontré les Bukaty ? s’enquit Lady Orlay. Je suis allée chez eux quand j’ai reçu votre mot de Paris et ils sont venus ce soir. Jamais je n’ai vu un teint pareil à celui de cette jeune fille : il doit être particulier aux Polonaises.
— Je le crois, en effet, répondit Deulin d’un ton un peu bref qui ne lui ressemblait pas, en regardant ailleurs.
Lady Orlay inspecta la salle d’un rapide coup d’œil circulaire, et prit un air grave. On eût dit qu’elle venait de regarder dans l’appartement d’une autre personne par une porte entre-bâillée.
— J’aime bien le père, dit-elle en changeant de ton. Que fait-il ?
— C’est un rebelle.
— Exilé ?
— Non, ils n’osent pas. C’était un grand homme en 1860. Vous rappelez-vous qu’au moment de la grande insurrection un renfort imprévu d’armes et de munitions fut introduit en Pologne par la frontière autrichienne ?
— Oui, je me rappelle.
— Eh bien, c’est lui qui avait fait cela, dit Deulin en désignant de la tête le prince Bukaty qui causait et riait tout près d’eux.
— Et la jeune fille, comme c’est triste, je l’aime bien. Elle est gaie et courageuse.
— Ah, dit Deulin, quand une femme est gaie et courageuse... et jeune avec cela, grands dieux !
— Merci, Monsieur Deulin.
— Et quand elle est gaie et courageuse et... vieille... Madame... que Dieu la protège ! ajouta-t-il en s’inclinant profondément.
— Elle m’a plu tout de suite, et je ferai avec plaisir tout ce que je pourrai pour elle. Elle sait se gagner des amis.
— Elle s’est fait une ennemie ce soir, remarqua le Français avec un geste significatif de sa main gantée.
— Vraiment ?
— Oh, quelqu’un sans importance, je pense... l’adversaire naturelle... d’une jolie jeune fille... voilà tout.
Il s’interrompit en éclatant d’un rire forcé et subit. Il avait déjà ri de même deux ou trois fois ce soir-là. S’il avait été plus jeune et plus naïf, on aurait pu supposer en l’entendant rire ainsi qu’il avait une peine de cœur, une émotion secrète. Lady Orlay, intriguée, se tourna vers lui cherchant à le comprendre, car l’amitié la plus franche les unissait depuis près d’un demi-siècle.
— Qu’y a-t-il ?
Il continuait à rire d’un air contraint en écartant les deux mains en signe d’ignorance.
— Que voulez-vous dire ?
Lady Orlay regardait fixement son éventail, qu’elle ouvrait et refermait d’un air distrait.
— Reginald Cartoner a surgi bien brusquement, fit-elle. Monsieur Mangles est arrivé de Washington. Vous venez de Paris. Il y a un instant, je serrais la main du vieux Karl Steinmetz qui observe les nations en amateur. Ce prince Bukaty n’est pas un homme sans importance. Tous les vautours se rassemblent, Paul. Je m’en aperçois et je vois que mon mari s’en rend compte aussi.
— Oh, vous et les vôtres vous êtes en sécurité à présent. Vous êtes amarrés au port, à l’abri de la côte, vous et Orlay.
— En fin de compte, poursuivit Lady Orlay, sans faire attention à l’interruption, je vois dans vos yeux une lueur que depuis près de cinquante ans je n’y ai observée que très rarement. Cela signifie guerre, ou quelque chose du même genre... les vautours !
Elle eut comme un petit frisson en regardant autour d’elle. Après un court silence Deulin se leva soudain pour lui tendre la main.
— Adieu, dit-il. Vous êtes trop clairvoyante, adieu !
— Vous partez ?
— Je pars, répondit-il, faisant un geste pour indiquer l’espace infini. Il faut que je prépare mes malles.
Lady Orlay n’avait pas changé de place lorsque M. Mangles vint lui dire bonsoir. Mlle Mangles s’inclina d’une façon qu’elle trouvait impressionnante et qui produisait à vrai dire un effet solennel.
Netty Cahere balbutia timidement quelques paroles de remerciement.
— J’espère que nous allons nous revoir bientôt, dit Lady Orlay en s’adressant à M. Mangles.
— J’ai peur que non, répondit-il, nous allons maintenant voyager sur le continent.
— Et quand partez-vous ? dit la maîtresse de la maison.
— Demain matin.
— Encore un, murmura Lady Orlay en regardant s’éloigner M. Mangles. Sa courte rêverie fut interrompue par Reginald Cartoner.
— Vous venez me dire adieu ? lui dit-elle.
— Oui.
— Vous repartez ?
— Oui.
— Et vous ne voulez pas me dire où vous allez ?
— Je ne le peux pas, répondit Cartoner.
— Alors, je vous le dirai, fit Lady Orlay, qui était extrêmement clairvoyante, comme l’avait fait remarquer Deulin. Vous allez tous en Russie !
L’aube commençait à faire pâlir le puissant éclairage électrique du quai au moment où l’express de Varsovie entra en gare à Alexandrowo. Beaucoup de personnes n’ont jamais entendu parler de cette station, mais d’autres ne s’en souviennent que trop bien.
On ne saura jamais combien de pauvres diables ont sauté du train juste avant d’arriver à ces lumières électriques, afin d’essayer de passer la frontière à pied avant le jour. Dieu seul connaît le nombre de ceux qui ont réussi à se faufiler à travers cette gare lugubre, munis de faux papiers et faisant bonne figure devant les regards scrutateurs des employés ! En tout cas, on ne peut sortir de Pologne ou y entrer qu’en passant par Alexandrowo. Un peu avant l’arrêt complet du train, les longs wagons à couloir sont envahis par ces hommes en pantalon blanc sale, en tunique et casquette vertes et hautes bottes, qui représentent avec majesté la loi russe. Ici, à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit, en hiver comme en été, il fait clair, grâce à une débauche de lumière électrique. Des sentinelles sont toujours postées à contre-voie du train. Le quai et les salles d’attente vous rappellent, par leur disposition, une prison précédée de sa cour.
Si vous avez un passeport en règle visé et contre-visé, si vous êtes bien habillé et que vous ayez de beaux bagages, vous pouvez être à peu près tranquille. Vous passerez à force d’obéissance et de patience. On ne vous laissera pas en panne dans cette terrible gare ; vous irez à votre destination avouée et avouable. Mais, si vous n’avez qu’un vieux passeport déchiré, qui n’a pas été visé depuis longtemps, si vous avez l’œil hagard et l’air d’un gibier traqué, vous ferez mieux de sauter du marche-pied, pendant que le train est en route, surtout si la nuit est noire.
Les voyageurs, comme un troupeau de moutons, sont chassés du train où on ne laisse seulement pas traîner un journal. Seul le wagon-lit passe, mais après avoir été vidé et fouillé. Les voyageurs pendant ce temps sont parqués dans une grande salle où l’on vient leur enlever leurs passeports et visiter leurs bagages. Une fois ces formalités terminées, on leur permet d’aller au buffet se réconforter de thé faible qu’on sert dans de grands verres.
Ce jour-là le train était bondé, et la grande salle d’inspection avec ses murs nus et sa lumière crue était pleine de monde. Comme toujours la majorité des voyageurs étaient Allemands. Peu de femmes. Deux messieurs, mieux habillés que les autres, avaient l’air d’être Anglais. Ils faisaient les cent pas ensemble, comme les femmes, de leur côté, tournant autour du groupe des « soucieux », ceux qui espèrent contre toute espérance que leurs passeports seront en règle. La plupart de ces gens ne parlaient pas. Certains cependant essayaient de rire d’un air dégagé en voyant l’ardeur que mettait un voyageur de commerce allemand à démontrer que l’on perdrait un temps précieux à visiter ses malles.
Reginald Cartoner, qui avait quitté Lady Orlay presqu’avant tout le monde, arriva bon premier à la frontière avec une avance de vingt-quatre heures sur les autres, à l’exception de Deulin, dont le train était entré en gare à Berlin au moment où l’express de Varsovie en sortait. Il avait l’air de bien connaître les procédés employés à Alexandrowo et les formalités observées à cette frontière, mais il obéissait silencieusement et patiemment à toutes les instructions du porteur à tablier blanc et casquette noire qui avait été chargé de s’occuper de lui, presque d’une façon officielle. Il n’essaya pas de s’opposer à l’inspection de ses bagages, mais il ne suivit pas la foule jusqu’au buffet.
Il observait l’homme qui avait l’air d’être un compatriote, en se disant qu’il ne le connaissait pas. Puis le regardant de nouveau à un moment où l’autre se tournait de profil, Cartoner le reconnut et se retira aussitôt à l’autre bout de la salle. Cependant, un peu plus tard, le hasard les ramena l’un vers l’autre, à moins que ce ne fût peut-être le jeune inconnu qui se rapprocha volontairement. En tout cas, ce fut lui qui prit une chaise à la table qu’avait choisie Cartoner au restaurant où finalement ils avaient été poussés tous les deux avec la foule.
Il se commanda en russe une tasse de café, en cherchant dans sa poche son étui à cigarettes, qu’il posa ouvert sur la table devant Cartoner. C’était un joli garçon, aux allures énergiques, au teint clair et rose, comme on le voit chez les Anglais de haute naissance.
— Vous êtes Anglais ? demanda-t-il avec aisance en faisant un petit signe amical de la tête.
— Oui, répondit Cartoner en prenant la cigarette offerte. Ses manières à lui étaient singulièrement raides et gênées.
— Je le pensais bien, fit l’autre, qui en dépit de la coupe anglaise de ses habits et de la langue, dont il se servait avec aisance, n’était pas tout à fait Anglais. L’ardente expression de ses yeux et l’élégance de sa tournure montraient clairement que ce jeune homme avait un goût marqué pour tout ce qui est pittoresque dans l’existence, et le mouvement qu’il fit presque machinalement pour tourner le dos à un officier russe assis à la table voisine de la leur prouvait son parti pris de fermer les yeux devant tout ce qui pouvait donner à ses idées un cours déplaisant. Il se mit aussitôt à boire son café en manifestant un contentement juvénile.
— Tout ceci serait drôle, dit-il, s’il n’était pas trois heures du matin ! Pouvez-vous dormir dans ces wagons allemands ?
— Moi ! je dormirais n’importe où, répondit Cartoner d’un ton qui attira sur lui le regard surpris de son compagnon. Il avait réellement l’air d’avoir encore sommeil et de ne parler qu’à contre-cœur.
— Je connais très bien Alexandrowo, poursuivit néanmoins l’autre, et les procédés de ces messieurs. Je suis même très bien avec certains d’entre eux. Ils sont stupides au possible et aussi bornés que la table de multiplication. Je vais à Varsovie, et vous ? Je pense que nous serons seuls dans le wagon-lit. Je suis aussi souvent à Varsovie qu’ailleurs.
Il s’arrêta un instant, pour chercher dans sa poche, non pas ses cigarettes, mais une carte de visite.
— Ne vous dérangez pas, dit Cartoner. Je sais qui vous êtes. J’ai dansé avec votre sœur à Londres, il y a quarante-huit heures, et je vous reconnais à cause de votre ressemblance avec elle.
— Wanda, dit l’autre avec passion. Chère petite Wanda, comment allait-elle ? Je suis sûr qu’elle était la plus jolie jeune fille du bal.
Et se penchant vers Cartoner, par-dessus la table : Dites-moi tout ce que vous savez d’elle, fit-il. Mais dites-moi d’abord votre nom. Wanda m’écrit presque tous les jours, et elle me parle de tous leurs amis, les Orlay et d’autres. Comment vous appelez-vous ? Elle a dû parler de vous dans ses lettres.
— Reginald Cartoner.
— Ah, j’ai entendu prononcer votre nom, mais non par Wanda.
Puis, après une courte hésitation : Non, dit-il, elle ne m’a jamais parlé de vous, mais naturellement je connais votre nom. Je crois qu’il est plus connu à l’étranger que dans votre patrie. Deulin, vous connaissez Deulin ? nous a parlé de vous. Nous avons probablement plusieurs amis communs, nous en parlerons tout à l’heure. Je suis très heureux de vous avoir rencontré. Vous dites que vous savez qui je suis. Oui, c’est moi, Martin Bukaty. C’est amusant que vous m’ayez reconnu, à cause de ma ressemblance avec Wanda. Je suis content de lui ressembler, cette chère petite ; elle vaut mieux que moi, vous savez.
Il finit son discours par un éclat de rire joyeux et franc, parce qu’il était jeune et regardait la vie avec gaieté.
Tout en buvant son café à petits coups, Cartoner examinait longuement son compagnon. Comme l’avait dit un jour Deulin à un ami commun : Cartoner vous pèse et vous trouve généralement trop léger. Il avait l’air en ce moment de peser le prince Martin Bukaty.
— J’ai vu votre père aussi, dit-il enfin. Il a eu l’amabilité de m’inviter, et je suis allé chez lui.
— C’était gentil à vous. Bien entendu, nous ne connaissons presque personne à Londres, je veux dire des gens qui parlent autre chose que l’anglais. Si on ne sait pas cette langue, on n’a qu’à se pendre, à moins de se confiner dans une solitude presque complète. Mon père ne se lie pas facilement. Vous avez dû être très aimable avec lui.
— Selon mes moyens, reconnut Cartoner.
Martin de nouveau se mit à rire. Il faut avoir une bonne nature pour s’amuser ainsi à trois heures du matin.
— La vérité est, poursuivit Martin avec sa légèreté et son manque de réflexion habituels, qu’en ce moment les nuages s’accumulent sur la Pologne. Nous autres Polonais, nous sommes un peu dans la situation de ce blessé qui cheminait de Jérusalem à Jéricho. On aime mieux, afin de nous éviter, passer de l’autre côté de la route. Nous sommes une nation ayant de justes réclamations à faire et que personne ne tient à écouter. Et pourtant tout le monde est prêt à reconnaître que nous avons été fort mal traités.
Il avalait son café en parlant et tourna tout à coup sa chaise pour répondre aux saluts profonds d’un employé, galonné d’or, qui lui présenta une enveloppe en murmurant quelques mots de politesse.
— Je vous remercie, dit le prince, en glissant le pli dans sa poche.
— C’est mon passeport, expliqua-t-il gaiement à Cartoner. Les vôtres ne vous seront remis que quand vous serez dans le train, mais moi, j’ai le privilège douteux d’être connu ici et considéré comme suspect. Alors ils redoublent de vigilance et de politesse. Quant à vous, vous jouissez à Alexandrowo d’une avantageuse obscurité. Vous passez avec la foule, je pense.
— Je ne demande que cela, répondit Cartoner, et c’était la stricte vérité.
— Comme vous le voyez, poursuivit Martin, en examinant sans trop de discrétion les gens qui les environnaient, nous ne pouvons pas oublier que nous étions un grand peuple, avant qu’il n’y eût un empire russe, un empire autrichien ou un empire allemand. On peut nous comparer à une aubergiste, dans la maison de laquelle se sont installés trois messieurs étrangers, qui refusent de payer leur note, mais qui lui font quand même cirer leurs bottes pour les lui jeter à la tête ensuite.
Entre temps, on avait ouvert les portes et le public se répandait lentement sur le long quai désert. Il faisait presque jour à présent, et le train était prêt à partir avec une nouvelle machine et d’autres employés. La vulgarité allemande avait cédé la place à cette tristesse et cette mélancolie subtiles qu’on respire dans l’air entre la Baltique et les côtes du Pacifique.
— J’espère que vous allez rester longtemps à Varsovie, dit Martin, pendant qu’ils se promenaient sur le quai. Mon père et ma sœur rentreront bientôt et seront contents de vous revoir. Nous ferons notre possible, afin de vous rendre le séjour agréable. Nous demeurons dans la rue de Kotzebue, et j’ai un cheval à vous offrir, quand vous voudrez. Vous savez que nous avons de bons chevaux à Varsovie, et pour bien voir un pays il faut le parcourir à cheval. Nous avons les meilleurs chevaux et les pires routes du monde.
— Je vous remercie, répondit Cartoner, naturellement je ne sais pas combien de temps je resterai. Je ne suis pas libre, vous comprenez. Du jour au lendemain, on peut me déplacer sans me prévenir à l’avance.
— Évidemment, répondit Martin, comme quelqu’un qui écoute à peine. Oui, sans doute. Les courses auront lieu bientôt, et ce sera la grande saison de Varsovie, si l’on peut dire. J’espère que vous aurez l’occasion de les voir. Il va sans dire qu’on nous fait des misères, même pour les courses. Il y a l’élément militaire. D’un mouvement de tête il indiqua un officier russe qui montait dans un compartiment précédant le leur. Ils possèdent les meilleurs chevaux, expliqua-t-il. Ils ont plus d’argent que nous. On nous a volés. Vous devez le savoir, c’est votre métier.
Il se retourna sur le marche-pied du wagon, tellement conscient de son rang qu’il monta le premier sans hésitation.
— Oui, dit-il en riant, j’avais tout à fait oublié que c’est votre métier de tout savoir sur nous.
— J’ai essayé plusieurs fois de vous le rappeler répondit tranquillement Cartoner.
— De me faire taire, vous voulez dire, dit le jeune homme.
— Oui.
Martin était debout devant la porte du compartiment de Cartoner. Il s’en alla en riant.
— Bonne nuit, dit-il. J’espère que vous allez encore dormir. Nous nous reverrons dans deux ou trois heures.
Il fit glisser la porte, et pendant que le train quittait lentement la gare, Cartoner entendait dans le couloir le joyeux bruit de cette voix au registre un peu élevé. Le prince Martin, sachant comme la plupart de ses compatriotes beaucoup de langues s’entretenait en ce moment avec l’employé allemand.
Cartoner, installé sur la banquette libre de son compartiment, celle qui n’avait pas été transformée en lit, écoutait, rêveur, la charmante voix. Il faisait grand jour maintenant, et la campagne, peu accidentée et bien cultivée, était fraîche et verte. Cartoner regardait distraitement au dehors. Le train marchait doucement et sans bruit. L’Anglais n’avait pas l’air de vouloir dormir ; il avait un tempérament résistant, et pouvait dormir ou veiller, jeûner ou manger, à volonté. Ses amis le considéraient comme un homme froid et calme, dévoué à sa tâche au point de lui sacrifier, sans hésitation, des amitiés qui auraient pu lui être utiles dans le monde. Martin Bukaty n’était pas le premier qu’il eût tenu à distance. Pourtant, en ce qui le concerne, le traitement avait été inefficace, et Cartoner se demandait encore pourquoi le prince avait été si difficile à froisser. Cartoner avait repoussé ses avances, et pourtant Bukaty était resté.
Cartoner regardait toujours par la fenêtre ouverte, lorsque le soleil se leva et que les champs commencèrent à se peupler des paysannes aux vêtements rouges, qui travaillaient à la récolte. A sept heures il était toujours là, et peu après le prince Martin Bukaty frappa à la porte et entra dans le compartiment en refermant la porte derrière lui.
— J’ai réfléchi, dit-il rapidement ; cela ne se peut pas, vous savez. Vous ne pouvez pas vous montrer à Varsovie comme notre ami. Cela ne vaudrait rien pour nous de vous fréquenter. Partout ailleurs, vous comprenez, nous pourrons être amis, mais pas à Varsovie.
— Oui, répondit Cartoner en se levant pour serrer la main que Martin lui tendait, c’est entendu.
Et ils se séparèrent en se disant adieu tranquillement, au moment où le train s’arrêta à Varsovie.
Sur le seuil de la porte Martin se retourna encore.
— C’est égal, dit-il, je ne comprends pas pourquoi Wanda ne m’a pas parlé de vous. Elle aurait pu prévoir que nous allions nous rencontrer. D’habitude elle comprend plus vite, et elle nous a déjà sauvés, mon père et moi, au moins une dizaine de fois.
Il avait l’air d’attendre une réponse, et Cartoner finit par dire :
— Elle ne savait pas que j’allais partir, voilà pourquoi elle ne vous a rien dit.
La Vistule est la colonne vertébrale de la Pologne et, depuis sa source dans les Carpathes jusqu’à son embouchure près de Dantzig, elle parcourt dans toute sa longueur ce pays qui fut, il y a trois cents ans, une des grandes puissances de l’Europe orientale. Près de Cracovie, tombeau de nombreux rois, elle se fait étroite et paresseuse pour contourner à moitié la citadelle. Depuis l’ancienne capitale de la Pologne jusqu’à sa capitale actuelle, le fleuve coule à travers la vaste plaine, parmi des champs cultivés et passant devant les villages tranquilles de Galicie et Masovie.
Varsovie a été construite sur les deux rives ; la ville ancienne, sur une hauteur, domine à travers le large fleuve le faubourg de Praga, où, il y a environ cent ans, 13,000 Polonais furent massacrés par les Russes commandés par Suvorow, tandis que 2,000 autres se noyèrent dans la rivière entre Praga et la citadelle. Il y a une quarantaine d’années à peine, une foule de Polonais se réunirent devant le château pour protester contre la tyrannie de leurs vainqueurs. Ils étaient sans armes, et lorsque la soldatesque russe fit feu sur eux, tout en plaisantant ils restèrent là, refusant de se disperser. Alors, encore une fois, de sang-froid, les troupes tirèrent sur eux, et pendant trois heures le massacre se déroula dans les rues.
Varsovie, dont le ciel est froid et gris, est quand même une ville gaie et charmante, possédant de jolies rues et de beaux magasins. Son histoire compte des épisodes plus terribles que celle de toute autre ville du monde, à l’exception de Paris. Comme la plupart des capitales, Varsovie a une rue principale, qui, à l’instar de tout ce qui est polonais, porte le nom affreux de : Krakowski Przedmiéscie. C’est ici qu’on trouve l’Hôtel de l’Europe, qui à ses heures joua un rôle historique, ayant donné asile à des rois et des princes. C’est là, en outre, que fut assassiné le juif Hermani, et que furent transportées et photographiées, le jour du massacre, les trois premières victimes des soldats russes. Et, finalement, c’est là qu’apparut un beau matin cette grande lumière de l’ouest : Mlle Julie P. Mangles, un peu fripée par le voyage, et d’une affreuse mauvaise humeur qui ravalait au niveau des autres humains cet esprit ordinairement si élevé.
— Je vous ai dit, Jooly, observa M. Mangles, que vous n’auriez pas à vous plaindre de l’hôtel.
Mais Mlle Mangles n’était pas susceptible de se laisser radoucir. Son frère et sa nièce ne l’avaient vue qu’une fois dans leur vie en un état pareil. C’était à leur arrivée dans la ville neuve de New-Canterbury, Massachusetts, quand les ouvrières déléguées à sa rencontre n’arrivèrent pas jusqu’à la gare. On apprit plus tard qu’elles avaient été retenues en route par l’incendie d’une usine de chapeaux de paille, dont les dernières nouveautés devinrent ce jour-là la propriété de celui qui se donna la peine de les ramasser.
Aucune déléguée n’était venue chercher Mlle Mangles à la gare de Varsovie. Londres ne l’avait pas reconnue. Berlin avait secoué négativement sa tête officielle quand elle avait demandé à visiter les plénipotentiaires, et elle se trouvait ainsi dans la triste situation d’un prophète, non inconnu dans sa patrie, mais ne pouvant se faire entendre à l’étranger.
— Ceci est encore pire que je ne l’avais supposé, dit Mlle Mangles, surveillant les porteurs de l’hôtel, accablés sous le poids des grandes malles de Mlle Netty Cahere.
— Qu’est-ce qui est pire, Jooly ?
— La Pologne ! répondit Mlle Mangles d’une voix pleine de pressentiment, mais de volonté aussi, comme si elle voulait dire que dans sa vie elle avait eu à réformer des pays plus difficiles que celui-là.
— Je reconnais, dit M. Mangles, qu’à cette heure matinale le pays manque de charme. Voulez-vous déjeuner, Jooly ?
— Le déjeuner n’y changera rien, Joseph, répondit Mlle Mangles en regardant non pas son frère mais le portier de l’hôtel avec une douce sévérité qui montrait son intention de tenir à distance cet imposant personnage.
Mlle Netty aidait tranquillement sa tante avec cette aimable déférence qui vaut mieux que des mots. Mlle Cahere avait toujours l’air de dire ou de faire juste ce qu’il fallait, et même, ce qui est plus difficile, de savoir se taire au bon moment.
Mlle Mangles subit-elle cette influence apaisante ou crut-elle avoir convaincu ses auditeurs de son talent dans l’escrime oratoire ? Toujours est-il qu’elle changea d’humeur et se tourna vers l’escalier historique avec un air de condescendance voulue.
— Quelle langue parlez-vous ? demanda au portier Joseph P. Mangles d’une voix tellement timide que son français n’en devenait que plus mauvais.
— Le russe, le français, le polonais, l’allemand, l’anglais...
— Ça suffit pour commencer, interrompit Mangles dans sa propre langue. Bornons-nous à l’anglais. Je m’appelle Mangles.
Là-dessus le portier s’inclina profondément, comme cela se doit devant quelqu’un qui a commandé des chambres au premier, en indiquant d’un geste majestueux l’escalier où se tenaient plusieurs garçons.
Dans le petit groupe, Mlle Cahere seule paraissait fraîche, propre et dispose. A en juger par ses yeux brillants et son teint clair, on eût dit qu’elle avait dormi toute la nuit dans un bon lit. Sa coiffure avait l’air d’avoir été longuement arrangée par une femme de chambre. Mlle Netty paraissait à première vue modeste et émue, mais cette attitude cachait un calme parfait. Comme elle le disait souvent en confidence, elle avait très peu de théories sur le monde, mais elle était sûre du moins qu’il faut, toujours et partout, avoir l’air propre et soigné, car on ne sait jamais qui on peut rencontrer. Et, ceci soit dit en passant, beaucoup de personnes ont réussi dans la vie en suivant cette règle bien simple.
Elle monta donc l’escalier derrière le garçon, avec ce frou-frou qui, dans la cervelle d’homme la plus obtuse, évoque l’idée de toilettes élégantes. Arrivée au palier du premier étage elle poussa un petit cri de surprise en voyant Paul Deulin venir à sa rencontre dans le large couloir, balançant à la main la clef de sa chambre et fredonnant, sans y faire attention, un air en vogue. Il paraissait être autant chez lui ici qu’à Londres, Paris ou New-York.
— Ah, Mademoiselle, s’écria-t-il en s’arrêtant devant elle, le chapeau à la main. Quel bonheur inespéré de vous rencontrer en ce moment, ici, dans cette ville lugubre !
— Vous aviez pourtant l’air assez gai, vous chantiez, répondit Mlle Cahere.
— Un petit air triste, Mademoiselle, et puis je chantais faux. Vous ne vous en êtes pas aperçue ?
— Non, je ne sais jamais si les gens chantent faux ou non. Je ne suis pas musicienne. Je sais seulement quand une voix me fait plaisir. Je n’ai pas de talents, vous savez, dit Netty avec un petit mouvement d’épaules qui voulait exprimer la modestie.
— Ah ! dit Deulin, en faisant un geste indiquant très nettement qu’à son avis elle n’avait besoin d’avoir aucun talent pour être séduisante.
Puis il se tourna vers M. Mangles et sa sœur.
Celle-ci l’accueillit un peu froidement. Même une femme supérieure peut avoir ses faiblesses et savoir quand elle ne se montre pas à son avantage. Elle lui fit son salut d’estrade, se cassant en deux, puis elle s’en alla.
— Hein ! fit Joseph Mangles, vous êtes arrivé avant nous ? Je ne savais pas que vous alliez venir. Vilain endroit, n’est-ce pas ?
— Vous venez d’arriver, je pense ? dit Deulin.
— Oh ! ne vous moquez pas de nous, s’il vous plaît, s’écria Netty. Cela se voit bien, allons ! Je vous prie de croire que nous descendons directement du wagon-lit !
— Vous avez toujours l’air, Mademoiselle, de descendre directement du ciel, répondit Deulin en regardant Mlle Cahere, qui d’une main arrangeait ses boucles.
Ses cheveux étaient beaux, et la jolie main fine était d’une forme bien américaine. Mais elle n’écoutait plus, s’étant retournée vivement pour parler à son oncle. Deulin les accompagna jusqu’au bout du long couloir.
— Vous m’avez fait peur, vous savez, en apparaissant si brusquement, dit Netty en se tournant de nouveau vers le Français.
Elle disait cela probablement pour expliquer la rougeur un peu vive de ses joues. Elle avait cette rare chance de savoir rougir facilement et au bon moment.
— Je suis sûre, continua Netty, que l’oncle Joseph sera heureux de vous avoir dans le même hôtel. Bien entendu, vous ne connaissez personne à Varsovie. Avez-vous des amis ici ?
— Un seul, répondit Deulin, le garçon qui sert au comptoir en bas. Quand je l’ai connu, il était gentilhomme autrichien et voyageait en France pour sa santé. Il ne doit pas me reconnaître à présent.
— Resterez-vous longtemps ?
— Je n’avais pas cette intention en sortant de ma chambre ce matin.
— Cependant, vous et M. Cartoner avez des amis polonais ? demanda Netty.
— Pas à Varsovie, répondit-il.
— J’espère qu’on se reverra, dit Joseph Mangles, s’arrêtant sur le seuil de son somptueux appartement, et, en montrant du doigt le numéro au-dessus de la porte, il ajouta : Vous serez toujours le bienvenu. C’est bizarre de s’être rencontré ici, et cela tend à prouver que les cartes sont brouillées.
— Probablement, répondit Deulin en regardant Netty d’un air innocent.
Puis il prit congé et se remit à descendre l’escalier. Dehors, dans le faubourg de Krakowski, il faisait un beau soleil, et la rue commençait à s’animer : les magasins étaient en train d’ouvrir et des acheteurs pressés rentraient après avoir fait leur marché du matin. La voie large est bordée des deux côtés de palais et d’églises. Chaque palais a son histoire. Deux ont été confisqués par le gouvernement russe, à cause d’une bombe lancée, paraît-il, par la fenêtre de l’un d’eux. Chaque église, du chant de ses cloches, a accompagné l’hymne polonais interdit : « Devant vos autels, oh ! Seigneur, nous vous prions : Rendez-nous notre patrie et la liberté ! » Presque toutes ces portes ont été enfoncées par les soldats, venant arrêter les fidèles.
Paul Deulin montait lentement le faubourg dans la direction de la ville neuve. L’heure sonna aux horloges. Il enleva son chapeau en poussant un petit soupir de contentement, provoqué par l’air frais et le beau soleil.
— Que Dieu me pardonne, murmura-t-il, les yeux tournés vers le ciel. J’ai déjà dit pas mal de mensonges, et il n’est encore que huit heures. Je me demande si je trouverai Cartoner levé ?
Il se remit en route d’un pas de flâneur, coudoyant des juifs et des païens, de brillants officiers de cosaques, et des paysans calmes et indolents, bien qu’ils soient les gens les plus persécutés de la terre. Il tourna à droite dans une large rue, et prit ensuite à gauche un passage plus étroit et moins fréquenté, portant le nom de la Jasna. La plupart des maisons y sont grandes et précédées de cours où quelques arbres maladifs luttent contre la mort. Elles sont louées par étages, ou même par appartements plus petits, à des locataires tranquilles : professeurs, avocats ou autres, qui ne tiennent pas absolument à voir le monde passer.
Deulin entra dans une de ces maisons et jeta quelques mots en passant au portier russe qui était dans sa loge. Au deuxième étage, un homme aux allures vives ouvrit la porte à Deulin, qui lui dit bonjour familièrement.
— Est-il levé ? demanda le visiteur à cet homme, en l’interpellant par son nom de baptême.
— Il y a plus d’une heure, Monsieur, répondit le domestique en montrant le chemin à travers un couloir étroit, au bout duquel il ouvrit une porte, et s’effaça, faisant entrer Deulin dans une pièce confortablement meublée où Cartoner écrivait, assis devant son bureau.
— Bonjour, dit le Français.
En passant devant une table il y prit un livre, et il s’installa dans un fauteuil près de la fenêtre.
— Que je ne vous dérange pas ! continua-t-il, finissez votre lettre.
— Quoi de nouveau ? demanda Cartoner en déposant sa plume.
Il regarda gravement Deulin en fronçant les sourcils. Ces amis étaient de vrais contrastes.
— Peuh ! fit Deulin en rejetant le livre qu’il avait ramassé et qui était l’histoire de Pologne en polonais. Je tremble pour votre avenir, mon cher. Vous prenez la vie trop au sérieux, vous qui n’avez même pas besoin de travailler pour gagner votre vie, car les oncles après tout ne sont pas immortels, et un beau jour votre situation vous permettra de prêter de l’argent à un pauvre diable de diplomate français, n’oubliez pas cela ! Oui, poursuivit-il après avoir réfléchi un instant, j’ai appris des choses, des choses qui tendent à prouver que vous avez eu raison de louer un appartement, au lieu de descendre à l’hôtel. Les Mangles sont arrivés ce matin : le frère, la sœur et Mlle Cahere. Dites-moi, Cartoner..., il s’arrêta pour regarder ses chaussures d’un air sceptique, dites-moi, Cartoner, quel âge me donnez-vous ?
— Cinquante ans.
— Tant que cela, mon cher, tant que cela ? C’est bien l’âge qu’il faut pour faire des folies, les pires folies, hein ?
Cartoner reprit sa plume. Une idée lui était venue, qu’il fallait noter, et il se mit tranquillement à écrire, sous le regard attentif de Deulin.
— Enfin, reprit ce dernier, et Cartoner leva la tête, la plume aux doigts, que diriez-vous si je vous avouais que j’aime Netty Cahere ?
— Je vous dirais que vous avez de la chance si Netty Cahere vous aime, répondit Cartoner.
Deulin haussa les épaules.
— Oui, dit-il, je vous fréquente depuis pas mal d’années, et je connais déjà votre façon de voir. Vous demandez à votre femme qu’elle vous aime, mais c’est de la folie pure, c’est très anglais. Après tout, je ne sais pas si mon cas est très grave, mais en tout cas j’ai éprouvé une sensation peu ordinaire, ce matin, en voyant tout à coup Mlle Cahere devant moi. La trouvez-vous jolie ?
— Très jolie, fit Cartoner d’un air sérieux.
Deulin lui jeta un regard étrange, mais l’autre fixait sa lettre, et ne le vit pas.
— Ce que j’aime en elle, c’est son calme, hasarda Deulin.
— Ah !
Et, de nouveau, le silence tomba. Cartoner se remit à écrire. Deulin, sans doute à l’idée de Netty Cahere, poussa plusieurs profonds soupirs. Enfin il se leva pour s’en aller, donnant rendez-vous à Cartoner pour le dîner du soir.
Dans la rue, il se découvrit de nouveau en levant les yeux vers le ciel.
— Encore des mensonges ! murmura-t-il, contrit.
En bas de l’étroite Bednarska — la rue en pente raide qui descend du faubourg de Cracovie jusqu’au fleuve — on rencontre toujours beaucoup d’ouvriers. C’est là que se trouvent les établissements de bains et les péniches, et que mouillent les vapeurs faisant le service de la rivière.
A quelques centaines de mètres en amont, entre la Bednarska et la large avenue de Jerozolimska, des hommes avec des chariots transportent du matin au soir le sable que la Vistule dépose tout le long de ses rives basses. La Jerozolimska commence en haut de la ville ; c’est l’avenue la plus large, la plus neuve et la plus parisienne de Varsovie... d’ailleurs l’unique boulevard de la capitale, et elle descend jusqu’à la rivière comme si elle espérait y trouver un pont. Mais il n’y en a pas à cet endroit, et la jolie rue se perd dans les ornières de sable d’un chemin de halage en mauvais état. Là les chevaux s’efforcent en vain de tirer les lourds chariots embourbés remplis de sable, pendant que les charretiers jurent, et que les terrassiers appuyés sur leurs pelles les regardent. Un sable plus propre, excellent pour les travaux de maçonnerie, est dragué au milieu de la rivière, où des bancs nombreux rendent la navigation presque impossible, et il est transporté dans des chalands remplis jusqu’aux bords.
Il était midi. Hommes et chevaux se reposaient. Ceux-ci broutaient une herbe maigre, et ceux-là, assis au bord de l’eau, mangeaient leur pain bis sentant le moisi et le cumin. Le soleil de fin d’automne était voilé d’une brume jaunâtre. Le site n’avait rien de souriant. La Vistule, sur presque tout son parcours, est un fleuve lugubre. La Pologne est un triste pays. Un Français spirituel qui la connaissait bien disait un jour : « Ce pays vaut la peine qu’on meure pour lui, mais non qu’on y vive. »
Le banc de sable offrait aux ouvriers un siège confortable, et si l’on pouvait les apercevoir, du pont ou de la hauteur qui le domine, personne ne pouvait s’approcher d’eux à une demi-lieue sans être vu.
— Oui, disait un ouvrier, ceux qui sont bien renseignés déclarent que la Pologne redeviendra un royaume un jour ou l’autre ; mais dans ce cas, pourquoi pas tout de suite, pourquoi pas ?
Ses compagnons continuaient leur repas en silence. Certains paraissaient de vrais Polonais au corps élancé, au visage ovale ; plusieurs, d’apparence plus étriquée, étaient des Lithuaniens ; et les autres avaient la face large et placide des habitants de Posen. Si quelques-uns étaient nés pour leur dure besogne, beaucoup avaient ce regard et ce port de tête qui témoignent d’une bonne éducation et parfois d’une noble origine.
— Il paraît que la troisième fois on réussira, répondit enfin un homme à cheveux blancs, de puissante stature, mais dont le visage était ravagé par les privations.
Il n’était visiblement pas fait pour ce travail de terrassier dont il était chargé. Ses compagnons se tournèrent de son côté, mais il se tut. Il fixait la rive opposée du fleuve, où les flèches de Praga montaient derrière les arbres bruns. Peut-être songeait-il aux scènes d’horreur qui avaient eu lieu dans ce faubourg, cinquante ans et vingt ans auparavant. Son père avait dû voir les rues de Praga jonchées de cadavres, et le fleuve, ralenti dans sa course, portant ce même fardeau. Lui-même avait peut-être assisté aux derniers massacres de Varsovie, et dans ses yeux mornes se lisait encore l’horreur d’une vision inoubliable. C’était d’ailleurs un vieillard paisible, excellent ouvrier quoique cruel envers ses chevaux.
Celui qui avait parlé le premier, un marinier du nom de Kosmaroff, homme maigre à la figure étroite et au menton pointu couvert d’une barbe soignée, n’avait pas plus de trente-cinq ans et ne semblait pas avoir jamais souffert de la faim. Vif et alerte quand il riait, ce qui arrivait fréquemment, sa bouche, dans une grimace étrange, remontait jusque sous l’œil gauche. Par moments, mais très rarement, un éclair d’insouciance passait cependant dans ses yeux sombres. Il avait la réputation d’être le plus hardi de ces mariniers qui risquent leur vie sur le fleuve aux temps de crue et de premier dégel. Il lança un regard vers le vieillard dont il attendit en vain d’autres paroles.
— Oui, ce sera pour la troisième fois, dit-il enfin. Peu d’entre nous ont vu les événements passés, mais d’autres choses nous les rappellent, et nous avons pour nous guider l’expérience de nos aïeux, si nos pères se sont tus.
Il éclata d’un rire bref. Son grand-père avait été tué à Praga, et son père était mort en Sibérie.
— Nous nous arrangerons mieux que la dernière fois. Des hommes surveillent pour nous le monde politique. Ils guettent les deux empereurs avec autant d’attention que s’ils en étaient les héritiers. S’il arrivait quelque chose à Bismarck, si l’Autriche et la Russie le lâchaient, si enfin les loups se dévoraient entre eux — les trois loups qui ont déchiré la Pologne — tout irait bien !
Les hommes écoutaient en silence, leur regard résigné tourné vers le fleuve. Les uns étaient démoralisés par les privations, les autres paraissaient sceptiques, mais Kosmaroff semblait avoir pris sur lui la tâche de soutenir leur courage par son optimisme insondable et sa foi inébranlable dans la bonne cause.
— Tout cela est parfait pour vous, s’écria un petit homme gras au regard de chien battu. Vous êtes un aristocrate et vous n’avez rien à perdre !
Kosmaroff mangeait son pain tout en riant d’une façon étrange et sans lever la tête pour regarder son contradicteur. Il reconnaissait sans doute la voix, et il savait aussi que le caractère d’un homme se devine à ses paroles.
— Beaucoup deviendront aristocrates un jour et posséderont une fortune rondelette, répondit-il.
Et un éclair traversa les yeux du petit homme gras.
— Moi, j’ai perdu cinq des miens à Praga, murmura un homme âgé qui avait l’aspect soumis d’un travailleur. Cela me suffit.
— Il est bon de se rappeler Praga, dit Kosmaroff d’un ton dur. Il est bon de se répéter que ces moscovites n’ont jamais tenu leur parole ! Ah, nous avons tant de choses à nous rappeler !
Ses paroles soulevèrent dans l’auditoire un grondement de colère. Kosmaroff du coin de l’œil regarda deux hommes qui, assis épaule contre épaule, fixaient la rive opposée du fleuve d’un air farouche.
— Je suis peut-être aristocrate de naissance, dit-il, mais qu’importe ? Je suis marinier, et je travaille de mes mains comme un autre. Être un aristocrate polonais, c’est avoir un peu plus à donner. Voyez plutôt les Bukaty et cent autres qui auraient pu s’en aller vivre tranquille au soleil en France. J’aurais pu faire de même, mais je reste. Les Bukaty restent. Ils finiront par perdre le peu qu’ils possèdent encore... ou par tout gagner. Moi, je suis certain qu’ils gagneront. Le prince est un homme d’une intelligence supérieure et le prince Martin est brave, nous le savons tous.
— Et quand ils auront gagné, se souviendront-ils de nous ? demanda l’un des deux hommes assis côte à côte, en jetant dans l’eau une croûte qui avait l’air d’être en caoutchouc.
— Si on leur donne quelque chose qui en vaille la peine, ils s’en souviendront ; vous pouvez en être sûrs. Ils savent ce qu’ils reçoivent de chacun, et si le don est fait de bon cœur ou à regret, et chacun sera payé selon ses mérites. Eux donnent tout, sans compter, mais ils demandent aux autres une même générosité, et ce n’est que justice !
Ces hommes qui l’écoutaient assis au bord de l’eau, brisés par leur labeur, sous leurs vêtements sales et déchirés, vibraient à sa parole comme les cordes d’un instrument sous des doigts habiles.
Kosmaroff avait un peu de ce génie qui permet à certains de diriger les âmes ; il était né meneur d’hommes.
Et ce n’était pas seulement un patriote éloquent, il représentait ce type redoutable : le Polonais né en Sibérie. Fils du forçat Nº 2704 il avait été l’être qui ne compte pas. Dans le régiment de cosaques où il avait servi, personne n’avait fait attention à lui, et personne ne s’aperçut de son départ. Il était revenu en Pologne avec un nom russe, mais un autre nom, caché dans son cœur, un nom qui jadis avait été sur les lèvres de tous les Polonais. Ici comme marinier il naviguait entre Cracovie et Varsovie, ces deux foyers du patriotisme polonais, telle une épave humaine portée par le courant du grand fleuve. Il avait rendu visite à tous les ennemis mortels de la Russie. Comme il le disait, il aurait pu vivre tranquille à l’étranger, mais il préférait le ciel gris de la Pologne, son travail accablant et son pain moisi, car il avait la conviction qu’un royaume qui pendant huit siècles a occupé une des premières places en Europe ne peut disparaître par la volonté de ses voisins. Il n’était pas le seul de son avis.
— Aujourd’hui, reprit-il après un court silence, je vous apporte des nouvelles. Nous venons de faire un pas en avant. Il faut, vous le savez, nous tenir prêts et attendre patiemment que les événements d’Europe nous fournissent une occasion favorable. La dernière fois, on avait agi à la légère. Cette fois nous ne commettrons pas la même faute, mais quand l’heure sera venue nous marcherons hardiment. C’est encore au prince Martin Bukaty que nous devons d’être plus près du but. Il n’hésite jamais à risquer sa vie, et il se rit des dangers. Il a réussi, car la chance est avec lui. A l’heure qu’il est, nous avons cinq mille fusils en Pologne.
Il se tut et parcourut du regard la rangée de faces barbouillées de poussière, remarquant que certaines s’éclairaient, que d’autres s’assombrissaient. Les yeux ronds du petit homme gras clignotèrent et il fixa résolument la rivière.
— Ils sont à Varsovie, ajouta Kosmaroff d’un ton significatif, et si quelqu’un ici pense que la cause est sans espoir, mieux vaut qu’il le dise sur le champ et qu’il en supporte les conséquences. Il prononça ces paroles d’un air féroce, la bouche tordue d’un sourire grimaçant. Et personne ne sembla disposé à obéir à son invitation.
— En outre, nous avons des munitions en quantité suffisante, poursuivit Kosmaroff, assez pour que tous les moscovites de Varsovie en aient leur compte.
On sentait vibrer dans sa voix toute la haine froide et calme du vaincu, mais sur sa figure s’était figé le sourire.
— Je vous parle dès aujourd’hui, poursuivit-il, parce que je vais sans doute aller à Cracovie et il faut vous rendre compte de ce qu’on attend de vous. Le signal peut venir d’un moment à l’autre ; ce peut être la mort d’un des deux empereurs, celle du roi de Prusse ou celle de Bismarck, ou une déclaration de guerre de la part d’une des grandes puissances. Le feu couve toujours à la frontière des Indes, et un jour ou l’autre l’Angleterre se réveillera. Les journaux de Varsovie n’en parleront pas, mais le « Czas » et d’autres feuilles de Cracovie vous apporteront la nouvelle assez tôt. En outre vous pouvez tous, si vous le voulez, lire les journaux galiciens, malgré la censure et la police !
Un éclat de rire méprisant de l’homme gras souligna cette affirmation. C’était là son affaire ; dans certains cœurs la ruse remplace le courage.
A ce moment, le sifflet à vapeur des usines métallurgiques situées plus haut au bord du fleuve déchira l’air de la plaine.
Les cloches des églises se mirent toutes à sonner, et les ouvriers se levèrent à contre-cœur. L’heure du déjeuner était finie.
Kosmaroff se redressa d’un bond, étirant son long corps maigre et souple.
— Allons, dit-il, il faut retourner au travail.
Il examina au passage toutes les physionomies, mais celui qui de son côté aurait regardé attentivement ce corps mince, ces calmes yeux noirs et ce nez court et droit, aurait compris qu’il avait devant lui un de ces êtres exceptionnels : un homme résolu.
C’est un fait historique que le morcellement de la Pologne a sauvé certaines familles de la ruine complète. En effet, des propriétaires polonais qui virent leurs biens confisqués en Pologne conservèrent leurs propriétés en Galicie, et parmi ceux qui habitaient Posen plusieurs possédaient à Masovie des terres dont la justice russe ne put s’emparer. Nous parlons de cette justice de 1832 qui déclarait coupables de trahison les Polonais refusant de jurer fidélité aux vainqueurs. Le gouvernement autrichien ressentait quelque sympathie pour les Polonais, tombés sous le joug des Russes, et à Breslau il était permis d’imprimer et de publier des articles qui auraient été interdits à Cracovie et à Varsovie. Bref, les loups se conduisaient en loups devant la charogne, et s’étant réservé une large part, chacun surveillait d’un œil jaloux les crocs de son voisin.
Les Bukaty avaient perdu tout ce qui leur appartenait en Pologne à l’exception d’une maison ou deux à Varsovie, mais quelques hectares de terre fertile qui leur restaient en Galicie leur fournissaient le nécessaire, et d’un autre côté Wanda possédait près de Breslau des propriétés que sa mère lui avait laissées. Les années agitées de 1860 et 1861 avaient causé la mort de cette pauvre femme qui trouva la paix éternelle pendant que la Pologne se débattait dans les horreurs d’une guérilla sans espoir.
— La Russie me doit vingt ans de bonheur et vingt millions de roubles, disait souvent le vieux prince, surtout quand revenait l’anniversaire de la mort de sa femme. Et il le disait non seulement à des Polonais mais à des Russes que sa tranquille franchise trompait, puisque l’Administration ne traita jamais le prince en suspect.
La Pologne a toujours été le pays du franc-parler, et les Polonais dont la langue est la plus rude d’Europe, s’expriment à cœur ouvert. Ils parlèrent si net à Henri de Valois, leur roi, qu’une nuit il s’en retourna en France pour retrouver des hommes plus doux et plus mignards. Conduits par le rude Jean Sobieski, ils parlèrent si franchement à leurs ennemis à la porte de Vienne qu’ils se firent comprendre sans peine et que ceux-ci rebroussèrent chemin.
Le prince Bukaty avait un peu de cette rude allure qui commande le respect chez un homme de son âge, et les fonctionnaires russes eux-mêmes prenaient une attitude conciliante devant cet homme qui avait connu la Pologne libre.
— Vous ne pouvez demander à un vieillard comme moi de suivre tous les changements de vos lois mesquines et de se rappeler sous quelle forme de gouvernement il vit pour le moment ! disait-il un jour courageusement à un grand personnage de Saint-Pétersbourg.
On prétendait qu’en plusieurs occasions la loi s’était relâchée pour le prince, car ainsi qu’il arrive souvent pour ceux qui parlent beaucoup, il était considéré par les Russes comme faisant plus de bruit que de mal.
Quand le prince Bukaty sortait le matin de sa petite maison de la rue Kotzebue il passait parfois en faisant sa promenade à l’ombre d’un grand palais, au faîte duquel flottait le drapeau russe ; ce palais était le sien et avait toujours appartenu à ses ancêtres. Mais le gouvernement avait besoin de loger ses bureaucrates sur la voie principale de Varsovie et s’était tout simplement emparé de la résidence des Bukaty. De qui obtenir justice quand César se mêle de voler ?
La maison de la rue Kotzebue que le prince habitait rappelait une vieille demeure française et avait en effet été construite par un architecte français au temps de Stanislas Auguste, alors que Varsovie singeait Paris. Elle est en retrait de la rue derrière une haute grille et au fond d’une cour pavée sur laquelle deux portes s’ouvrent très rarement pour livrer passage au coupé dont se servent le prince et Wanda. La maison fait le coin de la rue et donne sur le Jardin de Saski, endroit très calme au milieu de cette ville bruyante. La construction est basse avec un toit en tuiles et de hautes fenêtres, lourdement encadrées et garnies de petits carreaux. L’intérieur est pauvre. Les tapis sont usés jusqu’à la trame, le mobilier d’un style somptueux est soigneusement réparé et rapiécé. L’atmosphère exhale la tristesse des choses qui ont été témoins de temps meilleurs. C’est le parfum de la monarchie lentement chassé par le relent vulgaire de la démocratie.
Cependant l’air des pièces où l’individualité des habitants imprègne subtilement les boiseries et les étoffes évoquait le confort ancien.
Le prince était évidemment l’un de ces hommes qui répandent la tranquillité autour d’eux. Il avait toujours traversé avec calme les tourmentes et il allait sans hâte aux moments les plus agités. Sa personnalité avait imprimé son cachet à la demeure où Wanda était venue le retrouver quand elle eut fini son éducation à Dresde encore trop jeune pour avoir une personnalité à elle.
Elle y apporta cependant une certaine joie de vivre, et y tenta maintes transformations féminines jusqu’au moment où sa gouvernante anglaise revint définitivement auprès d’elle comme dame de compagnie. Wanda avait déplacé des meubles, remué de fond en comble la maison tranquille et essayé différents systèmes d’économie domestique avant d’accepter la vie comme elle avait été réglée par son père.
Mais alors elle fit la plus heureuse des découvertes, celle qui d’un seul coup chasse de l’âme féminine l’éternelle mélancolie, née le jour où Ève se promenait désœuvrée dans certain beau jardin : elle s’aperçut qu’on avait besoin d’elle.
Le prince ne lui en disait rien, peut-être parce que la chose était trop claire pour être expliquée. Ayant donné à sa patrie ses meilleures années, à présent que l’âge venait, que sa santé était menacée et sa richesse perdue, la Pologne ne voulait plus de lui. La Pologne n’existait plus. C’est alors que Wanda lui revint avec ses mille désirs que lui seul pouvait satisfaire, et ses mille questions auxquelles lui seul savait répondre.
Le père et la fille vivaient tranquilles dans leur maison appelée palais par courtoisie. Martin d’un tempérament plus actif ne restait jamais longtemps avec eux. Il allait et venait fébrilement. Il aimait les voyages, disait-il, aussi les autorités surveillaient-elles de près ses mouvements.
Le palais des Bukaty avait deux entrées. Martin se servait tantôt de la petite porte donnant sur les jardins derrière la maison, tantôt d’une autre s’ouvrant sur une ruelle qui passait derrière la banque située en face de la poste dans l’endroit le plus animé de la rue Kotzebue.
Un soir il rentra par cette porte en compagnie d’un homme habillé en ouvrier.
Les rues de Varsovie sont bien éclairées et gardées par une excellente police qui vaut presque la police anglaise. Aussi est-ce la coutume de sortir autant la nuit que le jour, et il y a autant de monde dans le Krakowski après le coucher du soleil que dans l’après-midi. Kosmaroff avait suivi à quelque distance le prince Martin qui entra par la grille du jardin, la laissant ouverte derrière lui. Une minute après, Kosmaroff entra à son tour, ferma la grille et rendit la clé au jeune homme qui l’attendait sur le seuil de la maison sans mot dire, comme s’il s’agissait d’une chose familière.
Martin passa le premier dans un couloir faiblement éclairé et arriva à une porte entre-bâillée donnant dans une grande pièce chaude et confortable. Au fond, sous une lampe près d’un feu de bois, se trouvaient le prince et Wanda. Ils étaient en toilette de soirée et le prince somnolait dans son fauteuil.
— Je vous amène Kos, dit Martin.
Le fils du forçat s’avança avec cette aisance qui pour paraître naturelle doit être tout à fait inconsciente. Il n’avait pas l’air de s’inquiéter de ses bottes déformées et sales que les eaux de la Vistule avaient depuis longtemps décolorées. Il portait ses habits d’ouvrier comme s’ils avaient été faits pour être portés dans un palais. Il prit la main de Wanda et la baisa selon la mode d’autrefois qui s’est conservée jusqu’ici en Pologne. Mais à la manière nonchalante dont il tenait les doigts fins un observateur attentif aurait compris que ni la jeune fille ni aucune autre femme n’avait jamais touché son cœur.
— Excusez-moi si je ne me lève pas, dit le prince. Ma goutte me fait souffrir ce soir. Voulez-vous prendre quelque chose ?
— Je vous remercie, j’ai dîné, dit Kosmaroff en s’asseyant.
Martin poussa du pied les bûches qui se mirent à flamber en éclairant le groupe disparate.
— Il prendra un verre de porto, dit le prince à Wanda en indiquant la carafe contenant le vin dont malgré sa goutte il avait bu après le dîner.
Wanda versa le porto et tendit le verre à Kosmaroff ; celui-ci le prit en lui lançant un regard et un sourire de remerciement qui semblaient indiquer qu’il était presque de la famille. En effet, des liens de proches parents les unissaient dans le présent comme dans le passé. Kosmaroff représentait une famille que depuis longtemps on croyait éteinte.
— Je suis venu pour vous dire que tout va bien et pour prendre congé. Car aussitôt que je pourrai trouver du travail, j’irai à Thorn les secouer un peu de leur léthargie là-bas.
— Ah ! fit le prince en riant et en étendant les jambes, vous autres jeunes gens, vous trouvez toujours que le monde est en léthargie. Ne brusquez rien. C’est tout ce que j’ai à vous conseiller.
— Et nous sommes prêts à écouter vos conseils, répondit Kosmaroff. Vous avez dû comprendre que je suis venu ce soir suivant votre recommandation pour éviter que trop de secret ne mène à des malentendus. Parler net et s’expliquer franchement, voilà le thème de votre dernier message, le texte de votre sermon.
Avec son sourire alerte Kosmaroff toucha de son verre celui qui était placé devant le prince en indiquant d’un geste qu’il buvait à sa santé.
— Ce n’était pas mon texte, répondit le prince, mais celui de Wanda.
— Ah ! dit Kosmaroff en regardant la jeune fille. Vraiment ? Alors je veux m’y conformer. J’ai confiance en la clairvoyance de Wanda. Elle a une grande expérience.
— J’ai été à Dresde et à Londres, répondit Wanda, et une femme voit toujours bien plus clair qu’un homme.
— Toujours ? demanda Kosmaroff avec son sourire de travers.
— Toujours.
Mais Kosmaroff à sa manière vive et brusque s’était déjà tourné vers le prince.
— A propos, dit-il, que fait Cartoner à Varsovie ?
— Cartoner, l’Anglais qui parle tant de langues ? Nous l’avons rencontré à Londres, répondit le prince. Qui est-ce ? Pourquoi ne serait-il pas ici ?
— Je vous dirai qui c’est, reprit Kosmaroff, un éclair dans les yeux. C’est l’homme que les Anglais envoient dès qu’ils flairent une affaire dont ils peuvent tirer profit. Il s’entend à démêler les choses ; on le dit, en tout cas. Paul Deulin est un individu de même genre et il est là aussi. Mais il est votre ami et il n’est pas dangereux comme Cartoner. En outre il est arrivé un Américain qui doit également se rendre à Saint-Pétersbourg. Quelque chose se prépare en Russie, à moins que les Puissances ne se doutent que l’on pense à agir en Pologne. Ces hommes sont venus se rendre compte. Il faut empêcher qu’ils ne soient renseignés par nous.
Le prince qui attachait peu d’importance à ces étrangers haussa les épaules avec dédain.
— Sans doute, reprit Kosmaroff, ils observent seulement, mais comme le dit Wanda, certains voient plus clair que les autres. L’Américain Mangles qui est là avec des dames, ne parlera des événements qu’après coup. Deulin fera de même, car il est paresseux. Il s’arrange toujours de façon à ne pas voir les choses qui pourraient le déranger et il n’enverra pas de longues dépêches au quai d’Orsay, car il sait très bien qu’on ne les lirait pas. Quant à Cartoner, c’est différent. Les Anglais n’ont jamais de surprises dans les affaires qui lui sont confiées. Il rend compte des événements d’avance, ce qui est une autre chanson. Enfin, je vous avertis tout simplement.
Sur ces mots Kosmaroff regarda l’heure. Point d’instructions ? ajouta-t-il.
— Non, répondit le prince, excepté celle de tous les jours : de la patience !
— Ah, oui, répliqua Kosmaroff, nous en aurons.
Il n’avait pas l’air de se dire qu’il était plus facile de patienter dans cette maison confortable que sur les bancs de sable de la Vistule pendant les mois d’hiver qui allaient venir.
— Mais faites attention à ce Cartoner, ajouta-t-il en s’adressant plus particulièrement à Martin. Il ne veut pas trahir, mais il cherche à savoir, vous comprenez. Or, personne ne doit rien savoir.
Il prit congé de Martin, de Wanda et finalement du prince, à qui il demanda : « Que pensez-vous de lui ? »
— Je pense que c’est un homme qui est maître de lui.
— Et Wanda ? ajouta Kosmaroff se tournant vers elle avec un gai sourire, vous qui voyez si clair. Que pensez-vous de lui ?
— J’ai peur de lui.
Le Jardin des Saxons, situé au centre de la ville, serait à Londres appelé parc. A certaines heures la société élégante s’y promène sous les arbres et toute la journée il est traversé par des gens qui se rendent d’un quartier de Varsovie à l’autre.
Wanda venait souvent s’y asseoir le matin ou marcher lentement avec son père quand ce dernier songeait par hasard à prendre de l’exercice suivant les recommandations de son médecin. Sous les arbres on trouve des sièges permettant de contempler à l’aise la pelouse verte et les fleurs, si chères à l’âme slave. Entre neuf et dix heures, au moment où Wanda s’y trouvait, les allées étaient presque solitaires. L’automne prématuré avait déjà marqué les arbres dont les feuilles étaient couleur de rouille. Les fleurs laborieusement entretenues pendant le court été incertain avaient cet air mélancolique qui dans les pays du Nord donne une telle tristesse à l’automne.
Wanda était assise au soleil dans la longue allée qui traverse d’un bout à l’autre le jardin. Elle attendait Martin, retenu au palais au moment de sortir et qui avait promis de la rejoindre aussitôt. Il avait toujours beaucoup de rendez-vous, ayant pour amis tous ces malheureux descendants de familles nobles qui se refusent à porter l’uniforme russe et ne peuvent s’occuper de commerce puisque les conventions mondaines le leur interdisent. Obligés de renoncer aux emplois officiels, ils se voient réduits à l’oisiveté, sans le secours de ce naturel indolent des gens du Midi, qui permet aux Italiens et aux Espagnols de ne rien faire avec grâce du matin jusqu’au soir. Wanda était plus intelligente que Martin comme le sont généralement les jeunes filles en comparaison des jeunes gens de leur âge, et elle était pour lui l’amie qui conseille et dirige. Il avouait lui-même qu’elle l’avait déjà tiré de dangers où l’avaient conduit sa légèreté et son impétuosité. Quant au péril continuel auquel étaient exposés les princes et leurs amis par suite de la malheureuse situation de la Pologne, Wanda y était habituée dès le berceau, comme certaines personnes se sont dès leur jeune âge accoutumées à la perspective d’une mort prématurée.
Avec son sens pratique Wanda craignait pour Martin les dettes bien plus que les autres dangers. La pénurie d’argent entraînerait en ce moment de graves inconvénients pour leur père qui avait chaque jour un plus grand besoin d’une vie aisée, de confort et de tranquillité d’esprit.
Wanda pensait à tout cela en attendant Martin, sans faire attention aux passants, bien que l’instinct féminin, très développé chez elle, lui fît suivre des yeux les enfants avec plus de complaisance que le juif qui, le dos courbé et la tête basse, rentrait en courant dans son mystérieux quartier de la Franciszkanska.
Elle regardait la colonnade qui marque l’emplacement de l’ancien palais du roi de Saxe, lorsque Cartoner entra dans le jardin. Elle le reconnut malgré la distance, car sa démarche ne ressemblait ni à l’allure nerveuse et rapide d’un Polonais, ni au pas inquiet d’un juif. On l’aurait plutôt pris pour un Russe, mais tous les Russes à Varsovie portent l’uniforme. C’est leur raison d’être. Cet Anglais marchait d’un pas résolu et ferme. Il descendait la grande allée, lorsque soudain il l’aperçut. Bien qu’elle ne le regardât pas, elle en eut conscience au moment même.
Elle le vit ensuite sans hésiter se détourner pour prendre une allée moins large, à droite. Il voulait l’éviter. Mais l’avenue aboutissait au coin de la rue Kotzebue où apparut à cet instant Martin, et Cartoner se trouvait pris.
Wanda sans bouger observait les deux hommes. Tout à coup elle devina ce qui allait arriver, comme on prévoit quelquefois en un clin d’œil l’avenir immédiat, et elle eut l’étrange sensation que tout ce qui se passait était prédestiné et que Cartoner, Martin et elle-même n’étaient que les pantins du sort, forcés de dire et de faire ce qui leur était imposé par les événements inexorables.
Elle vit les deux hommes se rencontrer puis se serrer la main à l’anglaise sans se découvrir. Elle remarqua le mouvement de Cartoner pour continuer son chemin, et celui de Martin pour le retenir.
— Qu’importe ? disait Martin. Personne ne nous verra ici à cette heure matinale. Nous serons bien tranquilles. Voici Wanda qui m’attend là-bas. Retournez avec moi !
Et Wanda devinait sans peine les paroles de son frère en le voyant gesticuler. Cartoner n’était pas homme à se laisser entraîner ; il était bien plus décidé et plus maître de lui que Martin, et pourtant elle ne fut pas étonnée de le voir revenir vers elle le bras passé sous celui du jeune prince. Elle sentait vaguement que le destin le ramenait pour lui dire quelque chose qu’il fallait écouter. Elle soupira d’énervement. Ayant toujours dirigé son père, son frère et le palais Bukaty, ce sentiment d’impuissance était nouveau pour elle.
En s’approchant, Martin continuait à parler et à rire d’une façon animée avec Cartoner qui souriait.
— Je vous avais vue, dit-il à Wanda en se découvrant, et pour vous éviter j’avais fait demi-tour.
Après ce franc aveu il se tut, la regardant fixement avec une expression bizarre qui pourtant ne lui fit pas détourner les yeux.
— Cartoner et moi, se mit à expliquer rapidement Martin, nous sommes venus ensemble de Berlin, mais à ce moment nous sommes tombés d’accord qu’il ne serait pas bon pour moi de le fréquenter ici comme je l’aurais voulu. C’est pour cela qu’il s’en allait en te voyant.
Wanda regarda Cartoner avec son sourire profond et doux.
Il aurait été naturel de confirmer l’explication de Martin, mais l’Anglais se taisait. Il avait apparemment l’étrange habitude — très rare chez les hommes et inconnue parmi les femmes — de réfléchir avant de parler.
— Vous voyez, dit Martin qui avait toujours quelque chose à dire, nous n’avons même pas le droit dans cette province russe de choisir nos amis personnels.
— Même dans un pays libre on ne choisit pas ses amis comme on choisit les meilleurs fruits du panier, dit Wanda.
— Cela ne dépend pas toujours de vous, fit Cartoner.
— Et cela doit-il dépendre du gouverneur général de la Pologne ? demanda Wanda, suivant d’un regard pensif les feuilles mortes qui se mirent à tomber autour d’eux.
— Pas plus que du Tsar.
— Et pourtant il a tant de bonne volonté, à ce qu’il paraît, dit Martin en éclatant d’un rire ironique, car chez les jeunes gens l’ironie s’accorde bien avec le rire. Pauvre homme ! Ce doit être horrible de savoir qu’on dit cela de vous ; j’espère que pareille chose ne m’arrivera jamais.
Wanda s’était assise de nouveau et s’amusait à remuer les feuilles mortes du bout de son ombrelle.
— Martin et moi allons faire une bonne promenade, dit-elle ; nous aimons fuir le bruit, la poussière et les uniformes.
Néanmoins Martin s’assit à côté d’elle en laissant une place à Cartoner.
— Nous attirons moins l’attention que si nous restons debout, expliqua-t-il.
Cartoner accepta donc la place offerte.
— Voilà l’hospitalité que les circonstances nous permettent de vous offrir, poursuivit gaiement le jeune prince, un banc de pierre propre au soleil, dans un jardin public.
— Mais essayons de nous bien comprendre, intervint Wanda avec son sens pratique, regardant tantôt l’un, tantôt l’autre des deux hommes de ses yeux bleus si clairvoyants. Puisque nous sommes des conspirateurs.
— En effet, il n’y a qu’à bien se comprendre pour faire de bons conspirateurs, dit Cartoner.
— Je remarque que vous ne demandez même pas quel est le complot, dit Wanda.
— C’est assez simple, répondit Martin, car Cartoner se taisait, regardant droit devant lui.
Ne s’adressant pas plus à l’un qu’à l’autre le jeune prince expliqua la situation, pour le profit des intéressés. Il venait d’allumer une petite cigarette russe, et en parlant il faisait de temps en temps tomber les cendres de façon que le vent ne les rejetât point vers sa sœur.
— A tort ou à raison nous sommes soupçonnés d’être mécontents. Depuis longtemps les Bukaty ont la réputation de nourrir cet esprit national de la Pologne que depuis près d’un siècle trois grands pays s’efforcent de supprimer. Malgré la Russie et l’Autriche, la langue polonaise et l’esprit polonais sont toujours vivants. Malgré les Romanoff, les Habsbourg et les Hohenzollern, il subsiste encore quelques vieilles familles lithuaniennes et ruthéniennes, et ceux qui sont au pouvoir ont l’amabilité de vouloir nous rendre responsables de cet état de choses. Mauvaise herbe croît toujours, paraît-il. Il importe peu de chercher si leurs reproches sont justifiés ou non. Le pendu se moque bien de savoir s’il mérite sa corde. Mais en tout cas il ne vaut rien d’être un Bukaty et d’habiter la Pologne à l’heure actuelle, bien que certains d’entre nous s’arrangent de façon à se donner malgré tout du bon temps, n’est-ce pas, Wanda ?
Il posa un instant la main sur le bras de sa sœur qui ne répondit pas. Elle désirait avant tout que l’on s’expliquât franchement, et elle lançait de rapides coups d’œil à droite et à gauche pour s’assurer que personne ne venait les déranger.
— D’autre part, continua Martin de son air dégagé, M. Cartoner est un homme qui sert son pays et mérite le respect. C’est ce qui, pour nous, le condamne. Il sert son pays. Et il a déjà une telle réputation que devant lui j’enlève mon chapeau.
Et gaiement il salua Cartoner.
— Il ne vaudrait rien pour nous, poursuivit Martin, d’être ouvertement liés avec un homme dont tout le monde sait qu’il est chargé de missions par son gouvernement. Qu’il le soit ou non en réalité, cela n’a pas d’importance. Souvenez-vous du pendu !
— Mais qu’allons-nous faire ? demanda Wanda pratique. Entendons-nous bien ! Faut-il feindre de ne pas nous connaître dans la rue ?
— Non, répondit Cartoner, prenant enfin la parole sans hésitation et sans hâte, en homme qui sait ce qu’il dit et va droit au fond de la question. Il ne faut pas nous rencontrer dans la rue.
— Cela sera peut-être plus difficile qu’on ne croit, dit Wanda, dans une petite ville comme Varsovie. Avez-vous la vue assez longue pour être sûr de pouvoir toujours nous éviter ?
— On peut en tout cas essayer, dit Cartoner avec simplicité.
Après un silence, — les silences se produisaient toujours quand c’était le tour de Cartoner à parler, — il se leva du banc de pierre et dit gravement :
— Je pourrais commencer tout de suite.
Puis il se découvrit et s’en alla.
Ce fut fait d’une façon si tranquille mais si rapide que Wanda et Martin de leur banc le regardèrent s’éloigner sans prononcer une parole. Il retourna par le chemin d’où il était venu et disparut bientôt.
— Homme d’action et point bavard, observa Martin en rompant le silence. Il me plaît. Allons faire notre promenade.
Wanda ne dit rien. Ils se mirent à marcher côte à côte sans parler, eux qui d’habitude avaient tant de choses à se raconter. On aurait pu croire que le silence de Cartoner était contagieux.
Ce dernier se dirigea vers la large rue du faubourg en suivant le trottoir qui borde la rivière. C’est pourquoi il n’aperçut point, de l’autre côté de la chaussée, Joseph Mangles qui en plein soleil fumait un cigare en contemplant l’animation de la rue. Non loin de lui Paul Deulin flânait devant les magasins peu intéressants pourtant aux yeux d’un vieux Parisien comme lui.
« Ah ! se dit celui-ci, voilà notre ami Reginald. Il a l’air d’être d’humeur taciturne. Cela se voit d’ici. Si jamais cet homme se marie il faudra que sa femme consente à le voir faire bien des choses sans mot dire. Mais après tout elle peut bien se charger toute seule de la conversation ! »
Et il continua son inspection désœuvrée des mornes étalages.
Cartoner rentra dans son appartement de la Jasna où des lettres l’attendaient. Après les avoir lues il se mit à écrire, mais sans répondre à aucune. Il écrivit avec soin et réflexion et cacheta sa lettre à la cire. Car à Varsovie il vaut mieux prendre cette précaution quand il s’agit de missives dont on ne tient pas à communiquer le contenu aux employés de la poste ; et si l’on attend une lettre importante, il est préférable de ne pas la faire venir en Pologne, car l’administration des Postes a la bonté de soumettre à une censure toute paternelle la correspondance du voyageur.
La lettre de Cartoner, adressée à un Anglais en villégiature en Sussex, demandait qu’on le rappelât promptement de la Pologne. C’était la première fois que Cartoner s’avouait incapable d’accomplir la mission qui lui avait été confiée.
On prétend que sur le champ de courses tous les hommes sont égaux. On dit également que la police russe favorise, par tous les moyens, les courses de chevaux à Varsovie, partant de ce principe que même des nationalités en guerre sont portées à se réconcilier sur un terrain de sport. Et ce rêve pacifique fait par un descendant de ce Tsar qui avait dit aux Polonais : « Messieurs, pas de rêves », semble se justifier : les courses rapprochent, en effet, Russes et Polonais bien plus que toute autre manifestation officielle.
— Venez, s’écria Deulin, faisant irruption après déjeuner dans l’appartement solitaire de Cartoner un jour de la fin d’octobre. Venez, nous allons déposer les armes et fumer la cigarette de paix devant le Grand Stand à Mokotow. Tout le monde ira. Tous les Polonais avec leurs femmes, tous les personnages officiels avec les leurs, et ces dames vont se regarder à la dérobée et critiquer réciproquement leurs toilettes. Voilà à quoi aura abouti la grande lutte de l’Europe orientale.
— Ah ! vous croyez ?
— Oui, je le crois, ou je prétends le croire, ce qui revient au même, et c’est très amusant pour ceux qui n’ont pas mis d’enjeu. Venez avec moi, je vous montrerai ce petit monde de Varsovie où les Russes se promènent d’un côté et les Polonais de l’autre, ce qui fait loucher tous ces beaux officiers russes qui voudraient bien donner leur cœur aux jolies Polonaises... si le Tsar ne l’avait pas défendu. Et permettez-moi de vous dire que rien n’est plus dangereux qu’une paire d’yeux polonais.
Il s’arrêta soudain sous le regard songeur de Cartoner et se tourna vers la fenêtre.
— Venez, reprit-il. Il fait beau temps, nous sommes en plein été de la Saint-Martin. C’est dimanche, mais peu importe. Vous autres Anglais, vous laissez vos principes à Douvres.
— Oh ! je n’ai pas de principes, fit Cartoner distraitement en cherchant son chapeau.
— Sans cela vous ne seriez pas mon ami. Si un homme a des principes, il veut toujours les imposer à ses voisins. A propos, faites-vous quelque chose d’intéressant ici, Cartoner ?
— Non, rien.
— Moi non plus, continua Deulin, je m’ennuie, c’est pourquoi je vous emmène aux courses. D’ailleurs si nous n’y allions pas la chose se remarquerait, puisque nous représentons les deux nations qui sont à la tête de ce sport universel.
— C’est pour cela que j’y vais, dit Cartoner.
— Alors vous n’aimez pas les courses ?
— Si, je les aime beaucoup, répondit Cartoner, toujours d’une voix distraite en s’approchant de la porte.
Dans la Jasna ils trouvèrent un fiacre au coin du square, et tout le long de la large voie de Marzalkowska jusqu’à la banlieue déserte de Mokotow ils restèrent silencieux, pour la bonne raison qu’il est impossible de parler en voiture à Varsovie, où les rues sont les plus mal pavées du monde.
Le terrain de course se trouve à un quart d’heure du centre de la ville, et tout Varsovie s’y rendait à pied par ce beau temps. A l’entrée, une foule compacte passait lentement à travers les tourniquets. Deulin et Cartoner s’y joignirent. Ils avaient l’habitude, rare chez les voyageurs, de ne jamais attirer l’attention.
La foule était mêlée. Il y avait là Polonais et Polonaises habillés selon leur rang, c’est-à-dire à la mode universelle, car aujourd’hui il faut aller jusqu’en Lithuanie pour rencontrer quelque gentilhomme de l’ancien temps en habit vert grenouille et hautes bottes. Çà et là des commerçants allemands avec leurs familles formaient ces groupes vulgaires que le « Vaterland » répand dans tous les centres commerciaux, et calmes et discrets passaient une grande quantité d’officiers russes, les vrais organisateurs des courses, de beaux hommes, très grands, au teint clair sous le hâle, énergiques, raffinés et robustes. Ils étaient pour la plupart vêtus de tuniques blanches à épaulettes d’or, de culottes bleues, et couverts de galons. Un officier de cosaques s’avançait à longs pas dans sa houppelande brodée d’argent, coiffé de son haut bonnet d’astrakan et promenant de tous côtés ses yeux sombres qui brillaient d’un éclat sauvage et indompté. C’était le lieu de rendez-vous de plusieurs races, la foire où se rencontraient des hommes qui tout en habitant les deux hémisphères saluent le même drapeau, fils de l’Empire qui encercle aujourd’hui le Nord, le Sud, l’Est et l’Ouest.
— La France m’amuse, l’Angleterre m’en impose, mais la Russie m’essouffle, dit Deulin en se frayant un chemin à travers cette cohue multicolore.
On entendait autour de soi toutes les langues : l’allemand, le russe monotone, et ce polonais bizarre et exclamatoire que trois empereurs n’ont pas réussi à étouffer.
— Et l’Allemagne ? demanda Cartoner de sa voix basse et sourde.
— Elle m’ennuie, mon cher !
Il joua doucement des coudes pour pénétrer au pesage où se trouvaient déjà beaucoup d’hommes, mais où les femmes ne sont pas admises.
— Ah ! oui, le « Vaterland », ajouta-t-il. J’ai autrefois tué un Allemand quand j’étais dans l’armée de la Loire... vilaine besogne !
Il hocha la tête en ruminant ces souvenirs et gagna ainsi l’entrée du pesage où il allait passer, lorsque sans se retourner il saisit le bras de Cartoner.
— Regardez, dit-il, regardez !
Une soudaine panique avait saisi la foule élégante, car au-dessus des paletots gris et des chapeaux haut de forme parurent les couleurs baroques d’un jockey, la tête d’un cheval emballé et les deux fers brillants de ses pieds de devant. L’animal s’était emporté, le jockey à peine en selle.
La foule s’ouvrit et se dispersa des deux côtés, fuyant comme un troupeau de moutons devant le chien — tous, à l’exception d’un homme qui, marchant appuyé sur deux cannes, ne pouvait aller plus vite qu’une tortue. Deulin et Cartoner, alertes et habitués à la décision rapide, s’élancèrent. Mais ils ne pouvaient empêcher l’accident imminent. Le cheval bondit furieusement, renversa le vieillard infirme et continua son chemin en galopant, tandis que le jockey, sans casquette, courbé en deux, essayait de saisir les morceaux de sa bride cassée, les étriers battant les flancs de sa monture, et il jurait en anglais, car près de la grille la foule était massée et il fonçait sur elle avec ce cheval impossible à maîtriser.
Deulin étant le plus rapproché du cheval put le rejoindre le premier, mais ce fut le poids plus lourd de Cartoner, survenu une seconde après, qui fit ployer la tête au rebelle.
— Laissez-le, laissez-le, siffla le jockey entre ses dents, à Cartoner et Deulin qui, chacun de son côté, lui passèrent les étriers aux pieds. Laissez-le. Je vais lui apprendre à vivre.
Ils lui obéirent volontiers, le sort du cheval les intéressant moins que celui du prince Bukaty, étendu à demi évanoui sur la pelouse. En un instant ils furent près de lui, à temps pour le voir rouvrir les yeux.
— Je n’ai rien, dit-il. Aidez-moi à me relever. Non, rien n’est cassé, mais c’est cette sacrée goutte. Décidément je ne puis encore me lever, laissez-moi une minute. Mais je voudrais que vous alliez l’un ou l’autre dire à Wanda que je n’ai rien. Elle se trouve dans la loge 18 du Grand Stand.
Il parlait français et s’adressait surtout à Deulin.
— Allez la prévenir, dit celui-ci en anglais à Cartoner. Quelque imbécile s’est peut-être déjà empressé de lui annoncer que son père a été tué. Au retour vous nous trouverez dans la maison du Club.
Cartoner partit donc chercher Wanda au Grand Stand devant tout Varsovie et malgré sa récente promesse de l’éviter. En approchant il l’aperçut au deuxième rang des loges. Selon son habitude elle était en toilette blanche et noire. Seules les femmes russes et allemandes portaient des couleurs vives. Il vit sa surprise et celle de Martin à mesure qu’il s’avançait, et eut conscience que des centaines d’yeux le regardaient et que des centaines d’oreilles allaient essayer d’entendre ses paroles.
— Princesse, dit-il, le prince votre père vient d’éprouver un léger accident et m’a envoyé vous prévenir qu’il n’avait rien de grave. Il a été renversé par un cheval emporté. M. Deulin est près de lui et l’a conduit au pavillon du Club.
Il parlait lentement, s’exprimant en français, de façon à se faire entendre par tous les voisins.
— Faut-il aller près de lui ? demanda Wanda en se levant.
— Seulement si vous le désirez. Je vous répète qu’il n’a rien, princesse, et il viendrait lui-même s’il était capable de marcher.
Wanda se leva et prit son manteau, posé sur le dossier de la chaise.
— Voulez-vous nous conduire auprès de lui, Monsieur, dit-elle.
Et tous les trois quittèrent le Grand Stand, observant un silence un peu embarrassé. La course suivante allait commencer, et la pelouse, avec ses tristes fleurs d’automne, était moins encombrée à présent, tandis qu’ils se dirigeaient vers le pesage.
— Vous avez été fort aimable de venir nous rassurer sous les yeux de toute la populace, dit Martin, en anglais. Cela vous fera du tort de vous être occupé de gens menacés comme nous. J’espère que vous avez dit la vérité et que le prince n’a rien.
— Absolument rien, répondit Cartoner. Il est un peu contusionné. Je pense que vous serez forcés de rentrer, mais vous n’avez aucune raison de vous inquiéter.
— Ah ! non, s’écria Martin. Il est solide le vieux. Vous ne pouvez entrer ici, Wanda, les statuts du Jockey Club l’interdisent, même en cas d’accident.
Ils se trouvaient devant la grille du Club.
— Attendez-moi ici avec Cartoner, dit Martin, je reviendrai dans cinq minutes.
Ainsi Cartoner et Wanda restèrent seuls au pesage, à présent abandonné, pendant que la rumeur des voix annonçait le commencement de la nouvelle course.
Wanda regardait avec une certaine inquiétude le petit pavillon carré vers lequel courait Martin, et Cartoner ne regardait que Wanda. Il attendait qu’elle parlât, mais elle semblait ne rien avoir à dire. Peut-être était-elle d’avis (elle qui aimait tant les explications franches) qu’il valait mieux, cette fois, se comprendre tacitement sans prononcer de vaines paroles.
La rumeur grandissait à mesure que les chevaux s’approchaient du poteau d’arrivée. Les membres du Club se tenaient debout sous la marquise du pavillon, les uns armés de lorgnettes, les autres les sourcils froncés sur des yeux clignotants. Tous regardaient dans la même direction, excepté Wanda et Cartoner.
Puis, la course finie et le bruit calmé, Martin revint en courant, et l’expression de sa physionomie montra clairement qu’il n’y avait pas lieu de s’inquiéter.
— Il est en train de rire en prenant un verre de cognac. Il refuse absolument de rentrer et veut que je l’aide à monter au premier, où il se mettra sous la marquise. Il veut que nous retournions à la tribune, dit Martin en s’approchant. Regardez, ajouta-t-il en montrant le pesage où la foule se précipitait pour entourer le cheval gagnant. Regardez, on n’y pense plus, et cela vaut mieux. Inutile de faire du bruit autour de nous. Je vous remercie, en tout cas, Cartoner. Vous et Deulin avez empêché une catastrophe. L’incident est clos, ma chère Wanda, et oublié par tous excepté par nous. Attends encore ici un instant, et je reviens.
Faisant signe à Cartoner qu’il lui confiait sa sœur, il disparut pour la deuxième fois, les laissant seuls. Alors Wanda se mit enfin à parler.
— Vous voyez, dit-elle, vous n’êtes pas aussi fort que...
— Que quoi ? demanda-t-il comme elle cherchait un mot.
— Que le Destin, répondit-elle en regardant d’un air grave par-dessus le pays plat l’horizon où le soleil descendait dans un banc de nuages. Le coucher du soleil sur une plaine est un des spectacles les plus tragiques de la nature.
— Est-ce le Destin ? demanda-t-elle avec un soudain changement de voix.
— Le Destin lui-même peut être arrêté dans sa course, princesse, répondit Cartoner.
— Par quoi ?
— Par des actes. J’ai demandé qu’on me rappelât.
Il regarda le pavillon comme si c’était lui à présent qui attendait le retour de Martin avec impatience.
Wanda fixait des yeux la plaine et le soleil couchant.
— Vous avez demandé à être rappelé de Varsovie ?
— Oui.
— Alors, reprit-elle, il aurait mieux valu pour vous ne pas nous rencontrer chez Lady Orlay à Londres. M. Deulin disait un jour que vous n’aviez jamais eu d’échec dans votre carrière. Ce sera le premier, et ce sera parce que... vous nous connaissez.
Cartoner, sans répondre, patient et rêveur, surveillait la porte du pavillon.
— Vous ne pouvez pas le nier, dit-elle.
Et elle tourna la tête pour le regarder avec un franc intérêt.
— Pourquoi avez-vous demandé votre déplacement ? demanda-t-elle d’une voix lente.
Mais Cartoner ne répondait toujours rien. Il n’avait pas son pareil dans l’art de taire certaines choses. Martin revint, riant et bavardant. Et de l’autre côté de la pelouse, perdu parmi la racaille de Varsovie, l’homme appelé Kosmaroff surveillait leurs moindres gestes.
En retournant à la tribune, Wanda et Martin trouvèrent la loge voisine de la leur, vide jusque-là, occupée par des étrangers peu bruyants. Mlle Mangles était venue aux courses non parce qu’elle aimait ce sport mais parce qu’elle avait fait cette observation judicieuse que pour connaître l’âme humaine il faut sonder les abîmes où elle descend parfois.
— Ceci, dit-elle, une fois installée à la meilleure place, ceci est donc le champ de courses.
— Voilà le champ de courses, corrigea M. Mangles en indiquant avec son parapluie l’espace au-dessous d’eux. Ici, c’est le Grand Stand.
— Le tout, constata un peu tristement Mlle Mangles en faisant un geste gracieux avec sa carte, qui rédigée en russe était illisible pour elle, constitue donc ce qu’on appelle le champ de courses.
M. Mangles, ainsi repris, jeta un regard lugubre vers Netty, gentiment habillée d’un costume d’automne aux couleurs sombres et discrètes, ce qui faisait ressortir la clarté et la transparence de son teint. Ses cheveux avaient eux-mêmes la couleur de l’automne et ses yeux étaient d’un bleu profond comme le ciel d’octobre.
— Et ces jeunes gens jouent aux courses, conclut Mlle Mangles d’un ton péremptoire.
Elle avait conservé un des privilèges de son sexe, celui de tirer des conclusions de tout. Netty, sous ses cils noirs, coula un regard dans la direction indiquée par le doigt impérieux de sa tante, mais plusieurs jeunes gens relevant la tête pour la regarder elle se mit vite à étudier sa carte d’entrée qu’elle ne pouvait pas lire.
— C’est très triste, dit-elle.
Mlle Mangles continuait d’examiner les jeunes gens avec sévérité, en réfléchissant au meilleur moyen de les convertir.
— Ce ne sont pas les pires que vous voyez là, grommela M. Mangles, mal à l’aise. Ce n’est pas autour de la tribune qu’ils courent des dangers. Ceux-ci vont monter dans les loges et se faire convertir... par les jolies femmes.
Netty prit un air contrit. Par moments elle trouvait son oncle un peu grossier. Elle considérait la pelouse avec cette expression mélancolique qui convient si bien aux yeux foncés. Les jeunes gens la regardaient toujours, mais on aurait dit qu’elle ne s’en apercevait pas. C’est à ce moment que Wanda et Martin retournèrent à leur loge. La jeune princesse était préoccupée et s’assit sans voir les nouveaux arrivés. Plusieurs dames, se penchant par-dessus les cloisons basses, firent quelques questions dont le sens ne parvint pas aux oreilles de Netty, mais la nouvelle se répandit vite que le prince Bukaty n’avait eu aucun mal.
Joseph P. Mangles, sous ses épais sourcils, contemplait le frère et la sœur. Il savait fort bien leur nom, mais ne se croyait pas tenu de le dire à ses compagnes.
— Même les personnes de la meilleure société ont l’air d’encourager ceci, dit Mlle Mangles à mi-voix.
— Vous avez raison, Jooly.
Mais Mlle Mangles était en train de saluer Paul Deulin qui montait l’escalier. Elle était très heureuse de le voir, car elle commençait à trouver qu’on ne faisait guère attention à elle. C’est un sentiment que même les gens supérieurs éprouvent parfois et qui est assez désagréable. Le personnage célèbre a soif de popularité et guette anxieusement les œillades furtives qui lui donnent la précieuse certitude d’avoir été reconnu. Paul Deulin, songeait Mlle Mangles, servirait à éclairer ces gens plongés dans les ténèbres, et peut-être pourrait-elle ainsi faire quelque bien en prenant une attitude nettement hostile à toute cette manifestation sportive.
— On ne se serait guère attendu à vous voir ici, Monsieur Deulin, dit-elle en lui serrant la main et en hochant la tête d’un petit air sarcastique.
— Puisque vous y êtes, répondit-il, ma conscience est tranquille. Après tout, c’est un garden-party et pas autre chose.
Et il s’inclina sur la main de Netty avec tant d’empressement qu’un observateur un peu plus perspicace aurait compris tout de suite pour qui il était venu.
— Jouez-vous, Monsieur Deulin ? demanda Jooly.
— Jamais, à moins d’être tout à fait sûr, répondit-il.
— Peut-être est-ce moins blâmable, dit Mlle Mangles avec indulgence.
— Et moins risqué, expliqua gravement Deulin, qui, se tournant vers Netty, ajouta : Vous connaissez certainement la princesse Wanda. Ne l’avez-vous pas rencontrée chez Lady Orlay ?
Netty avait déjà manifesté un certain intérêt pour Martin Bukaty, ce qui était sans doute un peu imprudent, car la vanité d’un jeune homme est vite éveillée.
— Oui, dit-elle, nous l’avons rencontrée chez Lady Orlay. Mais je ne crois pas qu’elle s’en souvienne, bien qu’elle ait reconnu Cartoner qui lui a été présenté à la même occasion.
Deulin la regarda gaiement en hochant la tête ; les yeux innocents de Netty rencontrèrent les siens sans défaillance.
— Soyez sûre, répondit-il, qu’elle ne vous a pas vue, car elle se souvient certainement de vous. Mais je vous ferai remarquer que vous vous tournez le dos. La princesse est un peu préoccupée de son père qui vient d’avoir un léger accident.
En parlant il se pencha et toucha l’épaule de Wanda.
— Wanda, dit-il, Mademoiselle se souvient de vous avoir rencontrée à Londres.
Wanda se retourna et, se levant, tendit la main par-dessus la cloison basse qui séparait les deux loges.
— Mais parfaitement, dit-elle. Pardonnez-moi, Mademoiselle, de ne pas vous avoir aperçue ! Je pensais à autre chose.
— Vous ne devez guère me reconnaître, s’empressa de dire Netty. Vous avez vu sans doute beaucoup de monde à Londres. N’est-ce pas curieux que tant de personnes réunies chez Lady Orlay ce soir-là se soient rencontrées à Varsovie aujourd’hui ?
— Ah ! fit Wanda distraitement. Sont-elles si nombreuses ?
— Mais oui. M. Deulin y était, vous, le prince, nous trois et... M. Cartoner.
En prononçant ce nom elle cherchait du regard Cartoner, mais elle n’aperçut que Martin Bukaty qui la contemplait avec une admiration visible. Quand elle parlait, elle prenait un air animé et ses yeux brillaient.
— Je parie que vous êtes ici avec votre frère ; la ressemblance est frappante. J’espère que le prince ne s’est pas fait de mal ? dit-elle à Wanda, amicale et un peu familière.
— Non, il ne s’est pas fait de mal, je vous remercie. Oui, voici mon frère. Permettez-moi de vous le présenter. Martin, Mademoiselle Cahere... mon frère.
La présentation peut-être désirée par Netty était ainsi faite, la jeune fille n’accorda pourtant pas beaucoup d’attention à Martin et continua sa conversation avec Wanda.
— Que ce doit être intéressant, dit-elle, de vivre à Varsovie et de pouvoir secourir ce pauvre peuple opprimé.
— Mais je ne fais rien de semblable, répondit Wanda. Ce n’est que dans les livres que les femmes sont capables de secourir leurs compatriotes. Tout ce que je peux faire pour la Pologne c’est de veiller à ce que certain vieux monsieur polonais mange à son dîner les plats qu’il préfère, et de diriger la maison en général, tout comme vous le faites probablement quand vous êtes chez vous.
— Oh ! protesta Netty, je ne sers pas à grand’chose. J’en suis désolée. Je ne crois pas que je sois utile à personne, et je suis sûre que je ne pourrai jamais diriger une maison.
Une idée confuse, éveillée en elle peut-être par sa dernière remarque, lui fit jeter les yeux sur Martin. Le coup d’œil fut si rapide que lui seul s’en aperçut. Paul Deulin semblait regarder ailleurs et ne penser à rien.
— Mlle Mangles s’occupe sans doute de tout cela quand vous êtes chez vous ? dit Wanda, tournant les yeux vers la femme célèbre qui était trop loin pour entendre.
— Ma chère Wanda, interrompit Deulin d’un ton de grave protestation, vous n’attendez pas cela, je suppose, d’une femme qui dirige toute l’humanité. Mlle Mangles se charge de diriger nos idées. Voilà ce que j’ai lu dans un grand journal de Smithville, Ohio. Mlle Mangles s’occupant de l’univers entier n’aurait pas le temps de s’occuper d’un simple ménage.
— D’autant, dit Netty, que nous n’avons pas d’intérieur fixe en Amérique. On vit d’une autre façon qu’en Europe. C’est moins confortable.
Elle soupira en jetant un regard pensif vers la pelouse. Martin remarqua qu’elle avait un joli profil et que la courbe de ses lèvres était très tendre.
A ce moment la dernière course vint interrompre toute conversation, et Netty refusa énergiquement de priver Martin de sa jumelle.
— Je vois assez bien avec mes yeux, dit-elle.
Martin considéra avec beaucoup d’intérêt ces yeux tant vantés.
— Il me semble, dit-elle à Wanda quand la course fut finie, que j’avais aperçu Monsieur Cartoner tout à l’heure. Est-il parti ?
— Je pense que oui, répondit Wanda.
— Il ne nous a pas vus. Et nous avions oublié de lui indiquer le numéro de notre loge. Nous l’avons fréquenté beaucoup à bord, car nous avons traversé l’Atlantique ensemble.
— Vraiment !
— Oui, et l’on devient très intime en voyage. C’est tout à fait ridicule.
Deulin, appuyé contre une colonne au fond de la loge, frisait pensivement sa moustache grise en écoutant Netty. Il ressemblait un peu à un ingénieur qui, ayant fait marcher une machine, surveille avec satisfaction le résultat obtenu.
Martin se levait à regret. Une ou deux voitures avaient le droit de s’avancer jusqu’à la grille de la pelouse, et l’une de ces deux-là était celle du prince Bukaty.
— Venez, Wanda, dit-il. Il ne faut pas faire attendre mon père, et je le vois sortir du pavillon avec ses deux cannes.
— J’irai avec vous savoir s’il ne va pas plus mal, dit Deulin, et je reviendrai auprès de ces dames.
Pendant qu’ils traversaient la foule, il ne dit rien et n’expliqua point à Wanda pourquoi il lui avait de nouveau présenté Mlle Cahere. Il resta un moment à regarder les voitures s’éloigner.
— J’aurais bien tort, se dit-il, de me mêler des desseins de la Providence ! Mais il vaut mieux que Wanda se rende compte de ses amis et de ses ennemis, et je pense qu’elle sait à présent, ma princesse perspicace.
Il s’inclina, tête découverte, en réponse à un gentil salut que Wanda lui adressa de la main, au moment où la voiture allait disparaître. Se retournant il se vit séparé du Grand Stand par la foule qui se pressait en désordre vers les sorties. Le ciel noir faisait prévoir un orage.
— Ah ! bah ! murmura-t-il avec philosophie, ils s’en tireront bien tout seuls.
Il se joignit donc à ceux qui se dirigeaient vers les sorties. Cependant ses prévisions étaient fausses, car Netty, entraînée par la foule vers la porte de gauche, sans perdre de vue pourtant le chapeau de son oncle qui dépassait tous ceux de ses voisins, ne put se frayer un chemin jusqu’à lui.
M. Mangles et sa sœur sortirent par la porte principale et s’arrêtèrent pour attendre Netty aussitôt qu’ils furent arrivés à un espace libre. La jeune fille, poussée doucement par la foule, passa par la petite porte, et prit, elle aussi, le parti d’attendre que son oncle vînt la chercher, car elle était sûre qu’il l’avait aperçue. Elle n’était point inquiète. Toute sa vie elle avait vu combien tout le monde, surtout les hommes, s’empressaient auprès d’elle et semblaient désireux de lui être agréables. Elle cherchait M. Mangles des yeux, lorsqu’elle vit s’approcher d’elle un ouvrier en vêtements de travail mais proprement habillé. La figure mince et le teint hâlé, il avait un air assez sympathique et ressemblait à un marin.
— J’ai peur, dit-il, en un anglais très correct et se découvrant, que vous ayez perdu votre famille. Vous avez pris le mauvais chemin, car vous êtes ici parmi les gens les moins chics, comme vous le voyez. Voulez-vous que je vous aide à retrouver votre père ?
— Merci, répondit Netty sans cacher sa surprise. Je crois que mon oncle est sorti par la porte principale, mais il me paraît impossible de le rejoindre. Peut-être que...
— Oui, répondit Kosmaroff. J’aurai le plaisir de vous montrer un autre chemin. Ce grand Monsieur n’est pas votre père alors ?
— Non, M. Mangles est mon oncle, répondit Netty en suivant son compagnon.
— Ah, c’est M. Mangles. Il est Américain, n’est-ce pas ?
— Oui, nous sommes Américains.
— Il est diplomate ?
— Oui, en effet.
— Et vous êtes à l’Hôtel de l’Europe ? J’ai entendu parler de M. Mangles. Par ici ! en passant par cette allée nous arriverons devant la grande grille.
— Mais vous — vous êtes Polonais ? Vous êtes vraiment aimable de venir à mon secours, dit Netty en le regardant avec un certain intérêt. S’apercevant de cet intérêt, Kosmaroff changea légèrement de manière.
— Ah, vous regardez mes habits, dit-il avec moins de cérémonie. En Pologne les choses ne paraissent pas toujours telles qu’elles le sont, Mademoiselle. Oui, je suis Polonais. Je suis batelier, et je me tiens en bas de la rue Bednarska juste au-dessous du pont. Si jamais vous désirez faire une promenade sur l’eau avec votre famille — c’est très agréable le soir — vous me ferez peut-être le grand honneur de choisir mon pauvre canot, Mademoiselle.
— Oui, je me le rappellerai, répondit Netty sans avoir l’air de s’apercevoir qu’il y avait dans le regard de l’homme quelque chose de plus hardi que son discours.
— J’ai compris tout de suite, mais tout de suite, que vous étiez Anglaise ou Américaine.
— Ah ! il y a donc quelque chose qui me distingue des autres, dit Netty en cherchant son oncle du regard.
— Ah oui, certes.
— Qu’est-ce ? demanda Netty d’une voix pleine de curiosité.
— Votre miroir vous répondra, dit Kosmaroff avec le sourire bizarre qui tirait sa bouche de travers, et plus nettement que je n’oserai jamais le faire. Voici votre oncle, Mademoiselle. Je m’en vais.
M. Mangles, comprenant la situation, s’avançait la main à son gousset lorsque Kosmaroff enlevant sa casquette s’esquiva.
— Non, dit Netty, en posant la main sur le bras de M. Mangles. Il ne faut rien lui donner. C’est un homme qui me paraît au-dessus de sa condition ; il savait un peu l’anglais.
Comme la plupart de ses compatriotes Cartoner aimait à ce point le mouvement qu’il ne pouvait rester longtemps dans le même endroit. En général l’Anglais ne se contente pas de voir une ville, il faut qu’il en sorte pour parcourir la banlieue et qu’il aille ensuite en explorer les environs.
Peu après son arrivée à Varsovie Cartoner loua un cheval pour se promener aux alentours. Il explora une banlieue plus ou moins maussade, suivant des routes poussiéreuses, mal tenues, à moitié pavées, s’élargissant au cours des années, parce que les piétons désireux de trouver un passage moins sale faisaient des crochets dans les champs. Au nord il vit le grand fort construit par un empereur russe pour le bien de la ville : en effet en cas d’insurrection il pouvait détruire Varsovie en quelques heures, mais ne pouvait servir à la défendre contre aucun ennemi. De l’autre côté du fleuve, Cartoner traversa Praga, de sinistre mémoire, entouré de plaines bien cultivées. Mais le plus souvent il longeait la rivière bordée d’arbres et coulant dans une campagne moins monotone. Souvent aussi il se dirigeait vers le sud en suivant la Vistule, et il apprit à connaître les différents chemins conduisant à Wilanow.
Un soir où les nuages accumulés pendant toute la journée avaient abrégé le crépuscule, la nuit vint pendant qu’il se trouvait dans la plaine au niveau de l’île de Saska. Pourtant il reconnut son chemin et se mit à suivre au bord de l’eau la route déserte de Czerniakowska qui mène à des agglomérations de fabriques — raffineries de sucre et usines métallurgiques. La route était couverte d’une épaisse couche de poussière et il marchait sans bruit dans ce chemin silencieux. Il distinguait vaguement devant lui les cheminées des grandes forges qui tout le long du jour font un bruit assourdissant pour le désagrément des promeneurs du parc de Lazienski.
Avant d’arriver au mur élevé qui entoure ces usines il sauta à terre et palpa avec soin les quatre fers de son cheval. L’un d’eux bougeait. Il le détacha un peu plus, se servant patiemment du manche de sa cravache, puis se mit à conduire l’animal par la bride, et remarqua avec une satisfaction visible qu’il boitait. La bride autour du bras, Cartoner consulta sa montre ; la faible clarté lui permettait de voir qu’il était près de six heures. Les usines silencieuses étaient fermées depuis cinq heures. Des rues lointaines lui parvenait affaibli le bruit des voitures, tel un sourd fracas de vagues sur des galets.
Cartoner conduisit sa monture près de la porte à deux battants de l’usine et la plaça de façon que son épaule appuyât contre le battant qui s’ouvrirait le premier. Puis il tira la sonnette dont le cordon se balançait doucement au vent. Le son retentit lugubrement dans les chantiers vides. Au bout de quelques instants un bruit de barres de fer qu’on retire lentement se fit entendre, et au même moment Cartoner toucha de sa cravache le cheval qui se rua contre la porte, l’ouvrant toute grande malgré les efforts du gardien qui battit en retraite dans la cour faiblement éclairée.
Cartoner jeta un rapide coup d’œil autour de lui. Tout était sombre excepté l’entre-bâillement d’une porte d’où jaillissait un faisceau de lumière éclairant des grues, des chariots et des lingots de fer en piles. Le gardien venait de refermer la grille. Cartoner conduisant son cheval s’avança vers la porte entr’ouverte, mais avant qu’il n’y fût parvenu plusieurs hommes sortant en courant l’attaquèrent comme des chiens qui tombent sur un renard.
Il recula, abandonnant son cheval, et reçut le premier de ses agresseurs d’un coup de poing en pleine poitrine. Puis il renversa le deuxième, mais voyant le troisième, il sauta vivement de côté.
— Bukaty ! cria-t-il, ne me reconnaissez-vous pas ?
— Vous, Cartoner ! répliqua Martin.
Il écarta les bras pour arrêter les hommes qui s’élançaient et se tourna pour leur dire en polonais quelque chose que Cartoner ne saisit pas. Vous ici ! continua-t-il. Et sa voix, d’habitude si claire et si joyeuse, avait une intonation que l’Anglais ne lui connaissait pas. Mais, ayant entendu cette même intonation dans d’autres voix, il en comprenait le sens. Car sa profession l’avait mis en face d’hommes raffinés à des moments tragiques où leur raffinements ne sert qu’à fortifier en eux les instincts de sauvagerie, ignorés de la plupart.
— On risque trop, dit quelqu’un en polonais à l’oreille de Martin, mais Cartoner l’entendit. Il faut le tuer et en finir.
Un silence oppressé régna un instant, troublé seulement par le pas furtif du gardien qui revint se joindre au groupe. Puis Cartoner prit tranquillement la parole en s’adressant à tous. Il avait assez d’empire sur lui-même pour se demander dans quelle langue il devait de préférence s’exprimer. Toutes, elles pouvaient être dangereuses, mais le silence entraînerait la mort.
— Un des fers de devant est presque parti, dit-il en français, en se rapprochant de son cheval. Il ne tient plus depuis Wilanow. C’est ici une forge, n’est-ce pas ? Vous devez avoir sous la main un marteau et des clous ?
Martin poussa un soupir de soulagement. Un moment il avait pensé que tout espoir était perdu.
Cartoner regarda du côté de la porte et la lumière éclaira en plein ses yeux qui exprimaient la patience et la réflexion. Le visage des hommes qui formaient demi-cercle autour de lui était dans l’ombre.
— C’est bien. Il est innocent ! murmura l’homme qui avait parlé à Martin tout à l’heure et qui à présent recula d’un pas. C’était Kosmaroff.
— Oui, dit Martin rapidement. C’est une forge et je peux vous procurer un marteau.
La main droite du jeune homme s’ouvrait et se refermait convulsivement. Il vit que Cartoner le remarquait et la cacha derrière son dos. Il était presque haletant et envia rageusement à l’Anglais son calme parfait.
— Vous devriez expliquer mon cas à ces hommes, dit Cartoner en français, l’un d’eux pourra peut-être remettre le fer, pour me permettre de rentrer. Je meurs de faim. J’ai mis tant de temps à venir de Wilanow.
Il avait déjà remarqué que Kosmaroff comprenait l’anglais aussi bien que le français, et que c’était lui surtout que craignait Martin. Il parlait lentement de façon à donner au prince le temps de se ressaisir. Kosmaroff s’étant avancé pour examiner le fer le trouva presqu’entièrement détaché.
Martin se tourna vers les hommes pour leur traduire l’explication de Cartoner qui le forçait ainsi à devenir son allié et lui indiquait en même temps sa ligne de conduite.
— Allez chercher un marteau, vous autres, dit Kosmaroff par-dessus son épaule, et Martin se retint de parler de peur de se laisser aller à dire des choses qu’il valait mieux taire.
Jamais le silence de Cartoner ne fut d’un effet plus sûr que pendant la scène qui suivit. Un ouvrier habile replaça le fer détaché, tandis que Kosmaroff surveillait Cartoner comme un chat qui guette une souris. La moindre parole aurait été dangereuse. Derrière lui la porte était barricadée, devant lui se tenaient les hommes dont il ne distinguait pas les physionomies ayant lui-même la lumière dans les yeux. A deux lieues de Varsovie par une nuit noire, il était seul contre onze. Machinalement il compta ses adversaires, comme en danger de mort on doit le plus souvent peser froidement ses chances de salut. Il jouait ses quelques cartes avec toute son habileté naturelle, et sa connaissance des différentes races lui fut d’une grande utilité. Il avait agi avec lenteur, donnant à ses ennemis le temps de se rendre compte qu’ils auraient tort de le tuer. Ils s’en étaient aperçus à temps, parce qu’ils étaient des Slaves, habitués à peser et à calculer, non des Français ou des Celtes qui, eux, auraient commencé par tuer, quittes à se dire immédiatement après qu’ils s’étaient trompés.
Cartoner donna un demi-rouble à l’ouvrier qui accepta avec de vagues remerciements, puis il se dirigea vers la grande porte fermée. Il y eut un silence, pendant lequel le gardien consulta Kosmaroff du regard.
— Je vous remercie, dit Cartoner à Martin, qui fit un mouvement comme pour aller ouvrir. Mais sur un signe de Kosmaroff, le gardien s’avança et enleva la barre de la lourde porte.
Martin, debout à côté de lui, prit machinalement l’étrier pour aider Cartoner à se mettre en selle.
— Vous l’avez échappé belle, dit-il tout bas.
— Je le sais, répondit Cartoner, se tournant pour saluer d’un coup de chapeau les hommes derrière lui. Par-dessus leurs têtes il jeta un dernier regard par la porte ouverte, mais sans rien voir. Néanmoins il savait à présent où étaient cachées les armes avec lesquelles le capitaine Cable avait traversé la mer du Nord dans le « Minnie ».
« C’est plus que je ne comptais en apprendre », murmura-t-il en s’éloignant de l’usine près de la rivière. Il fit prendre le trot à son cheval, puis le galop sur la route poussiéreuse et déserte. L’animal était en train et s’en alla d’une bonne allure qui bientôt essouffla l’homme envoyé pour le suivre par Kosmaroff, et le força à rebrousser chemin.
Plus près de la ville, Cartoner ralentit le pas. Il ne paraissait nullement ému à l’idée d’avoir échappé à la mort, car il regardait avec calme autour de lui et tenait la bride d’une main qui ne tremblait pas.
Il semblait être de ces hommes privilégiés allant droit à leur but sans jamais être tentés de franchir les barrières éternelles du devoir et de l’honneur qui bordent la route de tout être humain. Doué de courage et de patience il ne cherchait pas à tirer de ces qualités un profit personnel. Il se contentait de faire son devoir, le comprenant peut-être par tempérament autrement que la plupart des hommes.
— Ce Cartoner, disait quelquefois Deulin, traite certaines choses avec beaucoup de gravité, tandis que d’autres, de portée sociale, auxquelles j’attache une grande importance, paraissent ne pas l’intéresser du tout. Et malgré cela nous arrivons souvent au même résultat par des chemins différents.
Et c’était vrai. Deulin arrivait au but, grâce à un heureux don de divination, et cette intuition merveilleuse qui est propre à la race gauloise, tandis que Cartoner cheminait vers le sien de son pas lent et sûr animé d’une persévérance qui ne faiblissait jamais.
— Au moment du danger envoyez-moi Cartoner, ajoutait Deulin.
Dans plusieurs occasions Cartoner, sans mot dire, avait clairement montré qu’il comprenait et appréciait ce mélange bizarre d’héroïsme et de frivolité par lequel la France étonnera et émerveillera toujours l’univers, mais les deux hommes ne discutaient jamais leurs affaires et n’échangeaient jamais la moindre confidence.
Joseph P. Mangles, lui, usait d’un tout autre procédé, parlant ouvertement de son travail.
« Je suis chargé d’une mission en Russie », avait-il dit carrément à quelqu’un qui l’interrogeait ; « c’est un pays froid et malsain ». Il avait l’air de s’intéresser à sa tâche en amateur ; en somme il ne faisait qu’adopter l’attitude de son pays à l’égard de l’Europe dont les mille rouages peuvent tourner ou s’arrêter sans que la grande république s’en préoccupe beaucoup. L’Amérique se contente d’apprendre les événements quand ils sont déjà arrivés, tandis que les pays plus rapprochés du champ d’action désirent se renseigner sur les événements qui vont se produire.
Cartoner retourna à l’écurie où il avait loué son cheval. Il n’avait personne à Varsovie à qui il pût aller raconter ses aventures. Il gardait pour lui ses insuccès et ses petits triomphes, satisfait apparemment d’être un membre utile d’un grand service.
Il alla dîner au restaurant de l’Hôtel de France, endroit tranquille, tout près de la Jasna, sans l’importance politique de l’Hôtel de l’Europe. Le square était désert lorsque, trébuchant sur l’affreux pavé, il rentra chez lui. Le concierge de sa maison était sur le pas de la porte. Tout le long des rues les « dvorniks » prennent ainsi leur faction près de la porte entr’ouverte, à la tombée de la nuit. C’est une coutume russe importée avec tant d’autres dans le libre royaume de Pologne, lorsque le grand empire du nord jeta l’ombre de son aile protectrice sur le pays qu’arrose la Vistule. Ainsi nul ne peut aller ou venir dans Varsovie sans que ses mouvements soient soigneusement enregistrés par une personne directement responsable envers les autorités de la bonne tenue de la maison confiée à sa garde.
— Le courrier est arrivé, j’ai monté une lettre pour vous, dit le portier à Cartoner qui passait.
Son domestique était sorti et les lampes étaient baissées dans son salon. Il savait que cette lettre devait répondre à sa demande de rappel. Il monta la flamme de la lampe, et prenant la lettre qui était en évidence sur le bureau, s’installa dans un fauteuil confortable pour lire à son aise.
La missive ne portait pas d’adresse et parlait des récoltes. Une partie en paraissait vide de sens. Cartoner la lut lentement et avec attention. C’était l’ordre bref et concis de rester où il était et d’accomplir la tâche qui lui était confiée. Car un homme qui use d’un langage convenu doit forcément s’exprimer sans paroles superflues.
L’homme s’habitue vite à vivre sur un volcan. Le prince Bukaty n’avait jamais connu autre chose, et pour ceux qui le voyaient dans la vie quotidienne, il paraissait un vieillard paisible et d’humeur joviale. Il avait élevé ses enfants dans cette même atmosphère de lutte et de péril qui semblait leur avoir convenu.
Les amis du prince n’étaient pas à Varsovie. Beaucoup d’entre eux vivaient à Paris, d’autres avaient été déportés dans les mines ou exilés dans des contrées lointaines de Russie. Sa génération s’en allait peu à peu. Son histoire, qui n’a pas été écrite, est bien l’une des plus tristes qu’on puisse imaginer. Pourtant le prince assis dans son salon nu et pauvre lisait tranquillement « le Figaro » comme un bon bourgeois heureux en sécurité chez lui. De temps à autre cependant il regardait l’heure.
— Il est en retard, dit-il une fois en tournant la page, et ce fut tout.
Onze heures approchaient et Martin aurait dû rentrer dîner à six heures et demie.
Wanda en travaillant regardait l’heure, elle aussi. Elle était toujours un peu inquiète pour Martin dont la bravoure était faite de légèreté et qui était entraîneur d’hommes plutôt que stratège. Elle ne se tourmentait point de son père, se disant qu’il avait survécu aux persécutions et aux dangers de la journée de Wielopolski. Pour elle-même elle n’avait aucune crainte. Son sort était celui de la femme, qui veille sur ceux dont elle ne peut partager les périls.
Il était près de onze heures et demie quand Martin rentra en costume de cheval et couvert de boue. Ses yeux brillaient dans sa figure blême sous le hâle. Il se jeta dans un fauteuil en se plaignant de la fatigue.
— As-tu dîné ? demanda son père.
Wanda regarda le visage de son frère et son teint rosé dont les nuances délicates rappelaient celles de l’églantine s’altéra à son tour.
— Il est arrivé quelque chose, dit-elle très calme.
— Oui, répondit Martin allongeant ses jambes minces.
Le prince plia son journal et leva vivement la tête ; quand son attention était ainsi éveillée ses yeux, sa physionomie tout entière prenaient soudain une expression sauvage.
On avait dit un jour de lui que sur ses traits ravagés était gravée toute l’histoire de la Pologne.
— Rien de grave ? demanda-t-il.
— Rien qui compromette les affaires, répondit Martin. Tout va bien.
— J’en suis persuadé, ajouta-t-il de nouveau un instant après, avec la chaleur et la véhémence d’un homme qui veut se convaincre lui-même. C’était une simple malchance, mais nous avons tous eu une peur affreuse, moi surtout, qui étais doublement intéressé. Cartoner à cheval est entré chez nous ce soir.
— Cartoner ? répéta le prince.
— Oui, il a sonné et une fois la porte ouverte — car nous attendions quelqu’un d’autre — il a fait entrer son cheval qui avait un fer de détaché.
— Qui l’a vu ? demanda le prince.
— Tout le monde.
— Kosmaroff ?
— Oui, et si je n’avais pas été là, Cartoner aurait été perdu. Vous connaissez Kosmaroff. Un peu plus, et c’était fini.
— Cela eut été une erreur, dit le prince en réfléchissant. On en a déjà commis la dernière fois. Jamais ces meurtres séparés n’ont servi à rien.
— Je l’ai dit à Kosmaroff. D’ailleurs c’était certainement un hasard. Cartoner ne pouvait pas savoir. Pour faire une chose pareille, il aurait fallu qu’il sût tout — ou rien.
— Il ne pouvait pas tout savoir, dit le prince. C’était impossible.
— Alors, c’est qu’il ne savait rien, dit Wanda avec un rire qui enlevait toute importance à l’affaire.
— Je ne sais s’il a compris, pendant qu’il était là, le danger qu’il courait — car il n’est pas nerveux, et il restait calme, plus calme que moi. Mais il a vu que cela n’allait pas, dit Martin en essuyant la poussière qui couvrait sa figure. Sa main tremblait un peu, comme après une course forcée ou une émotion violente.
— Nous avons passé un mauvais quart d’heure après son départ, surtout à cause de Kosmaroff. C’est un homme à moitié sauvage.
— Il est plus dangereux pour lui-même que pour les autres, interrompit de nouveau Wanda d’un ton léger comme si elle était décidée à réduire à peu de chose cet incident.
— Alors qu’a-t-on décidé ? demanda le prince.
— Eh bien, la Pologne est, paraît-il, trop petite pour donner asile en même temps à Cartoner et à Kosmaroff. Il faut que Cartoner s’en aille. Il faut le lui dire — ou alors...
Wanda avait repris son ouvrage qu’elle regardait avec attention. Peu à peu les couleurs disparaissaient de ses joues.
— Ou alors — quoi ? demanda-t-elle.
Martin haussa les épaules.
— Eh bien, Kosmaroff n’est pas homme à se laisser duper.
— Ce qui veut dire ? dit Wanda avec son goût des explications claires, qu’ils l’assassineraient ?
Elle regarda son père. Elle savait que des hommes aux abois ne reculent devant rien. Elle connaissait l’histoire de la dernière insurrection avec ses assassinats en masse, provoqués et encouragés par le gouvernement national anonyme dont les membres sont restés inconnus jusqu’à ce jour. Le prince fit un geste d’indifférence.
— Nous ne pouvons pas nous arrêter à des peccadilles pareilles. Nous jouons plus gros jeu. Il a toujours été entendu qu’aucune existence individuelle ne devait barrer la route au succès.
— C’est l’argument même de Kosmaroff, dit Martin, gêné.
— Précisément, et comme je n’étais pas là quand la chose est arrivée, et qu’en outre cela ne me regarde pas, je ne peux pas intervenir personnellement.
— Kosmaroff n’écoutera personne d’autre.
— Alors prévenez Cartoner, dit le prince d’une voix qui n’admettait pas de réplique. Il avait toujours eu le dernier mot. Il pouvait dire à l’un : partez, et à l’autre : restez, et il était sûr d’être obéi.
— Je ne le puis pas, dit Martin regardant Wanda. Vous connaissez ma position, et savez comme je suis surveillé.
— Une seule personne à Varsovie peut le faire, dit Wanda. Paul Deulin.
— Oui, Deulin, dit le prince pensif. Mais je ne lui parle jamais de ces choses. La politique est un sujet interdit entre nous.
— Alors j’irai le voir, demain matin, à la première heure, dit Wanda sans se troubler.
— Toi ? dit son père. Et Martin la regarda avec une muette surprise. Le vieux prince eut l’air inquiet.
— N’oublie pas, dit-il, que tu risques de faire parler de toi. Qu’on parle de Martin et de moi, peu importe. On a toujours parlé des Bukaty depuis des siècles, — mais jamais de leurs femmes.
— Ils ne parleront pas de moi, répliqua Wanda posément. Je m’arrangerai. Un mot à M. Cartoner suffira. J’avais compris d’ailleurs qu’il n’allait pas rester longtemps à Varsovie.
Le prince avait pris l’habitude d’avoir confiance en Wanda. Il la savait plus capable et plus intelligente en bien des choses que Martin.
— Bon, dit-il en se levant. Je ne m’en mêle donc pas. Allons nous coucher. Il est tard.
Vers la porte il s’arrêta.
— N’oublions pas, dit-il, qu’il sache ou non quelque chose Cartoner n’en parlera à personne. Il est diplomate et son métier est de tout savoir et de ne rien dire.
— Alors, il connaît fort bien son métier, s’écria Martin avec un rire insouciant.
L’Hôtel de l’Europe a trois entrées. Deux sous le grand porche sur le faubourg par où passent les voitures pénétrant dans la cour, là où Hermani fut assassiné et où l’on transporta les corps mutilés des cinq victimes historiques dont les photographies furent publiées par toutes les feuilles de l’Europe orientale. La troisième entrée est une petite porte sur le côté du bâtiment par où passent surtout les habitués du restaurant. C’est devant celle-ci que Wanda fit arrêter sa voiture le lendemain matin. Elle connaissait le portier. Cet homme avait une histoire, et Wanda ne l’ignorait pas.
— Mademoiselle Cahere, la dame américaine ? dit-elle, et le portier lui indiqua le numéro de la chambre occupée par Netty. Il avait trop à faire pour lui offrir de la conduire. Wanda monta donc seule l’escalier et prit le long couloir. Mais elle passa devant la porte de l’Américaine et monta au deuxième étage. Tout allait bien jusqu’ici. Au palier du second une petite pièce est réservée aux serviteurs qui s’y tiennent à leurs moments de loisir. Elle y trouva le valet bien stylé de Deulin plongé dans la lecture d’un journal français. Un domestique français bien stylé est le meilleur du monde. Il comprit sur le champ que Wanda était venue voir son maître, et la conduisait aussitôt au grand salon occupé par Deulin qui voyageait toujours « en prince ».
« Je reçois comme traitement plus d’argent que je n’en peux dépenser », disait-il pour expliquer ses extravagances, « et les rares personnes à qui j’aimerais en offrir ne l’accepteraient pas ».
Wanda était à peine assise que Deulin entra. Elle regardait un livre et ne vit pas son expression de surprise.
— Est-ce Jean qui vous a fait entrer ? dit-il.
— Oui.
— Ah ! tant mieux. Il n’en parlera à personne, et il mentira s’il le faut. Ce ne serait pas bon que l’on bavardât sur votre compte. Nous avons tous des ennemis, Wanda. Même les personnes franches comme vous en ont.
Wanda attendait qu’il lui demandât l’objet de sa visite.
— Voyons, dit-il en la regardant et en avançant une chaise près de la table où elle était assise, voyons, qu’y a-t-il ?
— Il s’est produit un malheureux incident, répondit Wanda, voilà tout.
— Bien. La vie entière n’est qu’un malheureux incident, quand on y pense. J’espère l’avoir assez répété. S’il survient un malheur, l’idée de l’avoir prédit me console. Votre père ?
— Non.
— Martin ?
— Non.
— Cartoner ? dit Deulin en baissant la voix de plusieurs tons et en appuyant les deux coudes sur la table avec une décision qui dispensait de toute réponse. Allons ! qu’a-t-il fait, Cartoner ?
— Il a découvert quelque chose.
— Ah, ah ! fit Deulin de cet accent significatif qui chez un Français veut dire qu’il s’agit de choses graves. J’aurais cru qu’il savait mieux se tenir.
— Je ne peux vous dire de quoi il s’agit.
— Et je ne le devinerai pas. Je ne devine jamais rien, et ne sais jamais rien. Un Français ignorant ignore plus de choses qu’un autre homme.
— Martin l’a su, expliqua Wanda en le regardant d’un air franc.
Mais Deulin évita son regard. « On peut rencontrer sans sourciller les yeux d’un homme à qui l’on dit des mensonges, mais non ceux d’une femme », avait avoué un jour Deulin en causant avec Cartoner.
— Martin l’a appris par hasard, et il dit que... Wanda s’arrêta en se mordant la lèvre, et inspecta la pièce d’un coup d’œil furtif — il dit que M. Cartoner n’est pas en sécurité s’il reste plus longtemps à Varsovie et même en Pologne. M. Cartoner a été très aimable pour nous à Londres. Nous l’aimons tous. Martin naturellement ne peut le prévenir. Mon père ne veut pas.
Deulin jouait avec ses doigts un petit air gai sur la table et paraissait fier de son exécution.
— Il y a quelques années, dit-il après un silence, j’ai pris sur moi une certaine fois de donner un conseil à Cartoner. Il était très jeune alors. Il m’a écouté patiemment et a fait tout le contraire de ce que je lui conseillais, sans me donner la moindre explication. Et c’était lui qui avait raison.
Il finit son petit air en plaquant un accord imaginaire des deux mains.
— Voilà, dit-il. Je ne peux rien faire, ma jolie princesse.
— Mais vous ne pouvez cependant assister impassible au suicide d’un homme, dit Wanda en le considérant étonnée.
Un instant il rencontra ce regard grave. Ses yeux à lui étaient noirs sous les cils gris. Tout l’homme faisait penser à une élégante grisaille, étant superficiel au dire de certaines gens.
— Ma chère Wanda, dit-il, depuis quarante ans je vois des hommes et des femmes faire pire que se suicider, et cela finit par ne plus troubler mon appétit le moins du monde.
Wanda se leva, et les traits de Deulin changèrent de nouveau d’expression. Il la regarda furtivement en se mordant les lèvres. Son regard avait repris sa sérénité.
— Écoutez, dit-il, la conduisant à la porte. Je lui ferai un signe, un tout petit signe de rien. Cela vous va-t-il ?
— Merci, dit Wanda en s’en allant lentement.
— Bien que j’ignore pourquoi, vous et moi, nous nous occuperions de cet Anglais.
Wanda pressa le pas sans répondre.
— Il vaut mieux que je ne vous accompagne pas, dit Deulin en ouvrant la porte. Prenez l’escalier de droite et faites le tour.
Il ferma la porte et resta en contemplation devant la chaise qu’elle venait de quitter.
— J’ai connu des milliers de femmes, et de toutes celles que j’ai rencontrées elle est la troisième seulement à savoir ce qu’elle veut.
Si nous contemplons la vie de notre prochain avec cette parfaite indifférence dont est faite la seule vraie philosophie, nous comprenons que les dieux jouent avec les hommes comme les enfants avec les mouches. Le plus souvent la vie des hommes est marquée par une série d’événements suivie de longues années monotones et peut-être d’une nouvelle série d’événements. La vie des uns commence par la monotonie, celle des autres finit par une longue tranquillité avant de sombrer dans l’éternité.
Regardez un enfant ; il prend une mouche, la pose près d’un sucrier et lui enlève les ailes pour voir ce qu’elle va faire. L’insecte se promène autour du sucrier, son esprit borné, absorbé par une surprise facile à comprendre, et l’enfant se désintéresse de son sort. Les dieux agissent ainsi avec les hommes.
Cartoner était plongé dans la même surprise que la mouche. Jusque-là les événements de sa vie auraient fourni matière à un bon roman-feuilleton dans lequel il aurait joué le rôle de héros avec une énergie pour ainsi dire machinale qui n’absorbait qu’à demi ses forces. Toujours conscient de ses désirs, il les avait le plus souvent réalisés en tenant compte de ce qu’il en faut sacrifier pour arriver à son but. Les dieux ne l’avaient pas beaucoup secondé, mais d’autre part ils l’avaient laissé tranquille, et quelquefois cela vaut mieux.
Cartoner avait donc fait tout seul sa petite vie sans trouver de sucrier, comme la mouche, mais aussi sans perdre ses ailes. Et voilà que tout à coup le Destin songea à lui !
Nous avons dit que Cartoner savait toujours parfaitement ce qu’il voulait ; il faut ajouter qu’il ne voulait jamais de choses impossibles. Pour le moment son plus ardent désir était d’éviter la princesse Wanda Bukaty, mais le Destin qui avait commencé à se mêler de ses affaires en avait décidé autrement. Deux jours après leur rencontre à Mokotow — le lendemain de la visite de Wanda à l’Hôtel de l’Europe — Cartoner, tôt levé, se fit conduire à la gare pour le train de huit heures et demie. Connaissant les habitudes du pays il eut soin d’ailleurs d’arriver dix minutes en retard. Il prit son billet en même temps qu’une foule de paysans, hommes d’aspect sauvage avec leurs longues houppelandes et leurs hautes bottes, femmes rudes habillées de rouge vif, en jupes courtes et bottes à revers comme leurs époux.
Ce n’était pas un express allant à une capitale. La fête religieuse d’un village à quelques lieues de Varsovie attirait de partout les fidèles et ce sont généralement les humbles. Cartoner en jetant un coup d’œil dans la salle d’attente de troisième classe remarqua qu’elle était bondée. La salle d’attente de deuxième classe était un peu moins pleine, et l’ombre verdâtre de la salle d’attente de première classe promettait la solitude. Dans la pièce se trouvait pourtant une personne qui se leva vivement lorsqu’il entra. C’était Wanda. Les dieux étaient bienveillants... ou cruels.
— Vous partez ? dit-elle d’une voix si franchement heureuse que Cartoner la regarda avec surprise. Vous avez vu M. Deulin, et vous partez.
— Non, je n’ai pas vu Deulin depuis les courses. Il est venu chez moi hier, mais j’étais sorti. Mon appartement est surveillé, et il n’est pas revenu.
— Nous sommes très surveillés tous, dit Wanda avec un petit rire distrait. Mais vous partez, c’est l’essentiel.
— Je ne pars pas. Je passe simplement la frontière, et je serai de retour dans l’après-midi.
Wanda se tourna vers la porte ; ils étaient bien seuls dans la grande salle. Elle devinait qu’il allait passer la frontière pour mettre une lettre à la poste.
— Il faut quitter Varsovie, dit-elle. Vous n’êtes pas en sûreté ici. Vous avez par hasard découvert quelque chose, et il est absolument nécessaire que vous partiez. Votre vie est en danger, vous comprenez.
Elle surveillait la porte. L’employé préposé à la vérification des billets à l’entrée des deux salles d’attente, était trop loin pour entendre ce qu’ils disaient, en admettant qu’il sût l’anglais, ce qui était peu probable. La pièce était vide, un chien n’aurait pu s’y cacher, et s’ils avaient quelque chose à se dire, c’était le moment, et cette gare déserte était l’endroit rêvé.
En entendant parler de danger Cartoner n’eut pas un haussement d’épaules et pas un sourire. L’idée lui en était peut-être trop familière pour qu’il daignât l’accueillir de la façon consacrée.
— Martin aurait voulu vous avertir, mais il n’a pas osé, poursuivit-elle. Puis il pensait que vous vous rendiez compte du danger que vous aviez couru sans le vouloir.
— Non pas sans le vouloir, dit Cartoner.
A ces mots Wanda leva les yeux vers lui. Ses paroles étaient si rares qu’elles prenaient d’autant plus d’importance.
— Je ne puis vous dire grand’chose, commença-t-elle, mais il l’interrompit aussitôt.
— Il ne faut rien me dire. Je savais ce que je faisais... Je suis venu pour me renseigner, mais non par vous.
— Martin le pensait bien, dit Wanda lentement, mais je ne voulais pas le croire.
Et elle regarda Cartoner avec un vague étonnement. C’était comme si tout à coup elle le comprenait mieux. Il avait rencontré son regard avec une franchise et une simplicité parfaites. Il penchait un peu la tête, car il était plus grand qu’elle.
— C’est pourtant la vérité, dit-il. Le Destin a voulu que nous fussions ennemis, princesse.
— Vous disiez que le Tsar même n’y pouvait rien, et il est plus fort que le Destin en Pologne. En outre...
— Quoi ?
— Vous qui parlez si peu, vous avez eu l’imprudence de confier quelque chose à votre ennemie. J’avais compris que vous aviez demandé votre déplacement.
Et ses yeux reprirent une expression d’espérance.
— On me l’a refusé.
— Mais il faut partir... il le faut ! dit-elle vivement.
Elle consulta l’horloge sur le mur. Il lui restait encore dix minutes pour le convaincre. Après tout c’était un homme raisonnable ; il avait quelques cheveux blancs.
— Ne croyez donc pas que nous nous affolons pour peu de chose. On ne saurait vivre plus tranquille, plus heureux et plus gai sur un volcan que nous le faisons, nous autres Bukaty. Nous avons tous été élevés ainsi. Martin et moi, par la fenêtre de la chambre d’enfant, regardions ce qui se passait dans la rue le 8 avril 1861. Mon père était dehors. Et depuis nous avons toujours été habitués à une vie agitée.
— Je sais comment sont les Bukaty, dit Cartoner.
Et en réponse au regard vif et courageux de Wanda, il eut un sourire tranquille. Mais tout à coup elle changea d’attitude.
— Alors vous partirez ? pria-t-elle doucement.
Et comme il détournait les yeux pour éviter son regard, elle jeta un rapide coup d’œil sur l’horloge. Il n’y a point que la haine pour inspirer la ruse à une femme.
— Dites que vous allez partir !
Lui, avare de ses paroles, secoua la tête.
— Peut-être ne me comprenez-vous pas ? poursuivit-elle, changeant de nouveau d’attitude et de procédé. A toutes les attaques, il opposait sa résistance calme et muette.
— Vous ne comprenez pas, continua-t-elle, que votre présence ici est dangereuse pour nous. Inutile de vous expliquer combien tout ceci est un leurre — et d’un geste elle indiquait la gare bien organisée et les autres signes de haute civilisation — toutes ces choses en Pologne cachent des dessous inattendus. Nous vivons dans une incertitude constante, et mon père est bien vieux, il a lutté sans espoir toute sa vie. Vous n’avez qu’à regarder son visage.
— Je sais, reconnut Cartoner.
— Ce serait bien triste qu’il lui arrivât quelque chose à présent après tout ce qu’il a souffert. Et Martin si jeune de cœur, si heureux et si insouciant ! Il serait une proie facile pour un ennemi politique. Voilà pourquoi je vous prie de vous en aller.
— Oui, je sais, répéta Cartoner avec simplicité.
— D’ailleurs, dit Wanda avec cet esprit de logique que les hommes sans le comprendre qualifient de manque de logique, vous ne pourrez rien faire si vous devez passer votre temps à prendre des précautions afin de préserver votre vie. Pourquoi a-t-on refusé de vous rappeler ? C’est absurde.
— Je ferai de mon mieux, répliqua Cartoner.
Wanda haussa les épaules en signe d’impatience et frappa nerveusement du pied. Puis, changeant soudain de manière :
— Ne nous disputons pas, dit-elle gentiment. Qu’il n’y ait pas de malentendu entre nous, car, ajouta-t-elle avec un rire forcé, nous n’avons plus que cinq minutes devant nous pour toute la vie.
— Ici, et pour le moment, rectifia-t-il, nous n’avons que cinq minutes. Mais le monde est grand, et la vie est longue.
— Pour vous ! dit-elle vivement, mais pour moi, le monde, c’est Varsovie. Vous oubliez que je suis sujet russe.
Mais elle vit à l’expression subitement durcie de ses traits qu’il ne l’avait pas oublié.
— Ma présence à Varsovie, dit-il comme si ses dernières pensées n’avaient pas eu besoin d’explication, n’est en réalité d’aucun danger pour vous... je veux dire pour votre père et votre frère. Nous pourrions même leur être utile, moi ou Deulin. Ne vous méprenez pas sur ma situation. Je n’ai aucune importance politique. Je ne suis rien... rien qu’une espèce de machine, servant à enregistrer ce qui se passe. Ce n’est point mon affaire d’arrêter les événements ou de faire de l’histoire. J’envoie simplement mon rapport. J’aime étudier par avance les choses, cela fait partie de ma méthode. Mais si ces événements ne se produisent pas, je ne rapporte rien. Je ne suis pas forcé de dire ce qui aurait pu se produire. La vie est trop courte pour qu’on s’occupe de cela. Vous voyez donc que ma présence à Varsovie ne constitue pas un danger pour votre père et votre frère.
— Oui, je comprends, je comprends ! répondit Wanda.
Il ne lui restait plus que trois minutes. La porte du quai était ouverte depuis longtemps. Le chef de gare, en son bel uniforme et ses bottes à revers brillantes, se pavanait le long du train.
— Mais ce n’est pas pour cela que nous demandions à Paul Deulin de vous avertir, poursuivit-elle. Mon père et Martin risquent leur existence par tradition de famille. Le danger... c’est leur vie, presque leur plaisir.
— C’est ma vie à moi... et presque mon plaisir, dit Cartoner en souriant.
— Mais n’y a-t-il personne chez vous, en Angleterre, à qui vous devez penser ? demanda-t-elle d’une voix dure et singulière.
— Personne, répondit-il, car il était avare de renseignements sur lui-même.
Wanda se dirigea vers le quai. En face d’elle se trouvait un compartiment dont la portière était ouverte. Il leur restait deux minutes.
— Qu’on ne nous voie pas ensemble sur le quai, dit-elle. Je descends à la première station. Nous avons là une petite ferme, et je vais chez de vieux serviteurs.
Elle resta un moment sur le seuil de la salle d’attente pour lui donner le temps de dire encore un mot.
— Je vous remercie, dit-il, de m’avoir averti.
Et ce fut tout.
— Il faut vous en aller, ajouta-t-il au bout d’un instant.
Elle hésita encore.
— On a tant de choses à se dire, dit-elle comme pour elle-même. On a tant de choses à se dire !
Le train se mit en marche au moment où Cartoner sautait dans un compartiment en arrière. Il s’y trouva seul et appuyé contre le dossier de la banquette ; l’expression hésitante, il se demanda si elle avait raison et si réellement ils avaient tant de choses à se dire... ou rien ?
— C’est dans la Franciszkanska qu’on trouve le vrai cœur du peuple, disait Mlle Mangles.
— C’est possible, Jooly, répondit Joseph, mais j’affirme que le cœur des femmes est attiré vers la Senatorska.
Mlle Mangles, sur le conseil du portier polyglotte, était allée au bout de cette rue silencieuse, la Franciszkanska, où les juifs ont leurs mystérieuses boutiques et où sur tous les contrevents est peinturlurée l’image de la marchandise qui se trouve à l’intérieur. La rue est une vraie galerie de peinture, représentant les divers objets de nécessité dont se servent les hommes. Le peuple élu va et vient, le dos courbé, la physionomie marquée par dix-huit siècles de persécutions.
Certes, aucun chrétien ne voudrait être juif, et aucun juif ne voudrait être juif polonais s’il y pouvait quelque chose. Car un juif polonais n’a le droit, ni de quitter le pays, ni de quitter sa ville natale, à moins qu’un gouvernement paternel ne trouve bon de l’envoyer ailleurs. Il ne jouit d’aucune liberté personnelle et ne peut même point choisir le genre des vêtements qu’il portera.
— Je vais écrire un article sur la question sémitique dans ce pays, dit Mlle Mangles.
Joseph fit passer adroitement son cigare du côté gauche au côté droit de sa bouche. Il ne voyait pas pourquoi Jooly n’écrirait pas un article sur la question sémitique en Russie pour le lire plus tard à une foule avide de s’instruire, dans une réunion publique, à condition que celle-ci eût lieu fort loin dans le « Far West ».
— Avez-vous vu la Senatorska, Netty ? demanda-t-il.
Mais Netty ne l’avait pas vue et ignorait où elle était située.
— Allez dans le faubourg, expliqua son oncle, tournez à gauche et suivez toutes les autres femmes. C’est la rue où se trouvent les magasins.
Deux jours après, Netty sortit pour se rendre dans la Senatorska, pendant que sa tante faisait son article. Mlle Mangles était en train de noter ses impressions toutes fraîches, ainsi, disait-elle dans son article, recueillies pendant une promenade dans la « Rue du Maudit ». Car au « Far West » les gens aiment surtout qu’on leur serve des impressions toutes fraîches, et s’inquiètent moins de l’exactitude des faits relatés.
Netty trouva sans difficulté la rue qu’elle cherchait. La matinée était belle, les promeneurs étaient nombreux. Elle suivit les indications de son oncle, car la Senatorska n’est pas facile à trouver. Comme Bond Street, c’est une voie étroite et insignifiante aux deux extrémités.
Mais d’autre part elle ne saurait se comparer à Bond Street, ni à la rue de la Paix, et Netty qui connaissait ces deux endroits célèbres ne semblait guère s’intéresser à la rue où Stanislas-Auguste Poniatowski, ce faible rêveur, fit construire le grand Opéra et encourager le ballet. Les magasins, en effet, n’offraient rien de frappant et Netty passait devant sans y faire attention, lorsqu’elle s’arrêta tout à coup à l’étalage d’un bijoutier, puis se retourna avec un petit cri de surprise en voyant, le chapeau à la main, le prince Martin Bukaty.
— J’avais peur que vous ne m’eussiez oublié, dit Martin. Vous me regardiez bien en face sans avoir l’air de me reconnaître.
— Ah ! vraiment ? Je suis myope, vous savez. Je ne vous ai pas oublié. Pourquoi l’aurais-je fait ?
Et Netty regardait Martin de son petit air engageant, puis détourna vite les yeux.
— Oh ! vous qui voyagez beaucoup, vous devez rencontrer tant de gens qu’il est impossible de vous rappeler tous ceux qu’on vous présente aux courses, par exemple.
— Évidemment, dit Netty en regardant le magasin du bijoutier. On rencontre beaucoup de gens, mais il en est peu qui vous plaisent. N’est-ce pas ?
— Je suis heureux, répondit Martin, que peu de gens vous plaisent.
— Oh ! mais ne croyez pas que les gens me déplaisent en général, objecta Netty un peu troublée. Ce serait ingrat de ma part. Tout le monde est si gentil. Il y a beaucoup plus de bienveillance sur la terre qu’on ne le croit. N’êtes-vous pas de mon avis ?
— Je ne sais pas. Je n’en ai pas trouvé tant. Mais pour vous, naturellement, c’est différent.
Et Martin la contempla sous l’ombre rose de son ombrelle avec cette bienveillance que Netty avait rencontrée si fréquemment.
— Oh ! non, dit-elle avec un mouvement d’épaules exprimant la modestie et l’humilité. Pourquoi ? Je n’ai rien fait pour la mériter. Et cependant peut-être avez-vous raison. Tout le monde est gentil. Mon oncle, ma tante, tous. J’ai beaucoup de chance, j’en suis sûre, et je me demande pourquoi.
Et elle leva les yeux vers Martin, comme s’il aurait pu le lui dire ; il avait l’air de le savoir, mais de ne pas oser l’avouer. Il n’avait jamais rencontré une jeune fille aussi innocente, spontanée, facile à connaître que Netty. Il trouvait agréable et intéressant de causer avec elle. Elle faisait cent questions auxquelles il lui était facile de répondre, et ce n’était pas des banalités sur le temps, mais des questions qui montraient son intérêt pour les choses graves. Et elle vous regardait d’une façon si charmante, cachée sous son ombrelle, qui jetait une lueur rose sur sa figure et sur ses yeux foncés, presque violets.
— Je ne devrais peut-être pas rester ici à me promener seule dans la rue ? demanda-t-elle.
— Vous n’êtes pas seule, répondit Martin en riant.
— Non, mais je devrais l’être, n’est-ce pas ?
Et Martin baissant les yeux ne vit plus que le dessus de l’ombrelle rose.
— En Amérique, vous savez, poursuivit la voix sous l’ombrelle, les jeunes filles peuvent faire tant de choses qui leur sont interdites en Europe. Et il vaut toujours mieux faire attention aux coutumes du pays. En France et en Allemagne les gens sont très bizarres. Je voudrais que vous me disiez quelles sont les coutumes de Varsovie ?
Martin passa de l’autre côté pour éviter l’ombrelle de Netty.
— A Varsovie vous pouvez faire ce que vous voulez. Nous ne sommes pas des Français, et Dieu soit loué, nous ne ressemblons en rien aux Allemands. Ici tout le monde se promène dans les rues, comme en Angleterre ou en Amérique.
Et pour confirmer ces paroles il se mit à marcher lentement à côté d’elle.
— Je vous montrerai les plus beaux magasins, dit-il. Voici Ulrich, le fleuriste. Ces violettes sont russes. C’est même la seule jolie chose que j’aie jamais vue venir de Russie. Aimez-vous les violettes ?
— Je les adore, répondit Netty en passant vite au magasin suivant.
— Je le pensais bien.
— Pourquoi ? demanda-t-elle en regardant avec curiosité des paquets de thé dans la boutique russe à côté de celle du fleuriste.
— N’est-ce pas naturel de choisir les fleurs qui rappellent vos yeux ?
— Vous êtes très aimable, dit Netty d’une voix timide et pleine de doux reproches.
— Le ciel a eu raison de vous donner ces yeux-là, répondit gaiement Martin. Il lui semblait connaître Netty depuis longtemps. Comme beaucoup d’hommes pleins de vivacité il aimait causer avec des personnes ayant quelque sérieux. Netty lui paraissait grave, pieuse et bonne.
— Vous savez, dit Netty sans relever la remarque, je m’intéresse tant à la Pologne. C’est un pays si romanesque. Le peuple a fait de grandes choses, n’est-ce pas ? Les aristocrates — et aussi, il me semble, ces pauvres paysans selon leurs moyens — s’entend.
— Les aristocrates se sont mis en bien mauvaise posture en Pologne, voilà tout, répondit Martin avec un petit rire.
— C’est fort triste, dit Netty en hochant la tête, mais sans doute tout s’arrangera un jour. Ne pensez-vous pas ? Je suis sûre que vous vous intéressez au sort du pays, vous, votre sœur et votre père.
— En effet, on le dit, reconnut Martin, mais j’ai bien peur que personne ne s’occupe plus à présent de la Pologne. Le reste de l’univers a autre chose à faire, et en Angleterre et en Amérique on l’a oubliée, elle et sa lamentable histoire.
— Vous avez tort de croire cela, j’en suis sûre, dit gravement Netty. Je connais un grand nombre de personnes qui plaignent votre pays et qui s’y intéressent.
— Vraiment ? demanda Martin en la regardant.
— Allons, dit-elle au bout d’un instant, comme faisant un effort sur elle-même, ne restons pas plus longtemps devant cette boutique.
— Surtout, dit-il en riant, parce qu’elle est russe. Partout où vous verrez au même étalage du thé et des articles de piété vous êtes certaine que c’est une boutique russe, et si vous avez de la sympathie pour la Pologne il ne faut pas y entrer. D’un autre côté il y a à Varsovie nombre de magasins où l’on refuse de servir les Russes. C’est là qu’il faut aller.
Netty le regarda d’un air de doute.
— Je suis très sérieux, dit-il. Nous sommes forcés d’employer toutes les armes dont nous disposons.
— Oui, dit-elle en montrant les boutiques, ces gens-là, mais pas vous. Vous êtes prince. On ne peut vous atteindre. On n’oserait rien vous prendre à vous.
— Parce qu’il n’y a rien à prendre, dit Martin avec un rire joyeux ; nous sommes ruinés depuis longtemps. Tout ce que nous avions a été pris en 1830 quand mon père était enfant. Il ne pouvait travailler pour gagner sa vie, ni moi non plus, et je suis par conséquent un prince sans le sou.
— J’en suis navrée vraiment, dit Netty de sa voix douce, et en effet elle paraissait dire la vérité.
A ce moment elle aperçut Paul Deulin très loin malgré sa myopie qui était peut-être nerveuse. Elle s’arrêta, se tournant à demi comme pour prendre congé de Martin.
Lorsque Deulin les vit, le jeune homme se trouvait au milieu du trottoir, comme s’ils venaient de se rencontrer. Deulin s’inclina devant Netty, et tendit la main à Martin, la main gauche, montrant ainsi qu’il était un vieil ami de la famille.
— Je suppose que vous rentrez déjeuner à l’hôtel ? dit-il à Netty. J’ai de la chance ; j’arrive à point pour vous accompagner, si vous le permettez.
Et sans attendre la permission il se mit à marcher près de Netty, tandis que Martin, saluant, s’en alla dans la direction opposée. Ce n’était pas son chemin, mais quelque chose lui faisait deviner le désir qu’avait Netty de le voir partir, et ayant l’agréable sensation de partager avec elle un secret, il se mit en route et revint vivement sur ses pas jusqu’au magasin de fleurs d’Ulrich dans la Senatorska.
Il arrivait en ce moment à Deulin une chose peu banale. Absorbé par ses pensées, il accompagna Netty un certain temps sans rien dire, chose contraire à ses principes ; car il ne faut jamais rester silencieux auprès d’une femme, disait-il souvent, elle s’y méprendra toujours.
Netty ne faisait rien pour rompre le silence. Elle ne prenait jamais les devants avec Paul Deulin, attendant, modeste et passive, qu’il donnât à la conversation la tournure qu’il lui plairait.
— J’allais vous dire, commença-t-il enfin en riant, que c’était curieux de vous avoir rencontrée au moment où je pensais à vous, mais ce serait encore plus curieux de vous avoir rencontrée à un moment où je pensais à autre chose, n’est-ce pas ?
— Vous avez été très aimable de penser à moi l’autre jour aux courses et de me présenter aux Bukaty. Je m’intéresse tant à la princesse. Comme elle est belle ! Des cheveux adorables et une figure si intéressante. On voit qu’elle a une histoire, ne trouvez-vous pas ?
— Oui, répondit Deulin, sans enthousiasme. Wanda est une charmante jeune fille.
Il n’avait pas l’air d’être attiré par ce sujet de conversation, et Netty en essaya un autre.
— Et le prince, dit-elle, je veux dire le père, car celui-ci, le prince Martin, est presque un enfant, n’est-ce pas ?
— Oh oui, un vrai enfant, répondit Deulin distraitement, et se retournant il vit Martin entrer chez le fleuriste à l’endroit même où il l’avait aperçu d’abord en conversation avec Netty.
— Est-il vrai qu’ils soient ruinés ?
— Oui, cela ne fait point de doute.
— Mais, dit Netty en jeune fille pratique, rien ne pourrait-il faire abandonner au prince Martin ces rêves politiques, car il vaudrait mieux pour lui, il me semble, accepter la réalité, faire valoir ses propriétés et se refaire une position.
— Vous voulez dire, dit Deulin, qu’il devrait se marier. Il est tout naturel que votre bon cœur vous suggère cette idée. Vous passez sur la terre comme un ange exilé et errant cherchant le bonheur des autres. Mais ce sont des rêves et les rêves sont interdits en Pologne par le Tsar. C’est le privilège de la jeunesse d’en faire, et je suis heureux d’y être initié par vous de temps en temps, chère Mlle Netty.
Netty eut un sourire un peu pathétique en le regardant sous les cils sombres qui voilaient si bien ses yeux violets.
— Voilà que vous vous moquez de moi, parce que je suis naïve, dit-elle.
— Jamais de la vie ! Mais votre rêve pour Martin Bukaty me fait rire, car il n’acceptera point la cure que vous proposez. Il a un passé trop historique pour cela ; mais c’est une chose qu’on ne comprendra jamais bien dans votre pays, Mademoiselle. En outre sa nature ne le porte pas vers les félicités conjugales. Il n’est pas assez stable, et la Sibérie — où il ira certainement un jour ou l’autre — n’est pas le décor que demande votre rêve. Non, n’espérez pas le convertir au mariage ; de votre part, il est très naturel d’y penser, car un autre privilège de la jeunesse est d’avoir toujours recours à ce seul remède.
— Vous parlez comme si vous étiez très vieux, dit Netty avec reproche.
— Je suis très, très vieux, répondit-il en riant. Et à cela il n’y a pas de remède. Même dans votre bon cœur vous n’en trouverez pas.
— Je réserve mes cures et ma charité pour des cas vraiment intéressants, répondit Netty avec gaieté. Je crois que vous êtes très capable de vous soigner tout seul.
— Et de faire passer mes rêves ? demanda-t-il. Mais elle ne lui répondit pas et n’eut pas l’air de voir le regard de ses yeux sombres et fatigués.
— Je connais si peu la Pologne et son histoire, dit-elle au bout d’un moment. Vous devez tout savoir — vous et M. Cartoner.
— Oh oui, Cartoner en sait long. C’est une vraie encyclopédie, mais moi, je n’ai qu’une petite échoppe à la « Foire aux vanités » où tout est bien étalé au soleil pour se montrer à son avantage. Cartoner, voilà un homme sur qui vous pourriez exercer votre charité. Il a l’air d’arriver à tout dans la vie et pourtant il lui manque quelque chose. Vous n’avez pas une petite ordonnance pour lui ?
Netty sourit pensive.
— Je ne le connais peut-être pas assez, dit-elle. D’ailleurs, il n’a guère besoin de pitié s’il est vrai qu’il va hériter d’une grande fortune et d’une baronnie.
Les sourcils de Deulin remontèrent jusqu’au bord de son chapeau tandis qu’il faisait une petite grimace de surprise.
— Ah vraiment ? s’écria-t-il. Qui vous a dit cela ? Mais Netty ne se souvenait plus d’où lui venait ce renseignement qu’elle était toute disposée à ne pas prendre au sérieux. Et elle ne paraissait nullement s’y intéresser.
M. Mangles recevait à dîner le même soir.
« Il est bon de montrer aux peuples que les grandes puissances sont en parfait accord », avait-il dit à Deulin et Cartoner rencontrés au faubourg de Cracovie dans une pâtisserie qui était en même temps le principal café de Varsovie, et c’est ainsi qu’ils les avait invités à dîner.
« J’accepte toujours les invitations de ce bon Mangles. D’abord je suis amoureux de Mlle Cahere, ensuite Mlle Mangles m’amuse extrêmement. En sa présence je deviens muet. Je perds le souffle. Je n’ai rien à dire. Mais après, pendant la nuit, je me réveille et ris tout seul. Cela me rajeunit, » confia Deulin à Cartoner pendant qu’ils buvaient à petits coups leur thé après le départ de M. Joseph P. Mangles.
Deulin, qui habitait la même maison, n’avait qu’à descendre un étage à sept heures. Étant prêt, désœuvré et s’intéressant comme tout Français à la vie pittoresque de la rue, il écarta le rideau et regarda par la fenêtre en attendant l’heure.
« Ainsi, je verrai peut-être arriver l’héritier de la baronnie, se dit-il, et nous pourrons faire notre entrée ensemble. »
En effet, il aperçut Cartoner, qui sortait du faubourg de Cracovie pour déboucher sur la place devant l’hôtel, très bien éclairée, et où stationnaient d’innombrables fiacres. Il vit en même temps un homme paraître immédiatement après au coin de la rue comme s’il avait suivi Cartoner et guetter l’entrée de celui-ci par la petite porte de l’hôtel.
Après un instant de réflexion Deulin alla dans sa chambre prendre son pardessus, son chapeau et sa canne. Puis il descendit l’escalier en courant et remit ses affaires au portier, chargé de prendre soin des objets que lui confiaient les nombreux clients du restaurant. Lorsque, quelques minutes plus tard, il entra dans le salon des Mangles, tout le monde y était réuni. Netty, vêtue de blanc, portait un bouquet de violettes à la ceinture. Elle écoutait la conversation de sa tante avec Cartoner, et Deulin se vit relégué à l’autre bout de la pièce en compagnie de l’hospitalier Joseph.
— Vous regardez Cartoner comme s’il vous devait de l’argent, dit brusquement M. Mangles.
— Je le regardais avec méfiance, reconnut Deulin, mais non pas pour cette raison. Personne ne me doit de l’argent. Bien au contraire, et ce n’est pas moi qui ai besoin de m’inquiéter, c’est le prêteur, vous comprenez. Non, je regardais notre ami en faisant la réflexion qu’il paraissait animé. Avait-il cet air-là à son arrivée ?
— Il n’est pas ce que l’on peut appeler un homme plein d’entrain, dit Mangles en regardant l’autre bout du salon mélancoliquement. Peut-être en entrant était-il un peu moins calme qu’à l’ordinaire.
— Oui, dit Deulin, à voix basse. Cela va mal. Il y a toujours quelque chose qui ne va pas quand Cartoner est animé. Il prend sur lui, vous savez.
Ils s’approchèrent des autres, Deulin le premier.
— Quelles belles violettes ! dit-il à Netty. Certainement, elles ne sont pas de Varsovie !
— Elles sont jolies, n’est-ce-pas ? répondit Netty en faisant un mouvement pour mettre le bouquet en valeur et le montrer à Deulin et en même temps à Cartoner. (Sa taille était ronde et souple.) Elles viennent d’une maison de la Senatorska ou de la Wirzbowa, je ne me rappelle plus bien le nom de la rue, de chez Ulrich je crois.
Visiblement elle aurait mieux aimé parler d’autre chose.
— Oui, dit Deulin lentement. Ulrich, c’est bien cela. Alors, vous aimez les violettes ?
— Je les adore.
Deulin prenait note en silence de ce goût très innocent, lorsque le dîner fut annoncé.
— C’est moi qui ai conseillé à Netty d’aller voir la Senatorska, dit M. Mangles, lorsqu’on fut assis. Mais Netty ne tenait plus à être le sujet de la conversation. Elle se mit à raconter à Cartoner, placé à ses côtés, une petite histoire amusante où il était question de potins de paquebot, qu’ils étaient seuls à connaître. On sait que les hommes graves préfèrent entre toutes les jeunes filles les plus étourdies.
Mlle Mangles présidait la table de son frère avec l’amabilité étudiée d’une femme qui veut bien momentanément rendre la vie agréable à ses inférieurs et leur permettre de s’amuser comme ils peuvent.
Deulin comprit immédiatement la situation et sollicita des renseignements sur la Pologne qui lui furent gracieusement accordés.
— Et vous venez de parcourir le quartier des juifs ? dit-il tout en observant du coin de l’œil la distraction de Cartoner.
— J’ai pris la Franciszkanska près de la vieille église de Saint-Jean, et je l’ai suivie jusqu’au bout.
— Et vous vous êtes fait une opinion sur la question sémitique dans ce pays ? demanda le Français sans perdre rien de son sérieux.
— Parfaitement.
Deulin se servit du saumon, tandis qu’en quelques phrases choisies Mlle Mangles balayait les difficultés qui depuis 1500 ans avaient donné du fil à retordre à tous les hommes d’état du monde.
— Je lirai mon article dans un meeting de notre congrès d’histoire... et je le publierai sans doute, dit-elle.
— Ce serait agir dans l’intérêt de l’humanité, dit poliment Deulin. Cela éclairerait les nations !
De l’autre côté de la table, Netty faisait son possible afin de rendre heureux l’invité de son oncle à qui elle essayait de plaire de mille façons que nous n’avons pas besoin de décrire.
— Je sais, disait-elle en ce moment, sans trop hausser la voix, que vous n’aimez pas les femmes qui s’occupent de politique. (Dieu sait comment elle pouvait avoir appris cela.) A mon regret, je dois avouer que je m’intéresse beaucoup à la Pologne. Je pense que vous n’allez pas me désapprouver. Je n’ai jamais vu un peuple qui possède tant de rares qualités.
— Sa principale qualité, c’est le courage, je crois, dit Cartoner.
— Oui, voilà justement ce qui plaît aux Anglais et aux Américains. Je trouve la princesse ravissante — et vous ?
— Moi aussi, répondit Cartoner en regardant fixement devant lui.
— Il doit y avoir tant d’anecdotes tirées de l’histoire de la nation ! continua Netty. Il serait si intéressant de les connaître, elles vous renseigneraient sur la vie des gens, et sur tout ce qu’ils ont tenté sans succès.
Joseph, au bout de la table, écoutait, et sa face ridée était en ce moment éclairée d’un bon sourire. Dans son cœur sec et cynique il y avait de la tendresse pour sa nièce dont il aimait écouter le babil.
Cartoner de son côté prêtait plus d’attention à ces paroles qu’elles ne le méritaient. Il était moins sévère que ne l’auraient été la plupart des mondains expérimentés, à sa place. Selon son habitude Deulin parlait sans arrêt tout en écoutant ; et ce n’est point là une chose facile.
— J’imagine, poursuivit Netty, que la princesse doit cacher un secret. Il y a sans doute quelqu’un dans les mines ou en Sibérie, ou dans un autre affreux endroit de ce genre, à qui elle pense sans cesse.
Et les yeux de Netty en regardant Cartoner prirent une douce expression de sympathie et de pitié.
— Peut-être, interrompit vivement Deulin, profitant d’une pause entre deux tirades de Julie, peut-être pense-t-elle à son frère, le prince Martin, car il est toujours à faire quelque escapade, ce jeune homme.
Mais Netty secoua la tête, car ce n’était pas à ce genre de préoccupations qu’elle pensait.
— Votre cœur romanesque vous fait voir bien des choses où il n’y a peut-être rien, dit Deulin.
— A propos, si vous voulez une histoire, dit brusquement Joseph de sa voix profonde, je vais vous en conter une.
Et comme il ne parlait pas souvent, on se tut pour l’écouter.
— Le garçon est Finnois, et dit qu’il ne comprend pas l’anglais, n’est-ce pas ? commença Joseph en regardant Deulin sous ses sourcils grisonnants.
— Je crois que c’est la vérité, affirma le Français.
— Cartoner et Deulin connaissent probablement l’histoire, mais ils ne l’avoueront pas.
— Il y avait autrefois dans cette ville un gentilhomme au cœur romanesque comme Netty. Il rêvait que sa patrie redeviendrait grand royaume comme par le passé, et les paysans instruits, libres et civilisés. Il rêvait que la Russie s’étant engagée à faire de la Pologne un royaume indépendant avec un gouvernement et un parlement polonais tiendrait parole. Il rêvait que les Puissances, la France et l’Angleterre en tête, qui avaient promis de veiller à ce que la Russie se conformât aux termes du traité, seraient fidèles à leur promesse ; il rêvait enfin que sur le nombre quelques-uns au moins tiendraient parole. Mais tout cela venait de ce qu’il était romanesque.
Il regarda Netty, comme pour la mettre en garde contre ce danger, et il eut un sourire amer.
— Mon pays, ajouta-t-il, ne se mêlait pas de ces affaires, car il aurait eu l’air d’un jeune étourdi qui aurait levé la main sur son père.
Et ce disant Joseph fit comme pour s’excuser un petit salut à Cartoner qui représentait l’autre côté dans ce grand malentendu.
— Avez-vous quelquefois entendu l’hymne polonais ? demanda-t-il sans transition, car il n’était pas orateur. Et tout en découpant en petits morceaux son rôti dans le vain espoir d’éviter la dyspepsie il se mit à réciter d’une voix monotone :
— « Oh Seigneur, vous qui depuis des siècles protégiez la Pologne, lui accordant la gloire et la puissance, vous qui conduisiez nos armées victorieuses ! Devant vos autels, nous faisons cette prière : Rendez-nous notre patrie et la liberté ! »
Il s’arrêta pour regarder son auditoire.
— Julie, passe-moi la moutarde, dit-il.
Puis après s’en être servi il reprit du même ton psalmodiant sa récitation en y mettant une onction où l’on retrouvait sans doute l’accent des Puritains persécutés qui avaient jadis traversé les mers pour se réfugier en Amérique, en quête de liberté.
« Rendez à notre Pologne son ancienne splendeur ! Regardez ces champs, saturés de sang ! Quand refleuriront parmi nous la paix et le bonheur ? Dieu de la vengeance, cessez de nous punir ! Devant vos autels, nous faisons cette prière : Rendez-nous, Seigneur, notre patrie, et la liberté ! »
Joseph se remit à manger dans le lourd silence qui suivit ses paroles.
— Voilà la première et la dernière strophe de l’hymne, dit-il enfin. Toute la Pologne les clamait, pendant que cet homme faisait son rêve de grandeur. L’hymne est interdit à présent, et si le garçon a menti j’irai finir ma vie en Sibérie. On le chantait dans les églises, et les agents de la police secrète faisaient à la craie des croix dans le dos de ceux qui chantaient le plus fort, et à leur sortie ceux-là étaient arrêtés — femmes, enfants, vieillards ou jeunes filles.
Mlle Julie Mangles fit un geste imperceptible, comme si elle désirait prendre la parole et voulait attirer l’attention d’un président invisible, mais cette fois la conférencière éminente fut réduite au silence, car personne ne tenait à l’entendre, et les applaudissements de tout le monde lui coupèrent la parole. Elle lança un regard quelque peu irrité vers son frère qui l’étonnait par des connaissances qu’elle ne lui supposait pas et qui l’intéressait malgré tout.
— Le rêveur fut arrêté sur un prétexte quelconque, continua-t-il en repoussant son assiette. Il n’était pas dangereux, mais il aurait pu le devenir. Il n’y eut ni procédure ni jugement. Le Tsar avait eu la bonté de s’occuper directement de l’affaire, et l’on se dispensa des formalités et futilités de la... justice. Ce fut la Sibérie ! La femme, après bien des difficultés, obtint le droit de suivre son mari. Ils étaient jeunes, les derniers de la famille. Le gouvernement aurait préféré dans sa prévoyance paternelle qu’ils restassent les derniers. Mais grâce à des relations influentes la femme réussit néanmoins à partir. Elle retrouva son mari, travaillant dans les mines. Elle avait pris la précaution d’apporter des certificats de médecins affirmant que le travail dans les mines le tuerait. Elle espérait obtenir ainsi pour lui une autre occupation. Il sollicita une place de valet de pied chez le gouverneur de son district, un ancien militaire, mais on la lui refusa. Alors il retourna aux mines... et mourut. Sa femme entre temps avait été arrêtée, pour avoir tenté de faire évader un prisonnier, et elle accoucha d’un fils dans la prison, de sorte que la prévoyance du gouvernement paternel n’aboutit à rien, puisque la race infâme existait toujours. Les ancêtres de cet enfant, né en prison, avaient été rois de la Pologne. Cependant le gouvernement ne se tint pas pour vaincu. L’enfant fut enlevé à sa mère qui mourut de chagrin, et resta donc aux soins de son père nourricier — ce même gouvernement paternel.
Joseph s’arrêta pour regarder ses invités avec un sourire ironique.
— Joli conte, n’est-ce pas ? Ainsi le mioche grandit anonyme parmi la marmaille de la prison, sans que personne connût son histoire. A l’âge réglementaire il fut incorporé dans un régiment de cosaques. La race était éteinte, puisque personne ne savait qu’il en était un rejeton. Personne, excepté l’ange du jugement qui est un peu généalogiste, je crois. Les péchés de nos pères, vous savez ; il faut bien qu’il en tienne compte sur son livre.
Le dessert était sur la table à présent, car l’histoire avait été longue à raconter, plus longue qu’elle ne paraîtrait à la lecture.
— Cartoner, aidez donc Netty à prendre du raisin, et servez-vous vous-même. Ce que je dis ne peut vous intéresser, car c’est de l’histoire ancienne. Pour finir, le tour fut joué au gouvernement russe par l’ange qui donna à l’enfant un visage comme dans l’histoire. Si jamais je monte au ciel, j’espère être présenté à cet humoriste. Il est rare que les anges se mêlent de plaisanteries pareilles. Bref, le petit rencontra quelqu’un au régiment qui reconnut ces traits-là et lui révéla sa naissance. Et le plus fort c’est que le gouvernement avait si bien étouffé la mauvaise graine, qu’il n’existe pas une demi-douzaine de personnes en Pologne et qu’il n’y en a pas une en Russie capables de reconnaître ce visage à présent.
Joseph se versa un verre de vin, et d’un air bourru rejeta la tête en arrière pour le boire.
— A l’heure qu’il est l’homme court la Pologne, ajouta-t-il, et ce fut ainsi que finit l’histoire.
Netty ne fumait pas. Elle était vieux jeu, disait-elle, et les hommes approuvaient son attitude, car ils sont très conservateurs en ce qui concerne les femmes, ceux du moins dont le jugement peut avoir de l’importance pour elles. Mlle Mangles au contraire se piquait de fumer de temps en temps une cigarette en public, et pour deux raisons. La première, — celle qu’elle avouait quand on le lui demandait et même quand on ne le lui demandait pas, — c’était qu’elle n’avait pas l’intention de laisser aux hommes le monopole du tabac.
L’autre raison presque inconsciente était le désir de montrer, en bravant les vieux préjugés sur son sexe, le mépris qu’elle avait pour les hommes. Elle espérait ainsi les punir de l’indifférence qu’ils avaient tous invariablement manifestée à son égard.
Lorsque Mlle Mangles annonça ce soir qu’elle allait fumer une cigarette, Netty se leva en disant qu’on la retrouverait au salon si l’on ne restait pas trop longtemps au fumoir.
Le salon des Mangles était séparé de la salle à manger par la chambre de Joseph, pièce très simple que des objets de toilette et d’habillement d’un goût spartiate ne rendaient pas plus élégante. Le salon se trouvait au fond du couloir qu’éclairait un bec de gaz à chaque tournant. Netty s’arrêta sur le seuil en s’apercevant que, par extraordinaire, la pièce était dans l’obscurité. La lumière du couloir faisait briller le lustre démodé au milieu du plafond.
Netty savait que des allumettes se trouvaient sur le poêle carré de faïence en face de la porte ouverte. Elle entra dans la pièce, et la porte se referma naturellement derrière elle. Elle était dans l’obscurité, mais elle connaissait l’emplacement du poêle.
Tout à coup son cœur cessa de battre : il y avait quelqu’un dans l’appartement. Elle percevait le bruit d’un pas léger et furtif se dirigeant vers la porte. Elle essaya de parler, de demander qui était là. Mais la voix lui manqua. Elle avait lu dans les livres que cela pouvait se produire, mais jamais il ne lui était arrivé, à elle, de rester muette quand elle voulait parler.
Instinctivement elle se tourna vers l’endroit d’où venait le bruit mystérieux et effrayant ; et elle recouvrit tout à coup son courage. Comme beaucoup de personnes de taille exiguë elle était brave de nature. Elle s’avança vers la porte en silence, grâce à ses petits souliers et au tissu flou de sa robe. Comme le fugitif touchait le bouton, elle le saisit par la manche et se mit à lutter avec quelqu’un d’infiniment plus fort et plus lourd qu’elle. Elle devinait un homme à l’odeur de tabac et à la rudesse de vêtements d’ouvrier. Elle réussit à trouver la poignée de la porte d’une main et à ouvrir le battant ; la lumière du couloir envahit la pièce et l’homme recula d’un bond.
C’était Kosmaroff.
Ses yeux étaient hagards, il haletait. Ce n’était plus à ce moment qu’un être sauvage. Mais par un effort sur lui-même il changea soudain d’attitude.
— Vous, Mademoiselle ! dit-il en anglais d’une voix entrecoupée. Que Dieu soit loué !
Et en un clin d’œil il fut à ses pieds, s’emparant de ses deux mains, dont il portait tantôt l’une tantôt l’autre à ses lèvres. Netty se sentait peu à peu gagnée par sa folle surexcitation. Jamais elle n’avait su, jusque-là, ce que c’était d’être emporté par un sentiment. Jamais elle n’avait rien éprouvé de semblable, jamais elle n’avait vu un homme comme celui-ci à ses pieds. Elle cherchait en vain à se dégager.
— Je suis venu pour vous voir, dit-il, et en parlant il surveillait sans cesse le couloir, parce qu’il m’était impossible de rester éloigné de vous. Je suis pauvre. Tant pis ! Un pauvre peut aimer aussi bien qu’un riche... et peut-être mieux !
— Il faut vous en aller, dit Netty, et pourtant elle aurait été fâchée qu’il partît.
Le plus ennuyeux quand on va assez loin pour perdre pied, c’est de savoir qu’il faudra revenir sur la terre ferme à un moment donné. L’histoire racontée par Joseph P. Mangles traversa l’esprit de la jeune fille. Ceci en était la suite. Peut-être cet homme avait-il écouté le récit de sa propre vie à travers la porte qui séparait la chambre de Mangles de la salle à manger.
— Vous croyez que je ne vous ai rencontrée qu’une fois, dit Kosmaroff. Mais non ! Je vous ai vue souvent et dès la première fois, aux courses, je vous ai aimée. Je vous aimerai jusqu’à la fin de mes jours.
— Il faut vous en aller !... il faut vous en aller ! balbutia Netty, essayant toujours de se dégager.
— Je ne m’en irai que quand vous m’aurez promis de venir maintenant passer cinq minutes avec moi au Jardin de Saski. Je ne demande que cinq minutes. Il n’y a aucun danger. Quantité de gens vont et viennent par la grande porte. Personne ne vous remarquera. Les rues sont pleines de monde. Pour entrer ici, j’avais trouvé un prétexte. Un homme que je connais devait vous apporter un paquet. C’est moi qui m’en suis chargé. Vous voyez, voici la boîte du marchand. Je pourrai donc sortir tranquillement. Mais je ne m’en irai que quand vous aurez promis. Promettez-moi de venir, Mademoiselle !
— Oui, dit rapidement Netty, je viendrai !
D’abord, elle avait peur : les autres pouvaient survenir d’un moment à l’autre. Ensuite elle avait envie d’y aller. C’était perdre pied. Il la porterait jusqu’à l’eau profonde... cet ouvrier sous ses grossiers vêtements dont les ancêtres avaient été des rois.
— Allez chercher un manteau, dit-il. Je vous attendrai près de la grande fontaine.
Netty courut à sa chambre, les yeux brillants, le cœur battant comme jamais il n’avait battu jusqu’à ce jour.
Kosmaroff la regarda partir avec l’étrange sourire qui lui tordait la bouche. Il frotta une allumette et se tourna vers le lustre. Le globe en était encore chaud. Il venait de fermer le gaz au moment où Netty avait touché le bouton de la porte.
— Un peu plus et j’étais pris, murmura Kosmaroff en russe, car il continuait à penser en cette langue qu’il avait apprise avant toute autre. J’ai trouvé le seul moyen d’échapper à cet affreux danger.
Tout en faisant ces réflexions il ramassait furtivement le contenu de la boîte à correspondance de Joseph Mangles, dont les papiers étaient éparpillés sur la table. Puis il se précipita dans la chambre pour fermer les tiroirs qu’il avait laissés ouverts, poser la boîte à l’endroit où il l’avait trouvée, et en un tour de main remettre en ordre l’appartement. Une minute après il sortit tranquillement par la grande porte, en tenant sur son bras le colis du marchand.
Il faisait un beau clair de lune, et le jardin était peuplé d’ombres qui se promenaient sous les arbres. En général ces ombres allaient par couples. D’autres, dans le même cas que Kosmaroff, étaient venus avec de meilleures intentions peut-être, ou de pires. L’été si court de la Saint-Martin touchait à sa fin, et une fois que l’hiver a enveloppé de son manteau ces plaines boréales les amoureux sont réduits à se rencontrer sous un toit.
Kosmaroff arrivant le premier, s’assit sur un banc et se mit à réfléchir. Il n’était point emmitouflé, ne portant ni pardessus ni cache-nez. Il avait grandi dans un climat plus rude que celui de la Pologne.
« Je pense qu’elle va venir, se dit-il en regardant la grille par où Netty devait passer. Peu importe, d’ailleurs, car je ne sais même pas ce que je vais lui dire. Je m’en rapporte à l’inspiration du moment et au clair de lune. Elle est assez belle pour que la tâche soit facile. »
Quelques minutes plus tard Netty s’approchait de lui, non pas de l’allure vive et troublée des jeunes filles de roman accourant à un premier rendez-vous d’amour, mais la tête haute, ayant l’air d’aller à un rendez-vous d’affaire et attirant ainsi beaucoup moins l’attention des badauds. C’est elle qui prit la parole la première.
— Je m’en retourne tout de suite, dit-elle. J’ai eu tort de venir. Mais vous m’aviez fait peur. Est-ce très mal ? Pensez-vous que j’aie eu tort de vous écouter et n’allez-vous pas me mépriser ?
— Vous me l’aviez promis, balbutia-t-il ardemment ; vous m’aviez promis cinq minutes ! Qu’est-ce en comparaison de toute la vie ? Car je quitterai bientôt Varsovie, et je ne vous reverrai peut-être jamais. Alors, il faut que ces cinq minutes me restent toujours présentes à la mémoire, ces cinq minutes et celles que nous avons passées tout à l’heure à l’hôtel.
A ces mots, il lui prit la main qu’elle avait posée tout près de lui sur le banc de pierre, et il la porta à ses lèvres.
— Nous allons partir, nous aussi, dit-elle.
Elle pensait également à leur rencontre dans le salon, quand, pour la première fois de sa vie, elle avait été près de perdre pied.
— Nous sommes en route pour Saint-Pétersbourg et quitterons Varsovie dès que mon oncle aura terminé ses affaires.
— Mais ce n’est pas un homme d’affaires, dit Kosmaroff, subitement intéressé. Que fait-il donc ici ?
— Je ne sais. Il ne me parle jamais de rien. J’ignore s’il voyage pour son plaisir, pour ses affaires en Amérique ou pour un but politique. Je sais seulement que nous allons partir pour Saint-Pétersbourg.
— Et je ne vous reverrai plus. Que deviendrai-je sans vous ? Et les autres, M. Deulin, cet Anglais Cartoner, vont-ils eux aussi à Saint-Pétersbourg ?
— Je l’ignore, répondit Netty en retirant vivement la main, parce qu’un promeneur solitaire passait tout près d’eux. Ils ne me disent jamais rien. Mais...
— Mais quoi ? Dites-moi tout ce que vous savez pour me permettre de vous suivre à distance. Ah ! si vous compreniez ! Si seulement vous pouviez lire dans mon cœur !
Il lui saisit de nouveau la main avec cette impétuosité qui la bouleversait, et il attendit ainsi sa réponse.
— M. Cartoner ne quittera pas Varsovie s’il lui est possible de rester.
— Ah ! dit Kosmaroff. Pourquoi !... dites-moi pourquoi ?
Mais Netty secoua la tête. Ils allaient s’égarer dans des questions secondaires, et elle n’était pas venue pour cela. Avec cette habileté, inspiration du moment à laquelle se fiait avec raison Kosmaroff, il revint d’un bond au droit chemin.
— C’est à cause de vous qu’il reste ici, dit-il. Que j’étais aveugle de ne pas m’en apercevoir tout de suite ! Comment aurait-il pu s’approcher de vous sans vous aimer ?
— Il n’a pas trouvé cela difficile, dit Netty avec un rire forcé. Non, ce n’est pas moi qui le retiens à Varsovie, mais une jeune fille intelligente et belle.
— Il n’en est pas de plus belle que vous à Varsovie.
Après un court silence, dont elle n’aurait su expliquer la cause :
— Vous dites cela pour me plaire, répondit-elle d’une voix changée, faible et hésitante.
— Je le dis parce que c’est la vérité. Il n’en est pas de plus belle que vous sur terre. Dieu m’en est témoin.
Et ses yeux noirs et ardents se tournèrent vers ce ciel qui pour lui était vide.
— Mais quelles femmes ici sont capables de vous être comparées ? demanda-t-il encore.
— Elles sont nombreuses, sans doute, mais il en est une que M. Cartoner met en comparaison avec moi et qui est, je dois l’avouer, plus jolie que moi.
— Je ne le crois pas, protesta Kosmaroff. C’est impossible.
— Je parle de la princesse Wanda Bukaty, dit Netty, sans rien ajouter.
— Ah ! Cartoner l’admire donc ? Se connaissent-ils ? En effet, je me rappelle les avoir vus ensemble aux courses.
— Ils ont fait connaissance à Londres, dit Netty. Ils se connaissaient déjà, lorsque je les ai rencontrés pour la première fois chez Lady Orlay. Et depuis, ils se sont vus souvent.
Kosmaroff semblait à peine écouter. Il regardait droit devant lui, d’un air pensif et soupçonneux. Il paraissait avoir oublié Netty et son amour, aussi subitement qu’il s’en était souvenu dans le salon, quelques instants plus tôt.
— Est-il amoureux, ou désire-t-il obtenir des renseignements qu’elle seule pourrait lui donner ? demanda-t-il enfin.
Il n’était pas étonnant que pareille idée s’emparât de son esprit à cette minute et en cet endroit. Car tout homme est disposé à attribuer aux autres les motifs qui le font agir lui-même.
Avant que Netty eût le temps de répondre, l’horloge de la ville sonna dix heures. La jeune fille se leva vivement en s’enveloppant de son manteau.
— Il faut que je m’en aille, dit-elle, je suis restée bien plus de cinq minutes. Pourquoi m’avez-vous retenue ?... Oh ! pourquoi m’avez-vous fait venir ?
Et elle se dirigea à pas pressés vers la grille, suivie de Kosmaroff.
— Vous reviendrez ? dit-il. Puisque vous êtes venue une fois vous n’aurez pas la cruauté de refuser. Vous connaissez mon secret ! Vous me trouverez presque toujours au bord du fleuve, en bas de la Bednarska. Vous pourriez passer et me dire un mot. Vous pourriez même prendre mon bateau ; emmenez cette femme aux cheveux noirs, votre tante, si c’est indispensable. Cela vaudrait mieux peut-être. Parlez-vous français ?
— Oui, et elle ne sait pas cette langue.
— Bien. Alors nous pourrions causer. Je ne passe pas la grille. Adieu et n’oubliez pas que je vous aimerai toujours, toujours.
Il resta immobile à la regarder, tandis qu’elle se dirigeait rapidement vers la petite porte de l’hôtel où le concierge était trop occupé pour remarquer tous ceux qui passaient.
« J’ai eu raison, j’ai eu raison ! se dit Kosmaroff, cherchant à se convaincre de l’excellence de son procédé. D’ailleurs, le monde a-t-il bien agi envers moi ? »
C’est ce raisonnement qui a fait les pires bandits.
Mlle Mangles apprit un peu après dix heures que Netty, ayant mal à la tête, était allée se coucher. Mlle Cahere n’avait jamais cédé, jusqu’ici, à la faiblesse d’avoir ce que l’on appelait élégamment jadis « des vapeurs ». A cet égard elle n’était pas de la vieille école.
Cependant, en regagnant sa chambre ce soir-là, elle se sentit pour la première fois atteinte d’une sorte de malaise moral, et elle eut peur de dire ou de faire quelque chose d’imprudent. Jamais elle n’avait rien ressenti de semblable. Personne au monde ne l’aurait pu accuser auparavant d’avoir commis une imprudence. Ce qu’avec un peu d’indulgence on appellerait une fugue de pensionnaire — ces cinq minutes passées dans un jardin public — ne suffisait pas à justifier ce qu’elle éprouvait. Elle se dit qu’elle devait être malade. Et elle prit le sage parti de ne pas s’exposer au regard pénétrant de Deulin.
M. Mangles n’avait pas fini son excellent cigare, et bien que Mlle Mangles n’eût aucune envie de fumer une autre de ces longues cigarettes russes à l’air innocent que Deulin lui présenta, elle resta au fumoir, parce qu’elle avait encore quelques observations intéressantes à ajouter à son étude sur le sexe inférieur.
Deulin, depuis quelque temps déjà, regardait la pendule, et ayant appris que Netty ne paraîtrait plus, il annonça presque aussitôt, sans façons, qu’il avait des lettres à écrire, et qu’à son grand regret il était forcé de se retirer. Cartoner, sans s’excuser, partit avec lui.
— Je vous accompagne, dit Deulin, une fois dans le couloir.
Comme toujours, il était désœuvré et disposé à être sociable.
A la porte, pendant que Cartoner mettait son pardessus, il sortit brusquement dans la rue pour rentrer avant que l’autre n’eût trouvé son chapeau.
— Il fait un beau clair de lune, dit-il. Je vais faire quelques pas avec vous.
En parlant il se retourna vers son pardessus, son chapeau et sa canne, accrochés à l’endroit où Cartoner avait trouvé les siens, négligeant cette fois de lui demander si ce n’était point indiscret de sa part de l’accompagner. Ils se connaissaient depuis assez longtemps, d’ailleurs, pour se dispenser de ces formalités. Cartoner aida son ami à endosser son léger pardessus d’été, puis décrocha la canne qu’il soupesa d’un air pensif.
— C’est la canne de Madrid, dit Deulin ; vous étiez avec moi quand je l’ai achetée.
— Et quand vous vous en êtes servi, ajouta Cartoner avec un petit rire, en se dirigeant vers la porte. Laissez-vous d’habitude votre pardessus en bas ? demanda-t-il négligemment en descendant les marches du perron.
— Quelquefois, répondit Deulin en regardant son compagnon du coin de l’œil sous le bord de son chapeau.
Comme il l’avait dit, la nuit était magnifique. Au-dessus de leur tête la pleine lune jetait un tel éclat que presque toutes les rues, suivant la direction du nord au sud comme la rivière, étaient sans ombre.
— Oui, dit Deulin en prenant le bras de Cartoner et l’entraînant à droite, tandis que son ami se disposait à aller à gauche pour gagner par le chemin le plus simple sinon le plus court la Jasna, prenons les rues tranquilles, hein ? Nous avons usé le pavé ensemble dans des villes bizarres, vous et moi. Vous, l’Anglais traditionnel, lourd, taciturne et distrait, qui ne voit rien, ne sait rien et ne rit jamais, mais qui fournit à lui seul l’inépuisable sujet d’hilarité de toutes les races latines, et la pièce de résistance de toutes leurs revues comiques. Et moi, votre serviteur, le type du Français tout en paroles, en gestes et en moustache, d’une politesse hypocrite et d’un cœur si léger ! Ah ! ces types nationaux, élucubrations du journalisme comique, comme le monde stupide les avalent bêtement !
Tout en parlant, il forçait Cartoner à presser le pas avec une hâte sans doute inconsciente mais assez étrange chez un homme qui, dès qu’il était dehors, trouvait matière à s’amuser dans les moindres incidents de la rue.
Cartoner ne répondit pas, et son compagnon n’en avait cure. Ils se trouvaient à présent dans une rue étroite, encaissée entre deux murs très hauts, et ils avaient laissé derrière eux le mouvement des voies plus fréquentées.
Deulin tourna la tête pour regarder derrière lui. Ils étaient seuls dans la rue. Il lâcha le bras de Cartoner, sous lequel, avec l’effusion de sa race, il avait glissé son bras gauche. De la main droite il palpait sa canne en continuant sa marche, la tête à demi tournée, comme s’il écoutait des pas derrière lui. Tout à coup, il fit volte-face.
Deux hommes montaient la rue en courant, presque sans bruit.
— Personne ne vient de l’autre côté ? demanda Deulin.
— Non.
— Entrez sous la porte, murmura le Français tout bas.
Il était très animé, mais parfaitement maître de lui, et personne au monde n’est plus dangereux qu’un Français de sang-froid, qui lutte avec son esprit aussi bien qu’avec son bras. De la main gauche Deulin poussa son compagnon sous une porte étroite devant laquelle ils se trouvaient et qui avait l’air abandonnée. Puis il tira de la canne une longue épée effilée à poignée étroite, comme le couteau à gaine d’un marin, et la lame brilla au clair de lune.
— Voilà, fit-il en mettant la canne vide entre les mains de Cartoner, vous n’aurez pas besoin de vous en servir. Ils ne sont que deux. Ah ! ah !
Avec un petit cri de joie il bondit en pleine lumière, et pendant quelques instants ses mouvements furent si rapides que l’œil d’un spectateur n’aurait pu les suivre. Ceux qui ont vu une panthère en liberté savent que nul animal n’est plus gracieux et plus vif, n’a des mouvements plus souples ou plus silencieux. Et pour le moment Deulin ressemblait à une panthère. Il traversa le trottoir et cingla du plat de la lame la figure d’un de ses adversaires, et avec la rapidité de l’éclair il revint se mettre en garde près de Cartoner pour tourner ensuite en courant autour des deux hommes stupéfiés et étourdis qui, à la fin, ne savaient plus où le chercher. A un moment donné, d’un coup de pied appliqué au bas des reins de l’un des deux hommes il l’envoya s’écrouler contre le mur. Et en même temps il riait et s’excitait par de brèves exclamations. Il mettait en pratique toutes les passes et toutes les feintes de la salle d’armes. Mais avant tout il était merveilleusement servi par sa vivacité et sa souplesse. Il touchait ses deux adversaires successivement à l’épaule, au bras, à la tête, aux jambes, par devant, par derrière, dessus et dessous, toujours attaquant, sans jamais attendre l’attaque. Comme le disait Napoléon : « C’est en attaquant qu’on se défend le mieux. »
Cependant, en touchant sans cesse ses ennemis, il ne les blessait jamais. Comme la cravache d’une femme, son arme ne faisait pas couler le sang, mais distribuait seulement des coups cuisants, et le bruit qu’elle produisait en fouettant l’air prouvait seul, par son sifflement aigu et terrifiant, qu’elle était en acier et non pas en cuir.
Après une courte lutte les deux inconnus battirent en retraite et allèrent se cacher dans l’ombre, sur le trottoir en face.
Deulin, à reculons, gagna la porte où il avait laissé Cartoner.
— Même s’ils ont des armes, ils ne tireront pas, dit-il à voix basse ; ils ne tiennent pas plus que nous à faire accourir la police, et je vous dirai franchement qu’il me serait plutôt désagréable de faire parler de moi à Varsovie.
Pendant ce colloque il ne quittait pas de l’œil les ombres immobiles de l’autre côté de la rue.
— Ils ont tous les deux des couteaux, poursuivit-il, mais ils ne peuvent m’approcher d’assez près. Restez où vous êtes !
— Soit, dit Cartoner. Ils n’ont guère eu de chance jusqu’ici.
Et il éclata d’un rire sarcastique. Depuis qu’il le connaissait, Deulin ne l’avait entendu rire ainsi que deux ou trois fois.
« A la bonne heure, se dit-il tout haut, on a plaisir à être avec un homme qui ne perd pas la tête. »
— Les voilà qui reviennent, Cartoner, les voilà !
Et il se précipita au-devant d’eux.
Mais un seul s’avança, car ils se rendaient compte que Deulin ne pouvait les tenir en échec s’ils agissaient séparément. Ce retour à l’offensive, de sang-froid, prouvait qu’ils étaient Polonais. Deulin comprit leur plan. Tenant son épée droit devant lui, il courut à l’adversaire ; mais même en ce moment il ne renonçait pas à la virtuosité de l’escrimeur.
Son épée décrivit donc plusieurs tours en l’air, puis la pointe, comme un papillon qui se pose, vint légèrement toucher l’épaule de l’ennemi ; Deulin la fit glisser doucement, cherchant la bonne place, et l’ayant trouvée, il y enfonça la lame comme dans un fromage.
— Voilà, mon ami, dit-il complaisamment, comme s’il venait de lui faire un cadeau.
En effet, il lui accordait la vie.
L’homme sauta en arrière avec un glapissement de douleur, et son couteau tomba sur le pavé avec bruit. Immobilisé tout à coup sous un rayon lunaire, il regardait avec horreur sa main dont les doigts se crispaient lentement, malgré lui.
— Et maintenant, dit Deulin en polonais, à l’autre !
Il se tourna vers son deuxième adversaire qui, furtivement, s’était approché de Cartoner, venu à sa rencontre, mais voyant Deulin se sauva en courant, suivi de près par son compagnon blessé.
Deulin ramassa le couteau qui brillait sur les pavés pointus et revint vers Cartoner. Puis il se baissa pour glisser l’arme dans une bouche d’égout où on l’entendit tomber avec un clapotis.
— Pauvre diable ! il ne pourra plus se servir de sa main. J’espère du moins qu’on l’avait bien payé.
— C’est peu probable.
Deulin palpa les poches de son pardessus.
— Avez-vous une vieille enveloppe ? demanda-t-il.
Cartoner lui tendit ce qu’il demandait. C’était justement l’enveloppe de la lettre reçue quelques jours auparavant et par laquelle on lui refusait son déplacement. Deulin s’en servit pour essuyer soigneusement son épée, puis la déchira et en envoya les morceaux rejoindre le couteau dans la bouche d’égout.
Il frotta ensuite la lame avec son mouchoir, de la pointe jusqu’à la poignée où se trouvait gravé profondément le mot « Tolède » à côté de l’estampille du gouvernement.
— Elle ne pique bien que si elle est propre, expliqua-t-il. Et lorsque vous en avez besoin, c’est sur-le-champ... comme pour le cœur d’une femme.
Il regarda dans toutes les directions avant de remettre l’épée dans sa gaine, et inspecta soigneusement le sol, pour s’assurer qu’on n’y avait rien laissé.
— La lumière était favorable, dit-il d’un air de connaisseur, et le sol de même pour les... manœuvres d’automne.
Et riant de bon cœur, Venez, dit-il. Reprenons les rues fréquentées. Ce crochet ne nous a pas réussi, et cela prouve qu’il ne faut jamais fuir le danger.
— Comment pouviez-vous savoir ce qui allait se passer ? demanda Cartoner.
— C’est bien simple, mon cher ami. J’étais à ma fenêtre, lorsque vous êtes arrivé à l’Hôtel de l’Europe. J’ai vu que vous étiez filé ou du moins je l’ai cru. Alors j’ai décidé que j’irais avec vous, pour voir. « Veni, vidi, vici »... vous comprenez ?
De nouveau son rire clair résonna dans la rue déserte, pendant qu’il assaillait un ennemi imaginaire.
— Je pensais que nous pourrions leur échapper en prenant les rues tranquilles, poursuivit-il. Car c’est notre devoir de chercher la paix. Mais il n’y a pas eu moyen. Je ne voulais pas non plus vous avertir, car nous deux, nous n’avons pas l’habitude de nous mêler de nos affaires réciproques. C’est même là le secret de notre longue amitié.
Ils marchèrent en silence quelques instants, mais à la fin Cartoner se décida à prononcer les mots indispensables.
— Je vous reconnais bien là, dit-il d’une voix à peine intelligible, vous venez ainsi sans crier gare, et prenez seul tout le risque.
Deulin l’interrompit en lui posant vivement la main sur le bras.
— Quant à cela, silence ! mon cher ami. Ne me remerciez pas encore, attendez cinq ou dix ans. Quand l’heure sera venue, je vous dirai pourquoi je l’ai fait.
— Je ne vois qu’un motif à votre conduite, murmura l’Anglais.
— Ah vraiment ? Mon cher Cartoner, vous êtes fou — fou à lier — et pourtant vous m’êtes supérieur en intelligence autant que je vous suis supérieur en... escrime.
Et il se mit à faire des moulinets avec sa canne.
— J’aimerais tirer cette nuit, dit-il, avec quelqu’un de premier ordre. Je suis en forme et je ferais de grandes choses. Je me sens inspiré du ciel.
Avec sa légèreté charmante, il se découvrit et leva les yeux vers le ciel, mais sa voix était presque grave, et on l’aurait dit sincère.
Tandis qu’il se tenait là, la tête découverte, le pardessus entr’ouvert, une voiture qui passait s’arrêta, juste derrière lui.
La portière s’ouvrit et l’unique voyageur en descendit.
— Un seul homme à Varsovie oserait adresser ainsi la parole aux dieux, dit-il.
C’était le prince Martin Bukaty.
A ce moment il reconnut Cartoner.
— Vous, dit-il d’une voix où perçait une certain dureté, vous, Cartoner, — que faites-vous dans les rues à cette heure de la nuit ?
— Nous avons dîné avec les Mangles, expliqua Deulin.
— Et nous ne savons pas au juste ce que nous faisons, ni où nous allons, ajouta Cartoner. Mais nous rentrons probablement.
— Vous avez l’air de chercher aventure, dit Martin en riant, mais les yeux graves.
— En effet, répondit Deulin.
— Venez avec moi, dit Martin en renvoyant d’un geste sa voiture. Venez ! Le chemin le plus court pour vous passe devant chez nous. Mon père et Wanda sont allés à un bal, et j’ai peur que vous ne les trouviez pas, mais entrez avec moi et quittez ces rues sombres.
— Acceptez, murmura Deulin à l’oreille de son compagnon, et Cartoner suivit Martin par l’étroite impasse conduisant aux jardins du palais.
Martin montrait le chemin en silence, ouvrant une porte fermée à clef, et passant le premier. Le jardin était sombre à cause des grands arbres touffus qui, à l’abri du vent furieux de la plaine centrale de l’Europe, avaient gardé toutes leurs feuilles.
A travers les branches, on voyait quelques fenêtres éclairées de la façade et le jardin d’hiver qui se dessinait faiblement comme si à l’intérieur des stores couvraient en partie les vitres.
— Oui, dit Martin en fermant soigneusement la porte, je suis tout seul à la maison. Mon père et ma sœur sont allés à une réception mi-officielle où pour des raisons politiques ils devaient se montrer. Ils sont partis à neuf heures et demie et ne reviendront certainement pas avant minuit.
— Attention aux branches, Cartoner ! Naturellement vous entrez avec moi ?
De nouveau il passa devant pour ouvrir une porte.
— Merci, répondit Deulin. Nous entrerons un instant. Et voyant que Cartoner esquissait un geste ennuyé il lui toucha le bras.
— Cela vaut mieux ainsi, dit-il tout bas. C’est un moyen de les dépister tout à fait, car sans doute ils sont plus de deux dans le complot.
A contre-cœur Cartoner franchit donc pour la première fois le seuil du palais Bukaty.
— Venez au salon, dit le jeune prince ; je vois qu’il est encore éclairé.
Il poussa la porte de la grande pièce nue et s’effaça pour laisser passer ses invités.
— Eh ! s’écria-t-il un instant après, en entrant derrière eux.
Au fond du salon, où une grande porte à deux battants ouvrait sur le jardin d’hiver, Wanda, à demi tournée pour voir qui approchait, était debout, tenant à la main quelques fleurs qu’elle venait d’enlever de son corsage.
— Déjà revenue ? demanda Martin surpris.
— Oui, répondit Wanda. Il y avait là-bas des gens que papa n’avait pas envie de rencontrer, et nous sommes repartis aussitôt.
— Mais je croyais que ces gens-là ne pouvaient pas venir.
— Ils sont malheureusement arrivés de Saint-Pétersbourg juste à temps pour être là.
Tout en parlant elle tendit la main à Cartoner.
— Ce n’est pas très malheureux, dit Deulin, puisque cela nous procure le plaisir de vous voir. Où est votre père ?
— Il est dans son cabinet de travail.
— J’aimerais lui parler, dit Deulin lançant un coup d’œil à Martin.
— Alors venez, dit ce dernier. Il sera content de vous voir. Cela le distraira.
Wanda et Cartoner restèrent donc en tête à tête. C’était sans doute la volonté des dieux.
Wanda, toujours debout à l’entrée du jardin d’hiver dont l’air chaud et parfumé entrait par effluves dans le salon, regardait Deulin et son frère sortir en fermant la porte. Souriante, elle se tourna vers Cartoner comme si elle allait parler, mais voyant l’expression de sa figure elle se tut et prit elle-même un air grave.
Il s’avança vers elle ferme et recueilli. Elle ne le regardait pas mais fixait la porte fermée derrière lui. Lui, au contraire, la contemplait de ses yeux calmes et fidèles. Et selon son habitude il alla droit au but.
— J’avais tort, dit-il, de prétendre que l’on peut réagir contre le sort. Rien ne peut arrêter le destin, et la preuve c’est que je suis « ici » ce soir.
Quelque chose dans son attitude indiquait que ce mot « ici » signifiait « près de vous ».
Elle eut une expression étrange d’attente craintive et d’autre chose encore que certains devineront et qu’il serait inutile de faire comprendre aux autres.
— Il faut nous expliquer franchement, dit-il d’un ton brusque en citant les paroles qu’elle avait employées. La franchise, n’est-ce pas là votre profession de foi ?
Elle fit un petit signe affirmatif, en continuant à regarder la porte fermée avec une expression profonde et résignée dans les yeux comme si elle acceptait un reproche.
— J’ai commis une autre erreur, dit-il. Depuis des années je m’imaginais que la carrière était tout dans la vie d’un homme, et j’agissais en conséquence. Mon but était d’obtenir une ambassade ou une vice-royauté, que sais-je ? C’était mon rêve de jeune homme, à l’époque où je croyais facile la conquête de la vie. Mais tout cela s’est évanoui à partir du moment où je vous ai vue pour la première fois. Si mes rêves se réalisent, tant mieux. J’en serai content, mais non pour moi-même seulement.
Elle fit un petit mouvement et ses paupières battirent. Ah ! comme elle désirait cette claire franchise que la pauvre humanité sait si rarement mettre dans ses paroles !
— S’ils ne se réalisent pas (il s’arrêta et fit claquer le pouce contre l’index), eh bien, tant pis ! De toute façon j’aurai vécu. J’aurai compris le sens de la vie. J’aurai été l’homme le plus heureux de la terre.
Il parlait de son ton brusque mais doux. Wanda l’écoutait en souriant sans rien dire.
— Jusque-là personne n’avait compté dans ma vie, continua-t-il. Tout ce côté de mon existence est vide. La terre était un désert à mes yeux avant l’heure où je vous ai vue chez Lady Orlay. Je venais de faire presque le tour du monde. Vous aviez traversé l’Europe. Le Destin avait décidé que nous nous rencontrerions ce jour-là. D’abord je n’y ai pas cru. J’ai pensé que je me trompais et que nous partirions de nouveau chacun de notre côté. C’est alors que je reçus l’ordre de me rendre à Varsovie et je compris aussitôt que vous alliez y retourner. J’ai essayé encore de lutter et de vous éviter, mais vous voyez quel a été le résultat.
Elle hocha la tête sans rencontrer son regard. Elle ne lui avait pas encore adressé la parole.
— Personne d’autre que vous ne comptera jamais plus dans ma vie. Serait-ce possible ? dit-il.
Le rire bref qui accompagnait cette question provoqua chez Wanda une émotion profonde. Elle comprit qu’elle était tout pour lui et sut en même temps qu’elle portait le poids de la plus lourde responsabilité. Car s’il est difficile et rare d’aimer vraiment, il est encore mille fois plus difficile de se rendre digne d’être aimé.
— Je savais, dès le début, qu’il n’y avait aucun espoir, poursuivit-il. Quoi que nous fassions, il n’y en a pas. Vous n’avez pas besoin de me le dire.
Wanda rencontra enfin le regard de Cartoner.
— Vous le saviez ? demanda-t-elle, parlant pour la première fois.
— Je connais l’histoire de la Pologne, dit-il tranquillement. Le pays réclame votre père, qui de son côté a besoin de vous. Je ne vous demanderai pas d’abandonner la Pologne, vous le savez bien.
Ils restèrent silencieux pendant un moment. Ils avaient eu si rarement l’occasion d’être ensemble qu’ils avaient appris à se comprendre même absents. L’amitié qui grandit loin de l’ami et l’amour qui unit deux êtres que la vie sépare sont les sentiments les plus sublimes auxquels l’humanité puisse atteindre.
— Si vous le demandiez, dit enfin Wanda avec un sourire énigmatique, je le ferais.
— Si je vous le demandais, c’est que je ne vous aimerais pas. Et si vous le faisiez vous cesseriez un jour de m’aimer en vous rappelant ce que je vous ai demandé. Il y aurait quelque chose de brisé entre nous. Vous vous en apercevriez, et ce serait fini.
— C’est donc quelque chose de bien fragile ? demanda-t-elle.
— Rien n’est plus fragile au monde — mais aussi rien n’est plus solide, répondit-il avec son sourire rêveur. C’est comme une pensée très délicate, confiée aux soins de deux êtres. Et jamais ils ne semblent réussir à la garder tout à fait intacte. Un couple sur un million peut-être arrive à la fin de la vie sans l’avoir endommagée. Et pourtant le mal ne lui vient pas du monde extérieur mais de ceux qui la possèdent.
— Où avez-vous appris tout cela ? demanda-t-elle en le regardant de ses yeux profonds qui souriaient.
— C’est vous qui me l’avez appris.
— Mais vous avez un idéal bien difficile à atteindre.
— Oui.
— Êtes-vous sûr de ne pas vouloir l’impossible ?
— Tout à fait sûr.
Elle hocha la tête d’un air de doute.
— Êtes-vous sûr que vous ne transigerez jamais ? Tous les hommes le font.
— Oui, ils transigent avec leur conscience, dit Cartoner, et vous voyez le résultat !
— Alors vous êtes bon, dit-elle avec un air de méditation profonde. Vous êtes bon autant que bref — et vous êtes fort.
— Il est évident, dit-il, que si un homme persuade à une femme de l’épouser contre son inclination ou ses convictions ou sa conscience, il fait son malheur en même temps que le sien propre.
— Ah ! s’écria-t-elle, vous demandez beaucoup !
— Je demande l’amour.
— Et, dit-elle, ne s’arrêtant point à ces paroles, sans obstacles.
— Sans obstacles qu’ils ne puissent renverser en toute conscience.
— Et, si un tel obstacle, un très léger obstacle survenait ?
— Alors, ils se contenteraient de s’aimer.
Wanda se détourna et resta absorbée quelques instants. Tous deux semblaient avancer à tâtons sur ce sentier difficile où tant d’autres se précipitent pour tomber.
— Vous avez une façon à vous, dit-elle, de formuler, en peu de paroles, des choses auxquelles les autres ne pensent même pas, et qu’en tout cas ils n’approfondissent jamais. S’ils étaient capables de le faire il n’y aurait peut-être plus de mariages.
— Il n’y aurait pas de mariages malheureux, dit Cartoner.
— Alors, vous dites qu’il vaut mieux se contenter de s’aimer ?
— Oui, dit-il.
Elle resta de nouveau absorbée par ses réflexions, bien que les minutes leur fussent comptées. Une pendule sur la cheminée marquait dix heures et demie. Une demi-heure seulement s’était écoulée depuis le moment où Cartoner avait pris congé de Joseph P. Mangles et sa vie avait été menacée ; il avait touché à l’abîme et au ciel en ce court laps de temps. Quand les dieux s’en mêlent, les événements se succèdent vite.
— Alors, c’est votre conviction, dit-elle enfin, jamais de compromis ?
— Jamais, répondit-il.
La brièveté de cette réponse la fit sourire. Elle avait rencontré plus d’hommes intransigeants que la majorité des femmes du monde n’ont l’occasion d’en voir, et elle savait que ce sont eux qui soutiennent le reste de l’humanité.
— Ah ! dit-elle avec un léger soupir en se tournant vers la longue pièce sombre. Vous êtes fort... fort pour deux !
Il fit non de la tête, sachant qu’elle disposait de son côté de cette force d’acier de la femme que rien n’entame et qui dure toute la vie, sans que personne y prenne garde.
Mais revenant à son besoin inné de chercher la clarté en toute chose, elle reprit la question qu’ils avaient laissé tomber.
— Et si un homme et une femme, dit-elle, intéressée par son sujet, si un homme et une femme possédaient cette chose dont vous dites qu’ils pourraient se contenter, — s’ils la possédaient avec une certitude et une confiance absolue l’un dans l’autre, mais sachant qu’ils n’obtiendraient jamais plus ni mieux — seraient-ils heureux ?
— Ils pourraient être presque les plus heureux de la terre, répondit-il.
— Et s’il fallait passer toute la vie ainsi, l’un à Londres et l’autre à Varsovie... Varsovie ?
— Ils pourraient quand même être heureux.
— Et si, toute seule, loin de lui, elle voyait peu à peu disparaître les charmes qui appartiennent à la jeunesse et auxquels il se serait peut-être attaché, pourrait-elle être heureuse ? demanda Wanda, poussée par son expérience du monde.
— Elle pourrait quand même être heureuse, répondit Cartoner.
— Et lui ? S’il essuyait un échec dans sa carrière, s’il éprouvait des ennuis, s’il se sentait seul et désappointé, n’ayant personne pour prendre soin de lui ?
— Il pourrait être heureux quand même, si...
— Si ?
— S’il savait qu’elle l’aimât, répondit Cartoner lentement.
Wanda se tourna vers lui avec un petit rire étrange, et ses yeux se remplirent de larmes.
— Oh, vous avez le droit de le savoir, dit-elle brusquement en quittant les vagues généralités. Vous avez le droit d’en être sûr, si c’est cela que vous demandez.
— C’est cela que je demande.
En parlant il prit la main de la jeune fille et la porta à ses lèvres. Elle contempla la tête penchée et les cheveux blancs aux tempes. Son regard eut une expression presque maternelle.
— Je voudrais que vous quittiez Varsovie, dit-elle. J’aimerais vous voir partir, même si vous disiez que vous avez peur de rester.
— Je ne peux pas dire cela.
— D’ailleurs, ajouta-t-elle avec un rire clair, on ne vous croirait pas.
— Je vous promets de ne pas m’exposer inutilement, reprit-il, et de faire attention. Mais il ne faut pas nous revoir. Il faut que je passe mon chemin sans vous regarder.
Elle fit un signe d’assentiment de la tête en se mordant les lèvres, puis elle se tourna vers la porte, ayant entendu un bruit de voix.
— J’aimerais vous faire de mon côté une promesse, dit-elle. J’en tirerais une grande satisfaction, et un jour ou l’autre vous serez peut-être content d’y penser.
Les voix s’approchèrent. C’était Deulin qui parlait très fort.
— Je vous promets de ne jamais me marier avec un autre, dit Wanda avec un regard insondable.
La porte s’ouvrit, livrant passage à Deulin qui riait et parlait. Il s’avança sans regarder Cartoner et Wanda, les yeux fixés sur la pendule.
— A vos tentes ! oh Israël ! dit-il.
Cartoner dit bonsoir aussitôt et se dirigea vers la porte. Deulin, un instant seul avec Wanda, s’approcha d’une petite table sur laquelle il avait déposé sa canne-épée, et la ramassant il la fit lentement tourner entre ses doigts.
— Wanda, dit-il, ne m’oubliez pas dans vos prières ce soir !
Il faut croire que beaucoup de gens aiment à s’occuper du bonheur des autres, car la société se trouve encombrée d’œuvres destinées à aider et à relever l’humanité !
Cependant le bon sens vous prouve aisément que l’homme qui fait le plus de bien ou le moins de mal est celui qui n’est point charitable. Au lieu de s’agiter et de parler mieux vaut en effet rester tranquille sur la rive et regarder, sans lui donner de conseils, celui qui affronte les flots dans une barque. S’il arrive une catastrophe il est toujours temps de venir au secours du naufragé, et si l’imprudent s’en tire tout seul, on n’a plus qu’à s’en aller et à admirer en silence la bonté du ciel.
Paul Deulin était traité de cynique par ses amis, et un Français cynique ne manque pas de cruauté. Il avait un jour dit à Wanda qu’hommes et femmes peuvent faire pis que de se suicider et il le pensait sans doute. Mais il y avait probablement un point faible dans son cynisme ; cela arrive généralement pour tous les vices, car jusqu’à une heure avancée de la nuit il resta assis dans sa chambre de l’Hôtel de l’Europe fumant cigarette sur cigarette et plongé dans des pensées qu’il aurait été le premier à condamner à tout autre moment. Il pensait aux affaires de ses amis et même au sort des nations. Dans la plupart des cas les destinées des nations ne troublent en rien la vie des individus. Mais Deulin tout à coup s’était aperçu qu’il ignorait des événements tout prêts à se produire et à avoir une importance capitale pour les personnes de son entourage.
Les Français en exil se recherchent entre eux et Deulin connaissait tous ses compatriotes à Varsovie, hommes et femmes, quelle que fût leur situation sociale. Il avait une amie qui tenait une petite teinturerie dans la Jerozolimska. C’était une juive française qui avait dû quitter Paris et qui, revenue à Varsovie, se trouvait de nouveau parmi ses coreligionnaires. A l’occident on ignore combien les juifs se soutiennent entre eux en Pologne.
Deulin avait un prétexte facile pour se rendre à la teinturerie, il apporta plusieurs paires de gants clairs qu’il désirait faire nettoyer.
— On aime parler sa langue maternelle quand on est à l’étranger, dit-il à l’imposante juive. Et il s’assit aimablement près du comptoir. La conversation fut aisée et une heure se passa avant que Deulin ne songeât à quitter la petite boutique. Il n’était pas encore tard et le Français se dirigea d’un pas pressé vers la Jasna pour aller voir Cartoner.
Au coin de la Jerozolimska il acheta une fleur qu’il mit à sa boutonnière. Son chapeau mou était posé légèrement sur l’oreille et son allure était presque juvénile.
— Ah ! s’écria-t-il, lorsqu’il vit Cartoner qui, la pipe aux dents, travaillait à son bureau. Ah ! si seulement vous étiez un oisif comme moi. (Il s’arrêta pour soupirer un peu.) Si vous pouviez rester sans rien faire combien vous seriez plus heureux !
— Les Français, répondit Cartoner, s’imaginent que le bruit est la même chose que le bonheur.
— Alors vous êtes heureux ? Vous prétendez être heureux ? demanda Deulin en s’asseyant sans y être invité et tirant à lui le porte-cigarettes qui était sur la table.
— Mais oui, je vous remercie, dit Cartoner gaiement. En effet il avait l’air parfaitement heureux ce matin.
— Ne me remerciez pas, remerciez le ciel, répondit Deulin, devenu subitement sérieux.
— Bon, dit Cartoner sans cesser d’écrire, et qu’est-ce qui vous amène ?
Deulin regarda son ami avec un éclair de méfiance dans les yeux.
— Ce qui m’amène ? dit-il avec innocence.
— Oui, vous voulez quelque chose, cela se voit. Quand vous paraissez ne rien faire, vous êtes plus occupé que jamais.
— Ah !
Cartoner se remit à écrire, pendant que Deulin allumait une cigarette qu’il fuma à moitié en la savourant avec délices.
— De toute mon âme je voudrais respirer certaine odeur qu’on trouve dans la rue Royale, à l’ombre, sur le trottoir de gauche en allant vers l’obélisque, quand la rue vient d’être arrosée, dit-il enfin.
— Quand partez-vous ? dit doucement Cartoner.
— Je ne pars pas, mais je le voudrais. Hier soir je croyais que c’était décidé. Je pensais que j’avais fini ma tâche dans ce pays et qu’il était inutile d’attendre indéfiniment...
— Quoi ?
— La révolte, expliqua Deulin faisant un geste avec sa cigarette.
— Ce matin..., commença-t-il. Puis, il s’arrêta pour attendre que Cartoner déposât sa plume et s’appuyât contre son fauteuil avec l’attention profonde qu’il prêtait toujours aux choses qui l’intéressaient.
Cartoner agit exactement comme l’espérait Deulin.
— Ce matin j’ai trouvé un petit renseignement.
Deulin attira à lui le journal et dans la marge dessina quelque chose en trois traits de crayon. Cela ressemblait assez à une croix grecque.
— Connaissez-vous cet homme ?
— Je ne connais pas son nom, avoua Cartoner.
— Non, personne ne le connaît, répondit Deulin. C’est un des rares mystères du XIXe siècle. Tous les autres ont été expliqués.
Cartoner ne répondit pas. Il regardait le dessin en pensant avec étonnement peut-être à l’homme qui, en ces temps où l’on recherche la popularité, se contentait toujours d’être connu par ce simple signe.
— Jusqu’à présent je n’avais guère ajouté d’importance à certains bruits qui heureusement ne sont jamais parvenus à la presse, dit Deulin après un silence. Je pensais bien comme d’habitude que la Pologne était prête à la révolte. Mais la révolte ne se produit pas. C’est le statu quo depuis nombre d’années. Supposez, mon cher, supposez un instant qu’ils créent eux-mêmes l’occasion ou qu’ils s’entendent avec un autre parti de mécontents afin de la produire.
— Les anarchistes ? demanda Cartoner.
— Les dames du parti disent nihilistes, répondit Deulin avec un geste indiquant qu’il n’était pas homme à contredire ces dames.
— Bukaty ne s’abaisserait pas jusque-là. Rappelez-vous, en outre, que c’est un peuple patient. Il avait attendu trente ans.
— Et il a frappé trop tôt malgré tout, répliqua Deulin. Bukaty ne voudrait pas se commettre avec ces gens qui parlent tant et agissent si peu. Mais il y en a d’autres que Bukaty qui sont plus jeunes et pourraient attendre mais qui sont impatients, hommes d’une espèce plus moderne qui, sans avoir les avantages de son éducation, ne sont pas moins sincères, mais dont les façons ne conviendraient peut-être pas à un gentleman.
— L’homme qu’on appelle Kosmaroff est un gentleman dans son genre, interrompit Cartoner.
— Soit ! puisque vous êtes de cet avis, reprit Deulin avec un geste significatif.
— Bon sang ne peut mentir, dit Cartoner. Il est trop gentleman pour frayer avec ces anarchistes.
Deulin, cependant, n’avait pas l’air d’écouter. Il suivait le fil de ses idées.
— Alors vous connaissez Kosmaroff, dit-il en surveillant la physionomie de son ami. Vraiment ! Et combien de secrets cachez-vous ainsi derrière ce visage endormi ? Où est Kosmaroff ? Le savez-vous aussi ?
— A Varsovie, devina Cartoner.
— Non. Il est parti dans la direction de Berlin... pour Londres, et la preuve en est là.
Deulin se pencha sur la table et souligna délicatement d’un coup d’ongle le dessin qu’il avait fait à la marge du journal.
— Ce paroissien-là est à Londres aussi, dit-il dans sa langue maternelle, car le mot est plus significatif en français.
Cartoner arracha lentement le dessin qu’il déchira en petits morceaux. Puis il regarda l’heure.
— Vous essayez de me faire quitter Varsovie, dit-il ; vous me donnez le moyen de battre en retraite sans honte.
Deulin sourit. Il avait aperçu le coup d’œil lancé à la pendule, et il était plus habile qu’un autre à deviner ce qui se passait dans la tête d’un homme. La force de l’habitude est telle qu’il est difficile de songer à un train sans regarder l’heure au même moment. Si Cartoner pensait à partir, ce ne pouvait être que par le train de Berlin et sur les talons de Kosmaroff, et Deulin souhaitait de tout son cœur que Cartoner quittât Varsovie.
— Il ne s’agit ni de retraite ni de honte, dit-il. N’ayez pas l’esprit si étroit, mon cher. C’est un défaut national, vous savez. D’habitude, vous êtes pour un Anglais d’une rare indépendance et vous ne vous inquiétez guère de ce que pense de vous la galerie. Que vous importe si certains s’imaginent que vous avez peur ?
Et il éclata de ce rire nerveux où l’on sent une nuance subtile d’envie ou cette lassitude qu’inspire le regret de vieillir.
— Regardez, dit-il après un silence, et il dessina un diagramme sur la table, voilà un bûcher, fait de bois bien sec — ici à Varsovie — et voilà à Berlin ou à Londres l’homme qui tient l’allumette. Vous et moi, nous nous trouvons dans l’ombre que projette un grand événement. Nous travaillons dans le même sens, je suppose. Nous l’avons toujours fait quand c’était possible. L’un de nous doit surveiller le bois sec, et l’autre se rendre compte des mouvements de l’homme à l’allumette. Choisissez, puisque vous n’êtes pas fixé. Restez ou partez... mais n’oubliez pas que c’est l’intérêt d’autres personnes que vous partiez.
— D’autres personnes ?
— Oui... des Bukaty. Votre présence ici constitue un danger pour eux. Maintenant, vous êtes libre de partir ou de rester, comme vous l’entendrez.
Cartoner regarda attentivement son compagnon. Il n’hésitait pas, car il avait pris son parti tout de suite, mais il réfléchissait aux conséquences de sa décision.
— Je partirai, répondit-il enfin.
Deulin se renversa dans son fauteuil en étouffant un bâillement d’indifférence. Comme Cartoner l’avait dit, c’était quand il paraissait le plus désœuvré que cet homme agissait le plus. Il prenait la vie avec une aisance légère, et l’on aurait cru qu’il tenait fort peu à réussir. Peut-être avait-il joué autrefois à un jeu plus passionnant et perdu la partie, ou peut-être avait-il gagné pour s’apercevoir ensuite qu’il ne savait que faire de son gain, ce qui est bien plus amer que de perdre.
— Vous avez raison, dit-il, et en tout cas vous allez dire adieu à cette ville lugubre.
Puis il changea rapidement de conversation et parla de choses et d’autres, effleurant toutes sortes de questions avec cette légèreté que les gens du Nord n’arriveront jamais à comprendre, et faisant allusion à ces événements graves que beaucoup d’esprits avertis prévoyaient à cette époque de l’histoire de l’Europe.
— Je sens quelque chose dans l’air, dit-il. En passant dans la rue les gens vous interrogent du regard, comme s’il y avait un secret que vous êtes supposé savoir. Moi qui n’ai aucun secret !
Il écarta les mains en riant.
— Parce que, ajouta-t-il, rien au monde ne vaut la peine qu’on en fasse un secret, à moins qu’il ne s’agisse du montant de vos revenus. Je garde le mien secret pour diverses raisons. Mais, mon cher ami, s’il arrivait quelque chose... quelque part... nous nous tenons au courant... N’est-ce pas ?
— Les chiffres habituels, répondit Cartoner.
— Présentez mes souvenirs à Lady Orlay, dit Deulin faisant un signe de tête. Voilà une femme qui sait garder un secret.
— Je croyais que vous n’en aviez pas.
— Elle connaît le secret de mes revenus, répondit le Français. Dites-lui... ou plutôt non, ne lui dites rien. Mais allez la voir. Quand partez-vous ?
— Ce soir.
— Et en attendant ? Venez déjeuner avec moi au cercle russe. Non ? Comme vous voudrez. Dieu puissant ! Combien de fois nous sommes-nous dit bonjour et au revoir dans des hôtels, des gares ou des chambres meublées ! Nous n’avons pas de domicile stable et pas d’amis. Nous sommes comme les fils d’Ismaël, et personne ne s’occupe de savoir quand nous plions nos tentes pour nous enfuir.
Il se tut et regarda la pièce nue qui ne contenait que les meubles loués.
— La police entrera ici cinq minutes après votre départ, dit-il brièvement. Vous n’avez pas de commission...
Il s’arrêta pour ramasser à terre un pétale de sa fleur. Puis il s’approcha de la fenêtre, regarda dehors, et, le dos tourné à Cartoner, il continua :
— Vous n’avez de commission à me donner pour personne à Varsovie ?
— Non, répondit Cartoner.
— Non... naturellement. Vous n’êtes pas homme à cela. C’est égal, vous êtes dur, Cartoner.
Cartoner ne répondit pas. Il était déjà en train de préparer ses bagages, de plier sa tente solitaire. Il partait à regret, puisqu’il allait tourner le dos au danger, et peu d’hommes dignes de ce nom le font de gaieté de cœur, quelle que soit leur nationalité, car le courage n’est pas uniquement une vertu anglaise.
Soudain, Deulin se retourna pour serrer la main à Cartoner.
— Je ne sais quand nous nous rencontrerons de nouveau, dit-il. Faites attention. Au revoir.
Il se dirigea vers la porte et s’arrêta sur le seuil :
— Et si l’on dit que vous battez en retraite, l’affaire me regarde. Vous pouvez m’en confier d’autres dont je m’acquitterai de mon mieux. Les fils d’Ismaël doivent se soutenir entre eux.
Il salua de la main, et partit en riant d’un rire qui sonnait un peu faux.
Dans cette grande plaine, dénommée par les géographes « dépression centrale de l’Europe », les changements de temps ne se produisent pas tout à coup. Les nuages s’accumulent peu à peu, et s’en vont de nouveau lentement, une fois leur tâche finie. Depuis quelques jours la pluie menaçait. Les feuilles des arbres, au jardin de Saski, pendaient molles et sans vie. Tout était poussiéreux et dans l’attente. Cartoner quitta Varsovie sous la pluie diluvienne. Elle tombait enfin.
Dans l’après-midi du même jour Deulin se rendit au palais Bukaty. Il fut introduit dans le grand salon et abandonné à lui-même. Là, il lui arriva une chose extraordinaire. Il se plongea dans une méditation si profonde qu’il n’entendit pas le bruit de la porte, ni le doux frou-frou de la robe de Wanda. Le joyeux rire de la jeune fille le fit revenir brusquement à la réalité.
— Vous étiez en train de rêver, dit-elle.
— Dieu m’en préserve ! répondit-il véhément. Cela irait bien à mes cheveux blancs... Non, j’écoutais la pluie.
Et il la regarda avec une méfiance subite, comme la mettant au défi de douter de ce qu’il affirmait.
— J’écoutais la pluie. L’été est fini, Wanda... l’été est fini.
Il lui avança une chaise, et regarda par-dessus son épaule dans la direction de la porte à deux battants, ouverte sur la serre, éclairée faiblement par le jour mourant. La pluie tambourinait sur les vitres du plafond avec une monotonie désespérante.
— Ne peut-on pas fermer cette porte ? dit-il. Bon Dieu ! quel bruit horripilant fait cette triste pluie par ce soir d’automne boréal. L’air était glacial, tout à l’heure, quand je suis arrivé. Si j’étais femme, je prendrais une tasse de thé, ou je me mettrais à pleurer. Étant homme, tout en maugréant, je brave le mauvais temps et me fais conduire en fiacre à l’endroit le plus charmant de Varsovie.
Sans attendre la permission il alla fermer la large porte, étouffant ainsi le bruit de la pluie sur les vitres ruisselantes, piquées çà et là de feuilles vertes. Wanda le regardait faire avec un sourire indulgent. Elle connaissait les hommes et savait que les femmes ne sont pas seules à avoir leurs nerfs et des accès subits et passagers de colère ou de tendresse, mais elle éprouvait une vague inquiétude. Il était venu pour lui dire quelque chose. Elle en était sûre.
— Voilà, fit-il, en se laissant tomber dans un bon fauteuil et en regardant Wanda, le sourire aux lèvres, et les yeux pleins de sympathie et de tristesse. On est mieux ainsi. N’avez-vous rien à me raconter d’amusant ? Vous voyez que j’ai des idées noires aujourd’hui.
— Je ne sais si cela va vous amuser, répondit Wanda avec énergie comme si elle prenait au sérieux ce qu’il venait de dire et cherchait à le remonter, mais Mangles et Mlle Cahere vont venir prendre le thé ici tout à l’heure.
Deulin fit la grimace en regardant la pendule. S’il avait quelque chose à dire il songeait qu’il devait se hâter. Wanda avait peut-être la même pensée.
— Séparément, ils sont très amusants, dit-il en hésitant, mais pas ensemble. J’ai pour Joseph P. Mangles un immense respect.
— Vous êtes comme mon père, dit Wanda avec intention.
— Ah ! c’est pour cela que vous les avez invités ! Votre père n’ignore pas que dans un pays neuf les événements se produisent par saccades, et que celui qui n’est rien aujourd’hui peut devenir quelqu’un demain. C’est la toute-puissante iniquité, Wanda.
— Oui.
— Mais vous êtes au-dessus de ces choses.
— Je ne suis au-dessus de rien de ce qu’ils jugent utile à la cause de la Pologne, répondit-elle gravement. Ils donnent tout. Comme vous le voyez, je n’ai pas grand’chose à donner, moi.
— Vous avez toujours votre bonheur de femme à sacrifier.
Wanda haussa les épaules sans rien dire. Elle tourna les yeux vers Deulin. Il savait quelque chose, et pourtant il n’avait rien appris par Cartoner. Elle en était sûre.
— Votre bonheur, ou votre espoir de bonheur, ajouta-t-il pensif. Peut-être l’un vaut-il l’autre. Si l’on gagne un bonheur, on perd un espoir, voilà ce qu’il faut se dire. Les femmes n’y pensent pas toujours, et les hommes y songent très rarement.
— Est-ce donc si précieux ? En tout cas c’est très ordinaire.
— Qu’est-ce qui est ordinaire ? demanda-t-il distraitement.
— L’espoir.
— L’espoir ! Connais pas ! s’écria-t-il avec un rire brusque. Demandez à quelqu’un de plus compétent. Je suis un homme qui a des chagrins, Wanda, c’est pourquoi je suis si gai.
Et son rire en effet était joyeux.
— La pluie fait qu’on se sent seul, voilà tout, ajouta-t-il, comme pour expliquer son état d’esprit. Le froid, la pluie et d’autres tracas de la vie deviennent moins redoutables pour celui qui a un intérieur et peut s’asseoir au coin du feu. C’est pourquoi je viens ici.
Il poussa son fauteuil tout près des bûches flambantes. Wanda savait à présent qu’il avait quelque chose à lui dire et qu’il n’était venu que pour cela. Le tact et la délicatesse avec lesquels il abordait le sujet lui prouvaient que Deulin avait deviné et qu’il allait lui parler de Cartoner. Du même coup elle entrevit un côté nouveau du caractère de cet homme qui semblait avoir compris combien son cœur était sensible et angoissé, comme un nerf mis à nu, malgré le visage calme qu’elle montrait au monde comme tous les Bukaty, même au milieu des plus terribles épreuves.
— Ne vous sentez-vous pas seule dans cette grande pièce ? demanda-t-il en regardant les murs nus où se voyaient encore les marques à moitié effacées des tableaux qui étaient allés orner la galerie impériale.
— Non, je n’y pense pas, répondit Wanda.
Pourtant elle suivit le regard de Deulin, en se demandant peut-être si le reste de sa vie serait accablé par ce sentiment de solitude qu’elle éprouvait aujourd’hui pour la première fois.
Deulin, comme la plupart des Français, possédait certains dons considérés en général comme le privilège des femmes. Ainsi, il abordait son sujet à la façon féminine... il en faisait le tour, cherchant par où il pourrait le mieux s’en approcher.
— Varsovie est si morne, dit-il. Les théâtres sont affreux, vous en conviendrez. Quant à la société elle n’existe pas. J’ai été jusqu’à essayer un cirque ambulant, là-bas à Mokotow. Il faut bien se distraire, n’est-ce pas ?
Il la regarda furtivement comme honteux de ce qu’il venait de dire.
— C’était ignoble, reprit-il. On se demande vraiment comment des artistes peuvent consentir à risquer leur vie pour une assistance si vulgaire et si peu nombreuse. Pourtant, un numéro de trapèze était intéressant. Une jeune fille, qui souriait d’un étrange sourire figé, faisait partie de la troupe. Il y avait aussi un jeune homme d’une fantaisie étourdissante. On avait du mal à concilier son absurde vanité et le courage dont il faisait preuve. Ensuite un gros homme modeste attira mon attention. C’était lui qui, en réalité, faisait tout. Il attrapait les autres au vol, quand ceux-ci se lançaient à travers l’espace. Presque tout le temps la tête en bas, suspendu par les talons à un trapèze en mouvement, il restait calme. A chaque instant la vie des autres dépendait de lui. Mais c’étaient eux qui récoltaient tout le succès : la fille qui pirouettait et le jeune homme vaniteux qui se frappait la poitrine en souriant avec condescendance. Le gros, lui, restait en arrière, saluant à peine et oubliant de sourire. On voyait à l’expression résignée de sa figure qu’il savait combien il était de peu d’importance, puisque personne ne le regardait, et c’était la vérité pure. Puis, une fois les applaudissements terminés, il tourna les talons et s’en alla, les épaules lourdes, un peu fatigué de la besogne accomplie. Et je ne sais pourquoi je pensais à Cartoner.
Elle s’attendait à ce nom qu’elle désirait peut-être entendre, mais qu’elle n’aurait jamais voulu prononcer la première. Elle n’en avait pas encore l’habitude.
— Oui, dit Deulin, au bout d’un moment, poursuivant évidemment ses propres pensées, le monde se passerait très bien de ceux qui font des discours. Aucun grand homme n’a jamais beaucoup parlé. Ne l’avez-vous point remarqué en lisant l’histoire ?
Wanda ne répondit pas. Elle attendait toujours les nouvelles. Les bûches dans la cheminée s’affaissèrent tout à coup en pétillant et Deulin se leva pour les remettre en place. Ainsi occupé, il continua son monologue.
— Je sais pourquoi je me sens seul cet après-midi. En réalité je le suis. Cartoner est parti, vous savez. Il a quitté Varsovie.
Deulin regarda dans la glace de la cheminée, et s’il avait le moindre doute, ce doute disparut à l’instant devant l’expression franchement heureuse de Wanda. C’était une bonne nouvelle ! Deulin, d’ailleurs, était assez intelligent pour le comprendre.
— Il est parti ! dit-elle. Comme je suis contente !
— Oui, répondit Deulin gravement, en retournant à sa place. Cela vaut mieux. Je l’ai laissé ce matin, se préparant tranquillement à partir une demi-heure plus tard. Il faisait ses paquets avec ce calme que vous avez peut-être déjà remarqué chez lui. Le calme de Cartoner est plus salutaire que la messe ou l’absolution... pour moi, bien entendu. Mais il est évident que je ne suis guère dévot.
— Alors, vous avez donc fait ce que je vous avais demandé il y a quelque temps. Je vous en suis très reconnaissante.
— Comment, il y a quelque temps ? C’était hier !
— Vraiment ? Je croyais qu’il y avait plus longtemps, dit Wanda, et Deulin acquiesça d’un mouvement de la tête.
— J’ai pu lui fournir un renseignement qui a changé brusquement ses projets, expliqua-t-il. Il a fait ses malles, et il est parti. Nous autres nous n’avons ni boîte à télégrammes, ni papiers, ni tablettes. Tout ce que nous notons et tout ce que nous oublions ne passe que par notre tête. Mais je serais étonné que Cartoner oubliât jamais quelque chose.
— Et vous ? demanda Wanda, se tournant vivement vers lui.
— Oh ! moi, je fais de mon mieux, dit-il gaiement. Mais si vous désirez oublier quelque chose, je vous conseille de commencer tôt, car c’est une habitude que l’on n’arrive pas à prendre plus tard dans la vie.
A ces mots il se leva et regarda l’heure. Il avait une façon de fermer à demi ses yeux bruns qui le faisait passer pour myope.
— Je ne vais pas attendre les Mangles, dit-il. Surtout à cause de Julie. Je ne me sens pas en état de voir Julie. A propos... (Il s’arrêta en contemplant le feu, l’air absorbé.) Vous ne parlez jamais politique, je crois. Avec les Mangles il faut aller plus loin, il ne faut même pas parler d’hommes politiques. Ils n’ont pas besoin de savoir que Cartoner a quitté Varsovie... vous comprenez ?
— Je croyais que M. Joseph Mangles était un prodige de discrétion, dit Wanda.
— Ah ! vous avez compris Mangles, je vois. Je me demande si vous nous comprenez tous aussi bien. Oui, Mangles est discret, mais Netty ne l’est pas. Je l’appelle Netty, tout court, peut-être parce que je brûle pour elle d’une passion secrète.
— Et en même temps vous avez un mépris également secret pour son manque de discrétion.
— Ah ! s’écria-t-il en la regardant de nouveau dans les yeux. Ai-je vraiment si bien caché mon admiration ? Ai-je dissimulé à l’excès ?
— Vous avez peut-être exagéré le mépris, suggéra Wanda. Elle est sans doute plus discrète que vous ne le pensiez, mais je ne la mettrai pas à l’épreuve.
— Voyez-vous, dit Deulin en manière d’explication, Cartoner a dû avoir des raisons personnelles pour filer ainsi à l’anglaise. Vous et moi nous sommes seuls à Varsovie à connaître son départ, avec les employés du bureau des passeports et quelques autres dont le métier est de nous surveiller tous. Vous avez un peu le droit de savoir, puisque c’est vous en somme qui avez donné le signal, et que la chose a de l’importance pour la sécurité de votre père et de Martin. Aussi, ai-je pris sur moi de vous avertir. Cartoner ne m’avait point chargé de le faire, et je n’ai de sa part aucune commission pour personne à Varsovie. Cartoner a compris simplement que son devoir était de s’en aller sur-le-champ. C’est pourquoi il n’a pas hésité. Et avec sa simplicité ordinaire, il n’a pas pensé aux articles du code social, que la plupart des gens connaissent mieux que la Bible et suivent bien plus strictement. Il a trop de discrétion pour venir faire ses adieux, car il est au courant du rôle des domestiques dans ce pays, et il se gardera bien de vous envoyer un mot par écrit, connaissant les procédés des postiers de Varsovie.
Deulin prit son chapeau sans se lever et éclata d’un rire gai et charmant.
— Vous vous demandez sans doute pourquoi je tiens ce discours extraordinaire. En effet, il est rare qu’on dise du bien d’un ami qui a le dos tourné. Mais Cartoner en ferait autant pour moi, et il est mon ami. Je ne voudrais pas qu’on le jugeât mal. La même chose pourra m’arriver demain. Nous ne savons jamais pour combien de temps nous sommes là. Quelquefois en partant nous pensons à nos amis et quelquefois nous les oublions.
— En tout cas, dit Wanda en serrant la main à Deulin, vous êtes prudent, et vous ne faites pas de promesses.
— C’est ainsi qu’on les tient le mieux, répondit-il en sortant.
A peine fut-il parti que Netty fit son entrée, suivie de près par M. Mangles. Elle portait une élégante toilette et semblait un peu nerveuse et timide. Les deux jeunes filles se saluèrent en silence. Joseph P. Mangles, planté au beau milieu du salon, attendit que les premières effusions fussent passées, puis se mit à parler aussi cérémonieusement que s’il s’était adressé à toute une assemblée.
— Princesse, dit-il, ma sœur vous prie de l’excuser. Elle est incapable de prendre du thé cet après-midi. Hier soir elle s’est cru obligée de manifester pour une cause qui lui tient à cœur. Elle a fumé deux cigarettes pour l’émancipation de votre sexe, princesse. Juste assez pour montrer son indépendance... et aussi pour prouver que cela ne lui fait aucun mal. Mais aujourd’hui elle est malade. Elle a mal à la tête.
Et il s’inclina avec cette courtoisie par laquelle certains hommes de tempérament conservateur essaient encore de lutter contre le progrès du féminisme.
Ce n’est pas seulement par son nom que cette grande voie évoque la mer, l’odeur de goudron et ce mystère qui entoure la vie des marins. Pour des milliers d’étrangers, Londres, c’est la route du West India Dock, et certains marins, ayant navigué partout, s’imaginent connaître la vie de Londres s’ils ont seulement franchi le seuil d’un des grands cabarets de l’endroit en question.
Il y en a d’autres — qui ne sont pas marins — mais qui, parlant une des cinq ou six langues de l’Europe orientale dont l’Anglais ordinaire ignore jusqu’au nom, ont toujours vécu dans ces parages. Un homme qui voudrait frapper à l’une ou l’autre des portes de ce quartier et être sûr de connaître la langue de celui qui lui ouvrirait, aurait besoin de passer d’abord cinq ans de sa vie à voyager entre la Baltique et la mer Noire, les Carpathes et le Caucase.
Car il faudrait pour commencer apprendre : le galicien, le ruthénien, le polonais et le magyar. Ensuite il serait utile de connaître les dérivés de ces langues, combinés avec le russe et l’allemand, afin de pouvoir parler à ceux qui ont fait leur service militaire dans l’un ou l’autre de ces deux pays.
Le quartier a une grande variété de commerces louches, mais dont celui qui consiste à écorcher le marin est le plus florissant ; d’ailleurs la nature des marchandises vendues fait généralement penser à ce douloureux procédé. On vend surtout du cuir ou des « articles de luxe » en maroquin de couleur et en caoutchouc. On vend aussi des peaux.
Vers le milieu de la rue, dans sa partie la plus sordide, parmi les boutiques des marchands d’oiseaux, se trouve un magasin de fourrures, assez grand. La vitrine, garnie d’un tissu rouge fané, est ornée d’une peau de lapin blanche, étalée à plat sur un journal taché par les mouches, à côté d’une mouette empaillée dont les yeux qui louchent ont une expression singulièrement maligne.
Autrefois il y avait un nom au-dessus de la porte, mais le propriétaire du magasin, pour des raisons personnelles ou à cause de l’inutilité, vite reconnue, d’afficher ici son nom et sa profession, l’avait enduit d’une mince couche de peinture noire, sous laquelle transparaissait un reste de peinture rouge.
De chaque côté de la vitrine se trouve une porte, dont l’une ouvre sur le magasin et l’atelier. Il se fait par là un commerce à peu près respectable.
La peau du chat domestique, apportée par des marchands venus en charrette de la banlieue lointaine, entre ici pour ressortir plus tard, emballée proprement dans des boîtes en bois, adressées à des marchands habiles de Trondhjem, Bergen, Berlin et autres villes du nord d’où les touristes ont l’habitude de rapporter des souvenirs sous forme de fourrure ou de plume du pays. On fait également l’importation de certaine fourrure d’Amérique qu’on prépare ici, pour la réexpédier ensuite aux fourreurs sibériens chez qui le « globe-trotter » américain aime se fournir. Un grand nombre d’ouvriers maladifs, hommes, femmes et enfants vieillots, entrent par cette porte, pour ne ressortir qu’après la tombée de la nuit. Leurs figures sont jaunes et leurs vêtements poussiéreux. A force de passer tout leur temps près de la fourrure ils ont pris un aspect hirsute : les hommes portent toute leur barbe et les femmes ont la tête chargée de lourdes torsades de cheveux noirs.
La deuxième porte par où l’on passe moins souvent conduit à l’habitation privée de l’étranger anonyme. Sur le chambranle de gauche est clouée une mince plaque d’étain sur laquelle sont inscrits, en lettres russes, les mots suivants : « Les Frères de la Liberté ». Comme nul individu de quelque importance dans ce quartier ne lit le russe, la chose est sans conséquence, autrement le passant éprouverait une certaine déception à constater que l’on ait pu s’établir à un tel endroit quand on a des liens si étroits avec la liberté. Et l’agitateur de Trafalgar Square ne serait pas content non plus, s’il supposait un instant que la sirène, objet de sa poursuite ardente pendant les pluvieux après-midi de dimanche, pût jamais se réfugier derrière le sombre rideau rouge qui protège l’intérieur du magasin contre les regards indiscrets.
« Voilà, c’est bien leur jargon », se dit le capitaine Cable avec énergie certain morne après-midi d’hiver en s’arrêtant devant la maison du fourreur après avoir étudié laborieusement les numéros au-dessus des portes.
Il recula sur la chaussée pour examiner la maison et risqua ainsi de se faire écraser par les voitures. Un maraîcher, transportant des choux de Borough Market à Limehouse, offrit dans cette circonstance au capitaine un petit échantillon du vocabulaire du jour, et reçut en retour des mots ailés d’une nature si violente et si originale qu’il continua son chemin tout pensif derrière son chariot.
« Il n’y a pas de doute, c’est bien leur jargon », répéta le capitaine en examinant la plaque d’étain encore une fois.
« Si ce n’est pas du polonais, moi, je suis hollandais. »
Après tout, il se trompait, car c’était du russe, mais en tout cas, c’était bien la maison qu’il cherchait. Il regarda la façade d’un air sarcastique et déçu, haussant les épaules et se grattant la tête, son chapeau à haute forme penché en avant. Ce n’était pas pour se rendre à un tel endroit, qu’il avait mis ce qu’il appelait son « costume », veste et pantalon de gros drap, faits pour être portés sous tous les climats et à toutes les saisons. Ce n’était pas pour faire de l’effet sur des gens comme ceux qui devaient habiter derrière ces sales rideaux rouges qu’il avait sorti du placard son chapeau de bordée, à haute forme ronde, comme on en trouve seulement derrière le clocher de Limehouse.
La maison était inhospitalière et elle avait un air un peu louche. Le capitaine s’en aperçut, car il avait l’habitude d’étudier le temps et de juger les hommes sur leur apparence. Il sonna le plus fort qu’il put, et attendit en se carrant sur le seuil que la porte fut ouverte par un homme sale qui portait un tablier malpropre et le toisa d’un air lugubre sans dire un mot.
— Mon nom est Cable, dit le capitaine se retournant pour cracher sur le trottoir en marin qui se dispose à parler.
L’homme fit une grimace silencieuse et se pencha en avant, la main contre l’oreille, prêt à écouter une deuxième fois.
— Mon nom est Cable, répéta le capitaine. Saleté ! ajouta-t-il, comme pour attirer l’attention de son interlocuteur, et donner à la conversation ce cachet personnel, sans lequel l’entretien le plus bref manque d’intérêt.
Cette apostrophe directe sembla produire son effet, car l’homme immédiatement s’effaça.
— Amenez-vous, dit-il en désignant une porte ouverte. Car le seul anglais dont il disposait était celui qui se parie sur la Baltique.
Le capitaine, intéressé par cette note familière, fixa sur lui ses petits yeux brillants, puis il s’avança bruyamment dans l’étroit couloir qui aboutissait à une pièce assez sombre, petite et carrée à l’unique fenêtre donnant sur des toitures où gisait, parmi quelques vieilles bouteilles vides, le cadavre d’un moineau. Cette chambre était pleine d’hommes. Six ou sept têtes d’étrangers se tournèrent vers le nouvel-arrivant. Le capitaine ne connaissait qu’un seul de ces individus, celui qui sur la Vistule était appelé Kosmaroff.
Le capitaine lui fit un signe de tête. C’est ainsi le plus souvent qu’il saluait les gens. Dans son genre, c’était un homme fier et un peu hautain. Il regarda lentement l’assistance où il ne trouva plus personne à saluer. Mais il examina attentivement un petit homme noir aux yeux doux dont la personnalité semblait exercer sur son entourage un attrait magnétique. Le capitaine savait juger les hommes sur leur apparence ; il découvrit du premier coup celui qui dirigeait les autres et se prépara à se mesurer avec lui.
— Prenez une chaise, capitaine, dit Kosmaroff, qui lui-même était debout, fumant une cigarette et appuyé contre une cheminée ancienne qui avait vu de meilleurs jours et une meilleure compagnie. Il portait un costume tout fait, bon marché, car, ne songeant qu’à son but, il économisait chaque sou. Les vêtements grossiers ne pouvaient pourtant pas cacher l’aisance et la distinction des mouvements ni la force élégante du corps robuste, fin et bien découplé où l’on reconnaît une race de combattants.
Le capitaine, en regardant autour de lui, sortit son mouchoir pour essuyer la chaise offerte, car il n’oubliait point qu’il avait mis son beau « costume ».
— Parlez-vous allemand, capitaine ? demanda Kosmaroff.
Le capitaine poussa un grognement désapprobateur.
— J’ai navigué autrefois avec un équipage allemand, répondit-il. Je comprends des bouts de phrases, et j’ai retenu quelques mots. Je sais l’allemand assez pour jurer, mais c’est tout.
— Alors, dit Kosmaroff en s’adressant à l’homme aux yeux doux, nous ferons mieux de continuer en allemand. Le capitaine Cable est un homme qui aime les procédés francs.
Il parlait lui-même la langue du « Vaterland », et à ces accents le capitaine se raidit comme tout bon Anglais l’aurait fait.
— Nous n’avons pas grand’chose à dire au capitaine Cable, répondit l’homme qui semblait être le président des « Frères de la Liberté ». Il avait une voix fluette de ténor, et il était d’aspect chétif et délicat.
— L’essentiel avant tout, ajouta-t-il, c’est que nous nous comprenions bien, nous les vainqueurs, et vous les vaincus.
D’un geste il partagea l’assistance en deux groupes dont le plus petit ne comprenait que Kosmaroff et un autre individu. Puis il regarda par la fenêtre avec son sourire doux et rêveur.
— Nous les Russes, et vous les Polonais. J’ai peur de ne pas avoir été assez clair. Si j’ai bien compris, on peut avoir entière confiance en l’homme qui vient d’arriver, d’autant plus d’ailleurs qu’il ne paraît guère comprendre ce que nous disons.
La face dure et hâlée du capitaine Cable resta impassible. Il regarda l’orateur avec la pitié non dissimulée que lui inspirait un homme ne sachant s’exprimer tout simplement en bon anglais.
— Les circonstances nous défendent toute correspondance, poursuivit le Russe. Il faut donc nous entendre verbalement et il est nécessaire de le faire avec une parfaite clarté, car la mémoire des hommes se laisse facilement influencer par les événements, et de répéter ce dont nous sommes convenus à plusieurs reprises et devant plusieurs témoins. Donc, j’ai compris qu’après une période de près de vingt ans la Pologne est... de nouveau prête.
Un court silence se fit dans la pièce sombre et tranquille.
— Oui, dit Kosmaroff, se décidant enfin à répondre.
— Et n’attend qu’une occasion ?
— Oui.
Un des frères de la liberté, peut-être le secrétaire de cette association qui avouait être dans l’impossibilité de rien noter par écrit, avait apporté une bouteille d’encre d’un sou et un porte-plume rouge à l’air gluant. L’orateur le prit d’un air méfiant, puis le posa de nouveau sur la table, se frottant l’index contre le pouce. Il avait eu raison de se méfier, le porte-plume était gluant. Puis il s’absorba dans des méditations qui avaient trait sans doute à l’histoire des deux nations représentées dans cette pièce. Et l’histoire a en effet de quoi vous fasciner, surtout si vous en êtes l’un des artisans. Ce petit homme tranquille en était un.
— Une occasion n’est pas chose facile à définir, dit-il enfin. Tout événement peut en fournir une. Mais autant qu’il nous est loisible d’en juger, l’occasion qu’attend la Pologne résiderait au maximum dans deux ou trois événements possibles. D’abord une guerre avec l’Angleterre. Mais j’ai peur de ne pouvoir la provoquer en ce moment.
Il parlait très sérieusement et n’avait nullement l’air d’un homme aveuglé par une vanité excessive.
— Nous l’attendons tous depuis longtemps et nous avons fait de notre mieux à la frontière et dans la presse anglaise, — mais il n’y a rien à espérer. Inutile d’attendre encore. Les Anglais sont fougueux... sur le papier, et prêts à se battre... dans Fleet Street. En Russie nous n’avons pas assez de journalisme — en Angleterre ils en ont bien trop.
Le capitaine Cable se mit à bâiller avec une vraie franchise de marin.
— Une autre occasion serait une révolution sociale, dit le Russe en tambourinant sur la table de ses longs doigts minces. Mais l’heure n’en est pas venue non plus. La troisième alternative serait qu’il arrivât malheur à une tête couronnée... et cela, nous pouvons vous l’offrir.
Kosmaroff eut un mouvement d’impatience.
— Est-ce tout ? cria-t-il. Depuis dix ans vous me racontez cela. M’avez-vous dérangé de l’autre bout de l’Europe pour m’en parler de nouveau ?
Le Russe le regarda avec calme, passant les doigts sur sa fine moustache noire et attendant que l’autre eût fini de parler.
— Oui, c’est tout ce que j’ai à vous proposer ; mais cette fois ce ne sont pas de vains discours. Je vous en donne ma parole. Cette fois nous réussirons, seulement il nous faut de l’argent comme toujours. Ah, comme le monde changerait si, pendant une heure seulement, le pauvre pouvait prendre la place du riche. Il nous faut cinq mille roubles. Je sais que vous disposez de dix fois plus. Si la Pologne nous fournit cette somme, nous lui procurerons l’occasion — et elle sera bonne — d’ici un mois.
Il leva la main pour imposer silence à Kosmaroff, qui, les yeux étincelants d’une colère subite, s’était approché de la table pour l’interrompre. Et Kosmaroff qui n’avait pas l’habitude d’obéir s’arrêta sans savoir pourquoi.
— Pensez donc, reprit le Russe de sa voix égale et douce, dans un mois d’ici quand on attend depuis vingt ans. Dans un mois votre situation personnelle pourra changer du tout au tout. Et vous n’avez à vous mêler de rien. Vous ne donnez même pas à penser que le parti polonais approuve nos procédés. Notre méthode nous regarde, et nous sommes heureux d’en prendre les risques pour nous. Nous avons nos raisons et ne cherchons l’approbation de personne.
Les paroles de cet homme avaient un accent glacial qui semblait affirmer la valeur de ces raisons.
— Cinq mille roubles, conclut-il. Et en échange je vous dirai la date, pour que la Pologne se prépare.
— Merci, dit Kosmaroff ayant retrouvé son sang-froid aussi vite qu’il l’avait perdu. Je refuse pour moi-même et pour toute la Pologne. Nous jouons un jeu plus franc.
Il se détourna pour prendre son chapeau d’une main qui tremblait.
— Si je ne savais pas que vous êtes un patriote dans votre genre — si je ne connaissais pas un peu votre histoire et les raisons que vous ne donnez pas — je vous prendrais à la gorge pour vous jeter dans la rue, vous qui osez me faire une telle proposition, à moi, dit-il tout bas.
— A un déserteur d’un régiment de cosaque, suggéra l’autre.
— A moi, reprit Kosmaroff en se frappant la poitrine et se redressant de toute sa hauteur.
Tous se turent comme si de nouveau la lecture silencieuse de l’Histoire paralysait un moment leurs langues.
— Capitaine, dit Kosmaroff, ce n’est pas la première fois que nous nous rencontrons, et je vous connais assez pour savoir que votre place n’est pas ici. Je m’en vais. Venez-vous ?
— Avec plaisir, dit le capitaine Cable en époussetant son chapeau.
Une fois dehors il regarda Kosmaroff en face de ses yeux clairs et pénétrants.
— Qui est cet homme ? demanda-t-il comme s’il n’y avait eu qu’une seule personne dans la pièce.
— J’ignore son nom, répondit Kosmaroff.
Ils étaient debout sur le seuil de la maison. L’homme sale avait fermé la porte derrière eux, et tournant sur ses talons Kosmaroff en regardait d’un air pensif la boiserie poussiéreuse. Un peu distraitement il dessina du doigt sur le panneau un signe qui ressemblait à une croix grecque.
— Voilà ce qu’il est, dit-il.
Le capitaine suivait des yeux le doigt de son compagnon.
— J’en ai entendu parler, dit-il. Et j’ai entendu sa voix — au parler doux — un soir sur le quai de Hambourg, il y a quelques semaines. C’est pourquoi j’ai refusé l’affaire et je vous ai suivi.
Dans les pays du Nord, plus qu’ailleurs, la nature met son veto à l’activité des hommes, et l’hiver les force même à faire trêve à leurs luttes. Cartoner attendait des ordres à Londres, car l’univers commençait à se rendre compte que quelque chose couvait dans le Nord, mais personne ne savait au juste le genre d’événements qu’on attendait, ni à quel endroit ils se produiraient.
L’hiver était froid cette année-là et la Baltique s’était fermée de bonne heure. Le capitaine Cable prenait du fret pour la côte, et après Noël il fit échouer son navire dans l’un des docks secs les moins chers, du côté de Rotherhithe. Le « Minnie » se trouvait là au moment où le capitaine entra en pourparlers avec les Frères de la Liberté, pourparlers qui n’aboutirent à rien, comme on l’a vu.
Deulin avait écrit une fois à Cartoner pour se plaindre amèrement du temps humide. « Si du moins le froid sec venait, disait-il, pour geler la rivière qui en ce moment déborde du côté de Praga, presque jusqu’à la gare de Saint-Pétersbourg, la vie deviendrait peut-être un peu moins insupportable. »
Puis le silence de l’hiver boréal s’était fait autour de lui aussi, et c’est en vain que Cartoner lui avait envoyé plusieurs lettres dans l’espoir d’obtenir des nouvelles des Bukaty et surtout de Wanda. Sans doute sa correspondance n’arrivait point jusqu’à Varsovie, ou bien elle y restait tout simplement en panne dans cet aimable bureau de poste où entrent peu de lettres et d’où il en sort encore moins.
Cartoner n’était pas le seul à Londres cet hiver-là à finir la lecture de son journal avec un soupir de soulagement et en même temps de déception en constatant que les régions du monde qui l’intéressaient continuaient à se tenir tranquilles.
— L’Histoire décidément se repose, dit un soir un vieux voyageur en s’arrêtant devant la table de Cartoner au cercle. Il faut que le monde soit bien tranquille en effet, pour que vous restiez ici à Londres tout l’hiver à vous morfondre.
— J’attends, répondit Cartoner.
— Quoi ?
— Je n’en sais rien, dit-il, impassible, se remettant à manger.
Après le dîner il rentra dans son appartement de Pall Mall. Il avait l’habitude de lire beaucoup, étant forcé pour se tenir au courant des événements de parcourir les feuilles d’une dizaine de pays en autant de langues. Entouré de journaux, il était assis dans un fauteuil confortable, lorsqu’arriva l’événement qu’il attendait sous forme du capitaine Cable vêtu de son costume de bordée. Le petit marin fut introduit par le domestique bien stylé de ce ménage de garçon, sans surprise et sans commentaire.
Cartoner l’accueillit en lui offrant un cigare, puis des liqueurs que l’autre refusa. Le capitaine Cable savait que, plus on monte l’échelle sociale plus il devient aisé de refuser un verre. Arrivé aux derniers échelons on peut même faire comme on veut sans se préoccuper de l’étiquette, alors qu’il serait grossier au possible de refuser le bock que vous offre un pauvre bougre.
— Nous avons toujours été francs l’un envers l’autre, dit le capitaine, en allumant son cigare. Et un souvenir qui lui revint à l’esprit le fit rire à gorge déployée.
— Sans vous, ces bonshommes m’auraient bien mis au mur pour me fusiller, aussi sûr que me voilà, dit-il en se tapant sur la cuisse en signe de gaieté. Vous vous rappelez ? Il y a eu dix ans de ça au mois de novembre dernier, le « Minnie » était sorti du chantier depuis quelque chose comme six mois.
— Oui, dit Cartoner en comparant mentalement des dates. Lui ne basait pas ses calculs sur l’année de la construction du « Minnie ».
— A présent, il est dans le dock sec de Morrison, dit le capitaine qui ressemblait un peu à une jeune maman, car il ramenait sans cesse la conversation à l’objet de ses préoccupations : son bateau.
— Vous devriez aller le voir là-bas, Monsieur Cartoner. C’est un grand dock. On peut faire le tour du bateau sur la vase du fond et le regarder à son aise de tous les côtés.
Cartoner promit qu’il irait. Ils convinrent même du jour où ils réaliseraient ce projet qui comprenait aussi une visite à la nouvelle chaudière du « Minnie ».
Mais le capitaine se rappela soudain pourquoi il était venu, et ne parla plus du projet qui n’eut jamais de suites.
— Oui, Monsieur Cartoner, dit-il. J’ai une dette envers vous, et je ne vous ai jamais rendu le moindre service jusqu’ici, bien que vous m’ayez sauvé la vie là-bas, il y a dix ans, vous et ce Français qui parle si vite... Monseer Deulin.
Et il indiqua de la tête le sud-ouest, avec l’exactitude d’un homme qui ne perd jamais le nord.
— J’ai été refait, Monsieur Cartoner, voilà ce que je viens vous raconter. Moi qui ai toujours été si chic et si honnête avec les autres. J’ai été refait, berné, bafoué comme un maître d’école. Et je peux vous rendre service en vous racontant la chose comme elle s’est passée et par la même occasion je peux jouer un mauvais tour à l’autre, et c’est ce que je désire avant tout. D’ailleurs ce n’est pas de l’ouvrage très propre. Moi qui ai toujours tenu mes mains...
Il les regarda et préféra ne pas continuer.
— Vous le savez bien, vous Monsieur Cartoner, vous qui me connaissez depuis dix ans si ce n’est plus.
— Oui, je le sais, répondit Cartoner en riant.
— Ils m’ont eu, cria le capitaine se penchant en avant pour donner un grand coup de poing dans la table. Grâce au vieux truc du connaissement perdu à la poste. Un homme galonné est venu à bord la nuit se disant employé de l’arsenal et chargé d’apporter la marchandise du gouvernement. Or, ce n’était pas pour le gouvernement, et il n’avait rien à faire avec l’arsenal. C’était...
Le capitaine Cable s’arrêta et inspecta prudemment les quatre coins de la pièce. Il regarda même le plafond, prouvant ainsi son habitude de vivre sous la claire-voie d’un pont de bateau. — C’était des bombes ! conclut-il. Des bombes !
Puis, continuant, il qualifia ces engins en termes qu’il est impossible de transcrire ici.
— Vous me connaissez, Monsieur Cartoner, et vous connaissez mon bateau, poursuivit le marin furieux. Il a été construit avec de larges écoutilles pour pouvoir recevoir des machines... enfin des canons. Il a été fait en vue des transports d’explosifs, et la preuve, c’est qu’on ne trouverait pas à l’assurer à Londres. Eh bien ! nous nous sommes donc mis à transporter du matériel de guerre, rien de plus naturel, puisque le bateau avait été fait pour cela. Mais vous conviendrez avec moi, et d’autres en conviendront que jusqu’ici nous n’avions transporté que de la marchandise propre, du matériel de guerre honnête pour l’un des partis ou pour l’autre. Toujours au service d’une révolution honnête, d’une lutte ouverte enfin. Mais des bombes !
Ici de nouveau le capitaine se servit de termes nautiques qu’on ne peut pas répéter.
— Il y a donc des bombes en circulation, et c’est moi qui les ai transportées ! Voilà ce que j’avais à vous dire.
— Comment le savez-vous ? demanda Cartoner de sa voix douce et calme.
Le capitaine se cala sur son fauteuil et croisa les jambes.
— Connaissez-vous Johannis Bulwark de Hambourg ?
Cartoner fit un signe affirmatif.
— Vous connaissez peut-être aussi la maison des marins là-bas ?
— Oui, la maison très haute, entourée d’arbres qui donne sur les docks.
— Oui, c’est cela, dit le capitaine. Eh bien, un soir j’étais allé me promener sur la terrasse devant la maison où les marins restent assis à fumer toute la journée en attendant d’être embauchés. Il me manquait des hommes en arrivant à Hambourg, et je cherchais un équipage. Vous me direz que l’heure était mal choisie, mais j’avais mes raisons. On trouve de bons marins à Hambourg si l’on sait s’y prendre. Un homme vint me trouver. Il me reconnaissait, disait-il. Il paraît qu’il avait fait avec moi une traversée ; à cette occasion nous avions chargé des machines de Tyne trop grosses pour qu’on fermât les écoutilles. Je me rappelle en effet que nous étions partis le soir sans les fermer, et que l’eau entra avant le matin. Il s’en souvenait, disait-il. Puis il me demanda si j’allais vraiment à... enfin au port pour lequel j’étais affrété. Et je répondis que c’était la vérité vraie. Alors il se mit à me raconter une longue histoire, comme quoi deux caisses étaient restées en panne au chantier, de la marchandise qui devait être réexpédiée avec un connaissement direct. Seulement ce connaissement avait été perdu à la poste. Une longue histoire, vous dis-je, faite de mensonges. J’aurais dû me méfier tout de suite. Il était accompagné d’un autre homme, un employé, prétendait-il. Cet individu ne savait pas l’anglais mais parlait allemand, et l’autre faisait l’interprète. Je ne distinguais pas bien les traits de celui qui parlait allemand. C’était un petit homme qui parlait d’une voix douce, douce comme celle d’une femme câline. Nom de nom ! C’était trop d’innocence, et j’aurais dû me méfier. Vous êtes-vous quelquefois laissé entortiller par une femme, Monsieur Cartoner ? Une allumette s’il vous plaît !
Le cigare du capitaine s’était éteint, mais il faisait toujours comme chez lui, ce brave marin, et demandait ce dont il avait besoin sans se gêner.
— Bref, je pris les deux colis qui ressemblaient à des caisses d’oranges. Comme nous n’avions plus de place, je les mis dans le bureau, à côté du banc sur lequel je m’allonge quand j’ai besoin de faire un somme. J’ai été bien payé. C’était de la marchandise de l’état, disait l’homme au doux parler, le transport serait payé avec des taxes et il importait peu que cela coûtât cher ou non. Nous eûmes du gros temps et le hasard voulut qu’une des caisses partît à la dérive et fut avariée. Je la rattrapai moi-même et je dus l’ouvrir. Alors, je vis que c’était des explosifs. Premier mensonge ! Ils étaient emballés dans du coton pour préserver des chocs et ils étaient trop petits pour être des obus. Or, vous savez bien qu’aucun gouvernement n’expédie des bombes chargées, excepté en temps de guerre. Sur le moment, je ne réfléchis pas à tout cela, car la mer était mauvaise et j’avais un nouvel équipage. J’avais donc d’autres chats à fouetter. Arrivé dans le port, un individu galonné d’or est venu à bord chercher les deux caisses.
La curiosité de Cartoner était éveillée à présent. Somme toute, cette histoire avait une signification. Elle gagna en importance lorsque le capitaine eut raconté le hasard qui lui avait rappelé toute cette affaire.
— Je ne vous nommerai pas le port où j’ai déchargé, dit le capitaine, car je pourrais ainsi nuire à des gens qui ont bien agi avec moi, et avec qui par conséquent je veux bien agir. Je ne vous dis que ceci : J’ai aperçu au cours de ce voyage le phare de Scaw. Je vous donne cette petite indication, parce que vous êtes à moitié marin. Faites-en du tabac pour votre pipe !
Et il regarda la cigarette de Cartoner, fier de son mot d’esprit.
— Cet après-midi, reprit-il, j’ai été voir des gens en vue d’une affaire pour le « Minnie » qui sortira du dock dans une quinzaine. N’oubliez pas de venir le voir !
— J’irai volontiers, dit Cartoner, mais finissez votre histoire !
— Eh bien, cet après-midi je suis donc allé chez ces gens qui avaient une affaire à me proposer. Rien que des étrangers ! Ils parlaient allemand par politesse pour moi. Dieu sait quel jargon ils auraient parlé, si je n’avais pas été là ! C’était assez laid comme cela. Mais ce n’était pas leur jargon qui m’intéressait, c’était une voix. Où donc l’avais-je déjà entendue ? Tout à coup je me suis rappelé. C’était à la maison des marins de Hambourg, par une nuit noire. Ah, vous êtes un joli employé du gouvernement ! que je me dis tout bas sans bouger comme un chat dans la chambre des machines. Pour rien au monde après cette découverte je n’aurais accepté l’affaire. Je n’avais jamais oublié cette voix, mais je ne comptais pas la retrouver. Cependant, au milieu de ce baragouin un homme se lève d’un bond, le seul homme présent que je connaissais. Je ne sais plus son nom, mais ça commence par un K ; donc il se lève et déclare que ce n’est pas là ma place ni la sienne. Je parie que vous le connaissez, cet homme, si seulement je savais son nom. Il est mince et noir et il a un air fier comme s’il était roi ou pilote de Hooghly. Et alors nous sommes partis très dignes comme si l’on nous avait insultés, mais le diable m’emporte si j’ai rien compris à toute cette histoire. Qui est cet individu ? ai-je demandé à mon compagnon, une fois dehors. Et l’autre s’est retourné pour dessiner sur la porte un signe qu’il a aussitôt effacé comme si cela pouvait le faire pendre, et il a dit : « Voilà qui il est. »
Cartoner se retourna et du doigt traça un dessin imaginaire sur le tapis de table. Le capitaine qui le surveillait d’un air sceptique finit par pousser un juron.
— Vous êtes trop fort pour moi, dit-il au bout d’un court silence, avec votre politique et tout le tremblement.
— Et le nom de l’autre homme, c’est Kosmaroff, dit Cartoner.
— C’est un Russe, n’est-ce pas ? dit le capitaine qui se leva et regarda l’heure. Ses mouvements étaient alertes et énergiques malgré son âge. Il apportait avec lui comme un souffle de l’air de la mer, et l’on voyait que la vie dure qu’il menait lui avait appris à marcher droit dans la vie.
— Voilà, dit-il. Je vous ai raconté ce que j’ai pu, tout ce que vous vouliez savoir peut-être, car vous avez l’air d’en tirer déjà vos déductions. J’espère avoir bien fait. En tout cas je ne retire pas un mot. Cela m’inquiète de penser à ces bombes qui sont entrées par les écoutilles du « Minnie ».
— Moi aussi, dit Cartoner. Attendez-moi une minute, que je change d’habit. Nous allons descendre ensemble.
Il revint un instant après ; à sa boutonnière on voyait le ruban d’une décoration étrangère.
— Vous allez en soirée ? demanda Cable en prenant le ton d’un homme du monde.
— J’ai besoin de voir tout de suite quelqu’un, et je pense le rencontrer en soirée, comme vous dites, répondit Cartoner gravement.
Dehors il hésita un moment. Mais un fiacre s’avançait venant de la station de voitures du cercle.
— J’y pense, dit-il. Je ne pourrai aller voir le « Minnie » cette fois-ci. Je prendrai le train de huit heures demain matin.
— Pour l’étranger ? demanda le capitaine.
— Oui, je repars à l’étranger, répondit Cartoner, et dans sa voix il y avait comme une joie soudaine. Car après tout, c’était un homme d’action, et rien dans son métier ne lui paraissait plus dur que de rester sur place et d’attendre.
Les Mangles passaient l’hiver à Varsovie et constataient, comme tous les voyageurs, qu’il ne fait pas si chaud dans les pays chauds, ni si froid dans les pays froids que l’on peut s’y attendre. Cependant l’hiver est dur à Varsovie, et c’est la dernière ville de l’Europe que choisirait une femme pour y passer la mauvaise saison.
— J’ai mes instructions, disait Mangles à sa sœur un peu tristement, et je suis forcé de rester ici jusqu’à ce qu’on me déplace. Mais ces instructions ne concernent ni vous ni Netty. Vous pouvez aller à Nice si vous voulez.
Et Jooly paraissait presque décidée à se rendre dans le Midi. Mais pour une raison ou une autre — raison suggérée par Netty dans ses conversations privées avec sa tante — ces dames hésitaient.
— L’endroit est triste pour vous, dit Mangles, à présent que Cartoner semble nous avoir quittés pour de bon. Sa conversation pétillante et spirituelle égaierait n’importe quel séjour.
Et sous ses gros sourcils il regarda Netty, dont les joues délicates ne rougirent pas et dont les yeux rencontrèrent les siens avec un affectueux sourire.
— Vous aviez l’air d’avoir tant de choses à vous dire en traversant l’Atlantique, dit-elle. Je vous trouvais toujours ensemble quand je montais sur le pont.
— Ne croyez pas que nous plaisantions beaucoup, dit Joseph, en avançant la lèvre inférieure.
— L’oncle Joseph est bien gentil, dit Netty plus tard à Mlle Mangles, de nous proposer d’aller dans le Midi, et ce serait charmant de revoir le soleil, mais nous ne pouvons pas le quitter, n’est-ce pas ? Il ne faut pas penser à moi, petite tante, je suis très heureuse ici et je n’aurais aucun plaisir à me promener à la Riviera, si nous devions laisser l’oncle tout seul.
Julie avait un sentiment du devoir très développé. Netty ne l’ignorait sans doute pas, de sorte que le projet de voyage ne fut jamais plus sérieusement discuté. Quand il faisait mauvais, Mangles cependant ne cessait de leur proposer de partir, mais Netty s’y opposait toujours avec ce manque complet d’égoïsme et ce désir d’être agréable aux autres qui se révélaient dans le moindre de ses actes.
Elle avouait cependant que Varsovie était une ville bien triste et que ses environs étaient affreux. Mais l’hiver ne durerait pas toujours, ajoutait-elle avec un petit frisson. Et il était très facile de se réchauffer à condition de faire tous les matins une bonne promenade. Et elle le prouvait en mettant les nouvelles fourrures que Joseph venait de lui offrir, et en s’en allant pleine d’énergie. Elle se promenait habituellement dans les jardins de Saski, dont les avenues étaient balayées tous les jours et débarrassées de leur couche de neige. Elle y rencontrait par hasard le prince Martin Bukaty. Quelquefois elle passait le pont de Praga pour se diriger vers la Bednarska, le long de la rivière, bloquée actuellement par la glace et d’un aspect désert et désolé. Les terrassiers continuaient à y travailler malgré l’arrêt forcé de la navigation.
Netty ne revit cependant jamais Kosmaroff, parti aussi vite qu’il était venu et disparu de sa vie d’une façon aussi brusque qu’il y était entré. Il avait laissé seulement le souvenir de cette soirée où, grâce à lui, Netty avait perdu pied pour la première fois de sa vie. Il avait laissé en même temps ce vide affreux pour un cœur de femme : une curiosité non satisfaite. Elle n’arrivait pas plus à comprendre Kosmaroff qu’elle n’arrivait à comprendre Cartoner. Et par conséquent elle pensait beaucoup à eux. Elle sentait qu’il y avait quelque chose d’identique dans ces deux cœurs d’hommes, quelque chose qu’elle n’avait pas su découvrir, et cela l’irritait. Elle pensait qu’il s’agissait peut-être d’un chagrin secret, et dans la bonté de son cœur elle aurait voulu y porter remède. En tout cas, étant femme, elle grillait d’envie d’éclaircir ce mystère et de voir ce qui en résulterait.
Le prince Martin, lui, était bien différent. Elle le comprenait sans peine, hélas ! Les symptômes de sa maladie lui étaient extrêmement familiers. Elle les avait observés déjà chez tous ceux qui étaient tombés amoureux d’elle sans qu’elle fît rien pour cela. Personne ne pouvait le déplorer plus qu’elle. Naturellement, Netty ne racontait pas toutes ces choses à la tante Julie et encore moins à ce bon vieil oncle, si aveugle et si simple qu’il ne comprenait absolument rien de rien, occupé qu’il était à lire son journal et à fumer son cigare. Elle se les racontait à elle-même, et évidemment elle se persuadait facilement de sa propre innocence.
Le prince Martin était de son côté gai et insouciant. S’il était amoureux, il l’était d’une façon franche et ouverte, et elle espérait que tout irait pour le mieux, quelle que fût la solution. En attendant, était-ce de sa faute si elle le rencontrait dans le jardin de Saski ? Elle n’avait pas d’autre but de promenade à choisir, et lui, il y passait sans doute par hasard. Et même s’il avait remarqué à quelle heure elle faisait sa promenade, personne ne pouvait y redire.
Deulin, pendant l’hiver, allait et venait. Tantôt il semblait avoir affaire à Cracovie, tantôt à Saint-Pétersbourg. C’était un mauvais correspondant, et il parlait toujours beaucoup de lui-même sans rien dire de précis. Il semblait disposer d’un stock inépuisable de renseignements sans importance. Quand il passait à Varsovie, il s’empressait auprès de ces dames, et il emmena même un jour Mlle Mangles dans son traîneau. Il entourait Netty de mille attentions.
— Je ne comprends pas, disait-elle, pourquoi tout le monde est si gentil pour moi.
— C’est parce que vous êtes si gentille avec tout le monde, répondit-il de cet air plein de sous-entendus qu’il prenait toujours en parlant avec Netty.
— Je ne comprends pas M. Deulin, dit-elle un jour à son oncle. Pourquoi reste-t-il ici ? Que peut-il bien faire ici ?
Mais Joseph P. Mangles avança simplement le menton en répondant de sa voix la plus lugubre :
— Vous feriez mieux de le lui demander !
— Oh ! il ne me dirait rien.
— En effet.
— Et M. Cartoner, poursuivit Netty, je croyais qu’il devait revenir et il ne revient pas. Personne n’a l’air de rien savoir. C’est très difficile d’obtenir les moindres renseignements. D’ailleurs, qu’il vienne ou qu’il ne vienne pas, cela m’est évidemment parfaitement égal.
— Évidemment, dit Mangles.
Après un court silence, Netty leva de nouveau les yeux de son ouvrage.
— Mon oncle, dit-elle, je me demande si tout va bien à Varsovie.
— Pourquoi cela ?
— Je ne sais pas. On a quelquefois l’impression que cela ne va pas. M. Cartoner est parti si brusquement. Les passants dans la rue ont un air si étrange, et en bas, au restaurant, je vois les gens échanger des regards sur le passage des officiers russes. Je me méfie de ce calme apparent de la population, et savez-vous, mon oncle, je me méfie aussi de la gaieté de M. Deulin. Et puis, vous-même, vous nous dites sans cesse de nous en aller et de vous laisser seul.
Mangles eut un petit rire en pliant son journal.
— Je voudrais vous voir partir, dit-il, parce que cette ville est un trou ennuyeux qui vous porte sur les nerfs. Jusqu’ici, vous n’aviez jamais habité un pays conquis. Tous les pays conquis se ressemblent.
Joseph P. Mangles ne donnait pas souvent des explications aussi longues, et jamais plus il ne proposa à Netty et à sa tante d’aller à Nice. Cependant la curiosité de la jeune fille n’était pas satisfaite, et elle savait qu’elle n’obtiendrait aucune réponse sérieuse de Deulin. Pourquoi Kosmaroff ne revenait-il pas ? Et pour quelle raison Cartoner s’était-il éloigné ? Aussitôt que l’étiquette le lui permit, elle retourna au palais Bukaty. Comme prétexte elle apporta des magazines illustrés anglais et américains qui intéresseraient Wanda, pensait-elle. Malheureusement elle ne trouva personne et elle comprit aux paroles du domestique, qui parlait un peu l’allemand, que ses maîtres étaient partis pour leur maison de campagne à quelques kilomètres de Varsovie.
Le lendemain matin, Netty alla se promener au jardin de Saski. Le temps avait changé tout à coup, et l’air était doux comme au printemps. La griffe de l’hiver semblait enfin se relâcher. D’autres promeneurs dans le jardin levaient la tête pour regarder le ciel avec espoir et respirer à pleins poumons l’air radouci. C’était un des premiers jours de mars, ce mois où toute la nature se réveille lentement après son long sommeil et où les hommes recommencent à faire des projets. La majorité des grands événements de l’histoire ont eu lieu en effet pendant les mois du printemps. Les ides de mars ne sont-elles pas inscrites en grosses lettres dans l’histoire de cette planète ?
Netty était là depuis quelques instants seulement lorsque le prince Martin s’approcha d’elle. Il avait quitté sa pelisse pour un pardessus de coupe anglaise qui le faisait paraître plus mince. Son visage était également mince et creusé comme celui d’un homme qui se surmène. Mais il était insouciant comme d’habitude et ne cachait pas son admiration pour Netty.
— Il y a trois jours que je ne vous ai vue, dit-il, et il me semble qu’il y a trois ans.
Quand on est prudent, on paraît ne pas comprendre de telles remarques. C’est ce que fit Netty. D’ailleurs le prince Martin ne chercha pas à expliquer pourquoi ces trois jours lui avaient paru si longs. C’était peut-être pour une raison étrangère à Netty.
— Mon oncle a encore insisté pour nous faire partir, dit-elle. Il voudrait que nous allions dans le midi de la France, à Nice, mais...
— Mais quoi ?
— Eh bien, répondit Netty après un silence, comme vous le voyez, nous ne sommes pas parties.
— C’est très égoïste de ma part, mais j’espère que vous allez rester, dit le prince Martin.
Il la regarda, et l’idée d’un départ possible lui causa une souffrance. Il suivait en général ses impulsions, et elles étaient souvent bonnes. Netty lui paraissait si frêle et si mignonne qu’elle éveillait en lui tout ce que sa nature avait de chevaleresque. Pourquoi n’aurait-il pas supposé chez cette jeune fille la présence de toutes les qualités de Wanda, et à un bien plus haut degré ? C’est une distinction qu’un jeune homme fait volontiers entre sa propre sœur et celle d’un autre. Il la supposait donc bonne, franche et sincère. Il aurait rejeté avec colère l’idée qu’elle pût dissimuler.
— Je vous dirai, fit-il, si à un moment donné vous ne pouvez plus rester.
— Mais pourquoi ? Y aurait-il une raison...? commença-t-elle.
Il fit un brusque mouvement pour se rendre compte si personne autour d’eux ne pouvait les entendre, et elle s’arrêta net.
— Oh ! je ne vous demande pas de me rien dire. Je ne tiens pas à savoir, reprit-elle vivement.
Et c’était parfaitement vrai, car la politique l’ennuyait au plus haut point.
Il la regarda en riant et l’aima encore davantage, parce qu’elle voulait rester dans l’ignorance de ces choses qu’il vaut mieux laisser aux hommes.
— J’ai failli perdre une excellente occasion de me taire, dit-il négligemment.
— Seulement..., reprit Netty, comme insistant sur sa volonté de ne rien savoir.
— Seulement quoi ?
— Seulement, faites attention, dit-elle, les yeux baissés.
Et naturellement il se jeta moralement parlant à ses pieds. Il jura qu’il serait prudent, puisqu’elle y tenait, si seulement elle voulait dire qu’elle le désirait. A ce moment il était absolument sincère. Mais il ignorait sans doute que les meilleurs d’entre les hommes sont ceux qui oublient constamment de tenir leur parole, quand il s’agit d’un certain cas. Car ils jurent devant une femme qu’ils éviteront tout danger, qu’ils seront prudents, pour ne pas dire poltrons, et an moment du danger, quand la femme n’est pas là... ils jettent leur serment au vent.
Netty essaya de le calmer. Elle était fort émue. Elle avait presque les larmes aux yeux. Elle voulut se boucher les oreilles de ses mains gantées, mais sans réussir toutefois à ne plus entendre la voix de Martin. Les gants étaient garnis d’une fourrure fine et sombre qui mettait en valeur le teint délicat de ses joues veloutées comme une pêche.
— Je ne veux pas vous écouter, dit-elle. Je ne veux pas, je ne veux pas.
Puis il parut se rappeler quelque chose, et s’arrêta brusquement.
— En effet, dit-il, vous avez raison. Je n’ai pas le droit de vous prier de m’écouter. Je n’ai rien à vous offrir. Je suis pauvre. A un moment donné je peux devenir un proscrit. Mais à un moment donné j’aurai peut-être plus à vous offrir. Tout peut réussir, et dans ce cas ma position changera complètement.
Netty, se détournant de lui, essayait de réfléchir. Mais peut-être se remémorait-elle simplement des réflexions qu’elle s’était déjà faites. Elle deviendrait princesse si elle voulait. Voilà ce qu’elle retenait. Elle était en Europe depuis six mois à peine, et un prince se jetait à ses pieds. Mais les obstacles étaient terribles. C’étaient : Varsovie, et la pauvreté, le plus grand de tous.
— Je ne puis rien vous dire à présent, ajouta-t-il. Mais bientôt, avant l’été, il y aura peut-être de grands changements en Pologne.
A ce moment son instinct lui dit que grandeur ou misère, richesse ou pauvreté n’avaient rien à voir à la cause qu’il plaidait. Il ignorait complètement si Netty était riche ou pauvre, et ne tenait certainement pas à le savoir.
— Que pensiez-vous, demanda-t-il, en disant : « Faites attention » ; que pensiez-vous ? dites-le-moi.
Ses yeux bleus étaient devenus très graves. Ils exprimaient un amour honnête et bon. Incapable de calculer froidement, il se souciait peu qu’on le vît. Il aurait pris les mains de Netty pour la regarder bien en face, si elle ne les avait pas cachées derrière elle. Elle était devenue singulièrement calme et maîtresse d’elle-même. Souvent les plus nerveux en apparence savent se dominer aux moments difficiles.
— Je ne sais pas ce que je voulais dire, répondit-elle. Je ne sais pas. Ne me le demandez pas. J’ai parlé sans réfléchir. Oh ! soyez assez généreux pour ne pas me le demander.
Instinctivement elle avait trouvé ce qu’il fallait dire en faisant appel à la générosité d’un Bukaty.
— Un autre jour, dit-il, je vous le demanderai.
Et, silencieusement, ils se dirigèrent ensemble vers la grille du jardin.
Bien que de courte durée, le beau temps avait apporté la promesse de jours meilleurs, comme la lettre qui annonce l’arrivée d’un ami cher. L’air parut moins froid, quoique la neige se remît à tomber, et que le thermomètre descendît au-dessous de zéro.
Wanda et son père ne retournèrent pas à Varsovie, comme ils en avaient eu l’intention.
Pendant la gelée, la campagne est supportable ; elle est même plus agréable que les villes de ces grandes plaines de l’Europe orientale ; mais quand arrive le dégel, que chaque petite dépression du sol devient une mare et que des plaines entières se transforment en lacs, peu de gens restent dans les villages s’ils ont le moyen d’aller sur le pavé des villes. Ce premier printemps, qui éveille dans l’esprit de la plupart des gens l’idée des chants d’oiseau et des bourgeons verts, n’est en Russie et en Pologne qu’une période pendant laquelle on attend l’écoulement des eaux qui recouvrent le sol. Il est temps alors de vérifier l’état de ses bottes les plus épaisses, dans ce pays où les femmes portent des bottes qui montent jusqu’aux genoux, et où sur toutes les trois maisons on trouve l’enseigne d’un cordonnier.
La maison de campagne des Bukaty était insignifiante, comme tout ce qui leur restait du passé. Jadis ce n’était qu’une ferme, servant une ou deux fois par hiver de rendez-vous de chasse à cause de sa situation au milieu des forêts. Elle n’était pas très ancienne, datant de l’époque de Sobieski, quand ce rude guerrier et roi-parvenu vint dans cette vallée de la Vistule assister au déclin de sa grandeur et finir ses jours dans la solitude farouche qui est l’apanage de tout grand esprit. On discerne la main de l’architecte français dans l’apparence de cette ferme même, car plus franchement et plus consciemment que le reste du monde, la Pologne puisait toute son inspiration et tout son art en France. Un beau jour, ne lui en vint-il pas un roi ? La femme de Sobieski, d’ailleurs, était Française et menait ce grand guerrier par le bout du nez. Si jamais Français fut fabriqué artificiellement de la substance d’autres races, ce fut le dernier roi de Pologne, Stanislas-Auguste Poniatowski.
Bâtie sur un sol exhaussé, la maison était en pierre ; d’abord construction carrée de style sobre, elle avait de nouveau au temps de Poniatowski subi l’influence du style français, et quelques ornements y avaient été ajoutés. On avait construit un pavillon dans le jardin, au milieu des sapins, et placé un cadran solaire sur la pelouse, depuis redevenue prairie. Les vaches avaient poli le cadran solaire en le frottant de leurs flancs rudes, et le froid des hivers et l’humidité des printemps avaient abîmé les ornements de plâtre en les couvrant d’une mousse noirâtre. Les Bukaty passaient là une partie de l’année, au milieu de gens rustiques et simples. Habituellement, ils arrivaient pendant l’hiver, parce que c’était la saison où l’on avait besoin d’eux. L’esprit féodal, très fort chez le vieux prince, beaucoup plus faible chez ses enfants, lui faisait considérer de son devoir de s’intéresser à ses paysans et de soulager, selon ses moyens, leur détresse qui revenait chaque année avec la même régularité que les saisons. Par suite du long hiver, du printemps humide, des lourds impôts et du compte-courant chez l’épicier du village, un juif, et chez l’aubergiste, autre juif, ces paysans n’avaient jamais d’argent, et autant qu’il est humainement possible de rien prévoir, il paraissait certain qu’ils n’en auraient jamais.
Par quelque déduction sans doute fausse le prince semblait avoir acquis la conviction qu’il avait été mis au monde pour aider ses paysans et ceux qui n’étaient plus ses serfs. Tout en leur parlant comme à des chiens il prenait soin d’eux comme d’un troupeau de moutons. Il voyait qu’ils avaient faim, et il leur donnait à manger. Wanda voyait qu’il y avait parmi eux des pauvres qui ne pouvaient pas payer un médecin et qui n’auraient pas eu les moyens de suivre ses conseils, s’ils avaient pu le faire venir. Elle voyait qu’il y avait là des mères forcées de travailler dans les champs, pendant que leurs enfants mouraient de faiblesse infantile et de maladies souvent sans gravité, parce que celle qui aurait dû les soigner n’en avait pas le temps. Il n’y avait donc rien d’étonnant à ce que le toit de la ferme se fendît et que les vaches fussent invitées à venir paître sur la pelouse devant la maison.
Habillé d’un vêtement en peau de mouton et chaussé de grandes bottes à genouillères, le prince passait ses journées à cheval, allant de maison en maison distribuer un peu d’argent et beaucoup de bons conseils pratiques, tout en écoutant les vieilles histoires sur le pays non drainé, les maigres récoltes, le mauvais grain et les outils défectueux, et encourageant ces malheureux de son gros rire et de quelques petites plaisanteries. Car les Polonais sont un peuple joyeux malgré tout. « Ils sont gais, actifs et insouciants », disait Napoléon, cet observateur hardi du cœur humain, qui les connaissait il y a cent ans, à l’époque où leurs blessures étaient encore à vif. Chose étrange, l’adversité ne brise presque jamais le courage de l’homme... au contraire, elle le fortifie.
Wanda montait quelquefois à cheval, mais le plus souvent elle allait à pied, et les jours qui devenaient à présent plus longs et plus clairs étaient bien remplis. Comme son père, elle était vive et gaie dans sa façon de pratiquer la charité. Comme lui, elle avait horreur de tout ce qui sentait la paresse ou le manque d’énergie. Ils étaient tous les deux contents d’être délivrés de la contrainte qui pesait sur leur vie quotidienne à Varsovie. Mais le vieux prince étudiait le temps, car il avait hâte de s’occuper d’affaires plus graves, seules capables de satisfaire son goût de l’activité, héritage de ses ancêtres qui avaient bouleversé l’Europe et parlé sans crainte aux rois.
Wanda n’était pas fâchée de voir le gel succéder encore une fois au dégel. Une épaisse couche de neige couvrait le sol, et les branches des sapins en étaient alourdies. Le silence qui régnait nuit et jour dans ces forêts n’était interrompu de temps en temps que par le craquement violent d’une branche se brisant sous son fardeau. Depuis plusieurs semaines ils vivaient dans ce coin de terre ouaté de neige sans voir ni entendre un être humain.
— Le froid ne durera pas, dit le prince. Le printemps viendra bientôt, et alors nous retournerons au monde et aux affaires.
Mais le monde et les affaires n’attendirent pas la fin de cette période de gel. Ils s’en aperçurent le soir même. Kosmaroff était plongé dans l’activité du monde et apportait partout avec lui l’esprit d’agitation.
Il arriva à pied un peu après neuf heures. Il allait continuer jusqu’à Varsovie le même soir, dit-il avant de les saluer.
— Et vous n’avez rien mangé ? dit Wanda en jetant un regard sur ce visage mince et hâlé aux traits fatigués.
Kosmaroff possédait une grande force de résistance, et son corps, admirablement entraîné, supportait le froid et les privations. Il était entré par la grande porte, se débarrassant dans le hall de son grossier manteau en peau de mouton. La neige collait à ses bottes presque jusqu’aux genoux. Sa moustache et ses sourcils étaient pleins de glaçons. Il tenait à la main son gros mouchoir bleu, et s’essuyait le visage à mesure que la glace fondait.
— Non, répondit-il, je n’ai rien mangé. Mais les domestiques ignorent mon arrivée. J’ai vu leurs fenêtres éclairées à l’autre bout de la maison. J’aimerais mieux rester sur ma faim que de leur faire savoir que je suis ici.
— Vous ne partirez pas d’ici sans avoir mangé, dit le prince avec un rire un peu autoritaire.
— J’irai vous chercher ce qu’il faut, dit Wanda en allumant une bougie. D’ailleurs vous n’avez pas besoin de vous inquiéter, il n’y a pas de domestiques ici. Il n’y a que le fermier et sa femme... et ma femme de chambre, qui est Anglaise et n’est point bavarde.
Avant de parler Kosmaroff se mit donc à table, pendant que Wanda le servait et que le prince Bukaty lui versait à boire, à lui, l’homme rude, habillé de vêtements grossiers et chaussé des lourdes bottes du marinier de la Vistule, mais dont l’allure de gentilhomme contrastait avec sa mise.
— Quand vous aurez fini, dit Wanda, vous pourrez parler tranquillement. Je vous laisserai seul avec mon père.
— Oh ! je n’ai pas grand’chose à dire, répondit Kosmaroff. Je n’ai rien fait de bien dans mon voyage. Les affaires n’avancent pas.
— Vous demandez trop, dit le prince. (Il s’était versé un peu de vin et en parlant caressait distraitement son verre.) Vous voulez que la terre tourne plus vite qu’elle ne le peut. N’oubliez pas qu’elle est vieille et lourde. Moi, avec mes deux cannes, je comprends cela. Vous ne feriez jamais un bon diplomate. J’ai entendu parler de négociations qui, après avoir duré pendant cinq ans, n’ont eu aucun résultat. Que diriez-vous de cela ?
Kosmaroff sourit en faisant cette grimace bizarre qui lui tordait la bouche, puis il se coupa un morceau de pain.
Il mangeait un peu comme un marinier. On sentait qu’il ne prenait pas souvent ses repas assis devant une table. Il mangeait par faim et non par désœuvrement comme beaucoup de gens.
— J’ai d’abord certaine chose à vous dire qui regarde un peu la princesse aussi. Mais asseyez-vous, je vous prie, ajouta-t-il, se tournant vers Wanda. J’ai tout ce qu’il me faut. Vous êtes bonne de me servir, comme si j’étais un roi... ou un mendiant.
Et il eut un rire cruel en se remettant à manger.
— Il s’agit, dit-il au bout d’un moment, de cet Anglais, Cartoner.
Wanda se retourna lentement et regagna la chaise qu’elle avait quittée à l’entrée de Kosmaroff.
— Ah ! dit-elle d’une voix tranquille.
— Il sait trop de choses. Notre sécurité est compromise... et la sienne aussi. Un soir j’aurais pu nous débarrasser de lui, et il est peut-être regrettable que je ne l’aie pas fait. Dans une cause comme la nôtre où se jouent la vie et le bonheur de millions d’hommes, une existence isolée ne devrait pas compter. Ceci n’est pas de mon ressort et ne me concerne pas directement...
Il s’arrêta et regarda le prince.
— Mais, d’autre part, ajouta-t-il, je ne peux rien sur ceux que l’affaire regarde, comprenez-vous ? Elle relève de la compétence de ceux qui surveillent l’attitude des puissances européennes, notre... comment dirai-je ? notre ministère des affaires étrangères. C’est à eux de savoir quels sont les pays qui nous sont favorables... il y a trente ans ils l’étaient tous en paroles... et quels sont ceux qui ne le sont pas. C’est également à eux de découvrir ce que savent les puissances étrangères. Elles ne devraient rien savoir. Or, il paraît que Cartoner... sait tout. On dit cela à Cracovie.
Le prince haussa les épaules avec un rire bref.
— A Cracovie, dit-il, ils sont bien bavards.
— Il paraît, poursuivit Kosmaroff, qu’au service des gouvernements — chez les uns cela s’appelle les affaires étrangères, chez les autres le service secret — certains hommes ont la mission de se trouver là où quelque chose se prépare, là où couve la guerre. On les appelle en plaisantant les vautours. C’est une plaisanterie française, comme bien vous pensez. Or, les vautours se sont rassemblés à Varsovie. Donc on sait quelque chose à l’étranger. A Cracovie on dit — je vous demande pardon de vous le répéter — on dit qu’ils savent, et que Cartoner sait ce qu’il sait... par les Bukaty.
Les lèvres du prince remuèrent sous sa moustache, mais il ne dit rien. Wanda, assise près du feu, se retourna sur sa chaise et regarda Kosmaroff par-dessus son épaule de ses yeux calmes. Elle n’était pas surprise. Cartoner lui-même avait prévu ceci et l’en avait avertie. Tout au fond de son cœur, à ce moment même, il y avait comme un frémissement d’orgueil à l’idée que l’homme qu’elle aimait était supérieur en intelligence à tous ceux qu’elle avait rencontrés jusqu’ici. Et, chose étrange, les paroles que prononça ensuite Kosmaroff firent d’elle son amie pour la vie.
— Je n’ai rien contre lui. Je ne le connais pas. Tout ce que je sais, c’est qu’il a du courage. J’ai eu l’occasion de m’en rendre compte, dit-il. Il sait aussi bien que moi qu’il risque sa vie en revenant ici et, cependant, avant de quitter Londres, j’ai appris par des amis, car nous en avons partout, qu’il avait pris son passeport pour retourner en Russie. Il est à prévoir qu’il va revenir. Il faut donc que vous preniez vos précautions, car dans le cas où la moindre chose viendrait confirmer les soupçons de ceux de Cracovie, vous savez que je n’ai pas à contrôler les actes de certains membres du parti. Si l’on pensait que vous ou Martin ayez révélé des choses...
— On nous assassinerait, dit le prince avec un rire bruyant. Je le sais. Je sais depuis longtemps que nous revenons aux anciennes méthodes de soupçons et d’assassinats. Ce système a toujours fait la perte de la Pologne.
— Mais vous n’avez rien de commun avec cet homme ? demanda Kosmaroff dont le regard pénétrant allait du père à la fille et montrait qu’il n’était pas resté insensible aux soupçons venus de Cracovie.
— Rien, répondit le prince. C’est une relation passagère. Nous allons y renoncer, dites-le bien à vos amis... Ce ne sera pas un grand sacrifice en comparaison de certains autres qui ont été faits pour la Pologne.
Wanda regarda son père, se demandant s’il n’avait pas une arrière-pensée.
— Vous le connaissez cependant, reprit la voix passionnée de Kosmaroff. Ils font des montagnes d’une taupinière. Martin a été vu à Alexandrowo avec Cartoner. On a vu Wanda lui parler à Mokotow, et l’on sait qu’il est venu vous voir à votre hôtel à Londres.
— Il faudra renoncer à le fréquenter, mon ami, dit le prince, et je vous dis que nous allons le faire.
— Ce n’est pas assez, dit Kosmaroff morose.
— Vous voulez dire, s’écria le prince, s’échauffant soudain, qu’on nous dicte notre conduite à Martin et à moi, et que notre vie sera respectée seulement si l’on ne nous voit pas en conversation avec Cartoner et si l’on ne nous soupçonne pas d’être en rapport avec lui.
Kosmaroff garda le silence. Il avait fini de manger et déposé son couteau et sa fourchette. Il n’existait pour lui qu’une pensée et qu’un espoir ; les plats qui se trouvaient devant lui lui étaient indifférents, et pour satisfaire sa faim il avait pris du premier qui fût à sa portée.
— Je vous dis ceci, dit-il au bout d’un instant, parce que personne n’osait vous en parler. Parce que je sais peut-être mieux qu’un autre tout ce que vous avez déjà fait... et tout ce que vous êtes prêt encore à faire.
— Oui, oui, tout doit être fait pour la Pologne, dit le prince, soudain rasséréné, peut-être à l’idée de la vie passée de celui qui parlait.
Wanda s’était levée comme pour se retirer. Dix heures venaient de sonner.
— Et c’est aussi l’avis de la princesse ? demanda Kosmaroff en se levant à son tour, et portant la main de Wanda à ses lèvres pour lui souhaiter le bonsoir à la mode polonaise.
— Oui, répondit-elle, c’est aussi mon avis.
Le prince se leva de bonne heure le lendemain matin. Malgré son âge il était solide et faisait beaucoup de chemin sur son robuste cheval. Ni le froid ni la pluie ne l’empêchaient jamais d’aller jusqu’à quelque village lointain où ses ancêtres avaient régné autrefois en seigneurs et maîtres — à une époque où le gentilhomme pour avoir tué un de ses paysans ne payait que la somme réclamée actuellement par un fermier pour un mouton blessé.
Le prince ne parlait jamais à Wanda de ces affaires auxquelles il s’intéressait activement en sa qualité de noble. Peut-être la grande révolution qui avait eu lieu dans sa jeunesse, lui avait-elle enseigné qu’il vaut mieux pour les femmes, même les femmes polonaises, ne pas se mêler de politique. Il jugeait bon de la tenir en une ignorance voulue de toutes ces choses qu’il est inutile pour une jeune fille de connaître.
Il ne fit aucune allusion à la visite de Kosmaroff pendant le déjeuner du lendemain matin, et Wanda ne le questionna pas. Elle ne s’était endormie que vers l’aube, et elle avait entendu son père fermer les portes après le départ de l’ancien cosaque. Elle avait perçu le bruit de ses pas rapides s’éloignant sur la neige dure du sentier au moment où il se mettait en route pour ses sept lieues de marche jusqu’à Varsovie.
Le nom de Cartoner ne fut pas prononcé non plus pendant le repas que le prince prenait avec la lenteur de son âge. La matinée était claire et ensoleillée, l’air vif et le froid suffisant pour empêcher la neige de fondre. Le prince ayant oublié sa colère de la veille se sentait de bonne humeur. Wanda aussi paraissait heureuse. Elle était jeune et forte. Dans ses veines coulait le sang d’une race qui jamais n’avait reculé, qui avait toujours regardé le monde en face sans sourciller devant le danger et sans réclamer de pitié. Son père, après une vie pénible et difficile, après avoir assisté à la ruine et à la chute de tous ses amis, pouvait encore rire avec ceux qui étaient gais, tandis qu’en présence d’un deuil, retroussant ses lèvres sous sa moustache grise en une grimace embarrassée, il murmurait quelques brèves paroles non de condoléance mais d’encouragement.
Il aimait à être entouré de visages joyeux qui l’aidaient sans doute à continuer, jusqu’à la fin de sa vie, cette lutte hautaine et digne engagée par lui contre la mauvaise fortune depuis son enfance.
— Si vous avez quelque ennui, disait-il à ceux qui venaient se plaindre à lui, soulagez-vous, parlez tant que vous voudrez, mais ne pleurnichez pas.
Il lui fallait bien des fois écouter des doléances, et le plus souvent il se trouvait impuissant à y porter remède, car elles étaient celles de la Pologne entière, auxquelles se joignaient depuis quelque temps celles de la Finlande.
— J’ai une longue tournée à faire aujourd’hui, dit-il à Wanda quand il fut en selle, le pied dans l’étrier trop court, à la mode de jadis, et chaussé de ses grandes bottes qui protégeaient du vent ses genoux et ses jambes. Sa vieille figure hâlée sortait du haut col en fourrure de son manteau de cheval. Ce sera peut-être la dernière promenade de cet hiver, le printemps va bientôt venir. Puis il partit au petit galop.
Wanda, seule pour toute la journée dans sa ferme forestière, avait aussi sa tournée à faire. Peu après son père, elle voulut se rendre à pied à une cabane située tout au fond de la forêt de pins.
Le ciel était limpide, nulle brise ne soufflait. Les arbres se taisaient, car ce n’est qu’au dégel quand l’humidité augmente le poids de la neige que les bois se mettent à craquer comme sous le pas furtif d’un géant. Le gel au contraire semble les garotter en une immobilité muette et sans plainte. Nul silence n’est comparable à celui de la forêt de pins. Les êtres qui l’habitent vont d’un pas léger, car les petits craignent d’attirer l’attention des grands, et les bêtes de proie sont toujours prêtes à fuir devant l’homme, leur ennemi héréditaire. Quant aux oiseaux ils vivent de préférence à la lisière de la forêt, afin d’être plus rapprochés des champs et des rares habitations.
Wanda avait été élevée au milieu de ces pins, et les sentiers obscurs lui étaient trop familiers pour lui inspirer la moindre appréhension. Toute petite elle avait entendu parler de loups et d’ours, mais n’en avait jamais rencontré. Peut-être se tenaient-ils à l’affût au loin, peut-être étaient-ils derrière ces troncs d’arbres droits et immobiles qui de tous les côtés entouraient la route.
Jadis ç’avait été le plus grand plaisir de Wanda et de Martin de dessiner dans la neige la trace des loups, dans le jardin, jusque sous la fenêtre de leur chambre, pour faire peur à leur bonne. Peu à peu ils avaient appris à ne pas y faire attention, à l’exemple des paysans qui travaillent dans les champs, et des bûcherons, occupés parmi les arbres, qui se voient tout à coup guettés par ces animaux furtifs et silencieux et qui continuent tranquillement leur besogne. Le prince avait enseigné à ses enfants à être sans crainte, ils l’étaient peut-être aussi par nature. Il leur avait appris à regarder les animaux de la forêt comme des amis muets et attentifs et non comme des ennemis.
Wanda se promenait partout seule sans même tourner la tête pour regarder derrière elle. Les forêts de pins lui appartenaient, les paysans aussi, en esprit sinon de fait. Ici au moins les Bukaty étaient libres de leurs mouvements. Tandis qu’à la ville ils étaient surveillés et suivis à la piste par des loups humains.
Les forêts de Pologne, de Posen et de Silésie sont sillonnées de rares chemins, tout droits et se coupant à angles aigus. Un sentier juste assez large pour laisser passer l’étroit chariot du bûcheron conduit de sa cabane jusqu’à la ferme, et le sol est si plat que les arbres les plus lointains apparaissent comme des mâts de navires à demi cachés par la courbe de la terre. Il semble que l’on pourrait marcher, marcher toujours sans arriver nulle part, et tomber de faim et de fatigue et mourir là pour demeurer pendant des années, inaperçu dans quelque coin oublié. Dans les forêts entretenues, les sentiers sont jalonnés et numérotés, pour vous permettre de retrouver votre chemin au milieu de ces millions d’arbres tous pareils et tous de la même hauteur. Mais le prince était trop pauvre pour rivaliser avec les riches propriétaires de Silésie et ses forêts étaient mal tenues. Par endroits un arbre était tombé à travers la route, et les rares passants avaient fait eux-mêmes un nouveau sentier à côté. Ailleurs, en quête d’air et de lumière, un arbre était sorti du rang et barrait presqu’entièrement le chemin.
Pour ces raisons Wanda ne pouvait voir très loin et fut surprise tout à coup d’entendre les pas d’un cheval trottant sur la neige derrière elle. Elle se retourna dans la pensée que c’était son père rentré à la maison pour une raison ou une autre et venant la rejoindre. Mais ce n’était pas le prince. C’était Cartoner. Avant qu’elle eût le temps de réfléchir, il sauta à terre et vint à elle, conduisant son cheval par la bride.
Elle s’arrêta pour le regarder, un peu troublée, puis avec un petit cri de joie elle courut à lui. Ils eurent ainsi quelques instants de ce bonheur parfait dont jouissent si rarement les humains. Il faut croire en effet que ces minutes-là sont volées aux anges, puisque le ciel les accorde avec tant d’avarice et uniquement à des êtres privilégiés.
— Pourquoi êtes-vous venu ? demanda Wanda.
— Pour vous voir, répondit cet homme de peu de mots.
Le son de sa voix et l’aspect de sa physionomie énergique enleva toute inquiétude à la jeune fille, comme si l’impression seule de cette force physique supérieure à la sienne venait de lui ôter un fardeau trop lourd pour elle mais que Cartoner portait aisément. Il avait toujours l’air de savoir comment agir en toute circonstance et comment vaincre toute difficulté. Une minute auparavant elle se disait avec bonheur qu’il n’était pas en Pologne, et en ce moment il lui semblait que son cœur se briserait si son ami se trouvait ailleurs. Elle oubliait qu’ils étaient entourés de dangers et que leur amour était sans espoir. Elle oubliait qu’il y avait mille bonnes raisons pour lesquelles il ne fallait pas qu’ils se voient, et que toute une nation les séparait. Mais ce ne fut qu’un instant de répit accordé par le ciel.
— Est-ce la seule raison ? demanda-t-elle, se rappelant brusquement que ce monde de neige diamantée ne représentait pas pour eux l’unique réalité.
— Oui, répondit-il.
— Mais vous ne pouvez rester en Pologne. Il faut vous en aller tout de suite ! Vous ne savez pas...
Elle s’interrompit brusquement. Comme toujours leurs positions respectives leur imposaient le silence à un moment donné.
— Oh si, répondit-il avec un rire bref. Je sais. Je pars ce soir pour Saint-Pétersbourg.
Il n’expliquait pas que ce départ immédiat n’était pas provoqué par la crainte.
— Je suis si heureuse... Elle s’arrêta pour le regarder avec un petit sourire. Je suis si heureuse que vous partiez.
Elle se détourna avec un profond soupir. Car une nouvelle angoisse plus violente que les autres venait de l’envahir.
— Je voudrais vous sentir en sécurité en Angleterre, dit-elle, même si, dans ce cas, je ne devais plus vous revoir. Mais il ne faut pas que l’idée de ma personne vous retienne jamais. Et elle leva sur lui des yeux remplis de la fierté d’une race qui sait beaucoup endurer. Je veux que vous restiez toujours le même. Ah, ne secouez pas la tête. Ils parlent tous de la même façon de vous... ils ont peur de vous.
Elle le toisa du regard.
— Mais, moi, je n’ai pas peur de vous, ajouta-t-elle en riant tout à coup, car son bonheur était bien réel. La meilleure sorte de bonheur n’est pas celle qui saute aux yeux. Ce bonheur-là reste caché dans des coins perdus, dans des endroits tranquilles où le monde impatient allant à sa recherche ne le trouve pas, ne le reconnaît pas et continue à le confondre avec la richesse, le rire, le bruit et même avec la gloire et la célébrité bon marché.
Ils revinrent à pas lents vers la ferme, et de nouveau le ciel leur fut favorable en leur faisant oublier que les minutes leur étaient comptées et qu’elles fuyaient rapidement.
Ils étaient cependant très pratiques tous deux, et en suivant ensemble le sentier blanc de neige ils faisaient des projets d’avenir qui ne ressemblaient guère aux rêves de la plupart des amoureux. Dénués d’égoïsme, ils avaient pour but un bonheur qui ne tendait pas à l’accomplissement immédiat de tous leurs désirs et de tous leurs espoirs, mais qui était fait d’une confiance mutuelle devant survivre aux séparations et défier les années. Loyauté était leur devise... loyauté de chacun envers soi-même, de l’un envers l’autre, et de tous deux envers le devoir.
Wanda ne demandait pas, comme une héroïne de roman, une passion qui renverserait tous les obstacles sans s’inquiéter du devoir, cette autre forme de l’honneur. Elle ne cherchait pas à fuir la prévoyance, le bon sens et le respect, ces spectres se dressant sur le chemin de la folie qui s’appelle une courte passion. Elle paraissait heureuse au contraire que son ami fût prudent et soucieux de son avenir. Pleine de confiance, elle se remettait entre ses mains comme s’il avait un droit sur elle, non celui de détruire et de ruiner sous prétexte de cette grande passion qui soulève l’enthousiasme de la galerie, mais celui de protéger, de veiller et de soutenir.
Cartoner parlait peu de ses propres sentiments et se distinguait singulièrement ainsi de la généralité des amoureux. Il prenait même en considération les sentiments des autres et les faisait passer avant les siens, ce qui est évidemment original. Et pourtant les projets d’avenir inspirés par cette sorte d’amour et que Wanda avec son énergie habituelle lui arracha en cette belle matinée de mars, bribe par bribe, pour en faire quelque chose de complet, paraissaient la satisfaire. Elle semblait en déduire qu’elle était aimée comme elle désirait l’être, et que, quoi qu’il arrivât, elle possédait assez pour être plus heureuse que la plupart des femmes. Sans doute ils espéraient, car ils étaient jeunes et vigoureux, et c’était le printemps, mais l’accomplissement de leur espoir dépendait d’événements dont ils ne pouvaient parler, d’événements que Wanda connaissait seulement par les conversations du prince, de Martin et de Kosmaroff, et sur lesquels Cartoner était venu se renseigner en Pologne, mais non par l’entremise de Wanda.
L’odeur de la fumée de bois, sortant des cheminées de la ferme, les avertit qu’ils étaient arrivés au coin de la forêt et Wanda s’arrêta brusquement.
— Il ne faut pas aller plus loin, dit-elle. Êtes-vous sûr que personne ne vous ait vu quand vous êtes arrivé ?
— Personne, répondit Cartoner, que la fortune avait favorisé. Venu à la ferme par la forêt il avait remarqué la trace des pas de Wanda sur la neige. Il avait souvent fait ce même chemin avec le même cheval et connaissait la route de Varsovie dans tous ses détails. Il pouvait donc retourner sans être aperçu et peut-être même quitter la ville sans que personne l’eût remarqué.
Car, grâce à la jeune fille, il connaissait les dangers qui le menaçaient, et savait aussi que ces dangers étaient infiniment plus graves pour le prince et pour Martin.
— Tout ce que vous aviez prévu à notre première rencontre s’est accompli, dit-elle.
— Non, c’est pire que je ne l’avais prévu, répondit-il.
Ainsi, ils se dirent adieu, sachant qu’ils ne devaient plus se revoir en Pologne, puisqu’il en pouvait résulter de si grands dangers pour les autres. Ils ne devaient même pas s’écrire, tant que Wanda se trouverait dans le cercle du service postal russe. Un seul lien restait entre eux... Paul Deulin. Mais ils ne voulaient pas lui faire de confidence. Cependant c’était lui qui avait arrangé cette rencontre. Prévenu par dépêche, il avait attendu Cartoner à la gare de Varsovie et lui avait conseillé de ne pas se montrer dans les rues. Puisqu’il n’avait que quelques heures à passer avant de prendre le train pour Saint-Pétersbourg, il avait l’alternative de rester à la gare ou de prendre un cheval et de faire une promenade à la campagne. A propos, les Bukaty n’étaient pas à la ville mais à leur maison de campagne.
— Allez les voir, ajouta-t-il. Un homme qui vit sur un volcan joue avec les armes à feu si cela lui plaît. Et nous vivons tous sur un volcan. J’en reconnais l’odeur. Les rues même, mon cher, sentent la catastrophe.
Wanda resta courageuse et gaie jusqu’à la fin. Elle avait du sang français dans les veines, ce sang qui inonda les rues de Paris, il y a un siècle environ, en établissant un record de courage que l’univers admirera tant que vivra l’histoire.
Cartoner se retourna sur sa selle pour regarder encore une fois Wanda qui debout au soleil lui faisait un signe d’adieu, les yeux souriants, mais les lèvres serrées comme retenant les larmes.
Puis, il partit, emportant pour tout réconfort sur sa route solitaire ce petit « espoir » qui était « l’espoir » de la Pologne, mais pour la réalisation duquel les temps n’étaient pas mûrs.
Il était l’observateur qui voit clair dans le jeu des autres, et il savait que l’heure de la Pologne sonnerait longtemps après sa mort et après celle de Wanda.
Il y a peu de chemins en Pologne. Tôt ou tard, Cartoner devait être forcé de prendre la grande route qui rejoint Varsovie à l’ouest en passant devant les murs du cimetière.
Deulin sans doute n’ignorait pas cette circonstance, car Cartoner le rencontra à cheval, venant de la ville, juste au-delà du cimetière. La façon dont montait le Français, jambe et bras tendus, rappela à Cartoner une époque à laquelle Deulin ne faisait pas souvent allusion, celle où ce dandy à cheveux blancs s’était engagé dans la cavalerie et chargé de la dure besogne de tuer des Allemands.
Deulin ne jugea pas utile de faire la moindre allusion au but de la promenade de Cartoner et ne dit pas non plus que ce chemin, il le savait, n’était pas le plus court pour aller à Saint-Pétersbourg.
— J’ai loué un cheval pour aller au-devant de vous, dit-il gaiement — il paraissait très heureux ce matin et son regard était animé — pour vous arrêter au passage. Kosmaroff est arrivé à Varsovie. Je l’ai rencontré dans la rue... et il m’a vu. Cet homme, je le crois, est vraiment le « deus ex machina ». Je me demande quel est son véritable état civil. Il a du sang dans les veines, mon cher.
Tout en bavardant il tourna bride pour revenir avec Cartoner vers la ville.
— En attendant, j’ai une faim de loup. Qu’allons-nous faire ? Il est une heure, et vous n’ignorez pas que j’ai l’estomac d’un Français. Nous sommes un grand peuple. Nous renversons les monarchies pour créer des républiques, destinées à durer toujours... ce qui n’arrive pas. Nous faisons de l’histoire si rapidement que l’univers en perd le souffle, mais nous déjeunons toujours avant midi.
Il tira sa montre et en indiqua le cadran à Cartoner d’un geste si tragique qu’on aurait pu croire que l’aiguille marquait leur dernière heure.
— Mais il ne faut pas que nous nous montrions dans les rues. En tout cas, je n’ose pas me montrer à côté de vous à Varsovie. Ils se sont habitués à moi. Ils me prennent pour un vieillard paisible, un dentiste peut-être.
— Mon train part de la gare de Saint-Pétersbourg à trois heures, dit Cartoner. Je déjeunerai à l’autre gare, puis traverserai la ville en fiacre fermé, les stores baissés.
Il eut un petit rire tranquille qui sembla surprendre Deulin.
— J’irai avec vous, dit celui-ci ; je déjeunerai même avec vous là-bas d’un bifteck et de bière, au buffet. Il n’y a qu’une salle à cette gare. On y dîne et l’on y attend le départ des trains, de sorte que l’on mange devant une assemblée d’affamés, comme le faisait Louis XVI. Je vous accompagne, mais dépêchons-nous... pour en finir. Avez-vous vu Bukaty ? demanda-t-il enfin, se penchant en avant pour chasser une mouche imaginaire de l’encolure de son cheval, et montrant ainsi qu’il avait plus de pudeur en parlant de certaines choses que la plupart des gens.
— Non, j’ai vu seulement la princesse, répondit Cartoner. Et le silence se fit entre eux.
— Vous savez, dit enfin Deulin, avec gravité, s’il se produit ce que nous attendons et que tout le monde espère, j’irai aussitôt chercher Wanda et je m’occuperai d’elle. Je ne sais pas si c’est mon devoir, mais en tout cas c’est mon plaisir. Par conséquent s’il arrive quelque événement suivi de troubles dans le genre de ceux dont nous avons été témoins vous et moi, une ou deux fois dans notre vie, à ces moments où le désordre règne et les dynasties s’écroulent, et où amis et ennemis se cherchent en vain, vous n’aurez pas besoin de vous demander où je suis, et quel sera le sort de nos amis de Varsovie. Ne pensez qu’à vous-même. Je me serai enfui avec Wanda.
Il finit en éclatant d’un rire étrange où se cachait une nuance de tendresse.
— Bukaty et moi ne parlons jamais de ces choses, poursuivit-il au bout d’un moment, mais nous sommes d’accord sur ce point. Une fois la tempête calmée, quand nous pourrons de nouveau respirer, vous n’aurez qu’à télégraphier à mon adresse à Paris pour me dire où vous êtes, et je vous ferai savoir où nous sommes. Nous sommes habitués à cette vie, vous et moi, et nous saurons nous mettre à l’abri.
Ils se trouvaient à présent aux abords de la ville, au milieu de ces rues larges et mal pavées où des maisons trop hautes se dressent à côté de cabanes, habitées autrefois par les juifs, qui se sont actuellement rapprochés du marché de Nowiniarska. Car le peuple élu a besoin de vivre près d’un marché, pour avoir toujours dans les oreilles le doux tintement de la petite monnaie. Dans les villes de l’Europe orientale qui possèdent un quartier juif, un abîme profond est creusé entre les deux races que sépare seulement une rue étroite. A quelques mètres de distance on rencontre les intérêts, les espoirs, les aspirations, les désirs les plus divers, et des gens vivant côte à côte restent isolés les uns des autres, comme si la malédiction de Babel était entre eux.
En traversant ce quartier Cartoner et Deulin étaient sûrs de ne pas être remarqués, aussi sûrs que s’ils s’étaient trouvés sur la route déserte de Wilanow, car les hommes qui se pressaient ici sur les trottoirs étaient uniquement préoccupés de leurs calculs et de leurs gains, et si par hasard un regard s’arrêtait un moment sur les cavaliers, c’était pour évaluer le prix de leurs vêtements et de leurs harnais et non pour étudier les traits de leurs physionomies. Car pour ces pauvres gens, il n’y a rien au-dessus de ces idées de lucre qui se mélangent inconsciemment dans leur esprit à une espèce d’attente passive du jour où cessera enfin la persécution dont ils sont l’objet depuis dix-neuf siècles.
— Prenons par les rues détournées, dit Cartoner, nous éviterons ainsi de rencontrer des gens de notre monde.
Les rues étaient remplies d’hommes, car les femmes mènent une vie sédentaire qui les rend grasses et pâles. Le milieu de la rue sert peu aux voitures, car le commerce de détail qui occupe les habitants de ce quartier est de nature si mesquine que la marchandise semble uniquement circuler de main en main, cachée dans des ballots mystérieux ou dans des sacs de tissu noir. Les deux cavaliers étaient forcés d’avancer lentement à travers les groupes d’hommes qui continuèrent leurs conversations chuchotantes sans jamais relever la tête.
— De quoi peuvent-ils bien parler ? à quoi peuvent-ils bien penser toute la journée ? dit Cartoner. Et en effet ce calme des rues paraît suspect. Les enfants même sont tristes et se tiennent à part dans une solitude renfrognée.
— J’aimerais mieux être un chien, répondit Deulin en secouant les épaules comme si le spectre du Souci était monté en selle derrière lui. J’aimerais mieux être un chien.
Ils arrivèrent enfin à la gare, où ils chargèrent un commissionnaire du soin de reconduire les chevaux à l’écurie. Partout dans le quartier qu’ils venaient de traverser ils avaient rencontré des hommes en uniforme, solides et bien nourris, qui prenaient le haut du pavé, tandis que les Polonais, dans leurs vêtements pauvres et râpés et leurs lourdes bottes rapiécées, s’écartaient vivement pour faire place aux vainqueurs. Mais parfois, sur le passage d’un porteur de sabre trop insolent, ils se retournaient pour le suivre d’un œil attentif comme pour être sûrs de pouvoir le reconnaître plus tard quand l’heure de la revanche aurait sonné. Comme toujours, les plus petits fonctionnaires étaient les plus impertinents — les employés subalternes des postes, des douanes, enfin les nombreux fonctionnaires civils qui dans les trois empires européens portent l’uniforme et le sabre sans raison plausible. D’autre part les hommes vraiment importants et les officiers supérieurs des meilleurs régiments cherchaient plutôt à se rendre sympathiques par leur politesse et leur désir de passer inaperçus. Mais ces bonnes intentions restaient sans effet, car la différence de races rend inutiles les projets des hommes et l’habile prévoyance des gouvernants. Ici, à Varsovie, Moscovites, Polonais et Juifs — tout en vivant dans les mêmes rues, sous les mêmes toits, obéissant à la même loi et reconnaissant le même souverain — se guettaient les uns les autres en se haïssant.
Aux coins de rues, les agents de police avec une habileté calme prenaient note de chaque piéton, de chaque voiture, de chaque étranger passant dans un fiacre. Cartoner et Deulin au coup d’œil parti d’au-dessous de la plate casquette verte s’aperçurent qu’ils étaient remarqués et reconnus à chaque tournant. Sur les marches de la gare ils étaient surveillés par deux agents russes de grade supérieur qui poliment feignaient de leur tourner le dos.
— Je me moque d’eux, dit Deulin en allant au guichet. Nous n’avons pas besoin de les craindre, ceux-là. Nous ne faisons rien de mal, et ils ne peuvent nous expulser du pays, tant que nos passeports sont valables. Ils savent à quoi s’en tenir là-dessus, car ils ont examiné mes papiers deux fois, et ils sont venus fouiller chez moi à l’Hôtel de l’Europe — eux ou d’autres. Kosmaroff peut-être, qui sait ?
Il parlait ainsi sans cesse selon son habitude, disant mille riens avec agrément comme seuls des Français savent le faire, effleurant toutes les questions avec la virtuosité d’un musicien dont les doigts agiles courent sur le clavier, frappant de temps à autre, et comme par hasard, un accord plus sonore d’un sens plus profond. Il commanda le déjeuner, discutant avec le garçon à qui il reprochait la pauvreté criminelle du menu.
— Oui, dit-il, prenons du bœuf. Je connais votre mouton. Il sent la laine. Donnez-nous par conséquent votre bœuf, votre bœuf de chemin de fer qui a tant voyagé sans prendre le train. Il est venu à pied pour se faire tuer et ramasser par une locomotive, et se faire servir ensuite par un garçon qui certainement est un chauffeur déguisé.
En parlant il s’assit et se mit à arranger la petite table, couverte d’une nappe douteuse, à travers laquelle on sentait le froid de la plaque de marbre. Deulin se chargeait toujours des détails et Cartoner acceptait ses décisions. Le Français le connaissait assez pour savoir par cœur ses goûts ou se douter de son indifférence. De temps à autre il envoyait un regard pénétrant à son compagnon, et quand le garçon fut parti pour exécuter tous les ordres minutieux qu’on venait de lui donner, Deulin se tourna brusquement vers Cartoner.
— Vous paraissez distrait, dit-il. A quoi pensez-vous ?
— Je me disais que vous parlez vraiment bien le polonais. Et cependant vous n’êtes venu qu’une fois ici, autrefois, répondit l’Anglais.
— Dans ma jeunesse on trouvait aisément l’occasion d’apprendre le polonais à Paris, dit Deulin. Et j’ai appris le polonais quand j’étais jeune...
Il avait arrangé la table comme il le désirait, avait examiné soigneusement plusieurs ustensiles qu’il avait remis ensuite à leur place et maintenant il regardait autour de lui de ses grands yeux cernés toujours agités et toujours las.
— Quand on est jeune on apprend vite tant de choses, surtout si l’on s’occupe à faire des folies, dit-il négligemment. Les gens vertueux sont peu intéressants, car ils n’ont pas de passé. Nous autres, du moins, nous avons le souvenir de nos péchés pour donner de l’éclat à notre vieillesse, à l’heure où la vertu devient presque une nécessité.
Ses yeux s’arrêtèrent enfin sur la figure de son ami.
— Permettez-moi de vous dire, fit-il avec amertume, que vous êtes diablement distrait. C’est une mauvaise habitude. Cela donne à penser que vous êtes préoccupé de vos idées, et ceux qui n’en ont pas, qui sont incapables d’en avoir, se mettent à vous détester à cause de votre supériorité.
Il prit la bouteille de vin que le garçon venait de déposer sur la table devant lui, examina l’étiquette et remplit deux verres. Il but une gorgée et fit la grimace, puis haussa les épaules pour montrer qu’il acceptait l’inévitable.
— Quand j’étais jeune, très jeune diplomate, un vieux gredin à lunettes d’or me dit que l’une des premières règles du jeu devait être d’avoir l’air content des choses auxquelles on ne pouvait rien changer. Nous suivrons ce principe en ce qui concerne le vin. Je reconnais en lui notre ami « Château la Pompe ». Il ne nous fera pas de mal. Il ne déliera pas votre langue, cher ami. Vous n’avez pas besoin d’en avoir peur.
Il disait cela avec une intention si marquée que Cartoner leva la tête pour le regarder.
— Que voulez-vous dire ?
Deulin rit sans répondre.
— Pensez-vous que ma langue ait besoin d’être déliée ?
Le Français, qui caressait sa moustache, rencontra d’un air pensif les calmes yeux rêveurs.
— Ce n’est point que votre réserve me paraisse impolie, mais il y a tant de choses dont vous trouvez inutile ou oiseux de parler, qu’à la fin il ne reste rien... rien que le silence. Et le silence quelquefois est dangereux, moins que les paroles, mais dangereux tout de même.
Cartoner le regarda, attendant la suite. C’était la rencontre des deux écoles de diplomatie : la vieille, toute en paroles ; la nouvelle, toute en réticences.
— Écoutez-moi, dit le Français. Autrefois j’ai connu un homme à qui avait été confié le bonheur d’un être humain. Il existe en effet une responsabilité qui prime tout, même le salut d’une nation, ou des deux nations les plus importantes du monde. Ce souci-là nous l’avons connu tous les deux parfois. C’était l’éternelle histoire, car il s’agissait du bonheur d’une femme. Dieu sait que les intentions de l’homme étaient excellentes ! Mais il s’y prenait mal. Bon Dieu ! comme il s’y prenait mal ! Il parlait trop peu. Depuis il est devenu trop bavard. Elle était Polonaise, et j’en ai conservé une tendresse ou plutôt un point douloureux au cœur qui me fait mal quand j’entends un mot polonais. Car cet homme, c’était moi.
— Eh bien, demanda Cartoner, que voulez-vous savoir ?
— Rien, répondit l’autre vivement. Je vous dis cela pour vous donner un avertissement, car vous considérez comme dites tant de choses qui n’ont pas été exprimées. Vous êtes un homme fort, mais n’oubliez pas qu’une femme, même la plus forte, peut ne pas être capable de porter le même fardeau que vous.
Cartoner écoutait avec beaucoup d’attention, comme il le faisait toujours aux rares moments où il arrivait à son ami d’être sérieux.
— Vous savez, reprit Deulin après une pause pendant laquelle le garçon avait déposé devant lui un plat d’argent délabré dont il enleva le couvercle d’un geste triomphant et prometteur, vous savez que j’abandonnerais à vos soins sans réserve tout ce que je pourrais posséder de plus précieux, ma fortune ou... enfin ma fille. J’aurais entière confiance en vous. Mais tout homme peut se tromper. Et si vous vous trompez en ce moment, je ne vous le pardonnerai jamais... jamais.
Et dans ses yeux brilla soudain un éclair sauvage.
— Puis-je faire quelque chose pour vous, cher ami ? ajouta-t-il d’un ton bref.
— Vous m’avez déjà promis de faire la seule chose que je vous aurais demandé de faire à Varsovie, répondit Cartoner.
Deulin leva la main comme pour imposer silence.
— Assez, cela suffit, les paroles vous coûtent trop, et je vous comprends parfaitement.
Puis prenant un air plus gai il se tourna vers le plat devant lui.
— Et maintenant regardons ce bœuf de chemin de fer. Il ne promet guère. Mais il sera moins dur et moins indigeste que le souvenir d’une ancienne erreur... c’est tout ce que j’ai à vous dire.
L’homme qui à cette époque avait les idées les plus larges en Russie, c’était le Tsar. Il avait choisi ses ministres parmi les nobles qui, sans plaider la cause du progrès, du moins ne s’y opposaient pas. Bien qu’il détestât les changements, il s’était une ou deux fois séparé de vieux serviteurs éprouvés, amis de son enfance, plutôt que de renoncer à aucun élément de sa politique. En d’autres cas il avait fait appel à leur vieille amitié, non pour les amener à penser comme lui, car cela était impossible, mais pour leur faire adopter ses projets.
« Je ne suis pas de votre avis, mais je suis prêt à vous servir », avait un jour répondu un de ceux-ci, et le Tsar, qui ne savait où s’adresser pour trouver l’homme qui lui était nécessaire, accepta ce genre de service.
Car celui qui s’assied sur un trône devient un être solitaire incapable de juger les hommes s’il les regarde d’en haut. Pour trouver les collaborateurs honnêtes ou habiles — ou l’homme rare qui réunit ces deux qualités — il faut descendre les chercher dans la foule.
Les rois et les empereurs ne peuvent guère agir ainsi. Les despotes ne l’osent pas. Alexandre II procédait comme on procède généralement quand on a des faveurs à distribuer, des nominations à faire et un ministère ou tout simplement un conseil d’administration à former. Il chercha parmi ses relations et ensuite parmi les amis de sa jeunesse. On suppose qu’un empereur dispose du monde entier quand il s’agit de faire un choix, mais en réalité, il n’est pas autrement placé qu’un bourgeois quelconque, réduit à chercher dans son petit cercle restreint le collaborateur de ses rêves.
Montant sur le trône au milieu d’une lutte malheureuse, son premier acte fut de conclure une paix humiliante. Il dut s’incliner devant le parvenu français qui avait entraîné l’Angleterre dans une guerre inutile, afin d’étayer son propre trône branlant.
En outre Alexandre II arriva au pouvoir avec l’intention déclarée de libérer les serfs, intention qu’il réalisa en la payant de sa vie quand l’heure en eut sonné. La Russie était le seul pays qui se fût désintéressé de la question de l’esclavage, et par là elle s’avouait d’une civilisation inférieure. Le jeune Tsar se rendit compte des inconvénients d’une telle situation. « L’empire russe s’écroulera à partir du jour où l’esclavage sera aboli », lui disaient ses conseillers. « Il ne pourra pas durer en le conservant », répondit-il. Et vingt-deux millions d’hommes furent libérés. En accomplissant cet acte le Tsar se trouvait presque seul de son avis, car il n’y eut pas un ministre qui fût avec lui de tout son cœur, bien que la plupart fussent obéissants en dépit de leurs convictions. Beaucoup pensaient sincèrement que c’était amener la fin de l’empire russe.
Alexandre II, appelé soudain à régner sur un dixième du genre humain, hommes de races et de couleurs différentes, appartenant à trois grandes religions rivales et à une centaine d’églises de moindre importance, était lui-même un être nerveux et impressionnable, de santé précaire et courbé sous le fardeau de sa grande responsabilité. Son père était mort dans ses bras, le cœur brisé, lui léguant un empire envahi par les armées de cinq nations européennes, haï et méprisé par le monde entier. On dit qu’une mélancolie héréditaire pèse sur ceux qui portent la plus lourde couronne de la terre. Et l’Histoire est là pour montrer qu’ils n’ont jamais atteint à une saine vieillesse. Des soldats encore vaillants ayant servi pendant une demi-douzaine de campagnes s’inclinent aujourd’hui devant leur souverain dans le Palais d’Hiver, après avoir juré fidélité à quatre Tsars successifs.
Alexandre II réveilla de sa main la grande nation à moitié en Europe, à moitié en dehors de l’Europe, qui dormait encore d’un sommeil médiéval, pour constater seulement qu’il avait agité des forces assoupies dont les manifestations allaient bientôt se soustraire à son contrôle. Il répandit l’éducation, comme on arrose un champ plein de semences cachées et qui va donner du blé ou de mauvaises herbes, une riche moisson de bien ou de mal. Il imposa à tout son peuple l’enseignement primaire obligatoire. D’un coup de plume il renversa ainsi le dernier support du despotisme Pourtant il espérait rester le Tsar de toutes les Russies. Ce grand homme pâle, doux et énergique, possédait un courage à toute épreuve. L’heure venue, il fit face aux conséquences de sa propre témérité sans sourciller.
« Que voulez-vous donc de moi ? » disait-il après avoir été sauvé par miracle d’un attentat. Car il savait qu’il donnait plus qu’il n’aurait dû le faire par prudence. On disait qu’il était troublé et absorbé chaque fois qu’il échappait à l’assassinat.
La guerre avec la Turquie fut le premier symptôme du réveil de la Russie — les soldats savaient à présent lire et écrire. C’était la première fois que l’histoire avait à enregistrer ce fait : un peuple forçant un Tsar à déclarer la guerre, et la Serbie était pleine de volontaires russes luttant pour les Slaves chrétiens, avant que l’empereur se fût décidé à combattre — à combattre tout seul, car aucune nation européenne ne viendrait à son secours. Il avait appris à lire aux Russes, levant ainsi le voile d’ignorance qui cachait la civilisation au peuple. A présent ils avaient lu les récits des atrocités bulgares, et rien n’aurait pu les retenir.
Donner un gouvernement autocrate à cet empire, le plus vaste du monde, c’était déjà une tâche qui dépassait la capacité d’un seul. Mais Alexandre II n’avait pas seulement à lutter contre des troubles intérieurs, il était environné de difficultés venant du dehors. L’Angleterre, son ennemie mortelle, aidait secrètement la Turquie, en dépit d’une déclaration de neutralité. L’Autriche, selon son habitude, attendait, prête à se joindre au vainqueur. Cet homme avait des raisons d’être toujours soucieux.
Il ne faut point s’étonner que son cœur ne s’attendrît pas sur la Pologne. Le Tsar aux larges idées avait ses faiblesses comme tous les hommes. Beaucoup de braves gens généreux ne vous refusent pas une grande somme mais hésitent à dépenser un sou. D’autres donnent d’une main, et de l’autre raflent ce qui appartient peut-être au voisin. Le point faible d’Alexandre, c’était la Pologne.
A l’occasion de sa première visite officielle à Varsovie, il dit d’une voix froide et calme qu’on se mit aussitôt à haïr et à craindre : « Messieurs, assez de rêves ». Onze ans plus tard, il rappela lui-même ce propos qui ne lui avait jamais été pardonné, et qu’on n’avait jamais oublié, à une importante députation de gentilshommes polonais, leur recommandant d’y prendre garde. Il venait souvent à Varsovie sous un prétexte ou un autre. Ce rêveur ne tolérait chez ses sujets aucun rêve. Il se réservait cela. Le principal intérêt qu’offre l’étude du cœur humain se concentre autour de l’inexplicable. Si nous étions toujours logiques, nous serions parfaitement ennuyeux. Personne ne saura jamais pourquoi cet autocrate libéral fut si mesquin envers la Pologne.
Quittant Varsovie, la ville qui, par ordre d’en haut, piétine sur place, Cartoner, se dirigeant vers le nord, traversa des plaines de neige sans fin. Il remarquait à mesure mille signes du progrès. Les visages même des gens avaient changé depuis sa précédente visite quelques années plus tôt. Ce peuple était devenu une nation, consciente de sa force. Il avait fait une grande guerre victorieuse de son plein gré et non par ordre. Il s’était intéressé aux négociations diplomatiques qui avaient suivi la signature du traité de San Stefano. Il avait gagné et perdu. Il était composé d’hommes à présent, et non de bêtes de somme.
Cartoner arriva à Saint-Pétersbourg le soir. Le long crépuscule des pays du Nord avait commencé ; la dernière lueur du couchant se reflétait sur le dôme doré de Saint-Isaac, et la flèche de l’hôtel de l’amirauté se profilait sur un ciel pur.
La gare de Varsovie se trouve dans un quartier tranquille, et les rues que prit le traîneau de louage de Cartoner étaient presque désertes. C’était l’heure de la promenade dans le Jardin d’Été, ou dans la perspective Newsky, de sorte que tous les oisifs se trouvaient dans un tout autre quartier de la ville. D’ailleurs Saint-Pétersbourg est la capitale la plus spacieuse du monde, il y a plus de place qu’il n’en faut pour les habitants, les maisons sont trop grandes et les rues trop larges. Naturellement le canal de Catherine était gelé, la neige qui le couvrait était tachée par place d’immondices et sillonnée d’un grand nombre de sentiers qui s’entrecroisaient. Cartoner le regardait avec indifférence comme une chose qui n’a pas encore d’histoire. Le traîneau par le pont Nicolas gagna l’île de Vasili. On ne voyait aux bords de l’eau aucun signe précurseur du printemps. On se servait encore des sentiers qui traversaient le fleuve. Le Vasili Ostrov forme un quartier moins fréquenté que ceux qui se trouvent sur l’autre rive. Derrière l’École des Beaux-Arts et jusqu’à la perspective Bolshoi un grand nombre de rues parallèles sont habitées principalement par des gens tranquilles : avocats, commerçants et professeurs, car beaucoup d’écoles et de collèges sont situés de ce côté au bord de l’eau en face du quai des Anglais.
Cartoner avait indiqué une de ces rues à son cocher qui avait quelque difficulté à trouver le numéro de la maison. Celle-ci ne se distinguait d’aucune façon des autres habitations. Car Saint-Pétersbourg est une ville monotone et plate qui tourne vers le ciel une étendue uniforme de toits, interrompue de temps en temps par les flèches acérées de Saint-Pierre et de Saint-Paul, le grand toit de la cathédrale de Kasan et le dôme de Saint-Isaac, la plus vaste église du monde.
Quand enfin le traîneau s’arrêta avec un grand bruit de grelots, un portier sortit du porche sans enthousiasme. Il avait la garde d’une maison tranquille et ne tenait pas à recevoir d’étrangers, surtout à un moment où l’on regardait tout voyageur de travers et où la police ne laissait pas de repos aux « dvorniks ». Pourtant il parut reconnaître Cartoner, car il toucha son bonnet pointu en disant que le monsieur demandé par le nouvel arrivant était chez lui.
— Au deuxième étage. Vous reconnaîtrez la porte, dit-il par-dessus son épaule quand Cartoner, après avoir payé son cocher, pénétra dans la maison en confiant au « dvornik » le soin d’apporter son bagage.
Cartoner frappa à la porte du deuxième étage, et fut reçu par une grosse bonne russe qui eut pour lui un large sourire de bienvenue et sans mot dire le précéda dans l’étroit couloir. L’odeur du tabac et une certaine nudité des murs et du plancher faisaient supposer que l’on était chez un célibataire. La bonne ouvrit une porte et s’effaça pour laisser passer Cartoner. Un homme aux cheveux grisonnants dont la courte barbe brune semblait cacher un menton volontaire était assis près d’un feu de bois. Il était en train de bourrer sa pipe en puisant le tabac dans un pot qui se trouvait sur la table. Il se leva, la pipe à la main, pour aller au-devant du visiteur.
— Ah ! dit-il. Je me demandais si vous alliez venir, ou si vous étiez occupé ailleurs.
— Non, j’ai toujours la même occupation. Et vous ?
— Comme vous le voyez, répondit l’homme barbu en avançant avec le pied une chaise et en reprenant sa place devant le feu. Je suis encore ici comme quand vous m’avez quitté — il s’arrêta pour faire un petit calcul — il y a cinq ans. Je suis resté ici tout le temps de la guerre et pendant le congrès de Berlin, alors qu’ils ne faisait pas bon être Anglais à Saint-Pétersbourg. Mais je suis resté quand même. A cause du suif ! Que voulez-vous, cela n’a pas l’air héroïque, mais pourtant le monde en a besoin. C’est tout simple le commerce, vous savez.
Il eut un petit rire — le rire d’un homme qui a essayé quelque chose et qui a échoué, quelque chose en dehors du commerce, car sa voix et sa façon de parler témoignaient d’une autre destinée.
— Pouvez-vous me loger ? demanda Cartoner. Peut-être pour quelques jours seulement.
— Tant que vous resterez à Saint-Pétersbourg vous habiterez ici, répondit l’autre gravement.
Cartoner remercia d’un signe de tête, puis il s’assit. Leurs rapports semblaient confiants comme entre amis d’enfance.
— Eh bien ? demanda-t-il.
— Ma foi ! s’écria l’autre, nous vivons en de drôles de temps. Je suis allé à l’Opéra hier soir. Il s’est montré dans la loge impériale, et au bout d’une demi-heure la salle s’est vidée. Il est toujours tout seul maintenant à occuper son traîneau, pour ne point exposer d’autre membre de la famille. Ils l’auront — ils l’auront ! Et il le sait.
— Les fous ! dit Cartoner.
— Ils sont pires que fous, répondit son ami. L’homme est à terre et ils le frappent. Son asthme a empiré. Il souffre d’une demi-douzaine de maladies. Sa police a fait faillite, et c’était la plus parfaite qu’on ait jamais eue en Russie. Il a institué le jury, il a aboli les punitions corporelles. Ah, les fous ! Ils sont le rebut de l’univers, vous entendez, Cartoner.
— Je le sais, répondit Cartoner de sa voix douce. Ce sont des étudiants qui ne peuvent rien apprendre, des ouvriers qui ne veulent pas travailler, des femmes que personne ne veut épouser.
— Oui, les fils et les filles des serfs libérés par lui. Cela me dégoûte de parler de ces gens. Parlez-moi plutôt de vous.
— Eh bien, répondit Cartoner, je n’ai rien mangé depuis le déjeuner.
— C’est tout ce que vous avez à me raconter ?
— C’est tout.
Toutes les commères de Saint-Pétersbourg s’entretenaient de l’arrestation de Jeliaboff.
— C’est le commencement de la fin, disait-on. Maintenant ils prendront les autres. Ce nouveau règne des terroristes est terminé !
Mais Jeliaboff lui-même, homme dangereux (un des terroristes), le chef du complot qui avait pour but de faire sauter le train impérial à la gare d’Alexandroff, disait que non. Cette fanfaronnade d’un bandit en prison volait aussi de bouche en bouche.
Depuis deux ans l’agitation la plus extraordinaire s’était emparée de la société russe. Tout le monde semblait parler à voix basse. Dans la rue on se retournait pour regarder derrière soi au bruit d’un pas ou au son d’un grelot de traîneau. Les femmes elles-mêmes étaient dans le secret, et dès qu’une femme s’occupe de politique, la politique n’existe plus, car l’émotion réelle n’y doit trouver place mais seulement l’émotion factice des réunions publiques.
Depuis deux ans le Tsar était frappé d’ostracisme d’une façon lente et sûre par une persécution aussi cruelle que déraisonnable.
Autrefois les curieux et tous ceux qui aiment voir de près les têtes couronnées étudiaient l’heure de ses promenades dans l’espoir de l’apercevoir, ou même de recevoir un salut de cet empereur courtois. A présent les actes de sa vie journalière étaient surveillés pour un tout autre but. Si par hasard on apprenait qu’il allait traverser certaine rue, on la désertait aussitôt. On évitait autant que possible de passer devant le Palais d’Hiver. En voyant s’approcher le Tsar, les gens se sauvaient dans la direction opposée, les femmes appelaient leurs enfants. Il était traité en lépreux par son propre peuple.
— N’allez pas à l’Opéra demain, conseillait une femme à une autre. J’ai entendu dire que le Tsar ira.
— Ne prenez pas par la petite Sadovaia, recommandait un homme à son ami, la rue est minée. Ne laissez pas votre femme se promener dans la perspective Newski, elle est aussi remplie de mines.
Le Tsar s’écartait lui-même comme un homme qui s’aperçoit qu’il provoque la peur ou comme le lépreux qui voit qu’on l’évite, malgré la pitié inspirée par son malheur.
Pourtant il tenait à paraître dans certaines cérémonies, et à remplir certains devoirs, affrontant avec calme le danger dont il se rendait compte.
Comme tout le monde le sait, il assista à l’habituelle revue du dimanche, le 13 mars. C’était une belle matinée d’hiver. Le ciel était sans nuages et le soleil baignait de sa douce lumière les rues et les maisons, encore enveloppées de leur couverture de neige.
La revue se passa bien. Le Tsar, disait-on, était de bonne humeur. Il avait le matin même signé un décret, actuellement entre les mains de Loris Melikoff, qui dès le lendemain serait publié et prouverait au plus sceptique pour la centième fois combien il avait à cœur le progrès de la Russie en donnant au peuple une liberté plus grande.
Au lieu de retourner directement au Palais d’Hiver, le Tsar alla faire à sa cousine, la grande-duchesse Catherine, sa visite accoutumée. A deux heures il quitta son palais dans sa voiture, accompagné d’une demi-douzaine de cosaques. Ses officiers suivaient dans deux traîneaux. On ne savait jamais d’avance quel chemin il prendrait. Il donnait lui-même ses ordres au cocher. Il connaissait la ville aussi bien que ce dernier, car il s’était toujours promené seul, inaperçu et anonyme, se mêlant à la foule de ses sujets. Il n’était pas comme ces rois de France vivant dans un paradis terrestre au-dessus de leur peuple. Il savait et il avait toujours su de quoi on parlait dans les rues.
Il donna l’ordre au cocher d’aller au Palais d’Hiver par le canal de Catherine ; ce n’était pas le chemin direct. Si par hasard il avait pris par la perspective Newski, la moitié de cette large voie aurait sauté. Le quai qui longeait le canal de Catherine était en 1881 une rue tranquille à hautes maisons qui dressaient leurs blanches façades tout le long des eaux gelées du canal. Par endroits celui-ci était séparé du quai par une bande de jardins, et sur sa plus grande longueur par un petit mur bas, supportant un parapet.
La rue elle-même était vide. Les voies latérales de Saint-Pétersbourg sont plus calmes que les plus petites ruelles des villes d’un autre pays. Seul un mitron marchait sur le trottoir, portant en sifflant ses livraisons du dimanche. Il eut à peine un regard pour la voiture qui passait. Peut-être aperçut-il un homme qui guettait le cortège pardessus le mur bas ? Peut-être vit-il la bombe et entendit-il le bruit formidable de l’explosion ? Personne ne le saura en tout cas, car une seconde après il était mort.
La bombe était tombée sous l’arrière-train de la voiture. Dans la suite de l’empereur un cosaque et son cheval furent tués net. Le Tsar sortit des débris de la voiture sur la couche de neige bouleversée et fendue. Il trébuchait et prit un bras offert. On constata plus tard qu’il y avait du sang sur la banquette. Pour le moment le Tsar semblait être surtout plein de colère ; son regard allait du cosaque qui se mourait au petit pâtissier mort. Le trottoir et la chaussée étaient remplis de blessés, les uns immobiles, les autres essayant de soulever leurs membres paralysés et brûlés. Il faisait très froid.
On s’était déjà emparé de Ryssakoff qui avait jeté la bombe. Si la foule avait été plus grande et l’élément militaire moins fort, il aurait été déchiré sur place. Le Tsar s’approcha de lui. Certains disent qu’il lui parla. Mais il a été impossible d’obtenir jamais un récit clair de ce qui se passa pendant ces quelques moments tragiques. Le bruit, la confusion, la terreur avaient pour ainsi dire aboli les idées de ceux qui assistaient à cette scène horrible, et ils agissaient machinalement comme des somnambules.
Un rassemblement s’était déjà formé et grossissait rapidement.
— En arrière ! en arrière ! Voilà une deuxième bombe ! crièrent plusieurs voix.
Une centaine de témoins affirment qu’ils ont entendu cet étrange avertissement. Mais personne n’eut l’air d’y prendre garde. Il y a des moments dans la vie des hommes où le mépris de la mort les élève soudain jusqu’à l’immortalité.
Ceux qui entouraient le Tsar l’exhortèrent à quitter immédiatement les lieux. Dans une telle foule, il y avait sans doute des ennemis. A la fin il se dirigea vers le traîneau qui s’était avancé pour remplacer la voiture brisée. Il était pâle à présent et il marchait avec difficulté.
Les spectateurs reculèrent pour lui faire place. Beaucoup parmi eux se découvrirent pour manifester silencieusement leur respect et leur pitié.
Un seul homme gardait son chapeau et observait le Tsar, les bras croisés. Il se tenait appuyé contre le parapet en fer du canal, sur le trottoir à peine large de deux mètres, et le Tsar venait vers lui. Un instant ils se dévisagèrent. Puis le libre fils du serf leva les mains et jeta son projectile sur les dalles qui les séparaient, aux pieds de l’homme qui avait brisé la chaîne de son esclavage. Ce fut le serf qui poussa un cri. L’empereur n’eut pas une plainte. Un nuage de fumée d’un blanc grisâtre s’éleva vers le ciel.
Une masse de neige et de débris humains fut projetée en l’air. Les pavés du trottoir furent même arrachés.
L’empereur était couché par terre contre le parapet. Il était aveugle. Une jambe était broyée, l’autre tordue et mutilée jusqu’à la hanche. C’était affreux. Il ne proférait aucun son, mais essayait de remuer ses membres mis à nu sur la neige.
C’était donc ainsi qu’on le payait. Il s’acquittait de sa dette sans murmurer. Il avait fait le bien contre le conseil des prudents, au détriment de sa couronne et de sa grandeur, se dépouillant lui-même en dépit des enseignements de son père. Il avait obéi à sa conscience. Il avait fait plus pour le bien de la Russie que tout autre Tsar. Et voilà le paiement qu’il recevait.
L’autre, l’homme qui avait jeté la bombe, était déjà mort. La terrible explosion au nuage de fumée blanche avait en un clin d’œil envoyé son âme impitoyable devant le Tribunal Suprême. Il faut espérer qu’il aura su plaider sa cause sans faiblesse en face de son juge.
Tous les gentilshommes de la suite de l’empereur étaient tués ou blessés. Il était laissé aux soins de ses cosaques, qui firent leur possible pour le secourir. Bien que, étant soldats, ils avaient compris que tout secours humain était inutile. La foule se fendit pour laisser passer un homme de haute taille qui renversa littéralement ceux qui se trouvaient sur son chemin. C’était le frère de l’empereur, le grand-duc Michel, attiré par le bruit de la première explosion. Il s’agenouilla sur la neige tachée de sang et se mit à parler à l’agonisant.
Le traîneau de nouveau avança et le Tsar fut soulevé de la neige. Il n’y avait pas de médecin aux environs. Le rassemblement se dispersa en une muette horreur. Parmi la foule se trouvait Cartoner, conduit par cet instinct qui avait fait de lui le plus habile des vautours — l’instinct qui l’attirait sur le champ de bataille pour prendre part à ses horreurs sans en récolter la gloire.
Ses yeux calmes étaient cette fois remplis d’une colère subite et impuissante. Il ne pouvait même pas suivre sa première et si humaine impulsion de tuer celui qui avait tué.
Il resta immobile dans le bref silence qui se produisit après la deuxième explosion, ce silence qui succède aux grands événements provoqués par les hommes, et qui semble demander à Dieu une intervention immédiate.
Alors, comme c’était de son devoir de rassembler ses idées en fuite, de se hâter de penser et d’agir, pendant que les autres restaient abasourdis, il jeta un dernier regard sur l’empereur mourant, et se retourna pour se frayer un chemin à travers la foule, pendant qu’il en était encore temps. Il groupa les bribes de renseignements qu’il avait recueillies à Varsovie, à Londres par le capitaine Cable, à Saint-Pétersbourg par quelques amis, grâce à cette sagacité lente que lui enviait Deulin. C’était là l’occasion fournie à la Pologne. Une soudaine inspiration la lui avait fait chercher au centre du mal, à Saint-Pétersbourg, et non pas à Varsovie. Et ce que les autres appelaient sa chance l’avait conduit près du canal de Catherine, au moment où la première détonation s’était fait entendre. Par une petite rue il en gagna une plus grande. Il marchait aussi vite que sa prudence le lui permettait et fut bientôt hors de la zone dangereuse. Un traîneau s’approcha. Le cocher, à moitié endormi, le regarda avec un visage impassible et stupide. Cet homme évidemment n’avait rien entendu.
Cartoner le héla et n’attendit pas qu’il vînt rabattre le lourd tablier de cuir. Il le fit lui-même.
— Au télégraphe, dit-il.
Et bien que le cocher ait démarré à la vitesse de casse-cou habituelle, il lui demanda d’aller encore plus vite. Les promeneurs, sur les trottoirs, se rendaient à leurs occupations. Personne encore ne se doutait de ce qui s’était passé à quelques centaines de mètres plus loin.
Cartoner, les dents serrées, réfléchissait. Quoique maître de lui comme à l’ordinaire, il sentait ses jambes s’entrechoquer sous ses fourrures. Il fit un immense effort de mémoire. Il se trouvait à un moment décisif de sa vie, et il s’en rendit compte.
Il n’avait pas son code télégraphique, car il ne le transportait pas avec lui dans les rues de Saint-Pétersbourg où à chaque moment il courait le risque d’être arrêté par erreur ou sur un faux soupçon. Sa tête était remplie de mille choses qu’il devait se rappeler. Pouvait-il se fier à sa mémoire pour trouver le mot exact ou l’expression se rapprochant le plus de ce qu’il avait à dire ? Pouvait-il télégraphier pour annoncer que l’empereur était mort, puisqu’il l’avait quitté encore vivant bien que s’acheminant sans aucun doute vers la frontière du grand silence ? Le Tsar serait certainement mort avant qu’une dépêche, expédiée en ce moment, n’arrivât en Angleterre. C’était un risque à courir. Mais Cartoner était de cette race d’hommes qui, à une infinie patience, joignent la faculté de pouvoir prendre à un moment donné une lourde responsabilité.
Le bureau du télégraphe était calme. Les employés, dans toute leur dignité, trônaient derrière leurs guichets dans leurs uniformes quasi militaires. Ils ne savaient rien. Aussitôt que les nouvelles leur seraient parvenues, les grilles des guichets seraient rabattues inexorablement, et aucun télégramme privé ne partirait plus de la Russie.
Cartoner avait peut-être sur le monde entier une avance de cinq minutes. Mais ces cinq minutes suffiraient pour mettre sa dépêche à l’abri d’un rappel éventuel.
Le sens de la discipline était impérieux en lui. Son premier message était pour Londres — un seul mot, sorti de sa mémoire infaillible.
Il expédia une seconde dépêche aussi brève à Deulin à Varsovie. Le premier message atteindrait sa destination. Les chances du deuxième étaient moindres et celui-là pouvait signifier pour Wanda la vie ou la mort. Il se retourna lentement vers les doubles portes. Là, en simulant la maladresse, il pourrait encore peut-être gagner une minute, si quelqu’un de pressé voulait passer. Il était à la seconde porte lorsque monta en courant un homme petit, au visage pâle et dont les yeux avaient quelque chose de doux et de triste.
En tournant avec persistance le bouton de la porte dans le mauvais sens, Cartoner parvint à le retenir une demi-minute au moins. Quand enfin il entra, il jura après l’Anglais d’une voix que le capitaine Cable aurait reconnue, s’il avait été là. Les deux hommes se dévisagèrent dans la pénombre entre les deux portes. Chacun d’eux savait que l’autre n’ignorait rien. Puis le petit homme entra. Son pardessus noir avait une tache blanche, comme s’il avait porté un pain sous son bras. Cartoner le remarqua et se le rappela plus tard en apprenant que les bombes jetées dans les rues de Saint-Pétersbourg ce jour-là étaient peintes en blanc.
Il traversa le square du Palais d’Hiver et resta avec la foule sous les fenêtres, jusqu’à ce que le glas des cloches de la ville annonçât que le monarque le plus puissant de la terre avait été appelé devant le trône du Seigneur.
Le lendemain matin, Mlle Netty Cahere allait se promener comme d’habitude dans le Jardin de Saski. Il faisait beaucoup plus chaud à Varsovie qu’à Saint-Pétersbourg, et la neige était fondue, excepté là où elle formait de petits monceaux gris de chaque côté des avenues. Les arbres ne bourgeonnaient pas encore, mais l’écorce plus neuve des petites branches était en train de changer de couleur. Le printemps se préparait tout doucement en secret, et Netty était bien disposée à l’égard de toute l’humanité.
Par moment elle se prenait à souhaiter qu’il y eût à Varsovie encore plus de gens envers qui elle pourrait être aimable. Car il est un peu ennuyeux à la longue de se montrer gracieuse uniquement avec des parents âgés. Netty aurait aimé partager cette agitation spéciale que manifeste au printemps une moitié des êtres humains en s’habillant de couleurs claires pour faire plaisir à l’autre moitié.
Elle aurait voulu voir revenir Cartoner, car il était pour elle une énigme. Jusqu’ici elle avait toujours compris les intentions des hommes à son égard, et ce cas obscur l’intéressait tout particulièrement. De son côté, elle ne savait pas au juste ce qu’elle pensait de cet homme, mais elle était sûre qu’il n’était pas pareil aux autres.
Elle n’avait jamais revu Kosmaroff, et le souvenir de son étrange rendez-vous avec lui commençait à s’effacer. Mais elle se rendait compte qu’il n’aurait qu’à revenir pour reprendre aussitôt dans ses pensées la place qu’il y avait conquise d’une façon si soudaine et si violente. Elle l’avait relégué tout au fond de sa mémoire et sentait qu’il pouvait revenir au premier plan à un moment donné. Elle allait souvent jusqu’au fleuve par la Bednarska et s’intéressait à voir briser la glace.
Quant au prince Martin Bukaty, décidément elle le trouvait gentil. C’est dommage que cette épithète appliquée à un jeune homme indique que celui-ci ne vous inspire pas un intérêt très vif. Il était si franc et si loyal qu’il ne laissait place à aucun mystère. Et Netty aimait ce qui est un peu mystérieux. Sans doute il était prince, et c’était quelque chose. Même la tante Julie, ce champion de l’égalité, pinçait les lèvres après avoir parlé des Bukaty, comme si elle savourait quelque friandise. Quel dommage qu’ils fussent pauvres ! A cette idée, Netty poussa un soupir.
En attendant, Martin était seul présent. Elle ne comptait pas Paul Deulin qui était vieux, bien qu’intéressant quand il le voulait. Netty allait et venait dans la large allée de milieu de ce jardin et elle se demandait pourquoi Martin venait si tard, car des rencontres fortuites on en était arrivé à une convention tacite, sinon à des rendez-vous formels. Tous ceux qui pratiquent l’amour, doivent savoir que dans ce jeu il faut avancer ou reculer, on ne peut jamais rester en place. Vous vous y mettez pour badiner, et vous vous apercevez le lendemain que c’est devenu sérieux. Vous ne pouvez reprendre le jeu au même point où vous l’aviez laissé, car il faut sans cesse gagner ou perdre. Aussi est-il palpitant d’intérêt ; surtout il faut se taire sur ses chances et ne jamais croire qu’elles vont continuer ; c’est une faute que commettent en général les joueurs.
Martin plaisait fort à Netty. S’il avait été riche, il lui aurait certainement plu davantage. Et il faut déplorer que la plupart des jeunes filles ne sachent pas conduire leurs sentiments avec autant de sens pratique. Pour être juste, cependant, ajoutons que les jeunes gens sont sur ce point plus coupables que les jeunes filles à qui ils font la cour. Il est rare qu’une jeune personne oublie le côté pratique de cette question, dont l’enseignement de sa mère lui a montré toute l’importance. Mais il est aussi très rare qu’une fille soit amoureuse de l’homme qu’elle épouse. Elle s’imagine quelquefois l’être, mais le plus souvent elle ne va pas si loin.
Netty était sans doute plongée dans ce genre de rêves, ou dans d’autres semblables, chers aux jeunes filles, pendant qu’elle se promenait dans le jardin de Saski ce matin-là. Les gens qu’elle y rencontrait paraissaient fort calmes, car le récit de ce qui s’était passé à Saint-Pétersbourg la veille n’était pas arrivé à Varsovie, ou n’était pas encore parvenu à l’oreille du public. Les nouvelles, loin de voler, marchent à pas pesants dans ce pays rétrograde.
Netty finit par s’asseoir. Jamais auparavant Martin ne l’avait fait attendre, et elle se sentait irritée et plus désireuse de le voir que d’habitude. Les sièges étaient libres, car l’air était froid. Dans toute l’étendue du jardin, pas un promeneur. Un seul homme était assis sur un banc de pierre — un vieillard emmitouflé dans son vêtement de peau de mouton râpée. Il était absorbé dans ses pensées ou réfléchissait peut-être amèrement à sa propre misère, en tout cas il ne faisait aucune attention aux passants.
Netty le regarda à peine. Elle avait les yeux fixés sur la grille donnant sur la rue Kotzebue, et qui était l’entrée du jardin la plus rapprochée du palais Bukaty. Enfin elle aperçut Martin, non dans le jardin mais dans la rue. Elle reconnut son chapeau et ses beaux cheveux. Il était accompagné de quelqu’un qui ressemblait à Kosmaroff, mais qui était mieux habillé et dont il se sépara avant que Netty eût eu le temps de se rendre compte, puis il se dirigea vers la grille du jardin. Sans doute il avait déjà vu et reconnu la jeune fille, mais il ne venait pas à elle avec l’empressement heureux qui lui était habituel. Il s’arrêta et regarda autour de lui dans toutes les directions avant de quitter le sentier pour s’engager dans la grande allée.
Netty était assise tout au bout de l’avenue centrale, à l’endroit où se trouvait le vieux palais du roi de Saxe et où passe peu de monde, la plupart des gens prenant l’avenue qui, par l’autre coin du jardin, vous conduit aux deux marchés et au quartier juif.
C’est pourquoi il n’y avait près de son banc que ce vieux emmitouflé dans son vêtement usé. Martin s’arrêta de nouveau pour voir s’il n’était pas suivi, puis il se dirigea vers Netty, mais celle-ci devina qu’il n’avait pas l’intention de lui adresser la parole. Il ne la salua même pas, passa en laissant tomber à ses pieds un billet plié et continua son chemin sans se retourner.
A ce moment quelques personnes traversaient le jardin, mais Netty ne parut pas embarrassée. Elle posa le pied sur le billet qu’elle cacha ainsi à la vue des passants, puis elle se leva et le ramassa. Ces précautions semblaient superflues, car personne ne regardait de son côté.
« Je ne peux vous adresser la parole, écrivait Martin, car ce serait dangereux pour vous. La chose dont vous ne vouliez pas que je vous parle est pour ce soir. En aucun cas il ne faut que vous sortiez de vos appartements de l’Hôtel de l’Europe. J’ai pris des mesures en vue de votre sécurité. Il y a de grandes nouvelles, mais personne ne les connaît encore. Quoi qu’il arrive, je penserai toujours à vous, mais... il ne faut pas que je vous le dise. Demain peut-être je pourrai vous en parler... Qui sait ? J’irai jusqu’au bout du jardin, puis je reviendrai, mais je ne peux même vous saluer. Si vous partez avant que je ne repasse, laissez quelque chose sur le banc que je puisse garder comme un talisman jusqu’à notre prochaine rencontre... votre gant ou une fleur. »
Netty eut un sourire en lisant cette lettre et un regard de douce indulgence vers le promeneur là-bas au bout de la large avenue. Elle adorait ces façons chevaleresques un peu démodées et qui ne seraient guère de mise entre deux jeunes gens unis affectueusement par un sport commun ou un goût partagé pour une étoffe nouvelle ou autre chose du même genre.
Martin se trouvait à présent au fond du jardin et il allait retourner sur ses pas. Elle avait bien peu de temps pour réfléchir à ce qu’elle devait faire. Comme Martin le disait dans sa lettre, elle l’avait empêché de lui parler des questions politiques qui l’occupaient. Mais elle savait que se préparaient des événements grâce auxquels la fortune des Bukaty se trouverait peut-être rétablie. Dans ce cas, le prince deviendrait le premier personnage de Pologne. Il pourrait même être proclamé roi. Car la couronne était donnée par élection au temps où la Pologne était une monarchie.
Netty portait quelques violettes épinglées à sa jaquette. Elle les détacha soigneusement, et resta un moment pensive à regarder droit devant elle, absorbée par ses calculs de jeune fille. Si le prince Bukaty devenait le premier personnage de Pologne, le prince Martin en deviendrait forcément le second. Elle déposa les violettes sur le banc de pierre. Martin avait fait demi-tour à présent, mais il était encore loin. Elle regarda de nouveau dans sa direction, tandis que ses pensées se succédaient rapides. C’était un homme d’honneur, elle n’en doutait pas. On peut compter sur l’honneur des hommes, elle le savait par expérience. L’honneur des femmes est quelque chose de tout différent. Ce que le prince Martin aurait promis au temps de l’adversité, il s’en souviendrait sans aucun doute dans d’autres circonstances. D’ailleurs... Et elle eut un sourire confiant à l’idée de son pouvoir en inclinant la tête pour reboutonner sa jaquette et arranger ses fourrures. Elle déchira la lettre en petits morceaux et les jeta derrière le banc sur un monceau de neige. Puis elle se leva, regardant une dernière fois les violettes restées à la place où elle les avait mises, et s’éloigna lentement. Elle lança un coup d’œil par-dessus son épaule au vieillard, toujours assis sous les arbres dépouillés de l’autre côté de l’avenue, le bas du visage enfoncé dans le col relevé de son pardessus, et ne paraissant s’intéresser à rien de ce qui l’environnait. Il n’y avait personne près du banc qu’elle venait de quitter et dont Martin s’approchait maintenant. Elle prit à pas pressés le chemin du Palais Saxon et, arrivée sous la colonnade, se retourna juste à temps pour voir Martin se pencher et ramasser son talisman. Il le fit ouvertement et sans hâte. Il est permis de prendre une fleur, surtout si elle a été laissée par une jolie femme.
Martin continua son chemin, se dirigeant vers la rue Kotzebue.
Le vieillard assis sur l’autre banc, sembla se réveiller de sa léthargie. Il tourna la tête et suivit des yeux Martin jusqu’à ce qu’il fût hors de vue. Quant à Netty, elle avait disparu derrière les arcades du Palais.
Alors il se redressa, et traversant l’avenue, s’assit sur le banc d’où Netty venait de se lever. Il y resta immobile, attendant que tous les passants se fussent éloignés et que personne ne fût assez près pour voir ce qu’il faisait. Puis, assez agile, il enjamba le monceau de neige gris et ramassa les morceaux de la lettre que Netty y avait dispersés. Il les rapporta à son banc de pierre et les étala comme s’ils avaient composé les parties découpées d’un jeu de patience. Il semblait s’y connaître, car au bout d’un instant, il avait déjà reconstitué la première moitié de la lettre. De plus, il était polyglotte, car bien que le billet fût rédigé en anglais, cette épave d’un jardin public de Varsovie le lisait sans difficulté apparente.
« La chose dont vous ne voulez pas que je vous parle est pour ce soir », lut-il, et immédiatement il chercha sa montre sous son vêtement usé. Midi n’était pas encore passé mais l’homme parut tout à coup très pressé, comme s’il avait plus de choses à faire avant la nuit qu’il ne lui fût possible.
Il rassembla les bouts de papier, les serra soigneusement dans une vieille bourse, puis se leva et se dirigea vers le palais du gouverneur général. Dans sa précipitation il oubliait de marcher avec la lenteur qui aurait convenu à son grand âge apparent.
Netty contourna le jardin et s’engagea enfin dans la Senatorska, la rue que lui avait recommandée son oncle comme ayant les meilleurs magasins de la ville. Par un hasard étrange elle y rencontra Joseph Mangles, non pas en train de flâner devant les vitrines, mais courant presque.
— Ah ! dit-il, je pensais bien que j’allais vous trouver ici.
Il régla son pas sur celui de Netty. Il tenait la tête en avant et avait l’air préoccupé, car pendant plusieurs minutes il ne dit pas un mot.
— Le courrier est arrivé, observa-t-il de son ton lugubre de tous les jours, comme s’il venait de recevoir sa condamnation à mort.
— Ah ! fit Netty en levant les yeux, sûre qu’il y avait quelque chose. Avez-vous reçu des nouvelles importantes ?
— Je n’ai rien reçu par le courrier, répondit-il en regardant droit devant lui.
Netty ne fit pas d’autre question.
— Votre tante Jooly a reçu des nouvelles intéressantes, dit-il après un silence. On lui a offert la présidence...
— Des États-Unis ? demanda Netty avec un petit rire, en voyant que Joseph hésitait.
— Pas encore, répondit-il avec une profonde gravité. La présidence de l’Association des femmes célibataires de Massachussets.
— Ah !
— Elle accepte, ajouta Joseph d’un air lugubre.
— Est-ce un grand honneur ?
— Il y a plusieurs genres de grandeur, observa Joseph.
— Qu’est-ce que l’Association des femmes célibataires de Massachussets ?
Joseph Mangles ne répondit pas tout de suite. Il descendit du trottoir pour laisser passer une femme, car, en Américain de la vieille école, il continuait à offrir au sexe prétendu faible les avantages qu’à l’avenir ce sexe compte prendre lui-même.
— Je pense que c’est quelque chose dans le genre de « l’armée du ruban bleu », dit-il en revenant à côté de Netty. La vue du ruban excite le curieux à offrir un verre à l’abstinent. Les femmes célibataires de Massachussets annoncent leur adhésion à l’Association justement pour voir s’il ne se trouverait pas quelque part un homme ayant envie de leur faire renier leurs convictions.
— La tante Julie se montre-t-elle contente ?
— Extrêmement, fut la brève réponse. Et elle acceptera. Elle épousera le secrétaire. Car elles ont un secrétaire homme. La présidente l’épouse généralement. Ce sont toujours de tristes sires ces hommes qui aident les femmes à se rendre ridicules.
Ce langage était bien sévère dans la bouche de l’oncle Joseph qui, d’habitude, avait l’air de nourrir une admiration latente pour les talents de sa célèbre sœur. Netty pensa qu’il devait être en colère et qu’il passait sa mauvaise humeur sur les femmes célibataires de Massachussets.
— La tante Jooly est une maîtresse femme ; elle lui donnera le choix entre la démission ou... le paradis sur terre, ajouta Joseph.
Netty eut un rire silencieux en le regardant de nouveau. Il marchait à côté d’elle en faisant de longues enjambées nonchalantes bien plus rapides qu’il ne pensait. Il tenait la tête en avant, et semblait vouloir se frayer un chemin à travers la foule avec son menton.
Netty devina enfin qu’il avait reçu ses instructions, et qu’il préparait ses vieilles ailes déplumées à prendre leur vol.
Il n’était pas encore midi lorsque Paul Deulin se présenta au palais Bukaty.
— Le prince est-il là ? demanda-t-il. Est-il occupé ? ajouta-t-il, le domestique s’étant effacé pour le laisser entrer.
Mais l’homme haussa les épaules en souriant. Il faut croire que le prince n’était jamais occupé. Deulin, en effet, le trouva dans son cabinet de travail en train de lire un journal allemand.
Le prince le regarda par-dessus la feuille pliée. Ils se connaissaient depuis leur enfance, et chacun savait lire sur la face ridée et fatiguée de l’autre plus clairement que n’en serait capable la jeune génération. Le prince d’un geste indiqua un fauteuil de l’autre côté du foyer. Deulin, de cet air désœuvré et insouciant dont Lady Orlay et Cartoner et d’autres amis intimes connaissaient la vraie signification, prit le siège. Ses yeux avaient une expression d’une rare vivacité.
Ils attendirent que le domestique eût fermé la porte, et même alors restèrent silencieux à se regarder, à la lueur du feu de bois. Puis Deulin haussa les épaules et, les deux mains écartées, fit un geste de profonde sympathie.
— Alors vous savez ? dit le prince d’un air sombre.
— Je l’ai appris à huit heures du matin. Cartoner m’a prévenu par dépêche chiffrée.
— Cartoner ? interrogea le prince.
— Cartoner est à Saint-Pétersbourg. Il y était allé probablement pour attendre ce... dénoûment agréable.
Le prince partit d’un petit rire.
— Comme il sait bien son affaire, cet homme-là, fit-il d’un air pensif. Mais pourquoi vous a-t-il prévenu, vous ?
— Quelquefois nous nous rendons ainsi un petit service, expliqua brièvement Deulin. Ce doit être arrivé hier dans l’après-midi. Espérons que ce n’aura pas été long.
Le prince rit en fixant le Français de ses yeux brillants sous les sourcils en broussaille.
— Mon cher ami, dit-il, ne me demandez pas d’être sentimental à cette occasion. Ne forçons pas notre nature, que Dieu a faite franche ; il nous a donné sur terre quelques rares amis que nous regretterions, et un grand nombre d’ennemis dont nous apprendrions la mort avec satisfaction. Cet homme était un voleur. C’était un grand homme, occupant une grande position, mais cela n’empêche pas, au contraire, que ce fût un voleur.
Le prince avec effort déplaça ses jambes douloureuses et contempla le feu.
— Il est mort, poursuivit-il après un court silence, c’est donc fini. Je ne souhaite pas pour lui une punition éternelle. Je souhaite seulement sa mort, et il est mort. Voilà ! il n’y a qu’à se réjouir.
— Vous êtes un brigand ; j’ai toujours dit que vous étiez un brigand, dit Deulin gravement.
— Je suis un homme, mon cher, qui a un but dans la vie. Un but devant lequel une vie humaine ou un bonheur humain perd toute son importance. D’ailleurs, vous savez bien que je ne vous demande pas d’être de mon avis, ni de m’approuver.
— Ah ! sans doute ! Et moi dans ma longue vie, j’ai au moins appris une chose : c’est à ne jamais condamner personne, dit Deulin.
— N’oubliez pas, reprit le prince, que je déplore ce système. Je crois que c’était une bombe. Je réprouve de tels procédés. C’est mal comprendre les choses, et vous verrez, enfin, nous verrons tous les deux, si nous vivons assez longtemps pour cela, que ç’aura été une erreur. Le parti y perdra la sympathie de tous. Il n’a même pas osé me faire la moindre proposition de co-opération. Il a sondé d’autres membres du parti polonais, qui l’ont envoyé promener. Mais, ce serait une folie évidente de ne pas profiter d’un accident qui arrive à un ennemi.
Deulin leva la main avec un geste qui demandait le silence.
— Gare ! dit-il, gare au danger !
— Bah ! fit l’autre en riant. Vous et votre danger ! Je ne suis pas un diplomate, un homme qui a peur de regarder derrière un mur.
— Non, un homme seulement qui cherche à savoir ce qu’il y a de l’autre côté du mur par un moyen moins dangereux, corrigea Deulin. Il ne faut pas qu’on vous surprenne en train de regarder chez le voisin, voilà la première règle de la diplomatie.
— Dans ce cas, que venez-vous faire ici ? demanda le prince brusquement avec son gros rire.
Et Paul Deulin tout à coup devint hors de lui. Il se redressa dans son fauteuil et frappa des deux mains sur les coussins dont sortit un nuage de poussière. Puis, il fixa sur le prince des yeux illuminés d’un éclair véhément que depuis vingt ans ils ne connaissaient déjà plus.
— Alors, vous pensiez peut-être que j’étais ici pour m’insinuer dans vos affaires, et essayer de tirer de notre amitié le moyen de servir mes propres intérêts ? Vous pensiez que je rapportais à mon gouvernement ce que nous disons, ou ce que nous ne disons pas, devant votre foyer. Ce n’était peut-être pas moi qui vous criais, « Gare au danger » ?
— Oui, oui, dit le prince, sans rien ajouter. Et les deux vieux amis observèrent l’un chez l’autre les étincelles d’un feu qui avait brûlé avec plus de force autrefois.
— Oui ! oui ! mais pourquoi êtes-vous venu ce matin ?
— Pourquoi je suis venu ce matin ? Je vais vous le dire. Je ne vous fais pas de questions. Je ne demande pas à connaître vos projets. Vous pouvez mettre votre tête dans le nœud coulant, si cela vous plaît. Vous n’avez jamais fait autre chose dans votre vie. Et — qui sait ? vous finirez peut-être par gagner. Quant à Martin, il est bien votre élève. Et bon Dieu ! je pense que vous n’y pouvez rien, puisque vous êtes des Bukaty. Cela vous regarde après tout. Mais vous n’allez pas jeter Wanda dans une prison russe ! Vous n’allez pas la faire aller en Sibérie, si je peux l’empêcher.
— Wanda ! dit le prince un peu étonné. Wanda !
— Oui. Vous oubliez — vous autres Bukaty, vous avez toujours oublié les femmes. Varsovie n’est pas la place de Wanda aujourd’hui. Et ce qui va s’y passer aujourd’hui — ce soir — ne regarde pas Wanda !
— Ce qui va se passer ce soir ! Que voulez-vous dire ?
Le prince se pencha en avant et regarda fixement son ami.
— Oh, ne vous effrayez pas ! Je ne sais rien, fut la réponse. Mais je ne suis pas complètement fou. Je sais que deux et deux font quatre. Je ne fais que deviner, vous le savez bien. Je l’ai toujours fait. Et le plus souvent j’ai deviné juste, n’est-ce pas ? Ah ! ainsi vous pensez que je me mêle de ce qui ne me regarde pas, mais je me moque de ce que vous pensez !
Et il fit claquer ses doigts en signe d’indifférence.
Le prince éclata d’un rire bruyant.
— Si je ne savais pas que vous avez eu déjà le cœur brisé une fois ou deux... il y a longtemps..., commença-t-il.
Mais Deulin l’interrompit.
— Une fois seulement, dit-il, avec un rire bref et dur.
— Bien, une fois seulement, alors... Je croirais que vous êtes amoureux de Wanda.
— Ah ! dit Deulin gaiement, oui, c’est déjà une vieille histoire. C’est arrivé quand elle avait l’habitude de chevaucher sur mon épaule. Et l’on est toujours fidèle à ses anciennes amours, vous savez.
— Eh bien ! que proposez-vous ? J’avoue franchement que je n’ai pas eu le temps de penser à mes propres affaires. Peut-être par manque de courage. J’ai travaillé toute la nuit. Oui, oui ! Je sais, il ne faut pas aller plus loin. La glace ne porte pas. Il y a danger ! Vous devriez vous en apercevoir vous-même. Vous avez été dessus toute votre vie, et vous l’avez traversée...
— Une fois seulement, répéta Deulin. Je propose de faire ce que ferait n’importe quel jeune amoureux à ma place, d’enlever Wanda de Varsovie.
— Quand cela ?
Deulin regarda sa montre.
— Dans une demi-heure. Pensez aux risques, Bukaty — une jeune fille.
Il aperçut un éclair dans les yeux du vieillard, et sut que la cause était gagnée.
— Je l’emmènerai ce soir à Cracovie où votre sœur s’occupera d’elle.
— Oui, oui ! Mais Wanda voudra-t-elle partir ?
— Si vous lui commandez, elle obéira. Mais je crois que c’est la seule chose au monde qui pourra la faire partir.
Le prince sourit.
— Vous avez l’air de vous apercevoir de ses faiblesses ; vous n’êtes pas un amoureux, mon cher.
— Ne perdons pas le temps ! Vous ferez cela pour moi. Je reviendrai dans une demi-heure.
— Comment obtiendrez-vous des passeports et quitterez-vous Varsovie aujourd’hui ? Les autres doivent savoir à présent ce que nous savons, dit le prince.
— Laissez-moi faire. Ne vous préoccupez de rien. Restez. Je trouverai le chemin tout seul.
— Si en sortant vous rencontrez Wanda, cria le prince à Deulin, pendant que celui-ci fermait la porte, dites-lui de venir me parler.
Deulin rencontra Wanda. C’était ce qu’il voulait. Il alla dans le salon où elle était occupée de quelque compte de ménage. Il lui mit sous les yeux la dépêche qu’il avait reçue le matin.
— Une dépêche, dit-elle en jetant les yeux sur le papier. Mais je n’y comprends rien. Je n’ai jamais vu ce mot-là.
— Cela n’empêche que la nouvelle apportée par ce mot glacera le sang dans les veines de bien des gens, répondit Deulin d’un ton dégagé. Cette nouvelle provient d’une source certaine. Elle a été envoyée par Cartoner. C’est à ce sujet que votre père désire vous voir tout de suite dans son cabinet.
— Ah ! dit Wanda d’une voix mal assurée.
— Ce n’est rien ! ajouta vivement Deulin, en voyant sa figure. Rien qui doive troubler votre tranquillité d’esprit, ou la mienne. Il s’agit seulement de royaumes et d’empires.
Avec un petit rire gai, il se détourna et avait disparu avant qu’elle pût lui adresser une question.
Une demi-heure plus tard, il était de retour. Un fiacre attendait devant la porte et il en avait fini avec les difficultés de passeport, disait-il.
— Les gens dans la rue..., ajouta-t-il, en s’adressant au prince, assis auprès de Wanda qui était debout devant le feu et habillée de ses fourrures de voyage. Les gens dans la rue et les innombrables personnages portant l’épée dans cette ville ne savent rien.
— Ils sauront à la frontière, répondit le prince, et c’est là que vous aurez toutes les difficultés.
— Alors c’est là que nous les vaincrons, répondit Deulin, plein de confiance. C’est là aussi, j’espère, que nous allons dîner. Car je n’ai pas eu le temps de déjeuner. Tant pis. J’ai déjeuné hier. Je mangerai dans le train, et Wanda me prendra en horreur. Je déteste les miettes des autres, mais pour les miennes j’ai une certaine indulgence. Maintenant il faut se dire au revoir et partir.
La gaieté de Paul Deulin ne faisait jamais défaut dans les moments les plus graves. Il appartenait à une race qui est allée en chantant à la guillotine. Il parut soudain très pressé et eut à peine le temps de dire au revoir à son vieil ami, et de faire ces discours d’adieu dont il vaut infiniment mieux se dispenser.
— Je vous demande la permission de passer devant l’Hôtel de l’Europe pour prendre mes affaires, pendant que vous attendrez dans la voiture, dit-il à Wanda une fois en route. Il faut que je donne congé. Je ne reviendrai peut-être pas. Est-ce qu’on peut savoir ?
Et par la portière il regarda avec intérêt cette rue où le sang avait coulé deux fois déjà, depuis qu’il avait l’âge de se souvenir. Il scruta les physionomies des passants avec l’attention qu’on éprouve devant des hommes qui existent aujourd’hui et qui demain ne seront plus en vie peut-être.
Le faubourg de Cracovie avait son aspect ordinaire. Les uns allaient à leurs affaires sans hâte ni enthousiasme, les autres semblaient n’avoir qu’à regarder les étalages et à se réjouir du beau temps. Les rues étaient encore plus tranquilles qu’à l’ordinaire. Deulin réfléchissait sans rien dire à Wanda, qui était plongée dans ses propres pensées. Ce qu’on attend depuis longtemps vous surprend plus que l’imprévu.
C’était l’heure du déjeuner à l’Hôtel de l’Europe, mais le hall était moins encombré de chapeaux et de pelisses que d’habitude. Les gens ordinaires, comme disait Deulin, n’étaient peut-être pas avertis, mais d’autres et particulièrement ceux qui appartenaient à la haute société savaient à présent que le Tsar était mort.
Au moment où Deulin allait ouvrir la portière de la voiture, Wanda prit la parole pour la première fois.
— Que faites-vous des Mangles ? demanda-t-elle. Nous ne pouvons pas les laisser là, sans les avertir.
Deulin hésita un instant.
— Je les avais oubliés, dit-il. Au moment du danger on trouve ses amis, parce qu’on oublie les autres. Je dirai un mot à Mangles, si vous voulez.
— Oui, répondit Wanda, en s’enfonçant dans la voiture pour que personne ne la vît. Oui, faites cela.
— Que les femmes sont bizarres, se dit Deulin, en montant l’escalier en courant. Il fallait réellement qu’il fût déjà prêt à partir, car il revint presqu’aussitôt, suivi par un garçon au tablier vert qui portait ses bagages.
— J’ai vu Mangles au salon, dit-il à Wanda, lorsqu’il fut de nouveau installé à côté d’elle. Il reste seul ici. Les femmes sont déjà parties. Elles ont dû prendre le train de midi pour l’Allemagne. Il n’est pas bête ce Mangles. Mais ce matin il est muet. Il n’a pas voulu prononcer une parole.
A la gare et à la frontière on fit des difficultés, comme le prince l’avait prédit, mais Deulin en vint à bout, grâce à ce mélange de bonne humeur et de manières hautaines qui lui servait à prendre les hommes. Il paraissait plein de confiance et de gaieté.
— Ils savent, dit-il, quand Wanda et lui furent en sécurité, installés dans le wagon autrichien. Ils savent tous. Regardez leurs physionomies hébétées et stupides. Nous avons réussi à passer la frontière pendant un premier moment d’ahurissement, car ils ignorent encore quelle attitude prendre, et s’ils doivent se tenir sur les pieds ou sur les mains. Ah ! c’est quelque chose de pouvoir montrer au monde un sourire !
— Ou une grimace, ajouta-t-il au bout d’un long moment, une grimace qui simule un sourire.
Cet après-midi le dégel survint. Peu avant le coucher du soleil la pluie commença, cette pluie froide, tombant sans arrêt, que le vent du sud amène des Carpathes. Au bout de quelques heures les routes allaient devenir impraticables. A l’aube la Vistule monterait et rien dans la nature n’est susceptible d’inspirer autant de crainte que la crue persistante d’un grand fleuve.
Encore aujourd’hui il n’existe pas de route pavée traversant la plaine située au sud de Varsovie. Pour aller de la capitale au village de Wilanow on a le choix entre trois chemins pleins de sable par un temps sec et défoncés au printemps et en automne. Quand il pleut, toute la route est sous l’eau. Ce n’est qu’en hiver, quand les traîneaux ont tracé une sorte de piste dure et glissante, qu’on peut parler réellement de routes praticables.
Par la route du milieu, la pire et la moins fréquentée, cheminaient ce soir, peu après huit heures, un certain nombre de chariots. La chaussée ne se contente pas d’être mal faite, elle est en outre mal tenue, et l’on risque à chaque instant de tomber dans les ornières et les trous nombreux qui rendent le passage presque impossible. Le chemin est bordé de chaque côté de grands arbres et d’un fossé profond. En été on transporte par là le foin, récolté dans la plaine environnante. En hiver, c’est le chemin le plus court pour Wilanow. On ne s’en sert pas au printemps et en automne.
Il pleuvait à verse, et le vent bruissait dans les arbres rabougris. Chacun des quatre chariots était traîné par trois chevaux, attelés côte à côte, selon la coutume russe. C’était ces charrettes à foin qu’on rencontrait constamment sur la route plus fréquentée, près des coteaux, et qui transportent les produits de la campagne à la ville. Les chariots en question se dirigeaient aussi vers la ville, mais ils étaient vides.
Cinquante mètres en avant de la caravane un homme pataugeait dans la nappe d’eau, la tête courbée sous la pluie. C’était Kosmaroff. Habillé de ses vêtements d’ouvrier que l’eau collait sur ses jambes minces, il marchait à grands pas, sans faire attention où il posait le pied. Il était trempé, n’y songeait guère, car à chaque instant il tournait la tête avec impatience comme pour s’assurer que les chariots venaient. Les roues ne faisaient aucun bruit sur le sable mouillé, mais le bois des lourdes voitures grinçait et craquait en s’avançant difficilement dans les profondes ornières.
A l’endroit où le chemin le plus court croise l’autre chemin de Wilanow, Kosmaroff trouva un homme à cheval qui l’attendait sous les arbres plus touffus de ce côté. Le cavalier venait lentement à sa rencontre et conduisait par la bride un autre cheval. Il portait un vêtement de paysan d’un tissu blanc sale croisé sur la poitrine mais fendu derrière jusqu’à la ceinture pour permettre de monter à cheval. Ce genre de vêtements est usité encore en Pologne et en Galicie.
Kosmaroff toussa légèrement. Rien n’est plus caractéristique que la façon de tousser. Le cavalier s’arrêta net.
— Vous êtes à l’heure, dit-il. Je dormais presque à cheval.
La voix était celle du prince Martin Bukaty. Devant lui sur la selle il portait un vêtement, pareil au sien, et il se pencha pour le passer à Kosmaroff.
— Vous n’avez pas froid ? demanda-t-il.
— Non, j’ai la sensation que je n’aurai plus jamais froid.
— Tant mieux. Mettez vite ce vêtement. Il ne faut pas attraper du mal. Faites attention.
— Faites attention vous-même, répondit Kosmaroff, avec un petit rire.
Bien que l’un fût brun et l’autre blond, il y avait entre ces deux hommes une vague ressemblance, peut-être d’allure et de corps plutôt que de figure. Il y avait aussi entre eux cette sympathie que les Français appellent « camaraderie », et qui n’est pas le résultat d’une longue amitié. Mais autrefois, au temps de la grandeur de la Pologne, ils avaient eu sans doute un ancêtre commun. Jadis quelque maigre et brun chevalier ayant dans les veines du sang royal avait peut-être aimé une de ces blondes Bukaty si jolies. Car dans cette famille les femmes avaient toujours été belles et les hommes téméraires.
Kosmaroff monta à cheval, et côte à côte ils attendirent les chariots. Le cheval de Martin se mit à hennir en entendant le bruit des sabots, mais son maître le frappa brutalement sur les naseaux, qui résonnèrent comme un tambour.
— J’espère que vous avez dormi un peu cette nuit, dit Kosmaroff à Martin qui bâillait en regardant le ciel noir.
— Pas du tout.
— Moi non plus, dit Kosmaroff. Nous dormirons peut-être demain.
Pendant qu’ils échangeaient ces propos, les chariots s’étaient rapprochés. Chaque attelage avait deux conducteurs qui se tenaient à côté.
— Vous savez ce que vous avez à faire ? dit Martin, en s’adressant à ceux qui s’avançaient. Allez jusqu’à la forge, là vous nous trouverez. Une fois chargés, vous retournerez aussi vite que possible jusqu’aux ouvrages militaires où nos amis sont alignés. Vous tournerez à gauche, en prenant le chemin qui va vers la rivière de ce côté des fortifications. Vous passerez lentement en distribuant votre charge comme vous l’indiqueront ceux que vous aurez rencontrés là-bas. Si en route vous êtes arrêtés par la police ou par une patrouille qui insiste pour voir ce que vous avez dans vos chariots, soyez très polis, et obéissez à ces gens, mais pendant qu’ils sont occupés à regarder dans les voitures, tuez les tranquillement au couteau.
Les conducteurs avaient l’air d’avoir déjà reçu ces instructions, car ils firent simplement un signe de tête, sans autres commentaires. L’un d’eux partit d’un rire étouffé, et ce fut tout. C’était un vieillard à longue barbe blanche, et il attendait peut-être depuis longtemps le moment d’agir. Cette brève manifestation de gaieté était riche en promesses.
Martin et Kosmaroff prirent le trot dans la direction de Varsovie. Bientôt ils bifurquèrent à droite, quittant la grande route pour suivre la Czerniakowska, voie plus déserte longeant la rivière qui la sépare de la campagne, transformée à cet endroit en jardin public sous le nom de parc de Lazienski.
Pendant le jour la Czerniakowska n’est fréquentée que par les chariots à sable et les ouvriers des usines. Ce soir, par la pluie battante, personne n’y passait.
Avant d’arriver à la forge le chemin se rétrécit et se trouve bordé de chaque côté par un grand mur en pierre. A gauche c’est la partie basse du parc de Lazienski, et à droite ce sont les cours et les magasins de la forge.
A l’endroit où le chemin se rétrécit, Kosmaroff tira soudain sur la bride de son cheval, et penché en avant, fouilla l’ombre du regard. Tout était sombre, car il n’y a pas de réverbères dans cette partie de la Czerniakowska.
— Qu’y a-t-il ? demanda Martin.
— Il me semblait voir une lueur sous ce mur, répondit Kosmaroff. La voilà encore. De l’acier. Il y a quelqu’un là. Les lumières lointaines se reflètent sur l’acier d’une baïonnette.
— Alors il faut avancer pour voir qui est là, dit Martin.
Et il poussa en avant son cheval qui paraissait fatigué et tenait la tête penchée sous la pluie. Ils n’avaient pas fait dix pas qu’une voix dure cria :
— Qui vive ?
— Qui vive ? répéta Martin. Mais nous sommes sur la grande route.
Et il s’approcha du mur. L’homme qui avait crié sortit de l’ombre, et l’on vit de nouveau briller sa baïonnette.
— Cela ne fait rien, dit-il, vous ne passerez pas.
— Mais, mon ami, commença Martin avec un petit rire de protestation. Il ne finit pas sa phrase, car Kosmaroff, descendu de sa monture de l’autre côté, lui mit la bride dans la main. Puis l’ancien cosaque passa derrière les chevaux.
Le soldat poussa un cri aigu de surprise, et une seconde après son fusil tomba contre le mur. Les deux hommes étaient par terre dans l’eau et la boue. Martin perçut le bruit d’une respiration haletante, quelques marmottements de colère, puis tout à coup une sorte de toux dure qui n’était pas la toux de Kosmaroff.
Après un instant de silence mortel, Kosmaroff se releva.
— Le premier sang versé, dit-il, hors d’haleine.
Il s’approcha de son cheval et s’essuya les mains à la crinière.
— Pouah ! s’écria-t-il, comme il sentait le mauvais tabac !
Martin se penchant sur sa selle regarda la forme noire étalée dans la boue.
— Oh ! il est bien mort, dit Kosmaroff. Je lui ai cassé le cou. Vous ne l’avez pas entendu craquer ?
— Si, je l’ai entendu. Mais, qu’est-ce qu’il faisait là ?
— C’est ce que nous allons voir maintenant, répondit Kosmaroff d’une voix dure et excédée. Ceci est l’œuvre de Cartoner.
— Je ne le pense pas, balbutia Martin. Et pourtant au fond du cœur il était de cet avis. Car le billet donné à Netty dans le jardin de Saski était complètement sorti de sa mémoire.
— Qu’est-ce que cela veut dire ? demanda-t-il d’une voix tout à coup désespérée. Jusqu’ici il avait toujours eu la chance de son côté.
— Cela veut dire, répondit l’homme qui n’avait jamais eu aucune chance, que la place est cernée. Ils ont trouvé les armes, et nous avons perdu cette fois. Conduisez les chevaux du côté des hangars et attendez-moi là où l’eau passe sur la route. J’irai à pied voir ce qu’il en est. Si je ne suis pas de retour dans vingt minutes, c’est qu’ils m’auront pris.
En parlant il enlevait son vêtement blanc à présent tout gris et taché de boue, et le jetait en travers de la selle. Ses vêtements de travail étaient sombres et sales. Il était complètement invisible dans les ténèbres.
— Attendez un peu. Je vais passer ici. Poussez votre cheval contre le mur.
Martin lui obéit, en évitant le corps de la sentinelle étendu sur le bord de la route. Le mur avait dix-huit pieds de hauteur.
— Tenez-vous debout sur les étriers, dit Kosmaroff, et tendez le bras contre le mur.
Il était déjà debout sur le large dos de sa monture en s’accrochant d’une main ferme au col de Martin. Puis il monta sur les épaules du jeune prince, et s’appuya contre le mur.
— Êtes-vous prêt ? Je vais sauter.
Et posant un pied sur la paume levée de Martin il prit un léger élan et réussit à grimper sur le sommet du mur. Martin pendant un moment vit sa silhouette se détacher sur le ciel.
— All right, murmura-t-il, puis il disparut.
Martin faisant demi-tour reprit le chemin par où ils étaient venus, mais il eut à peine fait quelques mètres qu’il entendit le bruit clapotant de pas dans la boue derrière lui. C’était Kosmaroff qui accourait hors d’haleine.
— Vite ! murmura-t-il. Vite !
Il grimpa sur la selle sans arrêter le cheval. Il était excellent cavalier. Il prit aussitôt le galop, se penchant sur la selle pour rattraper les étriers qui se balançaient. Martin dut se servir de ses éperons pour le suivre. Puis ils se lancèrent en avant côte à côte à travers la boue et les ténèbres.
— Je suis entré, dit Kosmaroff haletant. Les armes sont parties. La place est occupée. Il y a une voiture dans la cour même. C’est une embuscade. Et nous avons échoué — échoué — cette fois-ci.
— Il faut arrêter les chariots et aller disperser les hommes, dit Martin. Il le faut. La nuit est bonne pour ce genre de besogne.
Kosmaroff éclata d’un rire désespéré.
— Ah ! dit-il. Vous avez de l’espoir — vous.
— Oui. J’ai de l’espoir, quand même, répondit Martin. Il avait plus à perdre que son compagnon, mais il avait moins à gagner aussi.
Ils continuaient à avancer le plus vite possible, et rencontrèrent les chariots. Ceux-ci pouvaient sans grand danger retourner vides à la ville.
Les deux cavaliers poursuivirent leur course en silence. Ils étaient déjà loin dans les marais lorsque Kosmaroff se mit à parler.
— Je suis sûr qu’on m’a vu au moment où je repassais le mur, dit-il. J’ai entendu un bruit de fusils. Mais ils n’ont pu me reconnaître. Peut-être ne me soupçonnent-ils pas. Pour vous, c’est une autre affaire. Puisqu’ils savent où étaient les armes, ils savent aussi qui les a procurées. Vous ne pourrez plus vous montrer à Varsovie.
— Je tâcherai de me rendre plus dangereux ailleurs, dit Martin en riant.
— Je ne sais s’ils ont arrêté votre père et votre sœur, poursuivit Kosmaroff, mais je suis persuadé, qu’à l’heure qu’il est, ils sont au palais pour attendre votre retour. Il faut donc nous sauver cette nuit.
— Oh ! répondit gaiement Martin. Cela n’a pas grande importance. Ce qui me préoccupe, ce sont ces quatre mille hommes qui nous attendent sous la pluie. Comment les faire rentrer chez eux à Varsovie ?
Kosmaroff ne savait que répondre.
Sous les arbres dans la plaine à l’intérieur des fortifications ils trouvèrent les hommes, alignés sur deux rangs. Ils avaient l’air entraînés et disciplinés. Armés, ils auraient fait des soldats redoutables, car ces hommes étaient désespérés et avaient tous au fond du cœur une vieille rancune à satisfaire. Ils formaient le noyau d’une grande révolte qui avait été préparée avec soin et méthode, le tison qui devait être jeté au milieu de la paille. Ils devaient surprendre et tenir les deux forteresses de Varsovie, jusqu’à ce que tout le pays fût soulevé et que les Puissances ayant jadis signé le traité systématiquement rompu par la Russie fussent intervenues. Le projet était hardi, mais moins que d’autres projets qui ont réussi.
Les quatre mille hommes attendant avec héroïsme le moment de risquer leur vie apprirent alors l’échec de leurs espérances et s’en allèrent tous sans mot dire.
— Ce sera pour une autre fois — ce sera pour une autre fois ! répétaient doucement Martin et Kosmaroff sur le passage des hommes dans la nuit.
Dans Varsovie régnait un silence inaccoutumé, et les portes de toutes les maisons étaient closes. Les rues d’abord presque vides étaient à présent pleines de soldats, qui sur un mot d’ordre avaient quitté leurs quartiers pour s’aligner dans les rues.
A minuit ils étaient toujours à leurs postes, quand les premiers conspirateurs revinrent du sud, trempés et pleins de boue, passant par groupes de deux ou de trois au milieu des rues, dans leurs vêtements ruisselant d’eau. Tête basse, ils regagnèrent leurs maisons. Et les vainqueurs les guettaient sans sympathie comme sans colère.
Ce fut un misérable fiasco.
Ceux qui cette nuit, près de leurs fenêtres ouvertes, s’attendaient à entendre des coups de feu furent déçus. Ils percevaient peut-être le bruit des pas de ceux qui rentraient furtivement chez eux. Ils entendaient certainement gronder la Vistule, consciente de sa force retrouvée. Car c’était la débâcle et la crue du fleuve était commencée. Le long sommeil d’hiver avait pris fin, et tout le long de ce fleuve, qui coule à travers trois empires, les hommes étaient forcés, à partir de ce moment, de se tenir sur leurs gardes nuit et jour.
Entre les piliers du pont la glace était restée bloquée, et les grands morceaux plats qui descendaient en vitesse le courant se poussaient, s’entrechoquaient et montaient les uns sur les autres en grondant et en criant comme s’ils étaient animés d’une sorte de vie. A minuit, sans que la pluie s’arrêtât, le ciel se dégagea un peu et la nuit devint moins opaque. Derrière les nuages on devinait la lune.
— Nous ne pourrons échapper que par la rivière, avait dit Kosmaroff. Venez me trouver sur les marches en bas de la Bednarska à minuit et demi. Je me procurerai un bateau. Avez-vous de l’argent ?
— J’ai quelques roubles — je n’en ai jamais eu beaucoup, répondit Martin.
— Tâchez d’en trouver d’autres, et allez chercher des provisions. La vie pourra dépendre à un moment donné d’une bouteille de vodka. Gardez votre pardessus.
Et ils se séparèrent rapidement sur la colline d’où part la route de Mokotow. Kosmaroff prit à droite pour descendre vers le fleuve, où il gagnait sa vie d’ordinaire, et où ses camarades traînaient leurs pénibles existences. Martin se joignit aux différents groupes silencieux qui se hâtaient de rentrer dans Varsovie. Il suivit la Marszalkowska dans toute sa longueur, marchant tête baissée avec les autres au milieu de la rue, sous le regard des soldats, frôlant les chevaux des cosaques, postés aux coins des rues. Et il put passer sans être reconnu.
Un groupe d’officiers se tenaient dans la large avenue qui passe devant la gare du chemin de fer, emmitouflés dans leurs grands manteaux. Ils s’entretenaient tout bas. L’un d’eux éclata de rire au moment où Martin passa. Il reconnut la voix d’un ami, jeune officier de cosaque, qui avait déjeuné avec lui l’avant-veille.
Peu après minuit il descendit la pente raide de la Bednarska. Il avait constaté que le palais Bukaty était cerné, il avait vu la lumière filtrant à travers les vitres ruisselantes du jardin d’hiver. Son père était probablement assis tout seul dans le salon, méditant devant le feu de bois, sur leur échec, qu’il devait connaître à présent, grâce à un mot que Martin lui avait expédié en hâte par l’un des rares domestiques en qui ils pouvaient avoir confiance. Le jeune homme savait que Wanda était partie, et à quelle adresse on pouvait la trouver. C’était un des nombreux détails dont le prince lui-même s’était occupé. Il avait fait preuve jadis de son talent d’organisateur, quand il avait fait entrer des armes et des munitions en Pologne par la frontière autrichienne. Tout le pays était sillonné de voies mystérieuses qui permettaient de communiquer entre amis à n’importe quel moment du jour ou de la nuit.
Martin avait trouvé de l’argent. Il portait plusieurs gros pains ronds et grisâtres sous le bras. Le goulot d’une bouteille sortait de la poche de son pardessus. Dans les rues basses autour de la rivière ces fardeaux le rendaient moins suspect aux yeux des passants.
Entre la Bednarska et le pont qui, une cinquantaine de mètres plus bas, domine les maisons à toits plats, sont les pontons des vapeurs faisant le service du fleuve pendant l’été. Il y a là également un établissement de bains publics et à une des extrémités de ce bâtiment flottant un débarcadère pour petits bateaux. C’est vers ce débarcadère que Martin se dirigeait. Pendant l’été l’endroit était fréquenté nuit et jour par des ouvriers ou des gardiens, car le mouvement sur un grand fleuve ne cesse jamais, et ceux dont le métier dépend du vent, de l’eau et de la marée sont forcés de dormir n’importe quand et n’importe comment.
Quelques hommes se tenaient en bas de la rue, près des marches : mariniers dont les canots se trouvaient emprisonnés dans la glace, locataires de ces maisons bon marché placées sous le pont, et qu’on démolit l’une après l’autre, tous gens s’intéressant trop à la vie du fleuve pour chercher le sommeil cette nuit-là.
Martin descendit sur le débarcadère, regardant de tous les côtés, comme s’il eût risqué quelque enjeu dans cette grande loterie de la nature. Là il fut pris d’une quinte de toux. Cela peut arriver à n’importe qui par une nuit pareille et à la pire saison de l’année. Il attendit dix minutes peut-être, toussant de temps en temps, puis Kosmaroff le rejoignit, venant, non pas de la rive, mais à travers les glaçons mouvants, de la direction du pont.
— L’eau coule librement sous l’arche du milieu, dit-il. J’ai un bateau là-bas sur la glace. Venez !
Il débarrassa Martin des pains, et il le conduisit au fleuve qu’il connaissait si bien dans toutes ses manifestations diverses. Le bateau était couché sur la glace à quelques mètres au-dessus du gros pilier du pont, tout près de l’eau qu’on entendait murmurer et bruire dans sa course vers la mer, avec sa charge de neige et de glace. Il faisait tellement nuit que Martin, trébuchant sur les amas de glace, tomba sur le canot avant de le voir. C’était un de ces radeaux de construction primitive dont se servent les terrassiers de la Vistule.
Kosmaroff donna des ordres d’une voix brève et dure. Il était chez lui sur cette surface instable, faite d’eau et de glace. C’était à lui de commander à présent, et il le faisait sans lenteur et sans hâte.
— Aidez-moi à le porter jusqu’au coin, dit-il, mais courbez-vous. Nous n’aurons pas de mal ainsi, à passer inaperçus, et je vous garantis que personne ne viendra nous chercher sur la glace. Il faut faire vingt milles avant l’aube.
Le bateau était lourd, et plusieurs fois ils trébuchèrent et tombèrent, car le fond fuyait sous leurs pieds, et ils n’étaient point de forte carrure. Enfin ils parvinrent jusqu’à l’eau courante et lancèrent leur canot avec précaution.
— Nous serons forcés de rester couchés au fond du bateau, au risque de nous faire broyer, jusqu’à ce que nous ayons dépassé la citadelle, dit Kosmaroff.
Tout en parlant ils passaient sous le pont. Au-dessus d’eux à gauche s’élevait la terrasse et la façade carrée du château. Les fenêtres en étaient éclairées. Car le château sert actuellement de caserne, et les soldats, dont la plupart avaient reçu l’ordre de rentrer, étaient en train de se coucher. Mais bientôt ces lumières disparurent et ils aperçurent les contours de la citadelle, à moitié cachée derrière les arbres. Et tout à coup ils se trouvèrent hors de la ville, portés par les flots de la rivière, là-bas vers les grandes ténèbres.
Kosmaroff se mit sur son séant.
— Donnez-moi un bout de pain, dit-il. Je meurs de faim.
Mais il ne reçut pas de réponse. Le prince Martin dormait.
Le ciel commençait à s’éclaircir. La tempête s’était calmée, mais la crue allait venir. La pluie avait dû tomber dans les Carpathes où la Vistule prend sa source. Dans vingt-quatre heures ils auraient à craindre non seulement les glaçons mais les arbres déracinés et des planches provenant des scieries situées au bord du fleuve ; de temps en temps ils rencontreraient une roue arrachée d’un moulin, un cadavre de cheval, ou peut-être la porte d’une maison et des fragments de toitures, les mille preuves du triomphe de la nature sur l’homme que les flots boueux transporteraient jusqu’à la mer lointaine.
Kosmaroff ayant trouvé le pain s’en coupa une tranche. Puis il s’installa aussi confortablement que possible à l’arrière du canot qu’il dirigea à l’aide d’un aviron. Mais il ne voyait guère autour de lui, et il ne pouvait que maintenir la barque dans le courant descendant et éviter les grands remous. Puis, — trempé, éreinté, vaincu et désespéré, lui aussi s’endormit, s’abandonnant entre les mains de la Providence.
A son réveil, il trouva Martin accroupi à côté de lui, et qui, tout à fait lucide, avait pris l’aviron servant de gouvernail. Les nuages avaient disparu et au-dessus d’eux la pleine lune brillait. L’aube commençait à poindre sur la plaine. Ils passaient à travers une campagne plate, plantée çà et là d’arbres rabougris, de grandes étendues de marais, derrière lesquels on voyait les fermes aux basses toitures, construites là où le terrain s’élevait un peu. Le jour était presque venu.
Kosmaroff une fois réveillé fut pris de frissons. Martin grelottait aussi et lui passa en riant la bouteille d’eau-de-vie. Son courage ne faiblissait pas même en face de l’échec et de l’aube glaciale, annonçant un jour sans espoir.
— Où sommes-nous ? demanda-t-il.
Kosmaroff se leva et regarda autour de lui. Ils filaient à grande allure, entourés d’innombrables débris de glace, les uns blancs de neige, les autres gris et souillés de boue.
— Je sais où nous sommes, répondit-il au bout d’un moment. Nous avons dépassé Wyszogrod et nous nous approchons de Plock. Nous avons fait beaucoup de chemin. Je voudrais bien que mes dents ne claquent pas.
— J’ai calé les miennes avec un morceau de pain, murmura Martin.
Kosmaroff soucieux examinait le ciel.
— Nous ne pourrons pas continuer pendant le jour, dit-il, après avoir longuement contemplé quelques lignes de petits nuages à l’est. Nous ne pourrons passer la frontière à Thorn avec cette pleine lune, et j’ai peur que le temps ne se mette au beau. Nous arriverons bientôt à plusieurs grandes îles au niveau de Plock. Là je connais un fermier. Nous serons forcés d’attendre chez lui une nuit favorable à notre passage à Thorn.
Avant le grand jour ils parvinrent aux îles. Là le fleuve était dégagé. Ils eurent besoin de toute leur habileté et de toutes leurs forces amoindries par la fatigue pour arriver à pousser le canot vers la terre à travers le courant. Le fermier les accueillait de bon cœur en affirmant qu’ils n’auraient pas trouvé un endroit plus sûr dans toute la Pologne, et c’était vrai. Seuls des marins hardis et expérimentés auraient pu passer le fleuve en ce moment.
Néanmoins Kosmaroff traversa de nouveau le courant avant midi et se rendit à pied à Plock pour se mettre en communication avec le prince, qu’il pria d’envoyer de l’argent ou de préparer des moyens d’évasion, à Dantzig. Deux jours après ils reçurent une réponse disant que tout était prêt à Dantzig, mais qu’il fallait attendre où ils étaient des instructions ultérieures. Quatre jours plus tard, ces instructions leur parvinrent par la même voie sûre et indépendante du service postal russe.
Les fugitifs, après avoir continué prudemment leur chemin jusqu’à Dantzig, devaient passer à travers cette ville dans la nuit et se rendre dans le petit port de Neufahrwasser. Là ils trouveraient le capitaine Cable avec le « Minnie » mouillé dans le courant et prêt à gagner immédiatement la mer. Les instructions étaient très brèves et ne contenaient ni explications ni nouvelles.
A Plock Kosmaroff n’apprit rien, car personne ne savait rien. L’histoire du grand complot avait été étouffée par les autorités. Des habitants de Varsovie n’en ont même jamais rien su. D’autres, mieux renseignés, prétendent qu’il n’a jamais existé. Les armes sont utilisées actuellement dans l’Asie centrale, bien que le modèle en soit déjà considéré comme démodé. Ceux qui maintenant se promènent dans la Czerniakowska peuvent voir à gauche un grand bâtiment qui fut autrefois une forge, et qui tombe en ruines. Si c’est le soir, ils sont sûrs de rencontrer à cet endroit une patrouille, venant de la caserne de hussards toute proche et qui surveille le bord du fleuve.
Après avoir reçu ce dernier message, Kosmaroff et Martin durent encore attendre deux jours à cause du temps ; la lune, en décroissance, ne se levait plus qu’après minuit.
Enfin ils partirent en plein jour sur le fleuve grossi, charriant toujours la glace. Il faisait bien plus chaud dans la journée à présent, mais les soirées étaient froides, et un épais brouillard montait généralement des marécages. Ils s’en trouvèrent bientôt enveloppés. Personne n’aurait pu les suivre dans le brouillard, car personne ne connaissait le fleuve aussi bien que Kosmaroff.
La ligne frontière se trouve à quelques kilomètres au-dessus de l’ancienne ville de Thorn. Elle est sévèrement gardée le jour et la nuit. Les canots de patrouille passent à toute heure. Kosmaroff s’était arrangé pour y arriver tôt dans la soirée, avant que le brouillard ne fût complètement balayé par le lever de la lune.
Il n’était point sûr de leur position. Une fois, ils durent s’approcher de la côte, à la recherche de quelque signe. Mais ils se guidaient principalement d’après les bruits. Le coup de sifflet d’un train au loin, le bruit des cloches d’église, la rumeur des rues indiquaient à Kosmaroff leur degré de latitude.
— Nous nous approchons, dit-il d’une voix étouffée. Quelle heure avez-vous ?
Il était près de onze heures. S’ils arrivaient à passer la frontière, ils seraient à Thorn avant minuit. Là la rivière se rétrécit et coule plus vite. Mais elle reste quand même fort large — c’est une des rivières les plus larges d’Europe.
Le brouillard autour d’eux était très dense.
— Écoutez, murmura soudain Kosmaroff. Et ils entendirent le bruit sourd et régulier des avirons. C’était le canot de la patrouille.
Presqu’aussitôt une voix, terriblement rapprochée d’eux, leur cria d’arrêter. Ils s’accroupirent au fond du bateau. Dans le brouillard il est extrêmement difficile de localiser les bruits. Ils regardèrent dans toutes les directions. La voix leur avait paru venir d’en haut, à présent elle était par derrière.
— Arrêtez ! ou nous tirons ! cria-t-elle en russe. Puis un coup de sifflet aigu se fit entendre auquel répondirent immédiatement deux autres. Bientôt trois canots au moins les entourèrent, cherchant à se reconnaître avant de tirer.
La fusillade commença aussitôt, et les canots les plus éloignés s’y joignirent. Une balle éclaboussa l’eau, juste derrière l’oreille de Kosmaroff, avec un petit bruit de chat en colère. Martin eut un rire étouffé. Kosmaroff se contenta de sourire.
Deux nouvelles balles frappèrent en même temps le bateau, l’une par derrière, et l’autre au milieu sur le côté, à la place même où Martin était allongé pour se cacher.
Ni lui ni Kosmaroff ne proférèrent un son. Le dernier penché en avant essayait de regarder à travers le brouillard. Les canots de patrouille étaient à présent distancés, et l’on entendait les voix des douaniers qui s’interpellaient.
— Qu’est-ce que c’était ? un bateau ou un tronc d’arbre ? se demandaient-ils.
Kosmaroff regardait toujours, mais tout à coup il vit Martin faire un brusque mouvement au fond du bateau.
— Qu’est-ce que c’est ? demanda-t-il.
— Une balle, répondit Martin. Elle a traversé le flanc du bateau tout à fait en bas. Elle m’a frappé dans le dos, dans la colonne vertébrale. Je m’aperçois que je ne peux plus remuer les jambes. Mais j’ai bouché la voie d’eau. J’ai passé le doigt dans le trou que la balle a produit, sous la ligne d’eau. Je pourrai l’y tenir ainsi, pendant que nous passerons à travers Thorn.
Il parlait de sa voix ordinaire presque gaie. Ils étaient à présent hors de danger. Kosmaroff ne pouvait quitter l’aviron-gouvernail. Il regarda Martin, puis releva la tête d’un air soucieux.
Martin parla le premier. Se levant sur son coude, d’un mouvement du poignet, il jeta vers Kosmaroff un papier. C’était une enveloppe pliée en deux et cachetée.
— Mettez cela dans votre poche, dit-il, et Kosmaroff obéit.
— Vous connaissez Mlle Cahere, qui demeurait à l’Hôtel de l’Europe ? demanda tout à coup Martin après un silence.
Kosmaroff eut un sourire qui tira sa bouche jusqu’à l’oreille.
— Oui, je la connais.
— Donnez-lui cela, ou arrangez-vous pour qu’elle le reçoive, dit Martin.
— Mais...
— Oui, dit Martin en réponse à une question muette. Je suis bien touché, à moins que vous ne puissiez faire quelque chose pour moi quand nous aurons dépassé Thorn.
Et sa voix était toujours joyeuse.
Cartoner allait quitter Saint-Pétersbourg, quand il reçut une lettre de Deulin datée de Cracovie, et lui annonçant dans un style un peu incohérent que Wanda se trouvait chez une parente dans cette vieille ville. Il ajoutait qu’elle irait probablement en Angleterre pour y attendre l’arrangement de certaines affaires de famille.
« Je pense que vous rentrerez bientôt, écrivait Deulin. Je prévois un voyage à Madrid pour nous deux, d’ici peu. En tout cas, j’espère vous rencontrer là ou ailleurs. Si au retour vous passez à Dantzig, vous y trouverez votre vieil ami Cable. »
Cette dernière phrase disparaissait à moitié sous un pâté, d’une forme spéciale. Sans doute, l’auteur de la lettre avait laissé tomber sa plume, pleine d’encre. Et Cartoner comprit aussitôt que le point important de la communication se cachait là-dessous. On le priait de s’arranger pour aller voir le capitaine Cable à Dantzig.
Il arriva dans cette ville le matin de bonne heure, et ne descendit à aucun hôtel. Laissant ses bagages à la gare, il se rendit à pied jusqu’à « Lange Brücke », d’où partent les bateaux à destination de Neufahrwasser.
Les départs ayant lieu toutes les heures, il n’eut pas besoin d’attendre longtemps. D’ailleurs, il n’était pas pressé, puisqu’il rentrait en Angleterre, et il pouvait aussi bien interrompre son voyage à Dantzig qu’à Berlin.
Neufahrwasser peu à peu accapare tout le commerce de Dantzig, de sorte qu’il n’y a plus guère que les petits bateaux qui montent jusqu’à la ville. Le capitaine Cable connaissait à fond tout ce qui de loin ou de près regarde la navigation, chose très importante quand il s’agit de sauvegarder ses intérêts à une époque où triomphe le système des monopoles.
Cartoner savait qu’il trouverait le « Minnie » non pas dans un dock mais dans un des petits ports de la rivière, où non seulement cela coûte moins cher, mais où il est plus pratique de mouiller, si l’on veut pouvoir s’en aller rapidement. Et c’était l’habitude du capitaine de partir du jour au lendemain.
Cartoner ne se trompait pas, car le vapeur dans lequel il se trouvait passa juste devant le « Minnie » un peu au-dessus de Neufahrwasser, à l’endroit où la rivière s’élargit et où beaucoup de bateaux sont mouillés au milieu du courant. Le « Minnie » était lourdement chargé et attaché à l’avant et à l’arrière par des chaînes, sur lesquelles le courant rapide passait en murmurant. Il était prêt à prendre le large. Cartoner s’en aperçut sans peine, bien que, contrairement à l’usage, particulièrement parmi les capitaines étrangers, ni banderolle ni rien de semblable n’en annonçât le départ. Ces choses se font pour attirer l’attention, mais le capitaine Cable n’y tenait pas. Il ne laissait pas non plus s’échapper la vapeur d’une façon démonstrative. Le « Minnie » ainsi ne se faisait pas remarquer des promeneurs.
Cartoner fut forcé de revenir à pied en longeant la rivière, pour prendre une embarcation au ponton du petit port. Il dit au marin d’attendre pendant qu’il grimpait à bord. Le capitaine Cable, prévenu de l’approche d’un canot venant de terre, se tenait d’un air assuré sur la passerelle en fer de son propre bateau, lorsque Cartoner enjamba le bastingage.
— Vous par ici ! dit-il sans enthousiasme. Je ne vous cache pas que ce n’est pas vous que j’attendais.
Cartoner suivit le capitaine dans la petite cabine basse, qui sentait le pétrole comme d’habitude. Le « Minnie » selon ses moyens était un bateau hospitalier, et le patron commença par essuyer un verre à un coin de la nappe, puis il offrit à Cartoner de prendre place sur le banc mobile de l’autre côté de la table, et s’assit lui-même en face.
— J’ai été chercher une cargaison dans la Baltique, puis on m’a fait une proposition qu’en marin pauvre je ne pouvais réellement refuser, c’est pourquoi je suis venu à Dantzig, où j’attends l’embarquement de deux personnes. C’est tout ce que je peux vous dire.
— C’est tout ce que je voulais savoir, répondit Cartoner.
— Mais, nom de nom, ce n’est pas tout ce que je désire savoir, cria tout à coup Cable en tapant de son poing fermé sur la table. J’ai réfléchi depuis que je suis ici. J’ai mal dormi, et j’ai pris moi-même la garde de l’ancre. Je voudrais savoir si l’on a l’intention de me traiter comme un gentleman !
— Dans quel sens ? demanda doucement Cartoner, et le son de sa voix parut calmer le capitaine.
— Évidemment, reconnut-il, je n’en suis pas un, je le sais bien, mais dans les questions d’affaires je veux être traité comme tel. Pour dire la vérité, je crains que cette histoire ait un rapport quelconque avec les nouvelles qu’on a reçues de Saint-Pétersbourg. Et je ne veux pas recevoir des jeteurs de bombes à bord de mon bateau. Cela, je vous le garantis.
— Je crois que je peux vous rassurer sous ce rapport, dit Cartoner. Ceux qui ont trempé dans l’assassinat du Tsar ne peuvent pas être à Dantzig pour le moment. Mais à part cela, j’ignore quelles sont les personnes que vous allez recevoir à bord.
— Peut-être pouvez-vous le deviner, proposa le capitaine.
— Je le crois, avoua Cartoner avec un sourire nonchalant.
— Mais vous ne voulez pas me le dire ?
— Non ; quand les attendez-vous ?
— Je vous répondrai en vous faisant une autre question, dit le capitaine Cable en tirant d’un placard sous la table une carafe jaune. C’est du porto de fournisseur de navire. Je n’ose dire qu’il est fameux, enfin, tant pis, n’est-ce pas ?
L’hospitalité du capitaine Cable était simple et modeste.
— Je vous répondrai en vous faisant une autre question. Je les attendais la nuit dernière. Ils viendront probablement ce soir à l’heure de la marée, un peu après minuit. Et maintenant je voudrais savoir pourquoi vous êtes venu à Dantzig et à bord de mon bateau ?
— J’ai reçu une lettre d’un Français que vous connaissez très bien. Voulez-vous la lire ?
Et Cartoner plaça la lettre sous les yeux du capitaine, qui sourit avec mépris. Il savait se conduire en gentleman, et il n’eut même pas un regard pour l’enveloppe posée sur la table devant lui.
— Non, je n’y tiens pas, répondit-il.
Il se gratta pensivement la tête et considéra Cartoner sous ses gros sourcils.
— Avez-vous vos bagages dans le canot ? demanda-t-il enfin.
— Non, je les ai laissés à la gare.
— Alors laissez-moi envoyer quelqu’un les chercher. J’ai à bord des choses intéressantes à vous montrer ; j’espère que vous avez le temps de les regarder avec moi.
— Je vous remercie, répondit Cartoner en tendant au capitaine son bulletin de bagages.
— C’est le reçu ? demanda le capitaine.
Cartoner fit signe que oui. Cable poussa la carafe vers son invité, puis se leva pour aller donner les ordres nécessaires.
— Versez-vous du vin, dit-il avant de monter sur le pont.
A son retour il ne parla plus de la question qui le préoccupait, et fit seulement son possible pour distraire son hôte. Dans l’après-midi ils se reposèrent tous les deux. Le capitaine avait en effet veillé toute la nuit, et il ne s’attendait pas à avoir l’occasion de dormir de si tôt.
— S’ils arrivent ce soir nous profiterons de la même marée pour gagner la pleine mer, dit-il en s’allongeant sur un coffre pour dormir.
A dix heures il fit descendre les hommes de l’équipage, disant qu’il garderait l’ancre tout seul. Il n’aimait pas les commérages à bord, c’est pourquoi, de son propre aveu, il avait veillé lui-même pendant trois nuits de suite. Il se promenait avec Cartoner sur le pont, marchant doucement pour ne pas réveiller les dormeurs en bas, et pour la même raison ils se taisaient.
Une fois seulement le capitaine rompit le silence.
— J’espère qu’il est content de lui, murmura-t-il en s’arrêtant près du bastingage, à la poupe, et regardant le fleuve dans la direction de Cracovie, car si nous attendons ici par cette nuit froide, c’est lui qui l’aura voulu. Ils sont malins... ces Français. Il est malin, lui.
— Oui, reconnut Cartoner, qui savait que c’était de Deulin que parlait le capitaine, c’est un malin.
Après cela, ils se promenèrent pendant une heure en silence. Puis, tout à coup, le capitaine Cable leva la main, montrant quelque chose dans l’obscurité.
— Voilà un bateau là-bas qui avance tranquillement à l’ombre de la côte.
Ils écoutèrent et bientôt distinguèrent nettement le bruit d’avirons, maniés avec grande prudence. Un canot traversa la rivière et s’approcha du « Minnie ». Le capitaine Cable alla chercher un rouleau de cordes. Puis il grimpa péniblement sur le bastingage, d’où il guetta la forme sombre du bateau à présent tout proche. Le batelier manœuvrait sur le courant avec une parfaite maîtrise et une rare habileté.
— Arrêtez, cria le capitaine Cable d’une voix rude, et sa corde s’envola en se déroulant dans l’air et vint tomber juste en travers du canot.
Cartoner vit un homme s’en saisir et l’attacher en faisant deux tours. En un instant le canot vint se blottir contre le vapeur, comme un petit chat qui se mettrait près de sa mère.
L’homme qui paraissait occuper seul le bateau s’accrocha des deux mains au bastingage du « Minnie », puis sa tête parut, et ses yeux s’attachèrent aussitôt sur la figure de Cartoner.
— Vous ! s’écria-t-il.
— Oui, répondit Cartoner en surveillant les mains de l’autre, car il y avait dans la voix de Kosmaroff une espèce de triomphe, comme si le Destin venait de lui offrir une occasion inespérée.
Cable vint se mettre à côté de Cartoner.
— Je voudrais profiter de la marée pour prendre le large, dit-il. Où est l’autre homme ?
— L’autre homme, répondit Kosmaroff, c’est le prince Martin Bukaty. Aidez-moi à l’embarquer.
— Pourquoi ne vient-il pas tout seul ?
— Parce qu’il est mort, répondit Kosmaroff d’une voix brisée, et il s’affaissa contre le bastingage.
Cartoner le saisissant par un bras le fit monter.
— Je suis faible, murmura-t-il, très faible ! Je n’ai rien mangé !
Cartoner le prenant à bras le corps le fit passer par-dessus le bastingage et le passa à Cable qui le reçut entre ses bras, à moitié évanoui.
Un instant après Cartoner était agenouillé dans le canot qui se balançait à côté du « Minnie ». Il releva lentement Martin, le tendant avec un grand effort au capitaine qui se tenait à califourchon sur la lisse. Ainsi ils l’embarquèrent pour le porter par la cabine dans le réduit qu’on appelait pompeusement le bureau du capitaine. Là ils le déposèrent sur le coffre qui servait de lit, tandis que Kosmaroff, appuyé contre la cloison, les considérait en silence.
Le capitaine regarda Martin, puis apercevant le visage défait de Kosmaroff il courut dans la cabine et revint une minute après avec l’inévitable carafe jaune.
— Voilà, dit-il, buvez-moi cela et mangez un bout de biscuit ; vous n’en pouvez plus.
Kosmaroff obéit. Ses yeux brillaient de faim et de fièvre. Ils fixaient Cartoner pleins de questions muettes.
— Comment est-ce arrivé ? demanda enfin Cartoner.
— Au moment où nous avons traversé la frontière on a tiré sur nous, et une balle l’a atteint et non pas moi, hélas ! Ma disparition aurait eu moins d’importance que la sienne. C’était l’avant-dernière nuit. Il est mort à l’aube.
Le capitaine Cable exprima sa pitié par un son inarticulé.
— C’était un homme, dit-il, un vrai.
Et aux yeux du capitaine Cable un être digne du nom d’homme était assez rare pour que l’on n’en supportât pas la perte sans regrets. Il resta pensif un moment, pendant que Kosmaroff mangeait les biscuits de marin qui lui étaient offerts dans un couvercle de boîte, et que Cartoner réfléchissait, les yeux fixés sur la lampe vacillante.
— Je l’emporterai en pleine mer pour l’enterrer, dit enfin Cable, si cela vous est agréable. Beaucoup de braves gens ont trouvé là leur tombe, et quand mon heure sera venue je n’en demanderai pas de meilleure.
— Il n’y a pas autre chose à faire, dit Cartoner.
Kosmaroff regarda le lit.
— Oui, dit-il, cela vaudra mieux. Il y sera tranquille.
Et tous les trois peut-être songeaient à tout ce qu’ils allaient enterrer en mer avec ce dernier descendant des Bukaty.
Le capitaine Cable, le premier, se leva en regardant l’heure.
— Je vais réveiller les hommes, dit-il ; nous serons au large avant marée basse. Mais il faut que j’envoie chercher un pilote.
— Non, répondit Kosmaroff en se levant et en finissant le vin, ce n’est pas la peine. Je peux vous conduire au large.
Le capitaine accepta d’un signe de tête, et monta sur le pont, laissant Cartoner et Kosmaroff seuls dans la cabine en la présence silencieuse de l’homme qui avait été leur ami à tous les deux.
— Voulez-vous répondre à une question ? demanda soudain Kosmaroff.
— Si je le peux, répondit l’autre.
— Où étiez-vous le 13 mars ?
— A Saint-Pétersbourg, répondit Cartoner après une courte hésitation.
— Alors je ne vous comprends pas. Et je ne comprends plus pourquoi nous avons manqué le coup. Car nous avons échoué. Cela vous le savez, sans doute ?
— Je ne sais rien, répondit Cartoner, mais je comprends bien que vous avez échoué, puisque vous êtes ici... et qu’il est là.
Et il montra Martin.
— Grâce à vous.
— Non, répondit Cartoner, je n’ai rien fait pour cela.
— Vous ne pensez pas que je puisse le croire.
— Peu m’importe que vous me croyiez ou non, répondit avec douceur le diplomate anglais.
Kosmaroff se dirigea vers la porte en évitant avec soin de passer près de Cartoner comme s’il craignait de s’exposer à une trop violente tentation.
— Voici ce que je vais vous dire, déclara-t-il d’une voix dure et sourde, vous ferez bien de ne pas vous montrer en Pologne. N’oubliez pas que je profiterai de la première occasion pour vous tuer ! Il n’y a pas de place en Pologne pour vous et moi !
— Si l’on m’y envoie, j’irai, répliqua Cartoner.
La bouche de Kosmaroff se tordit en un sourire qui semblait le faire souffrir.
— Je n’en doute pas.
Puis il s’avança vers la porte, car on entendait le capitaine donner des ordres, et depuis un moment les treuils marchaient.
Mais il s’arrêta sur le seuil et revint dans la cabine, la main dans la poche de sa veste usée.
— Voilà, dit-il en posant une enveloppe sur la table entre eux. C’est le testament d’un mort. Donnez cela à Mlle Cahere. Il n’y a rien à y ajouter.
Cartoner ramassa l’enveloppe et la mit dans sa poche.
— Je ne la verrai pas, dit-il, mais j’aurai soin de la lui faire remettre.
L’aube parut au ciel avant que le « Minnie » eût dépassé le phare au bout de la jetée de Neufahrwasser, et il faisait presque jour lorsqu’il ralentit dans la baie pour laisser débarquer le pilote. Le canot de Kosmaroff était attaché à l’arrière ; il bondissait avec violence, secoué par le sillage écumant de l’hélice. Il fut tiré près de la poupe, et, sous l’aube pâle, Cable et Cartoner s’approchèrent du Polonais qui venait de quitter le gouvernail.
Les trois hommes se regardèrent un moment en silence. Il y avait tant de choses à dire, tant de questions à faire. Mais aucun d’eux n’avait l’intention de parler.
— Si vous désirez revenir avec moi, dit Cable, laissez votre canot aller à la dérive. Vous serez le bienvenu.
— Merci, répondit l’autre. Je retourne sur-le-champ en Pologne pour organiser une nouvelle tentative.
Il se tourna vers Cartoner et regarda en face le seul homme qui n’eût pas eu peur de lui.
— Nous nous reverrons peut-être bientôt, en Pologne, dit-il.
— Pas tout de suite, répondit Cartoner. J’ai reçu l’ordre d’aller à Madrid.
Kosmaroff resta un moment près du bastingage, les yeux fixés sur son canot. Puis, se tournant tout à coup vers Cartoner, il s’inclina légèrement mais avec politesse.
— Adieu, dit-il.
Cartoner fit un signe de tête sans répondre.
Puis Kosmaroff se tourna vers Cable qui, les mains enfoncées dans les poches de sa vareuse, regardait la pleine mer.
— Capitaine, dit-il en tendant la main que Cable ne pouvait pas éviter de voir.
Il hésita, mais sortit enfin sa main du fond de sa poche.
— Au revoir, Monsieur, dit-il.
Et Kosmaroff descendit dans le canot ; on lâcha la corde, et il saisit les avirons.
Le jour se leva pâle et lugubre à l’horizon, vers lequel Kosmaroff dirigea son bateau à travers les flots froids et verts. Plus haut dans le ciel, annonçant la tempête, un banc de nuages s’amoncelait au-dessus de la Pologne.
Paul Deulin se trouvait par hasard l’après-midi dans le salon de Lady Orlay à Londres, un mois plus tard, lorsque le domestique annonça Mlle Cahere. Le Français fit une grimace et l’attendit d’un pied ferme.
On se rappelle peut-être que Lady Orlay était de celles qui essaient de tenir leurs relations à leur vraie place, c’est-à-dire au deuxième plan. Aussi avait-elle « un jour », espérant que ses amis le choisiraient pour venir la voir sans rester trop longtemps. Mais ce n’était pas son jour.
— Je sais que je n’aurais pas dû venir aujourd’hui, expliqua Netty avec une hâte fébrile, en la saluant. Mais je ne pouvais attendre jusqu’à mardi, car ce jour-là nous nous embarquons.
— Vous rentrez donc en Amérique ?
Netty se tourna pour dire bonjour à Deulin, et changea de couleur de façon charmante.
— Oui, dit-elle en regardant tantôt l’un, tantôt l’autre, toujours en rougissant délicieusement, oui, car je vais me marier.
— Ah ! dit Deulin d’une voix expressive, tandis que ses yeux restaient indifférents.
— Est-ce avec quelqu’un que nous connaissons ? demanda aimablement Lady Orlay.
D’un regard de ses yeux clairvoyants elle s’était rendu compte que Netty paraissait heureuse et qu’elle avait une toilette ravissante. Elle s’apprêtait donc à s’intéresser au récit d’une idylle.
— Je ne sais pas, répondit Netty. Il est plutôt connu à Londres. Il s’appelle Burris.
— Ah, dit Lady Orlay, le brass...
Mais elle s’interrompit, se souvenant tout à coup qu’on ne peut pas donner à un homme le titre de brasseur d’affaires si l’on veut être poli.
— Le millionnaire ? conclut-elle un peu gênée.
— Je crois qu’il est très riche, reconnut Netty, mais naturellement...
— Naturellement, vous n’en savez rien, se hâta de dire Lady Orlay. Mes félicitations et tous les souhaits de bonheur possibles.
Elle se tourna brusquement vers Deulin, comme pour lui passer la parole. Il accepta sans hésitation.
— Et moi, dit-il avec ce geste onctueux qui lui était familier et en s’inclinant, je vous souhaite tout le bonheur que l’argent peut donner.
Là-dessus il tourna le dos et s’en alla près du feu, où il resta pendant que les deux femmes parlaient de l’avenir de Netty. Son mari aurait pu être son père, mais il était plus de deux fois millionnaire... à Londres et à New-York. En outre il possédait dans chacune de ces deux grandes villes une maison dont parlaient de temps en temps les magazines illustrés.
— De cette façon j’espère venir tous les ans à Londres, et voir les amis qui ont été si bons pour nous : vous et Lord Orlay et M. Deulin.
— Et Reginald Cartoner, suggéra Deulin en se retournant à moitié pour observer l’éclair qui passerait dans les yeux de Netty.
Et il ne fut pas déçu.
— Oui, dit-elle.
Elle semblait avoir envie de faire une question, mais elle sut résister à la tentation. Elle ignorait que Cartoner fût dans la maison au même moment, ainsi que Wanda. Elle ignorait que Deulin avait conduit Wanda à Londres pour qu’elle demeurât chez Lady Orlay jusqu’à ce que Martin pût venir l’y retrouver. Elle savait seulement ce que tout le monde savait déjà, que le prince Martin Bukaty était mort et avait été enterré en mer. C’était très triste, avait-elle dit, il était si gentil.
De nouveau Deulin s’était éloigné. Il semblait fasciné par le feu, et Lady Orlay lui jetait de temps en temps un regard comme pour le rappeler à ses devoirs d’homme du monde. Il avait tiré une enveloppe de sa poche, et après l’avoir déchirée en deux il l’avait jetée dans le feu, où à présent elle se consumait sur les charbons. C’était une pauvre enveloppe salie, usée, qui avait l’air d’avoir beaucoup voyagé ; elle semblait contenir quelque chose qui, en brûlant, dégageait une forte odeur aromatique.
Deulin regardait toujours le feu lorsque Netty se leva pour prendre congé. Quand la porte fut refermée, Lady Orlay s’approcha du foyer.
— Qu’est-ce qui vous absorbe au point de vous faire oublier d’être poli ? demanda-t-elle. Est-ce une lettre ?
— C’est un gage d’amour, répondit Deulin.
— Pour Netty Cahere ?
— Pour la femme avec qui la confondait certain pauvre fou.
Lady Orlay du bout d’un joli petit pied poussa l’enveloppe, qui tomba en cendres au milieu des charbons ardents.
— Vous avez peut-être pris là une grande responsabilité, dit-elle.
— Je la porterai aisément jusqu’au ciel, si j’y vais jamais.
— Cela sent les violettes, dit Lady Orlay en regardant le feu.
— C’était des violettes... de Varsovie, avoua Deulin. Wanda est-elle là ? demanda-t-il gravement.
— Oui, tous deux sont dans la bibliothèque. Voulez-vous que je lui fasse dire que vous êtes là ?
— J’ai reçu une lettre de son père, expliqua Deulin, posant le doigt sur le bouton de la sonnette.
Wanda entra au salon quelques minutes plus tard. Elle portait le deuil de Martin en même temps que celui de la Pologne. Mais elle tenait toujours le front haut et regardait la vie en face, sans faiblesse. Cartoner l’accompagnait. De ses yeux pensifs il chercha à comprendre l’expression de Deulin.
— Avez-vous des nouvelles ?
— J’ai enfin reçu une lettre de votre père.
Le Français tira la lettre de sa poche et la déplia de façon à montrer qu’il n’avait pas l’intention de la donner à Wanda, mais qu’il allait lui-même la lire à haute voix. Lady Orlay se retira à l’autre bout de la pièce ; Cartoner allait la suivre, quand Wanda le retint d’un regard.
— Je commence, dit Deulin en prenant inconsciemment un ton de conférencier.
« J’ai reçu la lettre de Cartoner, complétant le récit de l’homme avec qui Martin se trouvait en dernier lieu. Je me souviens très bien du capitaine Cable. Quand nous l’avons rencontré pour la première fois, à la maison des signaux à Nordfleet, j’étais loin de penser qu’il rendrait les derniers devoirs à mon fils. Ainsi c’est lui qui a prononcé les dernières paroles. Et Martin a été enterré dans la Baltique. Vous, mon vieil ami, vous savez tout ce que j’ai donné à la Pologne. Le dernier sacrifice est le plus dur. Un jour ou l’autre j’espère pouvoir écrire à Cartoner, mais pas en ce moment. Il n’est pas homme à ajouter une grande importance aux mots. Je crois qu’il est capable de comprendre le silence. Actuellement je ne peux pas écrire, car je suis de fait prisonnier dans ma propre maison. De haut lieu j’ai reçu l’avis qu’un monarque généreux s’intéresse à moi et daigne me pardonner, considérant comme punition suffisante... du crime dont nul ne m’a convaincu, l’obligation pour moi de rester confiné à tout jamais entre les murs de Varsovie. Mais mes pires ennemis sont dans mon propre parti. Rien ne leur fera croire maintenant que Martin et moi nous n’avons pas trahi le complot. De plus, on prononce ouvertement le nom de Cartoner en même temps que le nôtre. Leur conviction est faite et passera dans l’histoire. Le fait que je me trouve ainsi réuni avec Cartoner dans la même erreur, fortifie l’amitié que j’ai ressentie pour lui dès le premier jour. Priez-le de ne plus jamais passer cette frontière pour sa propre sécurité, et demandez-lui d’avoir la générosité de ne jamais me montrer son amitié, ni à moi, ni à personne qui me touche. »
Ici, il fallut tourner la page, et Deulin, peut-être pour la première fois de sa vie, se trompa et se lança dans une phrase qu’il interrompit au milieu d’un mot, sans pouvoir retrouver tout de suite l’endroit de la lettre où il fallait reprendre la lecture.
— Suivent des passages qui ne regardent que moi, dit-il un peu embarrassé, et que je saute par conséquent. Plus loin il ajoute : « Je me porte bien, mieux même que quand vous m’avez vu la dernière fois. Par le fait j’ai une grande force de résistance, malgré mon âge, et je pourrai encore vivre longtemps en donnant beaucoup de mal aux autres. »
Deulin interrompit ici la lecture en partant d’un rire joyeux. Mais personne ne se joignit à lui.
— Vous le voyez, il est de bonne humeur, dit-il.
Il replia la lettre et la remit dans sa poche.
— Il a l’air de se passer très bien de vous, ajouta-t-il avec un sourire en s’adressant à Wanda.
Mais il manquait de conviction. Sa voix et ses façons montraient qu’il ne se laissait pas prendre à sa propre comédie.
— Voulez-vous me permettre de relire la lettre moi-même ? demanda Wanda en tendant sa longue main ferme.
Après une courte hésitation Deulin tira la lettre et la lui remit. Lady Orlay de nouveau s’était jointe à leur groupe, près du feu. Il se tourna de son côté, faisant un mouvement des sourcils comme pour dire qu’il avait fait une vaine tentative. Ils attendirent en silence pendant que Wanda lisait. Enfin elle tendit le papier à Deulin.
— Oui, dit-elle, je la lis autrement. Il n’y a pas que le monde qui ait un aspect différent selon les yeux qui le regardent. Une lettre même peut avoir deux sens différents pour l’esprit de deux lecteurs. Vous avez couvert tout cela d’un voile de gaieté...
Elle indiqua la lettre qu’elle tenait encore à la main, et Deulin, pour toute réponse, haussa les épaules.
— ...qui ne s’y trouve pas en réalité. Pour moi, c’est la lettre d’un homme dont le cœur est brisé, ajouta-t-elle lentement.
Il y eut un pénible silence ; Wanda réfléchissait. Elle était à un carrefour. Deulin lui-même ne disait rien. Il ne savait quelle route indiquer. Peut-être Cartoner avait-il déjà montré le chemin, sans rien dire, par l’exemple de sa propre vie.
— Je partirai pour Varsovie ce soir, dit enfin Wanda à Lady Orlay, si vous ne trouvez pas que ce soit impoli de ma part. Croyez bien que je ne suis pas ingrate. Mais... vous comprenez ?
— Oui, ma chère enfant, je comprends, répondit Lady Orlay, qui, elle, avait connu le bonheur.
Et elle serra vivement les lèvres, comme si elle avait peur de fondre en larmes.
— Il est évident que c’est mon devoir, et il n’y a rien au-dessus du devoir, n’est-ce pas ? dit Wanda en se tournant vers Cartoner, à qui seul s’adressait sa question.
Elle remettait sa cause à son jugement, et il devait rendre le verdict de sa vie. Elle voulait le faire parler devant les autres comme pour leur montrer avec un orgueil subtil qu’il était bien tel qu’elle le connaissait. Elle était sûre de celui qu’elle aimait, et c’est peut-être assez de bonheur pour la vie terrestre.
— Le devoir est au-dessus de tout, n’est-ce pas ? répéta-t-elle.
— C’est la seule chose à considérer, répondit-il.
Deulin fut le premier à parler des préparatifs du voyage. Il avait ses idées sur ce chapitre. La seule pensée d’un départ le remplissait d’énergie et d’activité. Il se tourna vers Wanda, la montre à la main.
— Vous êtes décidée ? demanda-t-il. Vous partez ce soir ?
— Oui.
— Alors il faut que j’aille tout de suite m’occuper de votre passeport et de votre voyage. Je vous accompagne jusqu’à Alexandrowo. Je ne peux passer la frontière, vous comprenez ?
Puis, se tournant vers Cartoner :
— Et vous, dit-il, quand partirez-vous pour l’Espagne ?
— Ce soir, fut la réponse.
— Dans ce cas, adieu.
Le Français lui tendit la main, et un instant après il était dehors. Lady Orlay sortit avec lui et referma la porte derrière elle. Elle descendit l’escalier en l’accompagnant. En bas, dans le hall, ils s’arrêtèrent et se regardèrent en silence. La femme avait les larmes aux yeux, mais le sourire de Deulin était encore plus triste à voir.
— Et voilà la fin, dit-il, la fin !
— Non, dit Lady Orlay. Cela ne se peut pas. Je n’ai jamais jusqu’ici vu de grand bonheur qui ne fût pas fait de la ruine d’autres bonheurs. C’est la raison pour laquelle les hommes heureux ne sont jamais gais. Ce n’est pas la fin, Paul. Dieu est bon.
— Quelquefois, dit Deulin avec un air de rancune.
Il s’arrêta sur le seuil, et, la regardant soudain droit dans les yeux, d’un geste il se montra lui-même, pour lui rappeler l’histoire de sa longue vie.
— Quelquefois, Madame, répéta-t-il.
FIN
IMPRIMERIE NELSON, ÉDIMBOURG, ÉCOSSE
PRINTED IN GREAT BRITAIN
Note de Transcription
Les mots mal orthographiés et les erreurs d’impression ont été corrigées. Lorsque plusieurs orthographes se produisent, l’utilisation de la majorité a été employé.
Ponctuation a été maintenue sauf si évidente erreurs d’impression se produisent.
L’orthographe et la ponctuation reflètent les moments où le livre a été écrit et ou publié.
[Fin de Les Vautours, par Hugh Stowell Scott (pseud. Henry Seton Merriman).]