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Title: Au Cap Blomidon
Date of first publication: 1943
Author: Lionel Groulx (1878-1967)
Date first posted: January 6, 2026
Date last updated: January 6, 2026
Faded Page eBook #20260110
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Le texte du présent ouvrage est celui de l’édition de 1943 parue chez Granger Frères Limitée.
| Table des matières |
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Au Cap Blomidon
Un soir de juin, dans l’allée des saules, au Parc du Souvenir, à la Grand’Prée.
Jean Bérubé se promène sous l’ombre massive. Il revit en pensée ce dimanche après-midi d’automne où il annonçait à Lucienne Bellefleur son irrévocable décision...
C’est là-bas, à Saint-Donat de Montcalm, son pays d’hier.
Ce jour-là, lui et son cousin, Paul Comeau, se sont mis en route pour une partie de pêche au lac Lajoie. Derrière eux s’estompent lentement deux tranches d’un vaste paysage : les champs de nénuphars du lac Tire et, plus au fond, les montagnes du lac Archambault, chevauchées de vieux sapins sur des rocs aériens. Les avironneurs s’engagent dans le couloir de la Pembina, petite rivière qui tire son nom du lac où elle prend sa source.
Leur canot file doucement. Paul, un fusil maté près de lui, à l’avant de l’embarcation, fait le guet, espérant surprendre quelque compagnie de canards, peut-être même un chevreuil venu boire dans la rivière ou y manger des herbes salées. Jean regarde le paysage avec le regard d’une mélancolie aiguë qui voudrait emporter des choses une vision impérissable. Il songe à ce voyage en Acadie qui vient de changer, de façon si imprévue, le cours de sa vie. Parti avec son oncle Norbert pour un simple pèlerinage à la Grand’Prée, le petit Acadien n’a pu résister au sortilège du vieux pays qui l’appelle et le vient chercher de si loin.
Elle est belle à voir la petite rivière Pembina, par cet après-midi d’automne. Serait-ce que Jean Bérubé y projette l’émoi de son cœur de jeune homme ? Il la trouve coquette et troublante comme une fiancée, la veille d’une grande séparation. Tantôt noire et profonde entre ses hautes rives, elle s’enveloppe du mystère du grand bois dont le fourré redoutable commence là, sur la montagne à pente raide, presque à portée des avirons. Tantôt, plus élargie, elle offre le tapis changeant de son lit sablonneux et gravoyeux. Des squelettes d’arbres enveloppés de limon dorment au fond de l’eau claire, pareils à des reptiles au repos. La Pembina, comme une belle qui ferait onduler sa robe, s’accorde des courbes soudaines et gracieuses ; de petits îlots qu’il faut contourner obligent le canot à virer en moins d’espace que sa longueur. Penchés sur le miroir mobile, des bouleaux au panache déjà mourant tendent aux avironneurs leurs petits écus d’or finement ourlés ; des quenouilles soyeuses leur caressent la figure ; sous leurs genoux, des branches d’arbres noyés grattent rudement les parois de l’embarcation, en tirent un résonnement caverneux. Tout à coup une rumeur, un bruit de cascade se fait entendre ; la Pembina vient plus vite au-devant du canot ; l’aviron doit plonger plus vigoureusement ; au fond de la rivière, des herbes s’effilent dans le sens du courant, comme une chevelure dénouée. L’on arrive à la décharge du lac Pembina.
— Tiens, dit Paul, il y a déjà du monde de rendu. Regarde ces chaloupes près du moulin.
— C’est la chaloupe jaune des Lavoie, fait Jean.
— Et l’autre, la blanche, avec son bord couleur de fraise écrasée ? demande Paul qui lance à Jean un regard gouailleur.
— Les Bellefleur ici ? Des gens de l’autre bout du lac !...
— Voyons, dit Paul, qui n’en croyait pas la surprise du cousin ; on n’est plus des enfants d’école.
— Mais quand je te dis, Paul, que j’en suis le premier surpris.
— Et moi, quand je te dis qu’il y a là mieux que les Bellefleur, qu’il y a aussi Lucienne Bellefleur et que j’en mettrais ma main dans le feu.
— Tu te brûlerais pour rien, dit Jean négligemment.
Avec un léger grésillement, la proue du canot vient de labourer le gravier. Voici bien l’anse de sable au pied de la décharge. En aval du rapide, le moulin dresse sa vague charpente en planches brutes. Le silence du dimanche l’enveloppe. Le pignon droit largement ouvert laisse voir machines et courroies au repos. Pas la plus petite bouffée de fumée au sommet du tuyau rouillé que surmonte un bonnet de tôle aux faux airs de chapeau de cardinal. Pendant que Jean tire le canot sur la rive, Paul, son fusil sous le bras, gravit le portage du côté du moulin Aubin. De là viennent les bruits de voix. Et voici que Paul lance à son cousin un regard qui en dit long. Les Bellefleur y sont bien et Lucienne Bellefleur aussi. Jean aperçoit la jeune fille qui, craintivement, un œil sur son père, lui dit bonjour de la main. Pour son tour de pêche, elle porte un gilet de laine de couleur bleue, une jupe grise, des souliers de caoutchouc brun. Un chapeau de paille, attaché sous le menton, encadre d’un nimbe sa figure un peu hâlée de fille des montagnes, où les yeux ont une profondeur noire faite de candeur et d’intelligence.
— Comme ce costume vous va bien, Lucienne ! lui dit Jean Bérubé.
— Aurais-je l’air d’une Évangéline ? fait la jeune fille, presque grondeuse.
— Chut, dit Jean, le doigt sur la bouche, c’est vous qui commencez cette fois...
Quelques minutes plus tard, Lucienne et Jean, du haut d’un galet, pêchaient distraitement la truite rouge. Et l’excursion au lac Lajoie finissait au lac Pembina. Lucienne s’était assise sur une racine d’épinette arrondie en forme de siège. Jean se tenait debout près d’elle. Paul s’était enfui à travers le bois, à la recherche du gibier. À cinquante pas le père Lavoie et le père Bellefleur, la pipe au bec, le dos voûté dans une chaloupe, pêchaient tranquillement. Vieux pêcheurs d’expérience, ils causaient peu. À peine le père Lavoie, qui aimait étriver, disait-il à l’autre qui manquait parfois son poisson :
— Bateau, qu’elle était belle !
Et le père Bellefleur étendait de nouveau sa ligne, d’un tour de main brusque et nerveux, sans un sourire en son masque rigide.
Lucienne et Jean faisaient la pêche en amoureux.
— Mais vous n’avez plus de ver à votre hameçon ! disait Jean à Lucienne qui continuait à balancer quand même son manche de bambou.
— Et vous, voyez donc ce qui vous reste...
La ligne de Jean ne valait pas mieux que celle de Lucienne.
— Est-ce votre bon ange qui vous a amenée ici, cet après-midi ? avait demandé Jean.
— Il faut bien que ce soit lui, puisque ce voyage a si bien tourné.
Puis, faisant effort pour dompter son émotion, la jeune fille ajouta :
— Depuis que vous m’avez parlé de ce départ, vous ne savez pas, Jean, combien mes idées me font m’ennuyer, dès que je suis seule. Aussi lorsque le père s’est mis à dire après dîner : « Je vais à la Pembina ; y paraît que la petite truite y mord comme dans le bon temps », j’ai dit : « Je vais avec vous ».
— Et vous étiez loin de penser faire une si triste pêche ? risqua Jean.
Elle leva sur lui un regard de tendre reproche :
— Vous trouvez que j’ai pris peu de chose ? Ou que ce que j’ai pris, je ne le garderai pas longtemps ? ...Ah, Jean, fit-elle, décidée subitement à parler, c’est donc vrai que vous allez partir ?
Elle laissa plonger le bout de sa ligne dans l’eau, pour bien montrer que la pêche ne l’intéressait plus.
Jean lui répondit :
— Vous savez bien, Lucienne, que je ne puis faire autrement. C’est la faute à mon oncle Norbert et à la promesse que je lui ai faite au retour de notre voyage en Acadie. Le pauvre vieux s’était-il monté la tête avec ces lectures acadiennes que je lui faisais depuis deux ans ? Toujours est-il, vous le savez, que l’envie le prit un jour, une envie irrésistible, de revoir le vieux pays où avaient vécu les anciens de sa famille. Lorsque à sa demande, l’année dernière, j’ai fait avec lui le grand voyage, pour assister au dévoilement de la statue d’Évangéline il en revint tout bouleversé. Moi, Lucienne, je savais ma carte de la Grand’Prée sur le bout de mes doigts. Ce me fut donc un jeu de retrouver la terre des Pellerin dit Bérubé, non la terre en entier, puisque les arpenteurs anglais ont déformé les anciennes propriétés, mais une partie au moins dont je suis sûr. Je vois encore mon vieil oncle, lorsque arrivé à trois arpents environ de l’emplacement de l’église, je lui dis : « C’est ici. Là, à gauche, vous avez l’ancienne terre des Cormier, à droite, celle du vieux Basile Landry, entre les deux, la nôtre, celle des Pellerin ». Mon oncle ne dit mot. Les mains derrière le dos, il embrassa du regard la belle étendue verte, les beaux pommiers sur le coteau ; il ramena ses yeux vers le riche cottage aux pignons blancs et aux volets bruns où habitent les nouveaux propriétaires. Et comme des larmes lui tombaient des joues, il me dit : « Viens-t’en ».
Jean Bérubé s’arrêta sur ces souvenirs qui lui donnaient à rêver. Lucienne l’écoutait avec un intérêt mêlé d’inquiétude. Elle demanda :
— Est-ce là qu’il vous arracha la malheureuse promesse ?
— Non, Lucienne. Il assista à toute la fête, sans me parler de rien. Seulement, le lendemain, comme nous étions au Cap Blomidon, haut promontoire qui ferme la baie des Mines, il me dit : « Sais-tu à qui elle est aujourd’hui notre ancienne terre ? » Comme je m’étais renseigné, je pus lui répondre : « À un monsieur Hugh Finlay ». — « Est-il jeune ou vieux ? » — « C’est un vieillard ». — « A-t-il des enfants ? » — « Un seul garçon, mais qu’on dit parti à travers le monde et qu’on n’a pas revu depuis bien longtemps ». Ce fut tout. Mais au retour, dans les chars, il me dit, les yeux dans mes yeux : « Il y a une belle terre à prendre là-bas, mon Jean. Moi, je suis trop vieux et, vieux garçon, je n’ai pas d’enfants. Tu es libre, toi, tous tes parents sont morts. Si tu veux guetter ta chance et la racheter la terre, je te marquerai de quoi sur mon testament ». J’étais ému, comme vous pensez bien, Lucienne, de cette pensée sublime du vieil oncle de mettre son avoir au rachat de la vieille terre des aïeux. J’en croyais à peine la parole de cet homme qu’on a toujours dit si ménager et même si serre-poigne. Mais il continuait : « Tu sais, mon Jean, j’ai été ménager, moi, dans mon jeune temps. Ma paye de chantier, je ne l’ai pas égrenée dans les hôtels ; je l’ai toujours mise de côté depuis trente ans. L’été, je n’ai pas flâné comme les autres sur ma galerie, ni passé mon temps à courir les petits lacs pour pêcher la truite ; j’ai travaillé l’été comme l’hiver ; j’ai cultivé ma terre en bon habitant, sans jamais dépenser un sou mal à propos. Ça fait qu’aujourd’hui j’ai douze mille belles piastres à la banque ; ma terre de Saint-Donat en vaut proche trois mille. Avec ça tu peut faire des offres à ce Finlay... » Vous savez le reste, Lucienne : mon pauvre oncle mort presque au retour du voyage d’Acadie ; et moi, seul au monde, dernier survivant d’une famille de cinq frères emportés après leur père et leur mère par l’horrible consomption... J’acceptai l’héritage de l’oncle Norbert.
Ces derniers mots replongèrent Lucienne dans sa tristesse, celle que Jean lui trouva, cet autre dimanche où, dans une veillée chez les Comeau, il lui avait révélé son dessein. Ce soir-là elle ne dit rien du tout d’abord ; penchée vers la fenêtre, elle regarda les étoiles au-dessus des montagnes. Fille de foi toute simple, aux heures d’inquiétude, son âme s’élevait vers le ciel d’un mouvement naturel. Au lac Pembina, elle regarda aussi vers les montagnes, vers la plus proche, au flanc de laquelle un défriché redevenu herbé et une maisonnette tombant en ruines criaient haut le tragique avortement d’un rêve de colon. De ce paysage trop lourd de tristesse, les yeux de Lucienne se portèrent vers les monts plus éloignés qui se dressaient au bord du lac Clair. La vapeur blonde et chaude qui, toute la journée, avait vibré autour d’eux, s’était dissipée ; avec la descente du soir leur pied se faisait brun. C’était l’envahissement des couleurs sombres sur les ors et les rouilles de l’automne. Le lac devenait plus noir ; des souffles froids passaient dans l’air. À divers intervalles, un fusil de chasseur détonnait dans les futaies lointaines. Longtemps l’écho se promenait à travers les gorges sauvages et faisait penser au retentissement douloureux de certaines paroles dans le cœur humain.
— Jean, dit tout à coup Lucienne, avec beaucoup de tristesse, j’avais pourtant pensé qu’à la longue vous vous chasseriez ces idées de la tête. Mais je vois bien que c’est fini d’espérer.
— Et comment, donc, Lucienne, pourrais-je rester ? Avec l’héritage j’ai accepté la condition de l’oncle Norbert. C’est un engagement de justice et d’honneur. Non, il vaut mieux que je parte...
Alors, avec des mots d’enthousiasme, Jean se mit à parler à Lucienne du beau dessein qui s’offrait à son vouloir de jeune homme : réaliser la pensée de son oncle, lui donner le sens élevé que le pauvre vieux n’avait qu’à demi deviné. Une haute mission lui était confiée, lui semblait-il, et qui le gonflait d’orgueil. Au collège, il avait tant gémi sur la médiocrité des rêves des jeunes gens de sa race, résignés, presque tous, aux professions routinières aux sentiers battus et rebattus, dont si peu s’aventurent vers les hauteurs inexplorées, vers le séduisant inconnu des grands risques. Il se désolait de les voir si pareils aux timides troupeaux de chevreuils de ses montagnes, incapables de sortir de leurs routes centenaires, à moins d’en être chassés par quelque meute. Né avec des ailes à la fine pointe de son âme, le collégien Bérubé attendait, pour un jour ou l’autre, l’appel de quelque grand rêve. Ce rêve, il n’en pouvait douter, c’était bien lui qui, à cette heure, sollicitait sa volonté. Oui, Jean Bérubé, le petit montagnard, serait l’ouvreur du chemin par où les Acadiens s’en reviendraient dans leur pays natal pour le redonner au Bon Dieu. Il dit donc à Lucienne l’appel qu’il entendait du pays lointain, appel obsesseur qui le harcelait le jour et la nuit : « Viens, lui criait le vieux pays, viens, j’ai besoin de toi ; je m’ennuie de mes clochers chanteurs. » Et Jean disait encore : « Me serais-je monté la tête, moi aussi, comme mon oncle Norbert, avec mes lectures ? Pauvre petit collégien qu’une maladie de poumons renvoyait à ses montagnes après six années d’étude, ne serais-je qu’un pauvre enfant déraciné, incapable de vivre dans le même horizon que ses pères ?... N’aurais-je que la maladie des voyages et des aventures ?... J’ai rapporté de là-bas, vous l’ai-je dit, Lucienne, une petite branche de saule et une tige de rosier sauvage, celle-ci cueillie au Cap Blomidon, celle-là au Parc du Souvenir de la Grand’Prée. Vous ne sauriez croire, mon amie, avec quelle ivresse je hume parfois le parfum de ces choses fanées et quelle nostalgie m’en vient... »
Plus exalté, Jean continuait toujours :
— Non, voyez-vous, Lucienne, vous comme moi et comme tous les nôtres, nous ne sommes que des pèlerins à une halte de hasard. Boston, Gaspé, Montréal, Sainte-Lucie, Saint-Donat, n’auront été pour nous tous, depuis le « Grand Dérangement », que des gîtes d’étapes. Coûte que coûte il nous faudra, les uns et les autres, nous en aller dormir dans la terre qui n’a pas cessé de nous appeler et de nous attendre...
Longtemps, avec la même verve, Jean Bérubé broda sur ce sujet. Rien de plus expansif et de plus lyrique, on le sait, qu’une âme de rural déliée et comme libérée par un peu d’affinement ! Toutes les réserves sentimentales, lentement amassées dans les vieux cœurs discrets, montent, alors aux lèvres, semble-t-il, comme la source longtemps gonflée sous terre jaillit et s’épand au sourire du soleil.
Lucienne regardait Jean, apparemment charmée de son langage, mais aussi quelque peu effrayée. Le jeune homme tira brusquement sa ligne. Une petite truite au ventre d’argent, au dos fauve, décrivit dans l’air une rapide trajectoire, puis rebondit sur le rocher, frétillante, décrochée de l’hameçon. D’une main preste, Jean la saisit au moment où elle atteignait presque le bord de l’eau.
— Voici pour sauver l’honneur ! dit-il à Lucienne, avec un sourire triomphant.
La jeune fille ne répondit pas au sourire, tout entière à sa tristesse :
— Comme vous êtes différent des jeunes garçons de par ici, Jean, et comme ils ont raison de dire ce qu’ils disent.
— Et qu’est-ce donc qu’ils disent ?
— Qu’une petite demoiselle comme moi qui a fait trois ans de couvent à Sainte-Agathe, s’en fait accroire beaucoup trop, qu’il lui faut un cavalier pas comme les autres, aux mains blanches et fines, mais qu’il leur en cuira à tous les deux de vouloir tirer du grand...
Jean trouva des paroles vaillantes pour rassurer sa jeune amie.
— N’ayez pas peur, Lucienne, vous savez qu’à ces mains fines il y a deux bras vaillants et que, plus loin que ces bras, il y a un cœur d’homme, un vrai, qui n’a jamais boudé la peine ni l’ouvrage. Je réussirai, Lucienne. Je prierai et je besognerai tant, voyez-vous, que j’y mettrai ma vie plutôt que de m’en revenir les mains vides.
Alors il lui expliqua son plan : il n’allait pas, en arrivant là-bas, proposer au Finlay de lui acheter sa terre, comme cela, à la descente du train. Non, il s’engagerait d’abord comme garçon de ferme. Il sentait le besoin d’arrondir l’héritage de son oncle et d’apprendre leurs méthodes de culture. Car ils font beaucoup de choses là-bas que ne font point les habitants de par ici, et, par exemple, de l’élevage, de la culture fruitière et du foin, beaucoup de foin. Mais dans quatre ans, si le Bon Dieu lui venait en aide, Jean Bérubé aurait quelque chose sous les pieds à la Grand’Prée.
Sur ce, presque triomphant, Jean Bérubé, plongeant ses yeux dans ceux de Lucienne, lui demanda :
— Mais toi, Lucienne, toi, petite Acadienne, viendras-tu me rejoindre quand là-bas je serai devenu propriétaire, quand je serai chez nous ? Viendras-tu ?...
Il attendit la réponse où se trouvait accroché tout son courage. Pour la première fois, et par un mouvement irrésistible, il venait de tutoyer son amie. Les yeux de la jeune fille flambèrent un moment, traversés par l’éclair du grand rêve. Puis, sa poitrine se souleva pour un long soupir, et elle dit avec un accent qui trahissait un lourd émoi :
— Jean, prie beaucoup la sainte Vierge, la patronne de notre pays d’Acadie. Tu sais ce qu’il y a entre nos deux familles...
Le père Lavoie et le père Bellefleur abordaient à quelques pieds des deux jeunes gens.
— Allons, les amoureux, dit le père Lavoie, vous n’avez pas vidé le lac de poisson, à ce qu’on peut voir.
— Roule ta ligne, Lucienne, dit le père Bellefleur ; il y aura de la brume sur le lac ; faut pas se laisser prendre.
Il avait parlé, les yeux baissés et mauvais, affectant de ne pas voir Jean Bérubé. Une fois de plus, le jeune homme se sentit gêné par ce visage osseux et froid qu’entourait une barbe en collier et d’où se dégageait une étrange expression de renfermé et d’obstiné.
Les mains en porte-voix, Jean héla le cousin Paul qui lui répondit à quelque cent pieds. Il s’en venait, tenant négligemment à la main un lièvre et une perdrix.
— Une belle chasse ! dit-il, avec un amusant dédain.
Un quart d’heure plus tard, Jean et Paul descendaient la Pembina. Le soir était venu avec une soudaine rapidité. En avant du canot, à quelque distance, Jean entendait un bruit de rames, un grincement aigu autour des tolets, puis un bruit de voix où, vainement, il essaya de reconnaître celle de Lucienne. Le père Bellefleur avait dit vrai. Comme l’on sortait de la Pembina pour entrer dans le lac Tire, la brume s’abattit. En larges nappes, elle commença de s’épandre sur la surface noire de l’eau. On eût dit qu’elle courait en avant des avironneurs, pour leur barrer le chemin. Placé à l’avant du canot, Jean ne se guidait plus que par le sillage des chaloupes resté visible à travers les herbes drues du lac marécageux. De moment en moment, des lumières, lumières des maisons allumées l’une après l’autre, brillaient puis disparaissaient sur la terre ferme, à gauche. Bientôt, avec l’épaississement de la brume, s’éteignit en avant du canot le bruit des rames et des voix. À quelques longueurs d’aviron, un plongeur à collier héla sa femelle de ce cri déchirant qui ressemble à un appel de détresse. Jean frissonna malgré lui. Le terrifiant paysage pris l’aspect d’un symbole : il lui parut que sa vie allait s’enfoncer ainsi dans une grande obscurité, un trou noir plein de mystères et de choses poignantes.
Huit jours plus tard il faisait ses adieux à sa parenté, à Lucienne. Ne pouvant visiter la jeune fille, chez elle, à cause du père Bellefleur, il alla la rencontrer dans une soirée, chez les Comeau. Trois jours encore de roulement dans les chars, puis il descendait à la Grand’Prée. Le premier soir il fit comme il faisait en ce soir de printemps : il vint se promener sous les saules du Parc du Souvenir. Qu’il se trouva seul en ce pays anglais ! Qu’il avait le cœur gros en face de son isolement ! Les yeux tournés vers les ruines de la vieille église, il se recommanda à la Vierge de l’Acadie, à tous les saints martyrs de sa race. Instinctivement, sa pensée s’en alla vers les premiers ancêtres, pêcheurs basques ou bretons, abordant pour la première fois aux rives sauvages du même pays, sur leurs petites barques aux voiles salies, fatiguées par la mer. Comme eux, devant l’effrayante solitude, il prit son courage de Français à deux mains ; il lui parut beau de se renouer à la constance de ses pères.
Quelques jours après son arrivée, il trouvait à se placer non pas chez les Finlay, mais chez leurs voisins. Il travailla dur et il s’ennuya ferme, que Lucienne oubliait de lui donner signe de vie ou n’envoyait que de laconiques bonjours et par des tiers. Pour se chasser de l’esprit les pensées sombres, dans ses veillées il étudia avec acharnement l’agriculture. Le dimanche après-midi, il courait à la station agronomique de Kentville se renseigner sur la culture fruitière. Tant et si bien qu’au bout d’un an, il se faisait écouter dans les réunions agricoles du pays. Presque en même temps, sa renommée de travailleur intelligent sautait la clôture du voisin. M. Finlay, vieilli, incapable de voir lui-même à ses fermes, cherchait un intendant. Jean Bérubé offrit ses services qui furent acceptés. Le jeune homme réalisait ainsi la première partie de son rêve : poser ses deux pieds sur l’ancienne terre des Bérubé. Restait l’autre partie de son rêve et non la moindre. Pour celle-ci le fils Finlay, en course à travers le monde, n’avait qu’à ne plus réapparaître à la Grand’Prée ; avec l’aide de Dieu, Jean se chargeait de l’avenir.
Cette année, ayant besoin de beaucoup d’hommes pour les foins qui seront abondants, il a fait venir de Saint-Donat son cousin Paul Comeau. Le dessein de Jean Bérubé est double : se soulager de sa solitude, puis, idéaliste confiant, expérimenter ce qu’il appelle la vertu ou la magie de l’histoire et l’air même du Bassin des Mines pour la réacclimatation des fils des déportés. Encore quelques jours tout au plus : Paul Comeau sera à la Grand’Prée et Jean aura enfin des nouvelles, de vraies nouvelles de Lucienne Bellefleur.
Ainsi conversait avec lui-même, par ce soir de juin 1924, Jean Bérubé qui se promenait rêveusement sous les saules centenaires où pleure parfois l’élégie acadienne. Dans les vieux arbres vénérables, au tronc crevassé, quelques oiseaux modulaient des chants d’amour et de vie. Le soleil était descendu par-delà le Bassin. Une teinte bleuâtre enveloppait le Cap Blomidon et donnait à la mer un reflet moiré. Jean Bérubé tourna les yeux vers l’autre mer, la mer des foins en fleur. Apparemment immense comme la première, elle s’étendait à perte de vue, jusque là-bas où les aboîteaux des vieux Acadiens ont marqué ses bornes à l’océan. Un souffle plus frais venu du large emportait vers les coteaux le parfum mouillé des champs. Le rêveur des saules huma ces parfums avec délices. Une autre mer, une mer de songe, s’ouvrait devant lui, pleine de voiles blanches gonflées, riant au soleil, comme son espoir de jeune homme.
Aux voyageurs qui descendirent, ce midi-là, à la station de la Grand’Prée, se mêlait un jeune homme qu’eut bientôt reconnu Jean Bérubé. D’une main il tenait son parapluie, de l’autre, un porte-manteau antique, en forme d’accordéon. Pendant qu’un peu ahuri, l’arrivant cherchait où se diriger, Jean se donna le loisir d’admirer un instant le bel athlète.
— Quel solide gaillard, s’exclama-t-il, et droit comme une épinette des Laurentides !
Depuis deux ans, Paul, qui dépassait à peine la vingtaine, avait encore grandi de quelques pouces. Chevelure noire, teint presque basané, il portait aux mains et au cou le hâle luisant des hommes des terres neuves, brûlés par les flambées des abatis. En dépit de quelques airs de famille, quel contraste offraient les deux cousins ! Grand et robuste comme l’arbre poussé en pleine montagne, Paul Comeau incarnait surtout la force musculaire, la vigueur osseuse et charnue. Aussi grand, mais plus mince et plus pâle, Jean Bérubé révélait des formes plus humaines. Un profil fin et pur, une chevelure blonde et bouclée qu’il portait haute et qui lui haussait le front, mais surtout le dessin net du nez et de la bouche, des yeux clairs, décidés, et je ne sais quoi d’expressif et d’arrêté dans tous les traits lui composaient une figure originale. On y lisait la trace des puissantes hérédités, celles qui sculptent en lignes classiques les visages humains et font d’un homme le type et comme le résumé de sa race.
Les deux jeunes gens coururent l’un vers l’autre. Dans une longue et chaude poignée de mains :
— Comme ça fait du bien revoir du monde de par chez nous ! s’écria Jean, franc et cordial.
— Et à moi ?... Après tout ce voyagement ? répondait Paul, d’un air lassé, comme s’il achevait le tour du monde.
Il se retira de quelques pas, toisa son cousin, jeta un œil inquisiteur à ses hautes bottes rouges et vernissées, à sa chemise de toile blanche, à tout son costume de vrai monsieur, et il dit, complimenteur :
— Sais-tu que te voilà devenu un beau garçon dépareillé !
— Et toi, répliqua l’autre, le mesurant des pieds à la tête, sais-tu qu’on ne te prendrait pas pour un enfant en échappe...?
Après un dîner rapide à l’auberge de la station, Jean, sans plus tarder, conduisit le voyageur au Parc du Souvenir.
— Je veux t’acclimater tout de suite, lui avait-il dit, te faire entrer par les yeux, par les oreilles, par tous les sens la séduction du pays acadien... Mais tout d’abord, si tu veux, causons de Saint-Donat et des gens de par là-bas. Laisse aller ta langue, cousin.
Il entraîna Paul sous l’ombre des saules où, dans la chaleur du midi, chantaient les cigales. Assis sur l’herbe, le veston par terre comme des écoliers en vacances, les deux jeunes gens jasèrent jusqu’au soir.
Paul détailla par le menu les nouvelles de la paroisse depuis deux ans : le changement de curé, les mariages, les mortalités, les compérages, la montée des hommes dans les chantiers, le nombre de billots et de cordes de bois de pulpe abattus pendant les derniers hivers, les gages payés par la Compagnie : toutes choses que Jean connaissait ou à peu près par des lettres de Saint-Donat ; mais la seconde édition prenait, dans la bouche de Paul, une saveur de fraîche nouveauté. Tout l’intéressait, jusqu’aux plus petits incidents de la vie paroissiale : la poursuite et la capture d’un jeune orignal sur le lac Archambault, les fameuses parties de pêche, les soirs de lune, au lac Lajoie et au lac des Rats, la fameuse bordée de neige où Jacques Brisson avait rasé de s’écarter dans le bois de la Baie de l’Ours...
Paul en vint bientôt aux nouvelles plus intimes de la famille. Jean ne put réprimer un frémissement. Le narrateur faisait de longs détours, avivait à plaisir l’impatience de son auditeur. Il racontait une à une les parties de plaisir de la jeunesse pendant les fêtes. Pour célébrer la Noël et le Jour de l’an l’on était descendu des chantiers. Dès l’automne, avant le départ pour le bois, il y avait eu des noces, des soirées, des bouquets.
— Pour les chantiers, disait Paul, on fait sa provision de plaisir, si tu te souviens, comme on fait celle de la viande et du pain.
Et Paul allait toujours avec sa verve coutumière : tous les noms des jeunes gens de Saint-Donat passaient sur ses lèvres, y compris les sobriquets, sans que pourtant fût prononcé le nom que Jean attendait, celui qui lui brûlait le cœur comme un tison. À la fin il n’y tint plus.
— Parle-moi donc des Bellefleur, dit-il, un peu gêné.
— De Lucienne, tu veux dire ? fit Paul, mi-taquin.
— Eh bien, oui, de Lucienne. Est-elle morte ? Est-elle sortie de ce monde ? Elle n’apparaît point dans toutes tes histoires. Tu me parles de Pierre, Jean, Jacques, Marthe, Marcelle, Marguerite ; mais on dirait que tu as peur de ce nom-là. As-tu de mauvaises nouvelles ?
— Lucienne ne t’écrit pas ? demanda Paul qui prenait ses précautions.
— Oui, mais bien rarement, et des bouts de lettre qui ne disent presque rien.
Paul prit un air plus grave :
— Avant que je te réponde, veux-tu répondre toi-même franchement à ce que je m’en vais te demander ?
— Et qu’est-ce que tu veux savoir ?
— Écoute : est-ce bien la vérité vraie que tu es, comme qui dirait, le foreman d’une grande terre ?
Jean Bérubé fixa longuement le cousin :
— Comment cela ? En douterais-tu ?
— Pas moi, mais les autres...
Et Paul se mit à rapporter ce que disait le monde à Saint-Donat : qu’« il avait beau se dire intendant, le monsieur aux mains blanches ; il était loin ; personne n’irait voir. Mais qu’avec ses vanteries, il en faisait accroire à bien moins de monde qu’il pensait ; qu’au fond il en coûterait trop à sa vaillantise de dire la vérité ; et que le plus certain c’est que, là-bas, dans son pays de l’autre bout du monde, il fauchait du foin, faisait des rigoles et sciait du bois comme un engagé et avec des gages de pas grand’chose. »
— Oui, conclut Paul, voilà ce que disent le monde par chez nous et ce que dit, comme de raison, le père Bellefleur.
Jean n’écouta point ces racontars sans en être quelque peu indigné :
— C’est cela, dit-il, si j’avais continué de bûcher du bois aux chantiers du lac Croche ou de la Rivière-à-la-Diable, pour le compte des richards qui spéculent sur nos bras ; surtout, si j’étais parti pour les facteries des États, résigné à tourner toute ma vie, autour d’une machine, comme une bête, oh, alors Jean Bérubé serait un jeune homme d’avenir. Tout le monde croirait à ses vantardises. Il pourrait aller se promener à Saint-Donat, faire sonner dans son gousset ses derniers écus de crève-faim et toutes les bonnes mères de la paroisse le souhaiteraient pour gendre. Mais bûcher pour soi, être son propre maître, être libre, faire deux cents lieues pour rester fidèle à la terre, pour mener plus loin l’effort des vieux, faire que le travail rebondisse d’une génération à l’autre, non, cela ne peut-être que le fait d’un aigrefin et d’un avorton...
Levé d’un bond, Jean se mit à marcher devant son cousin. Cette fière riposte faisait perdre à Paul le goût de pousser son enquête. Il se contenta de risquer ces menues réflexions :
— Prends pas ça trop à cœur, mon pauvre vieux. Vois-tu, les mains blanches, les peaux trop fines, c’est un mauvais certificat par chez nous. Et ce sera de même, pense, tant que durera le vieux règne. Je le sais, moi qui te parle : je n’ai passé qu’une petite année au collège de Rawdon, où, soit dit sans comparaison, je me suis ennuyé comme un jeune orignal qu’on amènerait se promener en ville. Et il y a beau temps que mes mains ne se souviennent plus de ces dix mois passés à l’ombre. Mais tu te souviens si, dans le temps, l’on m’en a fait des histoires et des étrivations. M’arrivait-il d’avoir chaud à bûcher ou à jouer de la fourche ? « Hein ! mon garçon, qu’on me disait, ça pèse plus qu’une plume ce qu’on t’a mis dans les mains ». M’arrivait-il de tomber en marchant ou de chercher mon chemin dans le bois ? « Tenez, qu’on me disait encore, y a plus d’yeux, ce pauvre enfant, y se les est usés dans les livres ». Mais toi, Jean, tu es bien resté six ans au grand collège ; tu as lu dans de bien plus gros livres. Et surtout, ton grand malheur, veux-tu que je te le dise ? ça été de labourer et de bûcher avec des gants. C’est rien, et pourtant c’est gros, par chez nous. Ce n’est pas comme cela, selon leur dire, qu’on fait un bon habitant. Et ça fait passer pour un vaillant-poche.
— Mais enfin, ces mains fines, reprenait Jean qui s’animait de nouveau, n’ont-elles pas prouvé qu’elles savaient manier la hache aussi bien que d’autres ? N’ont-elles pas, chaque hiver, dans les chantiers, bûché leurs deux cordes de bois par jour ? Lequel des jeunes gens de Saint-Donat avait dans sa dump, au printemps, plus de billots que Jean Bérubé ? Non, vois-tu, le père Bellefleur, qui est au fond de tous ces parlements, eut avec mon père, par rapport à sa ligne de séparation, un procès qui lui a coûté chaud. Jamais il n’a pu nous pardonner d’avoir gagné contre lui. Mon succès ici lui serait trop contrariant ; mon mariage avec Lucienne coûterait trop à son ressentiment. Donc, il faut que j’aie de la malchance ou que je ne sois qu’un vantard... Mais, Lucienne, elle, Lucienne s’en laisse-t-elle imposer par ces racontars ? Me croit-elle capable de la tromper ?...
Jean Bérubé posa cette question avec un pli douloureux aux lèvres. Les pouces fortement cramponnés à sa ceinture, il attendit la réponse. Paul, toujours assis sur l’herbe, les yeux fixés à terre, mordillait une tige de foin. Jean et lui, il le comprenait, parlaient de choses qui prennent tout le cœur des jeunes hommes. C’est d’une voix hésitante qu’il répondit :
— Non, Jean, n’accuse pas ta Lucienne ; elle n’est pas une créature à se comporter comme ça. Mais, vois-tu, mon idée à moi, c’est qu’elle a peur de son père.
— Dis qu’elle en a la terreur, appuya Jean. Ce vieux est capable de colères terribles. Je ne serais pas surpris qu’il eût fait à Lucienne quelque défense implacable.
— D’autant plus qu’il lui pousse tant qu’il peut, comme tu sais, le petit Gustave Lamouche du rang de la Corniche. À propos, as-tu su qu’elle avait été dans les honneurs avec lui, chez Joe Lamouche du lac Pembina ? Lucienne ne voulait pas, à ce qu’on m’a dit. Mais son père voulait. Et quand « Mille Castors » s’est mis quelque chose dans la tête...
— Oui, je sais tout cela, dit Jean, inquiet quelque peu, mais avec un dédain visible de son rival.
Paul, qui entrait volontiers en ce dédain, s’appliquait à fouetter l’amour-propre de son cousin :
— Mais pourquoi, aussi, bougre d’un nom, n’être pas venu te montrer à Saint-Donat ? Un intendant, un beau garçon et faraud comme toi, tu serais tombé dans ce tas d’aigrefins, sans comparaison, comme un oiseau de proie dans une noce de moineaux...
Jean sourit, amusé comme toujours par la verve de Paul. S’il n’était pas allé à Saint-Donat, c’est qu’il en avait de bonnes raisons et simples comme bonjour. Intendant depuis quelques mois, ni l’an passé, ni cette année, sa besogne n’était de celles qu’on laisse facilement. Puis, il avait son orgueil à lui aussi : il ne voudrait point d’un amour qui ne lui serait fidèle que de proche.
Déjà, du reste, en une brusque réaction, le volontaire Jean Bérubé s’est ressaisi. Son habit prestement passé, le voici qui parle maintenant à son cousin sur le ton à peine adouci d’un maître :
— Laissons-là ces discours qui ne valent rien pour le courage. Si je suis ou ne suis pas intendant de ferme, tu t’en apercevras, Paul, pas plus tard que ce soir ou demain matin. Mais, tout de suite, écoute bien le premier commandement de ton chef : ici Paul Comeau et Jean Bérubé ne sont cousins pour personne. Jean Bérubé n’est pas acadien et, devant le monde, Jean Bérubé parle anglais. Souviens-toi. Cette discrétion est nécessaire à nos projets.
— Faudra-t-il aussi que je change mon nom ? Comeau, c’est pas mal acadien... interjeta le cousin, mi-rieur et mi-contrarié.
— Pas nécessaire. Les domestiques changent si souvent ici que M. Finlay ne s’inquiète guère de leur nom. Il ne traite avec eux que par moi. Maintenant le soleil baisse ; viens que je t’indique ton coin dans l’hôtellerie des domestiques. Auparavant, regarde bien la Grand’Prée et le pays des Mines.
Du doigt, il montre à l’arrivant l’emplacement de l’ancien village, la statue d’Évangéline, la petite église, le cours et la vallée de la Gaspéreau, la mer, le Cap Blomidon ; sur les pentes voisines, le chalet des Finlay. Il fait voir à Paul la part de ses maîtres dans l’immense arène de verdure où paissent des troupeaux. Sous le vent du soir ondulent d’infinies vagues de mil : 50 000 acres de terres endiguées. Émerveillé, Paul qui n’a jamais vu que les petits champs de chez lui, en contre-bas de la montagne, ne peut s’empêcher de s’exclamer :
— Bonté de la vie ! qu’une faucheuse doit rôder à l’aise là-dedans.
— Tu le verras demain. Un autre jour, ajoute Jean, j’irai te faire voir sur la Rivière-aux-Canards, la terre des Comeau. Circonstances heureuses pour toi, la seule ruine acadienne qui reste là, la seule, tu m’entends, est, à ce que je crois, celle de la maison de tes ancêtres.
— Tout ce pays est plein d’étranges ? interroge Paul, avec une vague nostalgie dans les yeux. Vainement il vient de chercher à l’horizon quelque silhouette de clocher catholique.
— Plein d’étranges, répond Jean, sans s’émouvoir. Après le « Grand Dérangement », la Rivière-aux-Canards, la Rivière-aux-Habitants devinrent le canton de Cornwallis ; le pays de la Grand’Prée et de la Gaspéreau s’appela le canton de Horton. Cela veut tout dire. Mais qu’importe ?...
Plein d’une conviction contagieuse, le jeune homme énumère les signes de la renaissance acadienne. Il y a deux ans, lors du voyage avec l’oncle Norbert, seule, comme une revenante, Évangéline, figée en sa statue, gardait l’entrée du Parc du Souvenir. Depuis lors l’église est sortie de ses ruines. L’année dernière, dans cette église, l’on érigeait une statue de la Vierge. Cette année, l’on plantera une croix aux lieux mêmes de l’embarquement des proscrits. Petit à petit, la race acadienne reprend donc possession de sa patrie. Signe d’espoir que Jean ne manque pas de souligner, elle le fait à la façon des ancêtres, les sublimes planteurs de croix, venus de France. Déjà, au pays de Cobequid, ils sont 574 Acadiens. L’on en trouverait 237 à l’ancienne Rivière-aux-Canards, 196 à Piziquid.
— Il y a même, en la région, glisse Jean Bérubé, une bonne vieille que j’espère te présenter un jour ; elle est venue de bien plus loin que nous, la chère femme ; de l’autre bout du monde presque : de la Louisiane.
Baissant la voix avec émotion :
— Un jour, j’ai vu de mes yeux deux vieillards se jeter à genoux, ici même à l’entrée du Parc, embrasser la terre avec effusion, puis se relever et se regarder avec des larmes tout plein leur visage. Ce jour-là, te le dirai-je ? mon dessein s’est agrandi ; ce n’est plus seulement la terre des vieux de ma famille que j’ai souhaité reprendre. Je me suis dit : quelle chose simple et grande ce serait que de dresser au cœur du vieux pays un clocher vivant autour duquel rassembler, comme dans la paroisse ancienne, quelques fils de la race dispersée !... Seulement, dit Jean, devenu subitement soucieux...
— Quoi, seulement ?
— Le garçon au père Finlay, celui, tu sais, qui courait le monde, est de retour depuis hier soir. Tu comprends, ça dérange un peu mes calculs...
— N’importe, conclut Jean, toujours prompt aux réactions vaillantes. Paul, là-bas, dans le Parc, tu vois la petite église du Souvenir ? Elle est vide. Tous les deux, si tu veux, et à demeure, nous y ferons entrer Quelqu’un !
Quand le lendemain, au petit jour, Paul Comeau s’éveilla, bien des bruits inaccoutumés assaillirent ses oreilles. Rumeurs d’une grande ferme : beuglements et braillements, chants de coqs et caqueteries de poules, piaillements d’oiseaux, roucoulements de pigeons, puis surtout va-et-vient des chariots aux essieux criants, pas d’hommes, pas d’animaux qui, sur le sable des chemins et des allées faisaient un incessant grillotis. Paul Comeau se serait cru au milieu d’un village qui aurait de la vie. Il se sentit loin de la petite terre paternelle de Saint-Donat. Là, la jasette du coq et de ses poules autour de la maison, un hennissement lointain venu de la montagne, le beuglement d’une vache pressée de se faire traire, annoncent seuls le lever du jour. Il sauta hors du lit, regarda par la fenêtre de sa chambrette. Le spectacle éveilla d’abord son admiration. Que de propreté, que de richesse en cette ferme ! Que de magnifiques bêtes s’offraient aux yeux du jeune homme ! Tout lui paraissait grand, presque énorme comparativement aux animaux de ses montagnes. Il regardait aller les poules aux pattes vigoureuses, à larges crêtes, rondement emplumées ; puis les vaches Holstein, à charpente géante ; leurs trayons balayaient les allées ; leur poitrine, descendue très bas entre leurs pieds de devant, faisait penser à une proue de grand canot.
Paul Comeau porta ses yeux un peu plus loin. Une contrée lui apparut, bien différente de celle qu’il venait de laisser : contrée découverte, où les montagnes ne bornaient pas la vue, mais où les champs s’allongeaient très loin, vers la mer. Du regard, il suivit les routes, non plus, comme là-bas, rubans de sable doré, mais rubans de poussière fine, presque aussi blanche que de la craie. Devant ce paysage trop nouveau, le jeune montagnard des Laurentides se sentit le cœur un peu étreint. Avec inquiétude, il se demanda s’il pourrait se faire à ce pays.
Sous sa fenêtre, il vit passer son cousin. Celui-ci allait, donnant des ordres ; son allure annonçait le chef. Que Jean Bérubé fût véritablement l’intendant des fermes Finlay, la chose ne faisait plus de doute pour Paul. Dans quelques minutes, il aurait d’ailleurs le loisir de se renseigner d’expresse façon. Un rendez-vous lui avait été fixé pour huit heures, devant le garage des machines. À l’heure dite, Paul Comeau y trouva l’intendant et deux hommes en train d’atteler des chevaux à deux faucheuses, mécaniques. Jean confia à Paul une troisième faucheuse et lui dit :
— Suis les deux autres ; ils vont te mener au carré de mil que vous devrez abattre dans votre journée.
Puis, avisant le costume du nouveau faucheur, qui avait gardé son large feutre noir, son chandail fermé au col, ses longs bas dans ses bottes à clous :
— Tu feras peut-être bien de t’habiller moins chaudement.
— Ce sera pour demain, avait répondu Paul. Puis il avait obéi à la voix du maître. Au commandement des hommes, les trois faucheuses s’ébranlèrent avec un long bruit de ferraille. Repliées sur le tablier des machines, les faulx prenaient au soleil des reflets d’argent poli.
En son rite accoutumé s’ouvrait la coupe des foins. Vers le milieu de l’avant-midi, M. Finlay, escorté de son intendant, parut à la lisière du champ. En l’attitude et la démarche des deux hommes, un œil perspicace n’eût pas manqué de discerner quelque chose d’insolite. Le vieillard, la taille redressée, marchait d’un pas singulièrement alerte ; contre son habitude, il parlait avec volubilité. Les lourds et habituels soucis du maître semblaient avoir passé au jeune intendant qui s’en venait, lui, songeur, les yeux tournés vers le sol.
L’arrivée de Paul Comeau, nous l’avons dit, n’avait pas été pour Jean Bérubé le seul événement de ces derniers jours. La veille même de l’arrivée du cousin, vers minuit, une auto avait ronflé autour de Morse Cottage ; un homme en était descendu, avait frappé à la grande porte de l’avant : c’était le fils Finlay. Ce M. Allan, dont on ne savait rien depuis sept ans, d’où venait-il ? Que venait-il faire ?... Rentrait-il à Morse Cottage pour y rester ?... Ou, comme deux fois déjà, se bornerait-il à une brève apparition ?... Malgré tous ses efforts, Jean Bérubé n’arrivait pas à surmonter l’extraordinaire émoi que lui mettait au cœur ce retour inopiné. Si constante jusque-là dans la bonne chance, la roue de sa fortune allait-elle tourner en sens inverse ? Cet avant-midi-là, Jean Bérubé observait, non sans contrariété, la démarche plus souple, la figure plus confiante du vieillard.
M. Hugh Finlay atteignait alors sa soixante-dixième année. Avec sa barbe ronde, la courbe de son front et de son nez, ses yeux de méditatif, il rappelait d’assez près — et il aimait se l’entendre dire — le masque populaire de Longfellow. Si bien que, la veille au soir, à la vue d’un portrait du poète américain sur la couverture d’une Évangéline, dans la bibliothèque du cousin, Paul n’avait pu retenir cette question :
— C’est le portrait du bourgeois ?
Hugh Finlay était l’héritier en ligne directe de ce Robert Finlay, petit épicier du Connecticut, qui, cinq ans après le « Grand Dérangement », accourait, à l’appel de Lawrence, s’établir à la Grand’Prée. Le sort complaisant faisait échoir à l’arrivant la terre de Noël Pellerin, l’une des plus belles des Mines, bien fournie en pâturages et qui s’achevait, sur les coteaux, en un vaste et superbe verger. Robert Finlay, dont l’avoir tenait en deux petites malles, devint, du jour au lendemain, sur cette terre toute faite, fermier à l’aise. Depuis lors, et surtout après les bornages de l’arpenteur Charles Morris, le petit domaine n’avait cessé de s’arrondir, arrondissant du même coup la fortune des usurpateurs. Le dernier de la lignée, M. Hugh, incarnait le type parfait du gentleman farmer, honnête, simple de mœurs et de goûts, affable avec ses employés, professant pour la terre un culte presque religieux. Il était de ces heureux terriens qui, en mettant le pied sur leur domaine, lui trouvent une résonance émouvante, quelque chose où se ferait entendre un salut de fraternité ou d’amitié. Il suivait de très près les travaux de ses fermes, ne s’éloignait jamais de son home, si ce n’est tous les deux ou trois ans, en compagnie de ses voisins, les riches propriétaires du pays, pour une croisière d’hiver du côté de Boston, des Antilles ou des Bermudes. En religion, chacun le connaissait pour un brave homme de presbytérien, qui lisait régulièrement l’Écriture dans une vieille bible apportée d’Écosse par ses ancêtres, ne manquait jamais l’office du dimanche, non plus que les revivais prêchés de temps à autre par des pasteurs missionnaires. Il aimait rappeler la liaison de son grand-père avec le Rév. George Gilmore, pasteur aventurier qui finit par se fixer à Horton et dont les restes reposent à l’ombre de la vieille église écossaise, relique protestante du pays.
Plus féru d’agriculture que d’histoire, M. Hugh Finlay avait pourtant lu Longfellow et même Haliburton, le célèbre historien de la Nouvelle-Écosse. De ces lectures et de ses souvenirs de famille, il avait retenu quelques notions historiques. Il savait, par exemple, que ces domaines magnifiques, source d’une richesse plantureuse pour lui et ses voisins, avaient jadis appartenu à des Français nommés Acadiens. Il n’ignorait pas, non plus, la façon plutôt irrégulière dont s’était faite la transmission de propriété, et en particulier les procédés sommaires employés par l’ancêtre Robert. Mais, vue à travers Longfellow, la grande misère de 1755 n’était pas loin d’apparaître à M. Hugh comme un beau sujet de poème à quoi l’on accorde tout au plus quelques larmes esthétiques. Au reste, comme tous les preneurs de propriétés acadiennes, il fouillait plutôt rarement l’histoire de son coin de pays. Faut-il ajouter qu’à Morse Cottage, des motifs particuliers inclinaient à cette discrétion ? Une mort étrange était venue frapper l’un après l’autre, depuis cent cinquante ans, tous les chefs de la famille. Et M. Finlay savait, par la tradition des siens, que cette mort se reliait étroitement au drame acadien. D’où, en l’existence des maîtres de Morse Cottage, un élément tragique. Certains jours, une allusion au départ des ancêtres, un mot, un signe échappé, faisait s’agrandir les yeux apeurés, secouait les âmes d’un frisson. Voici huit ans, n’avait-il pas suffi du simple propos d’une vieille femme, vagabonde hébergée à Morse Cottage, pour ramener tout à coup l’image troublante du passé ? Gravement, avec un ton de menace, la passante avait prédit une chose assez étrange, il est vrai : le départ prochain du chien de la maison et le retour du vrai maître. A ce langage au faux air sibyllin fallait-il attacher quelque importance ? Dans le temps, malgré la prédiction, le chien n’avait pas bougé de son chenil. Mais le fils, l’héritier de Morse Cottage, avait quitté le pays. Le croirait-on, cet événement où il ne fallait voir, sans doute, que pure coïncidence, avait au plus haut point alerté la maison. Morse Cottage s’émut comme si dans l’air quelque terrible justice eût fait siffler ses lanières vengeresses.
M. Finlay et son intendant ont traversé en diagonale les champs de mil. Ils se dirigent vers les faucheuses. Les yeux de Jean Bérubé errent avec amour sur l’infinie prairie, si basse et d’une telle uniformité sous l’horizon qu’elle paraît un prolongement de la mer. De loin en loin émergent à peine quelques granges qu’on prendrait pour des vaisseaux à moitié sombrés. Un vent doux aspire le parfum mêlé du mil et du trèfle et le roule sous le soleil en vagues embaumées. Les tiges et les épis, balancés par le souffle enivrant, se font des révérences de danseurs, chantent leur joie de vivre. Et Jean Bérubé se souvient de ces airs de fête qu’ont souvent les champs à la veille des grandes fauchées, pareils, hélas, aux hommes enivrés de leurs gaîtés les plus folles, le jour où le malheur est à leur porte.
Les trois faucheuses s’avancent à quelques arpents, également distancées les unes des autres. Chacune entre plus avant dans le carré de mil et toutes ensemble figurent une immense faulx en zigzags. Les chevaux marchent à pas cadencés, le cou arrondi, le naseau plongé dans le poitrail ; une écume blanche flotte sur les harnais. Les conducteurs, trépidants sur leur siège de fer, les mains roidies dans les guides, suivent d’un œil fixe le travail des faulx. Leurs cris se confondent dans l’air. Paul, qui a jeté son chapeau quelque part et mis son chandail sous lui, ferme la marche et chante à tue-tête, les cheveux au vent. À quelques bribes que lui apporte la brise, Jean reconnaît la vieille chanson des chantiers. Accoutumé à faucher autour de petites buttes, à cerner des roches et des souches, cette fauchée en grande plaine rappelle, sans doute, à Paul, les libres avironnées à travers les lacs et les rivières, car c’est le refrain des canotiers qui chante sur ses lèvres :
Quand on part pour le chantier,
Mes chers amis, tous le cœur gai...
Et envoyons de l’avant, nos gens!
Et envoyons de l’avant!
Le spectacle enivre Jean. Les machines font entendre une chanson métallique un peu dure. Mais cette chanson, comme elle exalte la robuste fécondité de la terre ! Le mil où fourrage l’énorme faulx apparaît si dru et serré qu’on dirait les poils d’une crinière de cheval. À l’approche des faucheuses, les tiges fines, prises de vertige, trépident d’abord un instant ou deux, puis lourdement, foudroyées, se couchent sur le sol ; et l’épais tapis de verdure lance, comme un hommage au soleil, sa buée de parfum. Çà et là, en avant des chevaux, des vols d’oiseaux, chassés de leur retraite, se lèvent ; des bécassines, des perdrix de savane rasent la surface de la prairie avec des cris d’effroi. Au bord de la mer, mises en train par le tapage de la fauchée, les mouettes courent sur les vagues des bordées plus rapides ou se balancent sous le ciel avec des caracoles inaccoutumées. Au loin, une vague d’air chaud vibre au-dessus de la gigantesque étrave du Blomidon, signe de beau temps et de moite canicule.
M. Finlay suit les faucheuses d’un regard où luit de l’orgueil autant que de la joie. Un moment il se penche, saisit à main ouverte une poignée de mil pour mesurer l’épaisseur de l’andain, puis :
— Comme c’est beau, une belle terre ! dit-il à son intendant. Et quand on se dit que cette petite région de la Grand’Prée, de Piziquid et des Canards, que nous embrassons d’un simple regard, rapporte à ses propriétaires, bon an mal an, un million de dollars !
— C’est sûrement une belle et noble terre, répond l’intendant ; elle nous donnera du foin, cette année, pour près de soixante piastres l’acre. Si vous me le permettez, vous verrez là le premier résultat de mes expériences sur le renouvellement des marais.
— Et dire, reprend M. Finlay en veine de confidence, qu’il se trouve des héritiers pour faire la moue sur un pareil héritage...
Jean Bérubé se fait plus attentif. Va-t-il apprendre les projets de M. Allan ?... M. Finlay continue :
— Voilà plus d’un siècle et demi, M. Bérubé, que ce domaine appartient à ceux de ma famille. Ah, ils ont peiné sur ce coin de terre, les Finlay. Le premier qui vint se fixer ici, un petit épicier du Connecticut, arrivé sans le sou, ne savait rien de son nouveau métier. Mais son bisaïeul, mon aïeul, mon grand-père et mon père ont mis leur vie bout à bout. Et voyez ce qu’ils ont fait. Comme le souvenir des anciens et celui de leur travail rend doublement chère la propriété ! Ne trouvez-vous pas, M. Bérubé ?
— C’est un sentiment si naturel, répond Jean, qui regarde le pays avec des yeux mouillés.
— Mais je ne sais, M. Bérubé, si vous sentez ces choses comme moi, pauvre vieillard qui ai pu craindre, à certains jours, de voir mon bien m’échapper, pour s’en aller à des étrangers.
— Oh, si je le sens comme vous, fait Jean, dont cette fois tout le cœur vibre. Fils de vieux ruraux moi-même, vous ne sauriez croire comme j’aime les vieilles terres qui ont une histoire.
Comme le vieillard paraît plus disposé que jamais à s’ouvrir, Jean Bérubé risque cette question :
— M. Allan est donc toujours, dans les mêmes répugnances pour l’agriculture ?
M. Finlay devient subitement plus songeur. Comme aux instants de pensée grave ou inquiète, il promène dans sa barbe sa vieille main ridée :
— Bien, il n’est rentré que d’avant-hier soir, comme vous savez. Cette fois, après sept ans de course, il nous revient lassé, dégoûté du voyage, ayant faim, nous assure-t-il, du home, du repos. Ce matin, il m’a posé des questions, beaucoup de questions sur la ferme. Savez-vous que j’ai confiance, malgré tout, grande confiance ?
Ce disant, le vieillard se redresse pour envelopper son domaine d’un regard plus amoureux :
— Quelle belle terre ! s’écrie-t-il de nouveau, pendant que, le dos tourné, il se prépare à prendre congé. Je vous laisse ici, M. Bérubé ; ce soleil de feu est maintenant trop fort pour mes soixante-dix ans. Veillez à ce que les faucheurs n’en abattent pas plus qu’ils n’en pourront engranger demain et après-demain.
Jean le regarde s’éloigner. Appuyé sur sa canne, le vieillard marche de longs bouts, la tête basse. Puis, tout à coup, comme si ses épaules avaient secoué une mauvaise étreinte, la haute taille du septuagénaire se fait droite. Jean Bérubé, qui le regarde toujours s’en aller, suit, en son propre cœur, la longue répercussion des chocs qu’il vient de recevoir. Pour la première fois, à vrai dire, son rêve lui apporte une inquiétude. Le voici tout étonné de se sentir si profondément bouleversé. L’expérience ne lui a pas encore appris que les hauts sommets sont balayés par les grands vents. Pourtant, dans l’âme du jeune homme, l’orage ne fait que passer.
Ce fils des Laurentides a reçu de la rude nature de son pays trop de leçons de longue patience, d’entêtements tenaces, pour être si facilement décontenancé. Que de fois, par exemple, en ses heures de rêverie méditative, il s’est arrêté, plein d’admiration, devant les pins géants, pins isolés des cimes ou des promontoires, dressés là, semble-t-il, pour défier les vents et la foudre ! Avec quelle curiosité émue il a vu, au flanc des rocs nus, d’héroïques épinettes s’acharner à pousser, introduisant leurs racines dans d’étroites anfractuosités, attirant à elles les grains de poussière, les brins de mousse, les feuilles sèches, pour se faire un peu de terroir et de vie ! Pendant le temps de sa convalescence, au sortir du collège, que de fois encore, se baignant au soleil, au bord des lacs, il a regardé venir à lui des rives opposées, poussée par le grand vent, la procession des vagues. Elles venaient d’un mille, de deux milles, en silence, sans se lasser, relevant constamment la même crête, refaisant la même ondulation. Et toute cette longue course et ce long et monotone effort pour aboutir à quoi ? Pour atteindre l’autre rive, y faire un clapotement et mourir.
Mais de la multitude de ces clapotements, notes éparses, disait en ce temps-là Jean Bérubé, se compose la chanson de nos grèves et de nos falaises. Aujourd’hui, volontiers, ajouterait-il, avec son ancien lyrisme de collégien :
— Moi aussi, dans le poème inachevé de ma race, je jetterai une note, le son viril d’un cœur d’homme.
Quand M. Hugh Finlay arriva près de Morse Cottage, il aperçut sur la véranda M. Allan assis en face de sa mère. Un instant, il s’arrêta pour contempler le chalet environné, ce matin-là, d’un rayon d’espoir. Au milieu des pelouses, la maison, ceinte de plates-bandes embaumées et d’herbes grimpantes, se dressait comme une corbeille de verdure et de fleurs. Pas de cris ni de jeux d’enfants autour d’elle ; mais, au-dessus, le tournoiement d’un vol de pigeons. Sur le gazon moelleux, un paon balançait et promenait sa queue, évoluait, faisait le beau, à quelques pas de Jimmie, le bouledogue classique, vautré dans l’herbe, ses gros yeux dilatés d’admiration devant les parades du noble oiseau. À l’arrivée du maître, le chien aboya joyeusement et s’étira le museau dans le gazon, avec volupté. D’un regard, M. Hugh fit le tour de son chalet et des bâtisses de sa ferme. Dans la déclivité de la butte, celles-ci se disposaient en un long rectangle. Au centre et à la ligne de fond, la vaste grange blanchie à la chaux, aux fenêtres encadrées de rouge ; puis, de chaque côté, les étables et les écuries pour les vaches de race et les chevaux percherons ; venaient ensuite les hangars pour toutes fins, hangars à grains pour pâtées d’animaux, hangars d’emballage, destinés à recevoir, l’été et l’automne, les fruits des vergers ; auprès, l’atelier de tonnellerie, comme en possède, en Nouvelle-Écosse, tout grand producteur de pommes ; enfin la large laiterie, le poulailler, le garage des machines ; et, à quelques pas du chalet, l’hôtellerie pour une vingtaine de domestiques. M. Finlay embrassa cet ensemble ; il nota la propreté du tout, les chemins, les allées ratissées et sablées, bordées de haies vives, de fleurs et de pierres blanchies. Et, devant le paysage que lui composait cette ferme des plus modernes, le vieillard ressentit une fois de plus la suprême douceur de son home, la force du lien qui l’attachait à ce coin de terre.
— Où est-il le prétendu vrai maître « qui me chassera d’ici ? », a-t-il l’air de penser.
Allan et sa mère ont pris place en un bout de la véranda. Une vigne grimpante fait là un coin d’ombre. Souvent, dans les beaux jours, on y prend le déjeuner. Allan boit lentement son café. Après chaque gorgée, il hisse au-dessus de sa tasse blanche sa figure ravagée, veinée de rouge et de bleu comme une carte routière. On dirait un buveur en perpétuel dégrisé. Petit-fils et arrière petit-fils de Finlay qui ont bu le scotch et le whisky comme de l’eau, le malheureux porte toutes les tares de l’hérédo-alcoolique. Ce matin, il regarde fixement devant lui, ne répond que par des monosyllabes à sa mère, vieille dame longue et sèche, de teint encore plus pâle que ses tresses de cheveux blancs. N’ayant jamais elle-même qu’une conversation monosyllabique, le laconisme de son fils ne paraît nullement l’ennuyer. Elle le regarde, ce fils, ainsi qu’elle regarde toutes choses, de ses yeux ronds et morts, qu’elle déplace lentement, d’un mouvement uniforme, comme une lunette d’opéra. Mais, ce matin, dans les yeux demi-éteints, brûle et s’agite un feu singulier. Manifestement, le fils qui revient a rallumé dans la maison tous les espoirs et, peut-être aussi, toutes les craintes.
N’est-ce qu’un rêve ? Est-ce bien lui l’enfant prodigue qui serait enfin revenu ? Depuis vingt ans, il court le monde, séjournant tantôt au sud-africain, tantôt aux Indes, tantôt aux antipodes, ne faisant à Morse Cottage que de rares et brèves apparitions. Voilà bien sept ans qu’il n’y a paru. Personne, au chalet, M. Hugh Finlay l’avait confié avec tristesse à son intendant, personne ne comptait plus sur le retour du vagabond. Ces derniers temps, il est vrai, sa mère lui avait écrit ; pour la centième fois elle l’avait supplié de rentrer à la maison où son père et elle vieillissaient rapidement. Tant de lettres aussi tendres, aussi pressantes, étaient restées sans réponse. Tout à coup, ce dernier soir, en l’absence de la servante, Mme Finlay s’est levée pour ouvrir la porte où l’on venait de frapper. La pauvre n’a eu que le temps de pousser un cri. Accouru, M. Finlay s’est trouvé en face d’Allan soutenant sa mère à demi évanouie.
Oui, c’est lui le globe-trotter qui rentre d’une dernière course dans l’ouest américain et canadien. Il rentre, a-t-il dit, lassé, changé, décidé à se reposer les jambes. Sa parole est sincère. Mais, à peine passée la première émotion du retour, déjà l’incurable coureur se reprend à rêver de courses nouvelles ; il n’est plus sûr de ne pas s’ennuyer sous le toit paternel.
À l’arrivée de son père sur la véranda, il se lève pour lui souhaiter de nouveau le bonjour, sans le plus regarder que sa mère. Tout en s’épongeant le front, M. Hugh continue son hymne au domaine familial, à sa beauté, à son incomparable fécondité :
— J’arrive du champ. Depuis quarante ans, depuis le jour où je suis devenu l’héritier de Morse Cottage, je n’ai pas manqué une seule fois l’ouverture des foins. C’est le beau moment, voyez-vous, pour juger de la valeur du domaine. Quelle richesse que l’épaisseur de ce foin ! Toujours la même ! Mon intendant m’assure que nous en aurons à l’acre, encore plus que l’an passé. Ses expériences sur le renouvellement de nos prairies nous vaudront ça.
Puis, s’adressant directement à Allan :
— Va donc faire un tour de ce côté-là, Allan ; tu as de bonnes jambes, toi ; tu vas voir comme ce spectacle est réconfortant, comme il attache à la terre !
Allan boit une longue gorgée de café ; il répond sans enthousiasme :
— J’irai, vers le soir, quand le soleil sera tombé. Savez-vous que, dans l’Ouest, j’ai failli devenir propriétaire d’un homestead ?
M. Hugh ne peut retenir un sursaut ; ses lèvres ont un pli d’amertume :
— Non, mais voyez-vous cela, Mary ? Échanger un domaine comme le nôtre pour un homestead dans l’Ouest ?...
— Je ne l’ai pas échangé ! fait l’autre, souriant, décidé à se montrer aimable.
— C’est déjà trop que d’y avoir pensé, gronde le père, presque sévère.
— Mais si j’essayais de n’y plus penser ?...
— Tu serais sage pour la première fois, riposte M. Finlay, tout à fait grave.
Le père continue, avec une tristesse dans la voix :
— Je vieillis, mon enfant ; même très vite. Ta mère aussi. Si tu dois te décider pour quelque chose, tu devras te hâter. Si tu continues à n’en pas vouloir, il nous faudra bien disposer de cette propriété.
Allan affecte de prendre l’avis de la meilleure grâce du monde, sur le ton même plaisant :
— Ah ! s’exclame-t-il, faudra-t-il maintenant que je me donne des airs d’héritier impatient, avec un père et une mère de cette belle santé !...
Puis, sur le ton sérieux :
— Êtes-vous satisfait de votre intendant ?
— Tout à fait.
— C’est étrange, je ne l’ai qu’entrevu ce matin ; il a une figure qui ne me revient pas.
— Tu as tort ; c’est le plus brave garçon du monde, de belles manières, honnête, très instruit, à ce qu’il me paraît, aimant l’agriculture avec passion. Je lui dois cet hommage : quand cette terre serait sa terre, il ne la cultiverait pas avec plus de soin ni plus d’amour. À propos, tu devrais lire le mémoire qu’il a présenté à notre Congrès agricole de Nappan sur le renouvellement des terres marécageuses. Tu verras comment, au moyen de labour, de drainage et d’engrais chimiques, il est en train de doubler ou presque le rendement de nos vieilles terres à foin. Tu verras aussi que ce jeune homme a de l’avenir dans l’esprit ; il nous prêche le renouvellement de nos cultures, prévoyant le jour prochain où, le marché du foin s’écroulant ou presque, il nous faudra faire place sur nos terres, à d’autres plantes fourragères, et probablement à des cultures nouvelles.
Allan n’écoute guère :
— Il est acadien, cet intendant ?
— Non pas. Il n’y avait, comme tu sais, qu’une centaine de noms de famille dans tout ce peuple. Je pourrais te les citer par cœur ; point de Bérubé parmi eux.
— Pourtant, insiste Allan, il a bien la figure de tous ces gens-là. Même, c’est étrange, je me demande où j’ai déjà vu ce visage...
— Et quand il serait acadien ? Quel mal y verrais-tu ?... Nos ancêtres, les colons du Connecticut, n’ont pas eu de ces scrupules. As-tu jamais lu ce qu’ils firent, presque au lendemain de leur arrivée, lorsqu’un ouragan vint briser les digues de la Grand’Prée ? Ils allèrent chercher les Acadiens pour les réparer.
— Oui, mais pour les déporter de nouveau, aussitôt le service rendu.
— Et pour les rappeler de nouveau, au premier dégât d’un gros vent ou d’un raz de marée. Sais-tu qu’ils adressèrent même des suppliques aux gouverneurs de la Nouvelle-Écosse pour obtenir de garder avec eux ces Acadiens dont ils ne pouvaient se passer et qu’ils ne payaient pas cher ? Quant à moi, conclut le père sur le ton autoritaire, je paie bien mon intendant ; son zèle, son honnêteté me satisfont. Après tout, que m’importerait qu’il fût acadien ?
Allan a compris qu’il vaut mieux arrêter là la conversation. Le menton plongé dans la paume de la main, il regarde au loin, les yeux ardemment fixes, rivés, dirait-on, à quelque problème obsédant.
Quelques jours plus tard, Jean et Paul se reposaient, leur journée finie, devant l’hôtellerie des domestiques. Sur la route de Wolfeville, une auto déboucha, à une vitesse affolante, dans un tourbillon de poussière. La voiture caracolait, ravageait effroyablement les talus de la route. Elle prit la pente qui conduisait au chalet. Les jeunes gens purent apercevoir le chauffeur, l’unique occupant : un gros homme courtaud, en chemise, bras nus, tête nue, face ronde et rouge, yeux durs et demi-fous.
— Quel est ce saoûlaud ? demanda Paul.
— Tu ne le reconnais point ? fit Jean. Tiens, regarde l’autre, là-bas, près de l’entrée du chalet...
Un grand vieillard, debout sur la pelouse, regardait venir, lui aussi, la voiture. Soudain des épaules et une tête blanche se courbèrent comme si, d’une poigne brutale, la honte les eût ployées.
Les jours passèrent. Allan Finlay ne bougea point de Morse Cottage. Non pour se mêler bien activement à la vie de la ferme ; on l’eût dit satisfait d’étonner maîtres et domestiques par ses multiples manies. Plus qu’à toute autre il inclinait à celle des travestissements. En sa chambre, véritable musée de bric-à-brac, il avait déployé l’entier magasin des costumes les plus fantaisistes, les plus bizarres, rapportés de ses voyages. Un jour, on le voyait s’habiller en rancher de l’Ouest : vaste feutre, foulard au cou, courte culotte ; un autre jour, il apparaissait en highlander : jambes nues, cornemuse à la ceinture, casque en pointes, rubans sur le coin de l’oreille ; un autre jour encore, il revêtait l’ample costume du Chinois fumeur d’opium, ou le costume de l’officier des Indes : casque blanc, dolman blanc, pantalon blanc. Souvent, au contraire, il ajoutait cheveux et barbe postiches, fards et cosmétiques. Par ces travestissements variés, le pauvre désœuvré, ennuyé de soi-même, obtenait-il de se fuir, d’échapper à sa vraie personnalité ? Cloué au logis, s’offrait-il l’illusion de voyager un peu, de revoir les pays de ses rêves ? Amusé en tout cas, ou pacifié par ces jeux, il n’avait guère quitté le home paternel, pas même pour la plus courte sortie. Un peu partout, dans le pays, on se prenait à dire que l’aventurier, las d’aventures, était rentré chez son père pour y rester.
Pendant ce temps-là, l’anxiété de Jean Bérubé allait grandissante. Les allures de l’héritier n’étaient pas seules à composer son ennui. L’arrivée de Paul Comeau n’avait en rien amélioré le courrier de Saint-Donat. Lucienne Bellefleur restait toujours aussi discrète, aussi mystérieuse. L’idée d’un voyage, d’un retour même à Saint-Donat avait parfois traversé l’esprit du jeune homme. Il l’avait écartée comme une mauvaise tentation. Jean Bérubé aimait en chevalier. Tourner le dos au grand dessein de sa vie pour une femme lui paraissait encore plus indigne d’elle que de lui. Que signifiait pourtant le silence de la jeune fille d’un cœur si limpide et loyal ? L’exilé de la Grand’Prée aurait-il deviné juste ? Le silence de Lucienne s’expliquerait-il par quelque brutale intervention de son père ?
Un bien singulier homme que ce père Bellefleur du Chemin Prévost. Sec, nerveux, concentré, et d’une parole si rare qu’on l’aurait pris pour un muet. Trop contenus, ses sentiments prenaient, comme il arrive toujours en ces natures repliées, une extraordinaire intensité.
La vie dure, le malheur trop assidu avaient encore accru en Jérôme Bellefleur ce penchant de son caractère. Veuf après huit années de mariage, sa femme lui laissait six enfants presque en bas âge. De ce nombre, cinq garçons ne purent s’acclimater sous le toit paternel et sa rude discipline. L’un après l’autre, ils partirent pour les États, à l’heure précise où, sur leur aide, le père Bellefleur aurait dû compter. Seule avec lui, Lucienne était restée, subissant les contre-coups des humeurs et des chagrins paternels, grandissant comme une fauvette dans un nid d’épervier.
Toute sa vie Jérôme Bellefleur n’avait été qu’un pauvre et rude travailleur. La terre qu’il occupait, il l’avait faite de ses mains, presque lui seul, aucun de ses fils ne l’ayant longuement aidé. Et quel sol rebelle avait reçu en partage l’infortuné tâcheron ! Le long du chemin Prévost, la bande est mince de la terre planche entre la haute falaise du lac Archambault et la pente des Laurentides prompte à se roidir. C’est pourtant là, en contre-bas de la montagne, au milieu d’énormes cailloux et d’arbres centenaires, d’épinettes géantes, de pins, de merisiers si gros que deux hommes à peine les enserraient dans leurs bras, c’est là que Jérôme Bellefleur, opiniâtre et endurant comme un bœuf de labour, s’était taillé son domaine. Peu pressée de l’enrichir, la culture du sol lui donna pourtant de quoi vivre ; elle y ajouta même un léger superflu. Seule héritière du bien paternel, Lucienne serait l’une des filles les mieux dotées de la paroisse. Elle serait aussi l’une des plus instruites. Le garçon de son voisin et rival, David Bérubé, avait tâté du « grand collège » ; Jérôme Bellefleur envoya sa fille trois ans de suite au couvent de Sainte-Agathe-des-Monts.
Une grande épreuve traversa les épuisants travaux du père Bellefleur et, plus encore que la mort de sa femme, lui mit du sombre dans l’âme. Sa terre, comme tous les lots de colonisation, n’avait connu qu’un arpentage sommaire, « à la chaîne », comme ils disent. Aussi longtemps que la forêt l’emporta sur les éclaircies et que l’intérêt fut mince de se disputer pour quelques verges d’abatis, l’inconvénient sembla de peu d’importance. Mais, les arbres disparus, et, avec eux, les bornes trop fragiles incrustées dans leurs flancs, la ligne de séparation devint l’imprécision même entre la terre de Jérôme Bellefleur et celle de son voisin. Pour emmêler à plaisir cette affaire de bornes, voici qu’au bord du chemin du roi, un énorme caillou, vrai pan de roc, haut et large d’une trentaine de pieds, tombait juste, à ce que prétendait Jérôme Bellefleur, moitié pour moitié, à la séparation des deux terres. À parler vrai, une forte raison d’intérêt l’inclinait dans son dire. En passant à ce point précis, la ligne lui donnait accès à une petite pointe au bord du lac, sans quoi la pointe allait tout entière du côté des Bérubé. Ceux-ci réclamaient naturellement l’entière propriété du caillou. En faveur de leur prétention, ils invoquaient la jouissance incontestée et exclusive de la pointe, depuis le premier partage des lots sur le lac Archambault.
Entre les deux voisins, jusqu’alors en bonnes relations, la dispute commença comme toutes ces disputes de lignes et bornes. Un jour Jérôme Bellefleur, sous prétexte de redresser sa clôture, l’amena jusqu’à la moitié du caillou. Le lendemain, David Bérubé l’avertit poliment qu’il empiétait sur son bien. Jérôme Bellefleur continua son travail, sans desserrer les dents et comme si personne ne fût intervenu. Homme pacifique, David Bérubé laissa faire et ne dit rien, lui non plus. Mais, pendant la nuit, les jeunes Bérubé, plus agressifs, arrachèrent perches et piquets et jetèrent le tout, pêle-mêle, de l’autre côté du caillou. Le lendemain, à la barre du jour, Jérôme Bellefleur était là pour replanter ses piquets ; et, comme le voisin se trouvait à portée de voix, il se décida à lui parler. David Bérubé fut donc solennellement averti que si lui ou les siens touchaient encore à cette clôture, ils en répondraient devant les avocats.
Jérôme Bellefleur reçut le premier du papier d’avocat. Débouté de sa prétention devant un premier tribunal, il en appela vainement à une cour supérieure. Son entêtement lui coûta quatre à cinq cents piastres et une lourde hypothèque sur sa terre dont il ne se libéra qu’au bout de dix ans.
Ce fut la suprême humiliation de sa vie. En ces âmes repliées et verrouillées, rien de terrible comme le développement d’une passion, rien d’incurable comme la blessure d’orgueil. Jérôme Bellefleur portait en lui son ressentiment comme d’autres portent un cancer. Loin de se guérir ou de s’atténuer, la passion lui entrait plus avant, chaque jour, dans la chair et le sang. Ses voisins avaient coutume de dire en plaisantant : « Le père Jérôme n’a qu’un discours, et c’est de parler de son caillou, comme pour les femmes c’est de parler de leurs maladies ». Un printemps, on le sut dans toute la paroisse, il s’abstint de faire ses pâques, par trop grande répugnance à pardonner. Tous les Bérubé étaient disparus depuis longtemps ; leur terre était passée en d’autres mains. Le ressentiment de Jérôme Bellefleur restait vivace.
À l’heure des repas, il aimait se placer près de la fenêtre qui donnait sur la terre du voisin. Et Lucienne le voyait qui regardait fixement le fatal caillou, les yeux traversés d’éclairs fauves. Le soir, après le travail, il reprenait à l’année la même place, pour se tenir les yeux rivés au même paysage.
Il fumait sa pipe, renversé dans sa chaise, sa barbe en collier pointée en avant, les yeux farouches dans sa face de glace et toujours fixés sur la maison de ses anciens voisins, sur cette bande de terre dont il se prétendait volé. Il restait ainsi des heures, à se bercer, sans jamais prononcer une parole. Quand Lucienne était là, qui lisait, reprisait ou tricotait sous la lampe, si Jérôme Bellefleur brisait parfois son silence, c’était pour bougonner, marmotter des mots d’anathème contre l’ennemi, toujours le même. Et les soirs où il se montrait plus expansif, l’éternelle songerie s’entrecoupait de quelques phrases, toujours les mêmes, elles aussi :
— C’est égal, ça ne les a pas payés ces Bérubé de nous mener devant les avocats. Tous défuntisés et à pourrir dans le cimetière !
On comprend quel coup ce fut un jour, pour Jérôme Bellefleur, d’apprendre que sa Lucienne se laissait courtiser par Jean Bérubé. Jean Bérubé avait beau demeurer maintenant dans le rang de la rivière Ouareau, chez son oncle Norbert, l’ami de Jérôme Bellefleur, le cavalier n’en portait pas moins le stigmate du péché irrémissible. Les deux amoureux en étaient réduits à « tricher la couronne », selon le mot populaire : ils se rencontraient dans les soirées, dans les réunions de famille. Toujours Jérôme finissait par découvrir ces tricheries ; et c’était alors, dans la petite maison du chemin Prévost, des scènes, des colères terribles du père qui laissaient la pauvre Lucienne atterrée. Elle n’osait même pleurer, sachant que ses larmes, loin de calmer la colère paternelle, ne feraient que l’accroître.
Aussi quelle bonne nouvelle pour Jérôme Bellefleur que celle du départ de Jean Bérubé pour les pays d’en bas de Québec. Enfin, le cauchemar s’évanouissait. Finies, pensait-il, ces amourettes de « sans desseins », « bénites par le diable » ! Autant qu’il le put, il attira chez lui le petit Gustave Lamouche, du rang de la Corniche. Le jour même du départ de Jean Bérubé, Jérôme Bellefleur, sans égard pour les sentiments de Lucienne, ne put cacher sa joie. Lui qu’on n’y prenait jamais, sifflota presque toute la journée. L’après-midi, comme le vieux Lamouche passait au chemin, devant la porte, il lui offrit d’entrer ; il sortit même sa bouteille pour le traiter.
— Mille castors ! dit-il, c’est pas tous les jours fête.
Le père Lamouche, croyant que ces égards n’allaient qu’à lui, se confondit en politesses, d’autant plus charmé que Jérôme Bellefleur n’avait pas la réputation de se morfondre en amabilités. Ce jour-là, le grognon du rang Prévost se montra verbeux au possible. Indiquant de la main la corde à linge où flottait au vent toute une volée de drapeaux blancs :
— Regardez-moi ça, criait Jérôme, si c’est pas plus blanc que de la neige.
Et, jetant un œil entendu du côté de sa fille :
— C’est pas pour me vanter, mais elle va faire une femme dépareillée, ma Lucienne.
Jérôme Bellefleur était donc tout préparé à bien accueillir les mauvais racontars qui se mirent à circuler sur le compte de Jean Bérubé. Parmi la jeunesse de Saint-Donat l’on portait volontiers envie à ce neveu fortuné qui n’avait eu besoin que d’avoir un oncle pour devenir riche. Placé au collège durant six ans, n’ayant fait que deux ou trois apparitions dans les chantiers, connaissant à peine la culture, voilà qu’il était parti, disait-on, pour acheter une terre d’une trentaine de mille piastres. L’héritage de l’oncle Norbert lui avait monté la tête. Ce petit monsieur de collège, ajoutaient les commères, sèmerait plus facilement les sous et les piastres de son oncle que du grain de récolte.
— Y a du monde chanceux dans la vie !...
— Y en a qui sont nés pour un gros pain !...
— Y en a aussi qui sont pas battus pour revirer un gros pain en petit !...
Que de fois, depuis le départ de Jean Bérubé, ce dialogue s’était tenu au coin des routes, au pas des portes, avec le passant attardé, ou encore dans les commérages du dimanche sur le perron de l’église ou entre les comptoirs du magasin du village. Car le vocabulaire des petites gens, toujours un peu court, se repaît volontiers des mêmes locutions et des mêmes formules, surtout lorsque, ramassées en proverbes où se condense la sagesse des anciens, elles épargnent la peine de penser.
Les rumeurs de toute sorte ne tardèrent pas à courir. Un jour ce bruit se répandit que le beau Jean Bérubé, tout bellement embusqué à Montréal, y avait découvert son pays d’Acadie et n’irait jamais plus loin. Un autre jour, un autre fabricant de nouvelles assurait, dans le principal magasin du village, que Jean Bérubé s’était rendu en Acadie, mais, qu’à bout de courage, il avait pris le chemin du retour ; même, au dire du nouvelliste, il n’attendait plus que de s’emmancher une menterie pour rentrer à Saint-Donat ; et, comme de raison, le grand Paul Comeau s’en revenait avec lui.
— Et pas trop de bonne humeur, fit un autre, rapport que la promenade lui coûte tout son gagne du dernier hiver.
— Y me semblait que ça revirerait de même, c’te vaillantise-là, dit un jeune homme, courtaud à figure poupine, qui fumait, appuyé sur le comptoir.
— T’as donc bien peur qui revienne, Lamouche ? fit un loustic.
— Pourquoi avoir peur ? reprenait le grand Luc Gagnon, connu et redouté pour un des pires étriveux. Pourquoi avoir peur ? insistait-il ; peut-être bien qu’en ces pays-là on cultive pas l’avoine.
Les éclats de rire fusèrent, pendant que le rival trop directement visé devenait rouge comme une fraise mûre.
— Mais d’abord, fit un autre, y faudrait savoir ce que vaut la nouvelle. Y se fait tant de parlements.
Et s’adressant à celui qui venait d’annoncer ce retour de Jean Bérubé :
— Qui t’a dit ça, Béliveau, qui s’en revenait ?
— C’est pas lui qui me l’a dit, répondit Béliveau, ennuyé de la question. Mais c’est un commis-voyageur de Montréal qui l’a dit à Louis Couture et c’est Louis Couture qui me l’a dit.
— J’aime mieux ça comme ça, reprit Luc Gagnon, comiquement grave. Il ne reste plus qu’à savoir qui l’a dit à ce commis-voyageur qui l’a dit à Louis Couture qui est venu le dire à Béliveau.
Pendant que de nouveaux éclats de rire se croisaient dans la fumée des pipes, un homme assis sur un tabouret, près de la porte, sa barbe grise en avant et les yeux fouilleurs, buvait ces paroles plus avidement que les autres. Luc Gagnon, qui l’observait depuis quelque temps, l’interpella :
— Et le caillou de votre voisin, père Bellefleur, y s’est pas poussé de votre côté, toujours, en ces derniers temps ?
Un rire plus bruyant secoua tout le monde dans le magasin. Le marchand lui-même s’arrêta de peser du sucre pour rire à son aise. Jérôme Bellefleur lança un regard foudroyant du côté de Luc Gagnon ; en un tournemain, il ramassa ses effets et passa la porte en tempête.
— N’importe, se dit-il, une fois dans sa voiture, je ne suis pas venu pour rien au magasin.
Peu importait, en effet, à Jérôme Bellefleur le caractère tendancieux des nouvelles apprises. Elles devaient être vraies, puisqu’elles lui convenaient. Avec sa rudesse coutumière, il n’eut rien de plus pressé que de rapporter à Lucienne les propos du village. Comme la jeune fille baissait la tête et semblait prendre de la peine, son terrible père éclata en invectives qui se terminèrent par la phrase sacramentelle :
— Mille castors ! que c’est donc malaisé de faire le bonheur de ses enfants...
Tout à coup une nouvelle rumeur se répandit dans la paroisse. Cette fois, on affirmait avec certitude que le beau Jean Bérubé, simple petit engagé en Acadie, travaillait à la journée chez un gros habitant et pour y gagner à peine les gages d’un journalier de Saint-Donat.
— Ça, c’est la vérité vraie, affirmait le jeune Lamouche au magasin du village, rapport que c’est son cousin, Paul Comeau, qui l’a écrit.
Le père Bellefleur entendit ce propos et se hâta, comme toujours, de le rapporter à Lucienne. Cette fois la jeune fille sortit de sa réserve habituelle :
— Ce n’est pas ce que j’ai appris, pour ma part. Il a été un engagé, c’est vrai ; il s’y attendait en partant. Mais, depuis un an, il est intendant d’une grande ferme, comme qui dirait le foreman d’une quinzaine d’engagés, si on veut le savoir.
Jérôme Bellefleur ôta sa pipe de sa bouche. Il regarda sa fille avec des yeux de mauvais loup, étonné de cette réplique et de l’assurance avec laquelle elle était faite. Un soupçon venait de surgir en son esprit :
— Comment ça ? Y aurait-il maintenant des écritures entre vous deux ?
— Non, se hâta de répondre Lucienne ; c’est Paul Comeau lui-même qui me l’a écrit, et pas à Jacques ni à Jean, mais à Lucienne Bellefleur, vous m’entendez ?
Le terrible père n’entendait rien :
— Mille castors de mille castors ! clamait-il, sur le ton de ses grandes colères, que je surprenne pas l’un de vos petits bouts de papier. Tu m’entends, Lucienne ? Jérôme Bellefleur est encore le maître dans sa maison. Et c’est à croire, à c’te heure, qu’on va amasser du bien pour des crevards comme celui-là !
La récolte du foin alla bon train. L’une après l’autre, sur le domaine de M. Finlay, les granges s’emplirent jusqu’à n’en pouvoir fermer les portes. Le pays entier ne sentait plus que le bon foin coupé. Paul Comeau, légèrement fatigué d’abord par ces rudes journées sous un soleil plus chaud, parut s’y faire peu à peu. La beauté blonde et douce du pays, la richesse de la terre l’émerveillaient. Son admiration grandit pour le cousin devenu intendant d’un pareil domaine. Tout fût bien allé sans la soudaine rumeur qui vint troubler sa belle confiance.
C’était par un dimanche matin de la mi-juillet. Jean Bérubé s’apprêtait pour la messe. Chaque dimanche, M. Finlay mettait une auto à la disposition de ses serviteurs catholiques désireux de se rendre à l’église de Kentville, l’église catholique la plus rapprochée. Paul entra dans la chambre de son cousin.
— Sais-tu les parlements qui se font parmi les engagés ? Y paraît qu’on va changer d’intendant ?
— Qu’est-ce que tu me chantes là ? demanda Jean qui mettait la dernière main à sa toilette.
— Mais tu dois le savoir mieux que tous nous autres, je suppose, toi qui as la confiance du père Finlay.
— Mais quoi encore ? répéta Jean.
Paul débita, cette fois, sa nouvelle tout d’un trait.
— Mais le prochain mariage de M. Allan avec sa cousine qui est arrivée ? Et le père Finlay qui va se donner à son garçon ? Et le garçon qui va devenir le maître et l’intendant ?... Voyons, tu ne sais rien de tout cela ?...
Jean ne put s’empêcher de pâlir un peu.
Il feignit pourtant de prendre la chose avec un air détaché :
— J’entends parler de cela comme vous autres. Et vous n’en savez pas plus long que moi qui ne sais rien.
— Mais il y a toujours ça que ce monsieur Allan, qui devait s’en aller d’un jour à l’autre, ne s’en va pas souvent...
Au fond Jean Bérubé se sentait inquiet. Il savait de bonne source les efforts de M. Hugh pour marier son fils à sa cousine, Miss Bulrode, de Truro : seul moyen, avait dit le vieillard, d’emprisonner le globe-trotter. En homme toujours pressé d’aller vite, le père Finlay décida d’inviter toute la famille Bulrode à Morse Cottage. Le retour d’Allan servirait de prétexte. Plus jeune de quinze ans que le fils Finlay, Margaret Bulrode n’avait point de fortune mais suffisamment de beauté. Donc, pensait le père, tout allait à souhait. Comme vigiles aux fiançailles, à quelque temps de là, de grandes fêtes eurent lieu au chalet, assez brillantes pour détonner avec les habitudes austères, presque puritaines, de la maison. Il n’en fallait pas davantage pour ébruiter dans la société de la région la nouvelle d’un mariage entre M. Allan et Miss Margaret. La rumeur atteignit bientôt les domestiques de Morse Cottage. Les langues se délièrent généreusement. Car, profondément antipathique aux serviteurs du chalet, l’avènement du nouveau maître n’allait pas sans quelque appréhension.
— Tant mieux, venait de répondre Paul aux dernières paroles de Jean, car le « joufflu », tu sais, personne ne l’a en grande amitié parmi nous autres.
Et pour justifier son aversion, Paul continuait :
— Sais-tu ce qu’il nous a fait, pas plus tard qu’hier ? Nous nous en allions, moi, puis les deux Acadiens de Piziquid, devant l’écurie, atteler les chevaux, quand le « joufflu » vint à passer. Tous les deux, nous parlions français...
— Et la consigne, qu’en fais-tu ? interjeta Jean.
— Bien tu sais, de parler toujours anglais, moi, ça me met la gorge sèche comme une crique en été. Mais voilà que le « joufflu » s’en vient à nous et nous dit, avec un juron de sa façon : « Je ne veux pas de patois-là ici ». Tu comprends que je me tenais à quatre pour ne pas l’enfourner dans son chalet comme un gros pain renflé qu’il est.
— Et pourquoi ne l’as-tu pas enfourné ? demanda Jean qui voulait plaisanter.
— C’est que je ne l’ai pas osé !
Puis continuant :
— C’est lui qui en ferait un bel intendant. L’autre tantôt, quand tu es parti pour deux jours, pour aller à... je ne sais plus quelle place :
— Au congrès des horticulteurs de Kentville ?
— Oui, quelque chose comme ça. V’là que le matin, le « joufflu » nous arrive, les mains dans ses poches, avec ses grands airs de boss, et nous dit à moi et à ton remplaçant : « Vous allez rentrer le foin de la dernière pièce au bord de la mer ».
— Mais ça n’est fauché que d’hier, je lui réponds. C’est loin d’être sec. Et l’intendant... Il m’a pas donné le temps d’achever. Rouge, sans comparaison, comme un coq de race, et avec des yeux à me dévorer, il ne me l’a pas envoyé dire : « L’intendant, l’intendant, c’est moi ! »
— C’est correct, je lui ai dit. On va le rentrer, ce foin-là, d’abord que vous le voulez. C’est pareil pour nous autres... Par bonheur le père Hugh, qui avait entendu, vint nous dire de n’en rien faire, qu’il arrangerait ça avec M. Allan... Puis, trouves-tu pas qu’il a de drôles de manières, cet individu-là, et de dangereuses : celle, par exemple, de tirer de son pistolet, à tout propos, autour de la maison ?...
— Bah ! dit Jean, c’est pour faire aboyer Jimmie.
— Et pour nous faire siler les oreilles aussi. Sais-tu que l’autre jour une balle a fait son trou dans une planche du hangar à grain, à moins de cinq pieds de Joe Leblanc, l’Acadien de la Pointe-à-l’Église ? Y en est passé du vert au jaune, le pauvre jeune homme, sans comparaison comme une pomme qui mûrirait en deux secondes.
— Vraiment ? dit Jean, alarmé cette fois. En ce cas, j’avertirai M. Hugh. Mais quant à mon départ, reprit-il avec un nouvel effort pour se donner contenance, sois tranquille. D’abord, j’ai signé avec le père Finlay un engagement de trois ans, Puis, Paul Comeau croit-il que ce coureur et ce buveur va changer à quarante-cinq ans ? Et du jour au lendemain ?... Allons donc ! Non, non, répéta Jean qui s’était mis à marcher dans sa chambre et se raidissait de courage ; non, j’ai trop prié, vois-tu, ici, dans la petite église du Parc du Souvenir ; j’ai trop invoqué nos martyrs de la « Dispersion » ; et la Providence a trop bien arrangé les choses depuis trois ans... Il y a des espoirs qui ne trompent pas et des combinaisons qui ne se défont point si facilement.
Il prit son chapeau, mit ses gants de chauffeur :
— Es-tu prêt ? Car c’est encore moi qui vous mène à Kentville aujourd’hui.
Les deux jeunes gens descendirent. Trois autres, trois Acadiens de la Baie Sainte-Marie, montèrent dans l’auto. Jean fit asseoir Paul à côté de lui. La veille, il lui avait dit : « Prépare-toi pour demain. Les autres Acadiens passeront la journée à Kentville et se chargent eux-mêmes de leur retour à Morse Cottage. Nous en profiterons pour faire un pèlerinage à la Rivière-aux-Canards ».
À ce pèlerinage, Jean s’était marqué un but. Il voulait, selon son mot familier, expérimenter sur Paul la vertu de l’histoire, lui donner des raisons de s’attacher à la petite patrie acadienne. Il craignait qu’avec le temps le mal du pays ne s’attaquât au cousin, à ce fils des Laurentides québécoises, transporté si soudainement dans un pays ouvert, au bord de la mer. La veille encore, Paul avait dit à Jean, pour la dixième fois peut-être :
— Au forçail, je l’aime assez ce pays. Mais que ça ne sent pas gros l’épinette par ici !
Donc, ce dimanche matin de la mi-juillet, l’auto partit à travers les vallons de la Gaspéreau, vallons aux pentes douces, où les pommiers déploient en symétrie leurs coupoles vertes. Jean faisait admirer à son compagnon le vaste verger ininterrompu. Partout les arbres ployaient sous le fardeau des beaux fruits, tassés et inclinés comme des grappes géantes. Un arôme aux mille senteurs flottait dans l’air. Des autos bondées de voyageurs passaient, suivies d’un petit nuage de poussière blanche ; la route prenait l’animation des jours de dimanche quand il fait beau et que l’on va courir au loin.
— Et, dis-toi, appuyait Jean, qu’il y en a comme ça, de ces champs de pommiers, jusque là-bas, bien au-delà d’Annapolis, notre ancien Port-Royal.
La vallée néo-écossaise est connue, au Canada, pour le vrai royaume des arbres fruitiers. Protégée sur six à seize milles de largeur contre les froids du nord et les bourrasques de la mer par la haute chaîne de montagnes qui, de Port-Royal, borde l’Océan et dont le Blomidon n’est que l’éperon septentrional, peu de lieux se prêtent plus avantageusement à cette culture.
— Et pense aussi, reprenait Jean, que cet incomparable paradis terrestre, ce sont nos pères qui en ont eu les premiers le dessein. Déjà, de leur temps, l’on disait ce pays aussi planté de pommiers que la Normandie.
Jean ralentit sa machine :
— Tiens, regarde ; vois-tu là, à droite, cette magnifique pomme ? C’est la fameuse pomme Béliveau ; beaucoup lui donnent encore le nom de l’Acadien qui l’a cultivée.
Paul s’emplissait les yeux du paysage, sans trop répondre. Peu communicatif, comme tous les simples, il sentait bien que de prendre contact avec ce passé éveillait quelque chose au fond de son cœur. Cela l’émouvait de se dire : « Il y a cent cinquante ans, il y avait ici des Français et c’était de nos gens ; il y avait des Comeau pas loin d’ici, et l’un d’eux était le père de mon grand-père ! » Mais l’âme nouvelle qu’éveillaient en lui ces paysages et ces souvenirs restait plongée dans le vague des images et des sentiments confus...
Au sommet d’un monticule, parmi des pins qui masquent l’église, la cloche sonne le dernier coup de la messe : tinton grêle et discret, presque effrayé de se faire entendre en ce pays conquis par l’autre foi. De petits groupes endimanchés gravissent les allées de sable rouge, jonchées de brindilles fanées. Malgré lui, Jean cherche, parmi les passants, des figures acadiennes. Aussitôt entré dans l’église, il fait de même ; il fouille des yeux les bancs de l’arrière. Près d’un pilier, du côté de l’Évangile, la même cape noire est bien là, le même voile noir sur un front penché et tremblant.
La messe se déroule. Le jeune homme prie avec ferveur pour la résurrection religieuse de son pays. Pour Jean Bérubé, le vieux pays acadien porte un masque qu’il brûle de lui arracher. Quand il songe à l’ancienne figure si franchement catholique de la contrée de ses pères, ce spectacle l’étreint d’un paysage où les signes de la Rédemption se font discrets jusqu’à l’effacement. La prière de Jean Bérubé appelle le jour où, d’un clocher blanc, tombera au cœur de la vieille Acadie, le salut de l’Angélus. Le jeune homme se laisse emporter par son rêve de croyant... Il voit les croix des chemins repousser à travers les champs, comme de grandes fleurs mystiques. Par les routes jalonnées des symboles de la foi, s’en va, dans l’élan d’un Alléluia, l’ostensoir de la Fête-Dieu... Le vieux pays tend au ciel, comme une hostie d’amour, son âme recouvrée...
Au sortir de l’église, Jean voit s’avancer vers lui, comme chaque dimanche, souriante sous son long voile, la mendiante aperçue dans les bancs de l’arrière. Dès sa première venue à Kentville, elle l’avait accueilli d’un salut si cordial, comme une ancienne connaissance.
— En voici une, souffle-t-il à Paul, qui a plus de mérite que nous autres. Cette vieille Acadienne est revenue de la lointaine Louisiane, de là-bas, du fin fond des États-Unis. Et elle est revenue pour revoir le pays d’Évangéline, attendre ce qu’elle appelle, en sa foi naïve, le « retour de nos gens ».
Après le bonjour échangé, la vieille attire les jeunes gens à l’écart :
— Venez, que nous parlions plus à l’aise et que nous parlions français.
Jean lui présente son cousin. Elle le félicite d’avoir déjà ramené un déporté :
— C’est un beau commencement.
— C’est vous qui avez été le commencement, dit le jeune homme.
— Oh ! moi, mon mérite n’est pas bien grand. Je vous l’ai dit ; j’ai eu une grand-mère qui ne cessait de parler de son Acadie, de la Grand’Prée d’où elle était partie encore enfant. Si bien qu à la fin, j’ai fini par m’ennuyer de ce pays. J’ai décidé d’y venir.
— Et pour attendre les autres ?
— Je les attends toujours et ils viendront.
— Bientôt ? demanda Jean, mi-anxieux, mi-plaisant.
La vieille prit un ton inspiré :
— Vous rappelez-vous de quelle façon je l’ai annoncé à vos amis de Morse Cottage ? Souvenez-vous maintenant de quelle façon je vous l’annonce à vous-même. Alors, scandant chacun de ses mots : Ils viendront, vous dis-je, aussitôt que je serai morte. La Vierge de la Grand’Prée me l’a promis.
Elle ferma les yeux, recueillie, la figure illuminée. Elle échangea encore quelques propos, prit rendez-vous pour le prochain dimanche et quitta les deux jeunes gens.
Jean et Paul ne purent se retenir d’échanger leur commune impression. Tous deux se sentaient singulièrement remués par l’extraordinaire vie qui agitait le squelette de cette vieille femme.
— Quelle vivacité, quelle puissance dominatrice en son regard ! fit Jean.
— On dirait qu’elle a pris ses yeux dans l’eau claire de nos lacs de là-bas, dit Paul.
Ils descendirent par la principale rue du village. Paul Comeau s’arrêta devant une petite boutique de libraire où, parmi des cartes postales souvenirs, s’étalait sur format plus grand et sur papier-bromure, une Évangéline de Thomas Faed. On connaît le sujet. Assise parmi des tombes qui symbolisent les funèbres jalonnements de la « Dispersion », l’Évangéline du peintre anglais, sa cape rejetée sur les épaules, fouille l’horizon avec une lassitude éplorée. Volontairement elle s’est détournée du spectacle de la mer, où fuient des voiles blanches, figures du fiancé toujours introuvable, figure aussi de la patrie à jamais perdue... Par quel charme secret l’image fascina-t-elle le cousin Comeau ? Il entra l’acheter. Jean l’approuva d’un bon sourire. À ses yeux, l’achat de cette Évangéline prenait une signification qui le mettait plein de joie.
Dans l’après-midi, les deux cousins se mirent en route pour la Rivière-aux-Canards, à l’extrémité orientale de la vallée d’Annapolis. Sur ce coin de terre, vers la fin du dix-septième siècle, choisissait de s’établir le premier Comeau, venu, comme bien d’autres, de la région de Port-Royal. Quand les marais furent tous occupés autour du vieux poste de Poutrincourt, la jeunesse hardie s’envola du nid paternel, comme une volée de jeunes goélands, et vint s’abattre au bord du Bassin des Mines. Là prospéraient déjà Pierre Melançon dit La Verdure, Pierre Terriau, René Leblanc, Claude et Antoine Landry. Le pays était fertile, bien arrosé : les Vieux-Habitants, la Rivière-aux-Canards, la Gaspéreau et d’autres petites rivières mêlaient presque leur cours à travers les grasses prairies. La famille Comeau s’y multiplia si bien que, bientôt, comme d’autres familles patriarcales, elle forma, à elle seule, un village, le village de Comeau, le premier qu’on trouve inscrit sur la liste funèbre de Winslow.
L’auto traversait un pont sur la vieille-Rivière-aux-Renards :
— Tiens, vois-tu ? dit Jean ; tu as là des vestiges du travail de nos anciens ; ce pont repose encore sur les tronçons brisés d’une vieille digue acadienne.
L’auto s’arrêta au bord du chemin. Les jeunes gens sautèrent une clôture et prirent à travers champs. Ils se trouvèrent devant une excavation, une cave ouverte. Quelques pierres écroulées faisaient des taches grises dans l’herbe drue.
— Autant que je puis savoir, c’était ici, indiqua Jean. Et comme je te l’ai dit, avec celle du pont, c’est la seule ruine qui reste en ce coin de pays.
Les deux jeunes gens se trouvaient à un mille environ de l’embouchure de la rivière, dans un large clos où paissaient des vaches Jersey. Les nouveaux propriétaires avaient élu domicile sur une éminence, à quelque distance de l’ancienne maison. Par une sorte de frayeur superstitieuse, et comme beaucoup d’autres ravisseurs, ils en avaient respecté les ruines.
Le carré du chaulage, dessiné par une herbe plus haute, restait visible.
Paul, toujours silencieux, en fit lentement le tour. Il regarda le paysage ; très ému, il vient s’asseoir près de Jean, sur une pierre mieux taillée que les autres.
— La pierre du seuil, avait dit Jean, ou celle du foyer, qui sait ?
Et là, pour la dixième fois peut-être depuis son arrivée, Paul pria le cousin de lui raconter l’ancienne histoire.
— Dis-moi, encore une fois, sans rien oublier, comment ça s’est passé le « Grand Dérangement ».
Jean recommença le lugubre récit.[1] Il redit la vie paisible et heureuse de ces paysans amoureux de leurs champs, amoureux aussi du bon Dieu et de leur belle église de Saint-Joseph des Canards, la plus belle des Mines. Paysans simples et honnêtes comme l’épée du Roi, ils n’avaient jamais cherché d’autre bonheur que le bonheur familial, dans l’affection de leur femme et de leurs enfants, dans l’amitié de leur petit pays. Ça avait été l’œuvre du Bon Dieu, disait Jean, de s’emparer de ces rudes marins et de ces coureurs de bois, de les fixer sur des terres, de les discipliner, puis de faire avec eux ces communautés pacifiques, de si hautes mœurs. Sous les deux plus grandes autorités d’ici-bas : celle du père et celle du prêtre, elles avaient formé de véritables petites sociétés modèles, fortement membrées, puissantes pour créer de la vie. Jean fait avec amour le tableau de cette pastorale. Au-dessus, une ombre pourtant vient parfois battre des ailes, l’ombre de l’ennemi, toujours le même, le vol du grand oiseau de proie de Halifax ou de Boston.
Le 15 septembre 1755, l’épervier s’abat. Une proclamation de Winslow convoque tous lés « habitants du district de la Grand’Prée, Rivière-des-Mines, Rivières-aux-Canards, lieux adjacents, tant vieillards et jeunes gens et adolescents ». Le prétexte de la convocation est de communiquer un message de Sa Majesté britannique. Le dessein véritable est de constituer ces pauvres gens prisonniers. À larges traits, Jean raconte la chasse à l’homme à travers les champs et les bois pour capturer les méfiants échappés à la souricière. Chasseur merveilleux, Winslow, du 19 septembre au 20 octobre, capture et entasse sur quatre navires, à la Pointe-aux-Boudrots, 677 malheureux de la Rivière-aux-Canards et de la Rivière-des-Habitants.
— Pour le moment, je ne te parle pas du reste du pays. Sept jours plus tard, les vaisseaux lèvent l’ancre. Un petit peuple s’en va vers l’exil, le martyre et souvent la mort. Satisfaits, les bourreaux s’en vont « boire au bon voyage » des proscrits.
— Ce pauvre chaulage, demande Paul, c’est tout ce qui reste de mes vieux parents ?
— Des tiens, des miens, comme des autres. Nos gens une fois capturés et expulsés, les Anglais, la torche à la main, se mettent à brûler et à détruire. Les granges, les maisons, l’église de Saint-Joseph des Canards, tout y passe. Dans la région où nous sommes, en y ajoutant celle de la Gaspéreau, Winslow, qui a pris la peine de nous laisser l’état détaillé de ses ravages, brûle la bagatelle de 698 bâtiments. Ce qui reste des Acadiens, reprend Jean, qu’une grande tristesse envahit, regarde, tu l’as sous les yeux : quelques caves béantes, de vieux saules, le long des anciennes routes ; là-bas, à la Grand’Prée, le vieux puits, la brimbale, quelques pierres de la vieille église, la croix du cimetière. Des ruines, encore des ruines, des souvenirs qui pleurent et qui donnent à pleurer, puis, ces terres, ces vergers, ces grandes digues qui ont fait la fortune des bourreaux. Quelques-uns des Comeau sont déportés à New-York ; d’autres, dans le Connecticut. De ceux-ci, un petit nombre passe en France, la plupart pour revenir au Canada. Ces pauvres vagabonds se fixent d’abord à Saint-Jacques l’Achigan ; de là, l’un d’entre eux, ton grand-père montait à Saint-Jérôme, puis à Sainte-Lucie, enfin, de Sainte-Lucie à Saint-Donat. Quant aux Bérubé, le mystère, c’est là une de mes tortures, soupire Jean, le mystère continue de planer sur eux. Leur nom véritable, comme tu sais, est celui de Pellerin. Le nom de Bérubé a été pris par mon grand-père, je ne sais pour quelle raison, pendant un séjour en Gaspésie. Tout ce que je sais de mon aïeul acadien, c’est qu’il préféra le bois à la souricière de la Grand’Prée. Un seul de ses enfants, Jacques, celui dont je descends, fut pris, emmené au New-Jersey, avec une famille Doucet qui revint plus tard au pays. Quant au reste des miens, quant au père Pellerin et à ses dix autres enfants, sept garçons et trois filles, que sont-ils devenus ? Sont-ils morts de faim ? Ont-ils été pris, tués à coups de fusil au bord de leur bois, comme c’est arrivé à tant de malheureux ? Malgré toutes mes recherches, je n’ai pu encore le découvrir.
Paul s’était levé. Il se mit à marcher autour des pierres de la maison. Jean remarqua qu’il était pâle. La navrance des souvenirs évoqués serrait si fortement le cœur des deux pèlerins qu’autour d’eux, les choses s’imprégnèrent soudainement d’une intense mélancolie. Le cri des mouettes résonnait dans l’air comme une plainte ; le vent prenait une haleine froide. Trois couples de jeunes gens, garçons et filles, vinrent à passer. Ils revenaient d’une promenade à travers champs. Les filles portaient dans leurs bras de gros bouquets de fleurs champêtres ; à profusion, elles en avaient orné leurs chapeaux et ceux des garçons. Cette jeunesse riait et folâtrait. Elle courait, se poursuivait, avec une gaîté folle, dans les longues herbes, sans se douter que ce rire et ces fleurs froissaient douloureusement les deux jeunes hommes.
Longtemps Paul Comeau suivit des yeux les jeunes couples qui montaient là-haut vers la maison opulente. En son cœur, il sentait sourdre une suprême colère. Nerveux, il revint vers Jean, et, non sans brusquerie :
— Mais, cousin, il n’y avait donc pas de braves parmi nos gens ? Se laisser prendre dans un coin et se laisser embarquer ainsi comme un troupeau de moutons !...
Jean dut lui dire que les braves ne manquaient pas parmi les anciens. C’était du trop bon monde, pas assez défiant. Les bourreaux les avaient joués, leur avaient menti effrontément. Les vaisseaux, leur disait-on, iraient les conduire à Louisbourg, au Canada, en France. D’ailleurs, dans l’église Saint-Charles de la Grand’Prée, l’on avait eu soin d’enfermer les chefs, les hommes, les jeunes gens, et jusqu’aux garçons de dix ans.
— Mais là, sur les bateaux, reprenait Paul, plus nerveusement, tant d’hommes ensemble, comment se sont-ils laissé faire ? Moi, Jean, le désespoir m’aurait donné la force de dix hommes... Malheur à l’Anglais qui me serait tombé au bout des bras ! Aussi vrai que je m’appelle Paul Comeau, je l’empoignerais comme un balai pour envoyer les autres au fond de la mer...
Et Paul, raidissant ses grands bras musclés de bûcheron, faisait le geste du balayeur.
Alors, Jean lui fit comprendre que les chagrins trop grands et les désespoirs trop longs tuent le courage et les forces aussi sûrement qu’une longue fièvre consume le corps. Quand on les jeta sur les bateaux, disait-il, pêle-mêle, ainsi qu’un bétail rassemblé de tous les points, il y avait des semaines, presque deux mois, que les pauvres gens vivaient prisonniers dans l’église. Ils avaient souffert du froid, de la faim ; surtout ils avaient l’âme harassée par tant de scènes de douleur affolante. Qui peut dire ce qu’à l’heure de l’embarquement avaient enduré ces mourants de faim arrachés à leurs terres, à leurs foyers, séparés diaboliquement de leur femme, à la pointe de la baïonnette, et qui, déjà, sous leurs yeux, voyaient flamber leurs granges et leurs maisons ?
Paul gardait toujours sa même figure, ne comprenant rien à l’attitude résignée des victimes.
— Soyons justes, reprit Jean. J’ai entendu dire souvent par les anciens et j’ai lu dans les livres que nos gens avaient formé le viril dessein de se rebeller. La révolte devait éclater le lendemain de l’embarquement. Un violent ouragan acheva d’abattre les courages. Sur un transport, pourtant, les déportés se rebiffèrent. Jean raconte l’épisode. Un pilote acadien de Port-Royal, du nom de Beaulieu, demande au capitaine anglais du transport : — Ou nous emmenez-vous comme ça ? » — « Dans la première île déserte. C’est tout ce qu’il faut pour des papistes comme vous ! » D’un coup de poing, Beaulieu abat la brute. Aidé des autres, il se rend maître des gardes, des matelots, prend la direction du navire. Et voilà Beaulieu qui ramène tranquillement son monde à la rivière Saint-Jean.
Cette histoire déride Paul quelque peu.
— Mais, il y avait les autres, ceux qui avaient refusé de se laisser prendre, continue Jean. Des atrocités comme celles-là suscitent, hélas ! d’inexpiables haines. Quand ils eurent vu l’abominable crime, beaucoup des échappés se firent chefs de bandes. Et l’on devine facilement quelle sorte de revanche ils prirent parfois sur les bourreaux.
— À propos, dit Jean, connais-tu l’histoire de Noël Brassard ?
— Non, dit Paul. Conte-la moi vite que ça me remette les sens.
— Voici ce que raconte la chronique qui est peut-être une légende. Noël Brassard dit Beausoleil, homme de Petit-Coudiac et finaud, avait cru plus raisonnable, quant à lui, de s’enfuir devant les oiseaux de proie. Dans une charrette, il mit donc sa vieille mère et ses enfants. Lui suivait à pied avec sa femme qui portait le dernier-né dans ses bras. Le premier soir, on s’arrêta sur une hauteur. Au loin, au fond de la vallée, le village de Petit-Coudiac achevait de flamber, ainsi que la belle ferme des Brassard. Cette nuit-là, la vieille mère du fugitif mourut. L’hiver s’en venait. Noël Brassard monta vers Ristigouche. En chemin il perdit sa femme et ses enfants, hormis deux. Brassard dit Beausoleil confia ses deux enfants à l’une de ses sœurs, qui, elle, avait perdu tous les siens dans le « Grand Dérangement ». Alors, à la tête de quelques autres, habiles à jouer du fusil comme lui, Noël Brassard dit Beausoleil partit faire la chasse aux chasseurs d’hommes. Chaque fois qu’il abattait un ennemi, il faisait une entaille à la crosse de son fusil.
— À ce fusil, combien d’entailles a-t-il faites ? demande Paul, vivement.
— Ses descendants ont conservé la relique. Elle a vingt-huit entailles.
— Ce Noël Brassard est mon homme !
— Moi, Paul, reprend Jean, je songe à autre chose ; je veux une revanche française et chrétienne, une revanche pratique : celle qui fendra la patrie aux exilés et ses clochers à la patrie.
Propos bien opposés, aussi opposés que les tempéraments des deux cousins. Tout en muscles et en vigueur physique, Paul regrettait, ou presque, de ne s’être pas trouvé au « Grand Dérangement ». Les beaux coups de poing qu’il y eût donnés ! À chaque récit d’horreur que Jean lui faisait, il avait l’air de dire : « Ah ! si j’avais été là ! ». Plus cérébral, plus idéaliste, Jean trouvait, au contraire, dans la contemplation des pénibles souvenirs, des motifs nouveaux de s’attacher éperdument à son idée : refaire au pays des Mines un petit coin de terre française et catholique, une petite paroisse acadienne, où, sous le soleil, fleuriraient les flèches d’un clocher latin et les grâces du verbe français. Il était de ces jeunes gens comme il s’en est vu quelques-uns, au Canada français, aux environs de 1900. Dégoûtés des verbaux-mécaniques et des politiciens de gazette, ils rêvaient d’activités constructives ; ils portaient leur idéal à l’altitude de leur foi. Dans l’esprit de Jean Bérubé, un plan de conquête s’élabore, se précise à la faveur de ces pèlerinages. Il saisit l’occasion d’en exposer à Paul les grandes lignes. Aux énergies dispersées de la race acadienne, faiblesse héritée de la déportation et de son éparpillement, il voudrait substituer le sens de l’unité. Jean Bérubé montrera un morceau de la vieille patrie à reprendre. Pour donner l’envie de la reprendre, il en chantera les beautés, la séduisante histoire, la noble fécondité.
— Vois donc, dit-il à Paul, comme on en pourrait mettre de nos gens dans ces vastes domaines.
Sa main de chef montre le Bassin des Mines, terre promise où l’infortune acadienne n’aura qu’a le vouloir pour se remettre chez elle.
Paul ne peut se défendre d’un haussement d’épaules.
— Sans doute, réplique Jean, le dessein est vaste, apparemment au-dessus de mes moyens. Mais, là-bas, dans nos Laurentides, la source qui naît au creux d’une roche sait-elle qu’elle porte un peu de l’eau qui fera le grand lac ? Je me dis, parfois, pour m’encourager, qu’il en est ainsi de nos pauvres actions d’hommes. Elles sont petites choses. Savons-nous auquel de ses grands desseins, la Providence les peut relier ?...
Le soir s’en venait. Les jeunes gens avaient laissé leur auto à quelque distance, au bord de la route.
— Viens-t’en, dit Jean à Paul, qui, descendu au fond de la cave, en remontait, deux touffes de marguerites rustiques à la main.
— Cette poignée, dit-il, c’est pour mettre au-dessous de mon Évangéline ; cette autre, c’est pour l’envoyer chez nous, à Saint-Donat. Pas plus tard que ce soir, vois-tu, je veux leur écrire, leur faire assavoir que j’ai vu la terre des anciens Comeau et même les restes de leur vieille maison. Il me semble que ça leur remuera le cœur comme à moi.
Avant de s’en aller, Paul Comeau promène un dernier regard sur la plaine où coule tranquillement la petite rivière acadienne. Il redit à Jean sa phrase coutumière :
— Tout cela, Jean, c’est tout plein d’autres gens que les nôtres ?
— Tout plein.
— Tu comptes donner le goût aux Acadiens d’y revenir ?
— Pourquoi pas ? C’est un goût qui leur reviendra vite, crois-m’en, quand ils auront vu plus souvent ce pays et qu’ils en connaîtront l’histoire.
Prenant son cousin par les bras et le regardant droit dans les yeux :
— Voyons, sois franc. Le Paul Comeau que je ramène ce soir à la Grand’Prée, est-il le même Paul Comeau qui s’en venait avec moi, ce matin, à Kentville ?
Paul baissa les yeux pour cacher son émotion :
— C’est vrai. D’avoir vu ce vieux chaulage, ce rien de rien dans l’herbe et d’avoir entendu tes histoires, ça m’a mis sens dessus dessous.
Entre les deux jeunes gens, fortement remués, le silence se fit.
Ils arrivaient à leur auto. La nuit était venue. Vite, ils montèrent en voiture.
À un tournant de la route, l’auto ralentit pour passer un pont. Paul se pencha à droite et crut discerner, dans l’herbe, une masse sombre. Il crut même entendre comme une vocifération.
— Entends-tu ? dit-il à Jean.
Jean diminua le bruit de sa machine et prêta l’oreille.
— C’est un jeune taureau, fit-il, en train de démolir la clôture.
— Il y a autre chose, dit Paul, penché davantage. Regarde, là, ce qui remue de ce côté-ci. Descendons.
Ils descendirent de voiture. Un homme, en costume de highlander, nu-tête, se débattait dans l’herbe, à deux pieds de la clôture qu’assiégeait furieusement un jeune taureau.
— Qui est-ce bien que cet individu-là ? demande Jean.
— Monte dans la voiture, dit Paul, et tourne les phares de ce côté-ci.
Les phares tournèrent leurs feux vers la clôture.
La large tête du taureau apparut d’abord. Éblouie, la bête recula stupidement. Le jet lumineux inonda ensuite la masse humaine. L’esprit soudain traversé d’un soupçon, Jean entendit Paul lui souffler :
— C’est le M. Allan.
— C’est lui, confirma Jean. Encore un quart d’heure et c’en était fini, ajoutait-il, montrant le pieu de clôture en train de céder.
— Qu’allons-nous faire ?
Les bras croisés, Jean Bérubé considérait le malheureux. En moins d’un instant, et sans qu’il eût le temps de se mettre en garde, une horrible tentation l’assaillit. Dans un éclair, il revit toutes les victimes acadiennes du « Grand-Dérangement » et de l’exil, les innombrables victimes invengées, mortes de faim, au bord des routes, ou tuées, à coups de fusil, comme des chiens. Il revit la cohorte infinie de ces pauvres gueux, volés, traqués, assassinés avec un ricanement et un blasphème et par qui ? Par les ancêtres d’un homme comme celui qui gisait là, dans l’herbe, ivre, à deux pas d’une mort certaine. Contre l’héritier du crime, quoi de plus facile que de laisser la justice suivre son cours ? Jean Bérubé n’avait pas à lever la main ; il n’avait pas à se donner la peine de frapper ; il n’avait qu’à remonter en voiture, à passer son chemin. Et demain, sans qu’il y fût pour rien, la vengeance accomplie le débarrassait du même coup de son rival. Morse Cottage était mis en vente ; le vrai possesseur y rentrait. Sous sa chemise, le jeune homme sentit son cœur battre à se rompre. Avec une suggestion extraordinaire, la tentation agitait, secouait toutes les puissances de son être.
— Qu’allons-nous faire ? insista Paul.
— Le tirer d’ici simplement et le jeter dans notre voiture, fut la réponse du fils des martyrs.
Pendant que Jean, avec une hart, arrachée d’un arbrisseau du chemin, essayait d’éloigner le taureau toujours furieux, Paul, en humeur de montrer sa force, se penchait pour empoigner l’ivrogne par les épaules. Un violent coup de pied l’envoya rouler dans l’herbe. Paul se releva hors de lui-même :
— Au diable, ton saoûlaud ! Que le petit bœuf l’avale tout rond, s’il en a l’envie ; c’est tout ce qu’il faut à cette engeance-là. Viens-t’en, Jean.
Paul s’apprêtait à remonter dans la voiture.
— Non, dit Jean, que la pensée de cette lâche vengeance y n’effleurait même pas. Non, Paul, ce serait mal. Ce n’est pas ainsi que se vengeaient les vieux Acadiens. Ils se battaient face à face et contre des hommes.
Pendant que les deux jeunes gens échangeaient ces paroles, l’homme ivre s’était assis. La lumière violente des phares l’avait-elle soudainement dégrisé ? M. Allan comprenait parfaitement le français. Lorsqu’il entendit prononcer le mot « Acadien », il en parut secoué. Penché, Jean se trouvait en ce moment tout près du visage de l’ivrogne. Allan Finlay fixa le jeune homme avec des yeux qui s’agrandirent démesurément. Que se passa-t-il dans l’âme du malheureux ? De tous ses membres il se mit à trembler. Le jeune Acadien lui était devenu, semblait-il, un fantôme d’épouvante. Avec un cri affreux l’homme ivre se dressait aussitôt sur ses jambes, et en moins d’une seconde, disparaissait dans la nuit.
Jean et Paul n’entendirent que le bruit d’une fuite précipitée sur la route, scandée de quelques hurlements fous. Les jeunes gens se regardèrent interloqués. L’auto n’était plus qu’à quelques arpents de Morse Cottage. Jean chassa le taureau qui avait cessé de beugler ; de son mieux il redressa le pieu de clôture, puis il dit à Paul qui écoutait encore sur la route :
— Montons en voiture. Il faudra voir M. Finlay et nous informer si le pauvre garçon est bien entré au chalet.
Quelques instants plus tard, Jean Bérubé frappait à la porte de M. Finlay qu’il trouvait très énervé, la figure presque aussi blanche que ses cheveux.
— Nous avons rencontré M. Allan sur la route, à quelques arpents d’ici, raconta Jean, et nous avions quelque inquiétude...
— Le pauvre enfant, il vient justement d’entrer ; je vous remercie de votre obligeance.
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Voir la note à la fin du volume. |
Ce soir-là, le jour finissant versait sur la Grand’Prée une paix bleue qui invitait à la promenade sentimentale. La traite des vaches finie, M. Allan, vêtu en rancher de l’Ouest, parut à la porte de l’étable. Il venait les prendre pour les reconduire au pâturage. Miss Margaret l’accompagnait, une badine à la main. Ce simple fait en disait long. Les engagés, témoins de la scène, échangèrent des clignements d’yeux significatifs. Quelle confirmation plus évidente de tous les bruits de mariage et de l’avènement du fils Finlay à l’administration de Morse Cottage ?
La dernière vache sortie de la cour, Allan fit claquer la cravache qu’il tenait à la main et siffla Jimmie. Le bouledogue accourut, lourdement, sur ses quatre pattes écartées. Sa gueule carrée s’ouvrit pour aboyer furieusement, mais n’émit que des râles poussifs où s’accusaient son grand âge et sa bonne chair de chien rentier.
Bien dressés, les animaux se rangèrent d’eux-mêmes dans le petit sentier clôturé qui contournait Morse Cottage pour, de là, traverser le village de la Grand’Prée et prendre le chemin des pâturages. Vingt vaches Holstein s’alignèrent, portant haut leur belle tête finement encornée. Les trayons dégonflés, elles allaient maintenant, d’une démarche moins lasse, volant de-ci de-là une gueulée d’herbe au bord du chemin, ou prenant plaisir à se pousser l’une l’autre d’un coup de corne dans le flanc.
Devant le garage des machines, Jean Bérubé surveillai la réparation d’une voiture. Il regarda passer le troupeau. Le jeune homme cachait mal son étonnement et son dépit. Reconduire les vaches à leur parc, c’était la besogne que souvent il se réservait. Il en profitait pour mener une inspection des champs. D’autres motifs le faisaient tenir aussi à cette promenade du soir dans la campagne apaisée. Il aimait cette heure favorite où l’évocation du passé montait devant lui à pleines bouffées comme les parfums des fleurs champêtres ! Ces soirs-là, plus qu’en tout autre moment, l’essaim des ombres chères l’environnait. Que de fois, quand il s’en allait ainsi par la route, il s’était représenté, marchant par le même chemin ou venant vers lui, l’ancêtre du vieux temps, en culottes courtes et en souliers français, avec de longs cheveux sur les épaules, la figure franche sous le feutre de Bretagne. Des prés en fleurs, une rumeur gaie ou dolante, chant ou plainte d’oiseau, soupirs égarés au-dessus des foins, lui arrivait-elle, portée sur les bras du vent ? De ces menus sons se formait en son oreille la complainte ou la villanelle du temps jadis. À certains jours son imagination projetait le passé devant lui, avec une extraordinaire vivacité. Sous l’ombre d’un saule ou près de la margelle d’un puits, Évangéline en personne lui fût-elle apparue, lui jetant sa chanson comme un bonjour, Jean Bérubé eût salué la jeune fille sans surprise...
— Je vous fais mes compliments sur votre troupeau, dit Miss Margaret, espérant tirer Allan de la songerie où il paraissait plongé.
L’homme sourit aussi aimablement qu’il put sans cesser de regarder là-bas, par-delà le Blomidon. Un soleil rouge amassait des nuages de ouate pourpre pour se faire une couche. Le fils Finlay subissait-il, par ce beau soir, le charme apaisant de la campagne et du pays natal ? Les paysages de notre enfance ont sur notre âme, comme chacun sait, une vertu d’exorcisme. Ils la peuvent délivrer des soucis et des papillons noire qu’y ont jetés les démons des villes ; peut-être aussi peuvent-ils guérir de maux plus graves.
La dernière vache passa dans le clos du pâturage. Allan ferma la barrière. Les coudes appuyés sur la plus haute traverse en bois, il parut méditer en contemplant le paysage. Depuis la première fauchée de la fin de juin, le mil et le trèfle avaient repoussé dans la grande prairie. Devant le jeune maître, la terre étalait avec orgueil sa deuxième moisson, avec l’air de lui dire : « Vois comme je suis féconde et loyale au bon labeur ».
La détente de l’atmosphère invitait le jeune homme à parler. Il s’y décida.
— Eh bien ! aimeriez-vous cela me voir dans le rôle d’un maître de fermé ? dit-il, tourné vers Miss Margaret.
La demoiselle, qui devinait le sens de la question, rougit un peu. Pour se donner le temps de méditer sa réponse, elle se mit à étêter, du bout de sa badine, des marguerites rustiques et des tiges de mil. Puis :
— Y songez-vous sérieusement ? demanda-t-elle.
Décidé à faire des aveux, Allan confessa que la proposition de son père et les instances de sa mère pesaient fort sur sa volonté. Il se sentait las de sa vie de vagabond. La douceur du home le conquérait chaque jour. S’il choisissait de s’installer à Morse Cottage, il le ferait le plus tôt possible, ne serait ce que pour éloigner du chalet l’intendant de son père. Il prononça ces derniers mots, les sourcils froncés, avec son air des mauvais jours. Ce propos surprit Miss Margaret.
— Vous m’étonnez, Allan ; ce monsieur Bérubé a l’air d’un bien digne jeune homme. Et votre père paraît si content de lui.
Allan Finlay goûta peu cet éloge de l’intendant. Mieux versé dans le jeu de ses sentiments, il se fût rendu compte au surplus que son désir si nouveau de la vie du home lui venait moins de la lassitude de son ancienne existence, que de la volonté d’écarter de Morse Cottage l’homme que, sans trop savoir pourquoi, il s’était mis à détester horriblement.
— Ne me parlez pas de cet homme, dit-il sèchement. Vous ne pouvez deviner quelles antipathies secrètes il m’inspire. Dans les yeux il a les flammes d’un homme qui guette une revanche.
Ils reprirent la route du chalet en silence. Au bout de quelques pas, Allan, qui marchait la tête basse, s’arrêta. Un peu de rougeur au visage, il fixa sa compagne et, timidement :
— Si je restais à Morse Cottage, resteriez-vous avec moi, Margaret ?
Miss Margaret rougit de nouveau et baissa les yeux. Du bout de sa badine, elle se mit à frapper les mottes du chemin.
— Allan, demanda-t-elle, les lèvres tremblantes, me promettriez-vous d’être sobre ?...
Le pauvre garçon ne parut nullement surpris ni fâché de la question. Il baissa la tête à son tour, comme pour mesurer la profondeur de sa misère et, plus timidement encore que tout à l’heure :
— Avec vous, fit-il, il me semble que je pourrais promettre et tenir bien des choses...
Songeurs tous les deux, ils se remirent à marcher. L’air était plein d’abeilles qui passaient comme des flèches, se hâtant vers leurs ruches. Sur les coteaux, en avant d’eux, les pommiers inclinaient leurs branches comme des cornes d’abondance, remplies à déborder de fruits savoureux. Sur la campagne, sur le village de la Grand’Prée, le soleil projetait les tons vifs de ses derniers flambloiements. Miss Margaret s’arrêta à son tour. Ennuyé par cette promenade coupée d’étapes sans fin, Jimmie venait de détaler vers le chalet. Miss Margaret avait pris son air le plus résolu :
— Allan, demanda-t-elle fermement, qu’y a-t-il de vrai dans cette histoire de fantôme qui hanterait Morse Cottage ? Mon père m’en a déjà dit quelques mots. Vous n’ignorez point qu’on en parle dans la région. Je compte sur vous, cousin, pour me dire loyalement la vérité...
La jeune fille n’en dit pas davantage, effrayée de la subite altération des traits d’Allan. Ils arrivaient, en ce moment, à la grand’route qui traverse la Grand’Prée. Sur le talus herbeux, une vieille femme, une mendiante habillée de noir et d’une maigreur diaphane, était assise. Au passage du couple, elle se leva. Appuyée sur un lourd bâton, la vieille personne fixa d’un étrange et long regard Allan Finlay. Interdit et subjugué, l’homme s’arrêta, lui aussi, et dévisagea la mendiante. Une longue minute, l’homme et la femme s’observèrent sans mot dire. Vit-elle, à ce moment, s’entrebâiller la porte du lourd mystère ? Miss Margaret, clouée sur place, suivait la scène avec une intense anxiété. Quant à Allan Finlay, il se sentait en proie à un trouble suprême. Cette mendiante, ne l’avait-il pas aperçue quelque part ? Dans un éclair soudain ses souvenirs se précisèrent... Oui, il y avait de cela sept ans, à la porte de Morse Cottage ; c’était bien cette mendiante, la même qui, un jour, était venue quêter un morceau de pain. C’était bien le même squelette de revenante ou de sorcière, les mêmes yeux clairs et malins, la même bouche amère et froide qui avait proféré la sinistre prophétie dont toute la maison tremblait depuis... Que lui voulait-elle ? Quel hasard la mettait de nouveau sur son chemin et dans un moment comme celui-là ? De se savoir ainsi regardé et comme défié, Allan Finlay eut bientôt fait de surmonter son premier trouble.
— Que me voulez-vous, sorcière ? demanda-t-il, sa cravache levée, prêt à frapper.
La mendiante ne broncha pas. Contre la cravache menaçante, elle leva seulement la main, une main squelettique, fébrile. Ses yeux brillèrent d’un éclat plus vif, plus dominateur. Allan Finlay répéta sa question :
— Que me voulez-vous, enfin ? Parlez ou passez votre chemin.
— Passez votre chemin, vous-même, monsieur. Il est long, votre chemin d’errant, plus long d’un bout que celui de la sorcière.
Ces mots, elle les avait prononcés, sa vieille main osseuse levée droite, dans le geste de l’anathème. Et comme le trouble de l’autre s’accroissait visiblement, elle ajouta avec une extraordinaire autorité :
— Vous rappelez-vous, monsieur, ma prophétie d’il y a sept ans ? J’avais annoncé le départ du chien de la maison. Est-il parti, oui ou non ? J’avais aussi annoncé le retour du vrai maître. Dites-moi, ne frappe-t-il pas à la porte ?...
Elle dit, et son bâton levé, fit signe au jeune homme de s’en aller, Allan Finlay, la figure effroyablement décomposée, obéit comme à un ordre irrésistible. Sans se soucier de sa compagne, sans tourner la tête, comme un sentencié qui s’en irait à son châtiment, il s’enfuit vers le chalet. La sorcière jeta à Miss Margaret un long regard d’une infinie pitié et disparut elle-même, sans se retourner, par la route blanche.
Miss Margaret resta là quelques moments, suivant des yeux la mendiante, interdite devant ce mystère qui, à l’heure même où elle cherchait à le percer, surgissait devant elle, plus poignant que jamais. De nouveau, ses yeux se portèrent vers la route. L’ombre cheminait toujours dans le soir grandissant.
Derrière le Blomidon, le soleil venait de choir, brusquement, comme un ballon enflammé.
Lucienne lui écrivait :
... J’espère que maintenant je pourrai vous écrire plus librement. Vous aurez peut-être su que mon pauvre père a été bien près de la mort. M. le curé est venu le voir. Je crois qu’il lui a parlé sérieusement. Car après cette visite, notre malade a été trois jours sans parler à personne. Puis, il a demandé à revoir M. le curé. M. le curé est revenu. Il lui a apporté le Bon Dieu. Hier donc, il y avait de cela deux jours, mon père m’a fait venir près de son lit. Il m’a demandé s’il y avait longtemps que j’avais eu de vos nouvelles. Jean, devinez ma surprise et mon embarras. Je suis restée interdite, comme une petite fille, croyant qu’il me tendait un piège. Mais non, il y avait trop de calme et de repentir dans son visage... Il faut bien dire que les lettres de votre cousin Paul ont reviré bien du monde et rabattu le caquet à bien d’autres dans la paroisse. Tous savent que vous êtes maintenant un intendant, ce qui veut dire, n’est-ce pas, un gros monsieur qui, pendant la saison d’été, commande jusqu’à une quinzaine d’engagés. Mais j’apprends aussi, par les lettres de votre cousin, que vous travaillez beaucoup de la tête. Ayez soin de vous, mon ami. Songez que vous n’en avez pas à revendre de la santé et que vous n’avez pas à vivre pour vous seul...
Lucienne avait souligné ces derniers mots de sa lettre. Elle avait ajouté ce post-scriptum : « J’ai lu tous les beaux livres que vous m’avez laissés sur l’Acadie. Maintenant je m’ennuie de notre pays à tous deux ».
Jean avait lu cette lettre tout d’un trait. Puis il l’avait relue, cherchant si, entre les lignes, ne surgiraient pas des mots mystérieux. Il savait la pudeur, la discrétion profonde que gardent, dans l’expression de leurs sentiments, les petites paysannes de chez lui. Tant de fois, il avait admiré leur impassibilité apparente sous l’empire des plus fortes émotions, et, par exemple, dans les grandes peines et les grands deuils, leur belle tenue après la courte effusion de larmes.
Dehors il faisait un beau soleil un peu langoureux.
Dans l’âme de Jean, il faisait un beau jour clair où chantaient plus d’alouettes que dans les grands prés au bord de la mer. Jean partit vers les coteaux, mettre les hommes au travail, distribuer et surveiller les besognes. C’était le temps de la récolte des vergers.
L’intendant de M. Finlay a tâché d’introduire à Morse Cottage les procédés les plus modernes pour la cueillette et l’emballage des fruits. Sur ses conseils, un hangar spécial a été construit. Cueillies en des paniers demi-circulaires et d’oscillation libre autour de l’anse, les pommes sont transportées ainsi des vergers au hangar. Là, elles sont soigneusement triées, puis emballées en des caisses qui ont remplacé les anciennes barriques. L’intendant surveille personnellement l’emballage en diagonale qu’il estime supérieur à tout autre.
Pendant qu’il gravit la longue pente des coteaux, Jean écoute toujours en lui-même la chanson de son bonheur. Dans l’air et dans les choses, tout sourit au jeune homme. La rosée abondante a mis dans l’herbe des millions de petites étoiles rieuses. Jean se rappelle que, pour désigner cette rosée lumineuse, la langue acadienne a retenu un bon vieux mot, plein de sens et de poésie : « égail ». Il y a l’« égail », ce matin, disent les vieux. Entendez par là qu’il y a dans l’herbe, de petites choses brillantes et joyeuses, faites pour égayer les yeux et l’âme.
— Une lettre de Lucienne ! se répète Jean pour la dixième fois peut-être. Est-ce vraiment possible ? Par quel miracle du Bon Dieu ?
La brise vient à lui chargée de toutes les senteurs des vergers. Il lui tend le front comme à la caresse même de son pays. Cette brise, il sait qu’elle vient de plus de cent milles. Le large courant atmosphérique a traversé d’un bout à l’autre la vallée acadienne, depuis la baie Sainte-Marie ; ses vagues chargées de parfums s’en vont mourir là-bas, aux plages du golfe. Volontiers, Jean crierait au vent embaumeur : « Viens que je t’aspire tout entier ». Plus que jamais, ce matin, il se sent environné de fantômes vivants. Une Acadie ressuscitée, jeune, belle comme une transfigurée de Dieu, se déploie, lui semble-t-il, devant ses yeux, emplit l’horizon. Et qu’est-ce donc que cette musique merveilleuse qui enchante ses oreilles ? Des clochers mystérieux et blancs lui carillonnent des airs de fête.
Aux abords des vergers, Jean rencontre une voiture qui en descend, chargée de belles pommes. Le camion est du type Sloven, à souples ressorts et à larges pneus. Encore une nouveauté introduite par Jean, à Morse Cottage, pour le transport des fruits. Le camion descend lentement la pente du coteau ; poussé par la charge, le cheval se roidit dans les aculoires ; ses sabots arc-boutés dans le sol sablonneux font voler de la poussière dorée. Un Acadien de Truro conduit le camion qu’environne un nuage odorant. Jean l’arrête au passage, pour une inspection rapide ; il tient à s’assurer que la toile du dessus couvre tous les paniers.
— Vous avez bien soin de ne cueillir que des pommes parfaitement saines ? demande-t-il.
— M. l’intendant peut en être sûr.
— Et vous n’y goûtez pas trop ?
— Presque pas, monsieur l’intendant.
Pendant que Jean Bérubé s’éloigne de son pas agile, presque ailé, fredonnant une chansonnette, l’Acadien se dit :
— Mais qu’est-ce qu’il a donc, monsieur l’intendant, qu’il se mette à c’te heure à nous parler français ?
Jean aperçut bientôt le cousin Paul, perché sur un escabeau, son coupe-queue à la main, en train de dépouiller de leurs fruits les hautes branches d’un pommier. Déjà, Paul lui criait :
— Hé ! bonjour, monsieur l’intendant. Comme on a l’air heureux, ce matin ! Sans comparaison, on a le visage comme un amoureux qui vient de faire la demande...
— Tu devines plus juste, peut-être, que tu ne penses.
Jean lui parla de la lettre qu’il venait de recevoir de Lucienne, de la chanson joyeuse qu’elle avait mise en son cœur, du courage qu’elle lui redonnait.
— Une lettre de Lucienne ! s’écriait Paul à son tour, n’arrivant pas à marquer assez haut son étonnement. Et le petit Lamouche ?... ajouta-t-il, ricaneur.
— Mon vieux Paul, reprit Jean, c’est le temps de foncer dans le collier et de travailler plus ferme que jamais.
Les deux mains sur l’anse de son panier, le cousin admira une fois de plus cette belle confiance. Puis son air devint grave et il dit :
— À propos, penses-tu pas qu’on travaille trop, l’ami Jean ? On veille trop tard. On tient la mèche trop haute. Je m’en vais dire comme on dit : « Faut pas plus de mèche que d’huile ».
— Comment veux-tu que je ne travaille pas ? réplique Jean que la pensée de ses travaux exalte soudainement. Je suis de ceux qui croient que les chefs ont des devoirs.
Ces paroles dites sur un ton mi-emphatique, mi-plaisant, il se remet à deviser avec Paul de ses études et de ses projets pour aider ceux de sa race à reconquérir un morceau de la patrie. Il a pris l’habitude de confier ses projets au cousin, à mesure qu’ils s’esquissent en son esprit. Il parle avec une foi enthousiaste, une parole qui dégage du magnétisme, comme il arrive à tous ceux qui ont au cœur le sentiment sacré d’une mission.
Depuis son arrivée dans la région du golfe, l’une des grandes tristesses de Jean Bérubé, c’est de constater la continuation du « Grand Dérangement ». Loin d’avoir pris fin, le triste exode va toujours. La seule différence avec autrefois, c’est qu’aujourd’hui les Acadiens se déportent eux-mêmes. Ils franchissent la frontière américaine comme ils franchiraient la clôture du voisin, et pour nul autre motif trop souvent que l’aversion de la jeunesse pour la culture de la terre. Pourtant, se dit Jean Bérubé, les races qui vainquent et les races qui durent, ce sont les races qui épousent le sol. Peuple agricole — peuple moral et immortel ! Équation dont témoignent, selon lui, la raison et l’histoire.
Pour remédier au grand mal, avec le temps les projets du jeune homme se sont précisés, s’ajustent mieux à la réalité. Mais cet idéaliste de claire raison achève ses rêves sans les diminuer. Patriote d’espoirs toujours ambitieux, on sait quelle forme concrète il a choisi de donner au dessein de sa vie. Sur la terre des ancêtres, il voudrait dresser un clocher catholique avec une centaine de familles autour. Coûte que coûte, il entraînera la jeunesse acadienne à la reprise d’une partie du Bassin des Mines. Et pourquoi, se demande-t-il parfois, nous serait-il interdit de prendre ces terres, de préférence à de nouveaux venus, surtout quand nous ne parlons point de spoliation, nous, mais de rachat ?
De ce grand et beau dessein, le jeune homme ne se contente pas de s’enivrer. Pour le réaliser, les projets affluent en son esprit. Il unira son effort au noble clergé acadien qui a déjà tant fait pour grouper, organiser les opprimés, les instruire, rallumer dans les cœurs affaissés une flamme vivante. Il se joindra aussi aux courageux patriotes qui, de toutes leurs forces, ont secondé l’action de leurs prêtres. Autour de lui, il groupera une élite de jeunes hommes, dont ce sera la tâche élue d’étudier les problèmes acadiens, d’aller, par les paroisses du Nouveau-Brunswick, de l’Île Saint-Jean, de la Baie Sainte-Marie, ranimer la vieille amitié pour la terre. Pour le rachat de la patrie et l’établissement des rapatriés, il fondera un denier national : contribution annuelle de dix sous par chaque famille acadienne du Canada et des États-Unis. Il songe enfin à écrire une histoire populaire de l’Acadie, histoire illustrée, puissante en images. Il la veut capable d’aller parler au peuple, d’aller lui dire, avec des mots attendris comme ceux de la légende et vibrants comme des appels de clairon, le charme héroïque du passé, la splendeur des devoirs actuels. D’instinct le jeune homme a compris que, pour éveiller la conscience d’un peuple, exalter ses énergies, le suprême moyen c’est de le tenir mêlé à ses morts, faire qu’en lui continue d’agir la poussée héroïque des ancêtres.
Ce matin, avec une verve joyeuse, Jean Bérubé expose ses projets à son cousin et s’applique à le faire avec des mots que l’autre puisse comprendre. Paul écoute, sans interrompre, sans discontinuer son travail. Quand Jean a fini de parler :
— C’est beau tout ce que tu me contes là, fait Paul : mais, ajoute-t-il, avec un air soucieux, et hormis donc que je me trompe, pour faire de si belles choses, il faut d’abord vivre, mon ami. Prends garde, c’est pas pour t’apeurer pour rien ; mais tu dépéris depuis une escousse. Sans comparaison, tu as les yeux cernés comme une lune de mauvais temps. Tu veilles trop.
— Voyons, dit Jean, je ne puis tout de même prendre sur le temps que je dois à M. Finlay pour préparer des projets qui l’intéressent d’assez loin. Il faut bien que je veille.
— Oui, mais pas trop, pas sans bon sens, fait l’autre qui garde son air grave. Pense à tes frères, à ton père, à ta mère, au grand mal qui les a tous emportés.
Montrant à Jean une belle « Crimson beauty » qu’il vient de cueillir :
— Il y en a, tu sais, qui tiennent à la vie comme une pomme à sa queue.
— Assez, assez, oiseau de malheur. Quand j’ai l’âme en fête, que je n’entends que des chants d’alouette, tu fais le hibou.
Puis, avec un effort pour chasser les idées noires :
— Tu me trouvais pourtant tout à l’heure si bonne figure. À ton dire, j’avais l’air d’un amoureux qui vient de faire la demande. Eh bien, tu ne t’es trompé qu’à demi : la demande n’est pas faite, mais je m’en vais la faire. Aujourd’hui même.
— Aujourd’hui ? fait Paul, qui n’arrive pas à comprendre.
— Tout à l’heure même, je vais voir M. Finlay et lui proposer l’achat de sa terre.
— Ah ! c’est c’te demande-là ! s’exclame le cousin tout épanoui. Et le « joufflu » ? Et son mariage avec la demoiselle de Truro ?
— As-tu jamais pensé que ce vagabond allait prendre racine ici ? Et surtout qu’une digne fille comme Miss Bulrode épouserait un alcoolique doublé d’un épileptique ? Tout le monde le dit à la Grand’Prée et à Wolfeville : Miss Bulrode est retournée à Truro et, comme l’ami Malborough, « ne sait quand reviendra ». Le bruit court qu’elle en a assez de son fiancé buveur.
— Si c’est vrai, elle a bien du bons sens, c’te créature-là.
Jean acquiesce d’un sourire et reprend aussitôt sur le ton de son habituelle assurance :
— Il fait beau aujourd’hui ; j’ai cette lettre de Lucienne. Je crois, moi, que les bonheurs s’enchaînent pourvu qu’on les aide un peu. Donc, je me hâte de faire l’inspection de nos hommes et de leur travail ; je redescends faire un tour aux pâturages ; j’arrête, en revenant, à l’église du Parc du Souvenir, recommander mon affaire à tous ceux que j’ai l’habitude de prier ; puis, j’aborde franchement les Finlay. Paul, me diras-tu un JE VOUS SALUE MARIE, tout à l’heure ? Un beau JE VOUS SALUE MARIE en union avec tous nos anciens qui sont là-haut ? Veux-tu ?
— Comme de raison, promet Paul, que l’imminence d’une démarche si grave ne laisse pas d’émouvoir. Je t’en dirai même toute une gigondée de JE VOUS SALUE MARIE, si tu le veux. Et bonne chance ! mon vieux Jean. Pourtant, prends garde au « joufflu ». Tu sais, de cette sorte de monde-là, on n’est jamais sûr. C’est toujours, sans comparaison, comme une bouteille assise sur le goulot.
Jean s’apprête à partir. Paul lui crie encore :
— Monsieur l’intendant, avez-vous vu comme nous en aurons des pommes, cette année ? Voyez mon pommier : sans comparaison, c’est comme qui dirait des mouches au plafond... Ah ! si le père Bellefleur en avait plus mangé de ces belles pommes, dans son jeune temps, penses-tu pas que ça lui aurait adouci le tempérament ?...
Jean était déjà parti. Une heure plus tard, il sortait de l’église du Parc du Souvenir, le cœur un peu agité, mais, comme toujours, le courage ferme. Il remonta vers le chalet, arrangeant en chemin dans sa tête le discours que, dans un instant, il irait faire à M. Finlay. Il en discutait, pesait les mots, essayait de prévoir les objections, y préparait des réponses. Sûrement la démarche de son intendant ne causerait pas une petite surprise au maître de Morse Cottage. Un nouvel arrivé, un engagé d’hier, un jeune homme apparemment pauvre lui proposer d’acheter son riche domaine ! D’autre part, pensait Jean, la conduite de M. Allan, ivre tous les jours, en ces derniers temps, avait, sans doute, enlevé à son père quelques illusions. Et puisque M. Finlay voulait à tout prix et le plus tôt possible régler ses affaires, il importait de prendre les devants, de prévenir toute autre combinaison.
Jean regarda à sa montre. Neuf heures et demie. C’était l’heure précise où, chaque matin, l’intendant allait prendre les ordres du maître et lui remettre ses rapports. Car, des rapports, M. Finlay en exigeait quotidiennement et assez détaillés. Il aimait se rendre compte, entre autres choses, du produit de son troupeau vacher et de sa basse-cour. Pour les vaches, il lui fallait, jour par jour, un tableau de la traite de chacune. L’intendant avait aussi ordre de dépouiller un certain nombre de journaux et de revues agricoles, puis de signaler les expériences intéressantes, les procédés nouveaux pour l’élevage et la culture des vergers. Jean s’acquittait de sa tâche avec soin. Ses six ans de formation classique lui permettaient de mettre en ses rapports et ses tableaux un ordre, une clarté qui émerveillaient chaque fois M. Finlay.
Ce matin-là, le maître attendait, comme toujours, son intendant en son cabinet de travail. Il achevait de parcourir son courrier. Assis à sa place coutumière, en face de M. Finlay, Jean, pour tromper son attente et réprimer ses nerfs, promena les yeux autour de lui. Il fit, après tant de fois, le tour de ce cabinet trop exigu qu’encombrait un vaste bureau encombré lui-même de journaux, de livres bleus, de dossiers de ferme. Un meuble à fiches où M. Finlay classait depuis quarante ans dossiers et lettres occupait une autre partie de la pièce. Sur l’un des murs, dans un beau cadre en chêne brun, s’étalait un Longfellow, le poète favori de M. Finlay et qu’il appelait volontiers son sosie. En face, sur un autre pan du cabinet, dans un cadre de même bois et de même couleur, se faisaient pendant un Walter Scott et un Joseph Howe, l’orateur légendaire de la Nouvelle-Écosse. La bibliothèque contenait au plus une centaine de volumes, presque tous ouvrages d’agriculture. Cependant, à portée de la main, Jean apercevait l’œuvre complète de Walter Scott, une superbe édition de l’Évangéline de Longfellow et aussi un Haliburton habillé de vieux cuir, comme tout bon Néo-Écossais de quelque culture se flatte d’en posséder un exemplaire.
De la fenêtre de son cabinet et sans bouger de son fauteuil, M. Finlay pouvait embrasser le paysage entier de sa terre et même celui de la Grand’Prée avec le profil du Blomidon. Jean Bérubé qui tenait, ce jour-là, le même horizon sous ses yeux, se livrait, malgré lui, à une comparaison douloureuse : l’ancêtre de l’homme en ce moment devant lui n’avait eu, songeait-il, pour s’emparer de ce coin de terre, qu’à y promener un regard de convoitise ; lui, le fils du propriétaire légitime, pour rentrer en possession de son bien de famille, il aurait à se donner tant de peine !
Quand il eut fini d’exposer ses rapports et qu’il eut présenté sa liste de paie pour le dernier mois, Jean exposa le cas de deux engagés retenus après l’heure régulière, un soir de besogne pressante, et qui, en conséquence, demandaient un boni :
— Tout à fait juste : ajoutez le boni, dit M. Finlay qui se faisait un orgueil de bien payer son monde.
Alors, poussant un profond soupir, il ajouta :
— Hélas ! si je n’avais que cette petite affaire à régler !...
Un instant de silence se fit entre les deux hommes ; les paupières du vieillard eurent un battement de tristesse.
— Eh bien oui, M. Bérubé, reprit-il, montrant la fenêtre et le paysage de la terre qui s’y encadrait, il y a tout ce domaine dont il me faut disposer.
Jean sentit le choc d’une grande émotion. Au souvenir de sa prière ardente de tout à l’heure, à l’église du Parc, il se crut soudainement exaucé.
Presque aussitôt le cœur du jeune homme se resserra.
— M. Bérubé, lui demandait le vieillard, signeriez-vous un engagement de dix à quinze ans comme intendant de mes fermes ?
Le jeune homme ne peut cacher le trouble que lui causait une telle proposition :
— Voici, dit M. Finlay, de son ton le plus accommodant : mon offre n’a rien que de très simple. Allan mettra du temps à reprendre l’air du pays. Je doute même qu’il devienne jamais un bon administrateur. Mais, avec un intendant tel que vous, pour le conseiller, l’assister, je m’en irais tranquille. Allan resterait ici et la succession des Finlay à Morse Cottage serait assurée.
Jean Bérubé ne sut que répondre. Tous ses plans se trouvaient bouleversés. Dans le silence du jeune homme, M. Finlay crut lire un refus. Sur un ton lassé, découragé, il dit :
— Si vous refusez, M. Bérubé, je devrai me résoudre à cette tristesse : chercher un acheteur pour mes biens.
À ces mots, Jean reprit contenance. Les bras croisés pour se donner plus d’assurance :
— M. Finlay, dit-il vivement, avant de faire des propositions à quelque autre, vous plairait-il, si ce n’est pas trop demander, de m’en dire un mot ?
M. Finlay ne comprit point tout d’abord.
— À vous ? Avez-vous quelque acheteur à me proposer ?
— Oui, dit Jean, dont la voix s’était complètement raffermie.
— Puis-je savoir quel serait cet acheteur, monsieur l’intendant ?
Jean regarda M. Finlay, droit dans les yeux, prêt à observer le vieillard dans les moindres mouvements de sa figure :
— Moi-même.
M. Finlay se demanda s’il avait bien compris. Ses yeux s’ouvrirent très grands, puis se fermèrent à demi. Sa tête se mit à osciller doucement, pendant qu’il fixait avec une sorte de stupéfaction, le jeune homme qui venait de lui faire une telle réponse. On sait comme il estimait son intendant, quel cas il faisait de sa probité, de sa diligence toujours en éveil, de son esprit méthodique, plein d’ordre. Jamais, depuis vingt ans, la terre des Finlay n’avait donné de si magnifiques rendements. Mais, en vérité, le jeune homme savait-il bien toute l’extravagance de sa prétention ? Le vieillard ignorait, à vrai dire, le fanatisme ethnique. Comme tous les Anglais des Provinces maritimes, moins infectés d’orangisme que ceux de l’Ontario et trop isolés à l’autre bout du pays pour n’être pas condescendants, il avait l’esprit généreux, presque libre de préjugés. Il ne gardait de sa race que la hautaine fierté. Mais cette fierté s’alliait à un amour de la propriété familiale qui s’élevait jusqu’à une sorte de morgue dynastique. En l’âme du vieillard, tout se révoltait à la pensée de vendre la terre des Finlay, propriété anglaise depuis un siècle et demi, à un intendant, hier simple domestique de son voisin. De nouveau, très fixement, il regarda le jeune homme, puis, avec une douceur contrainte :
— Savez-vous ce que vous demandez là, M. Bérubé ?
— Je crois le savoir, répondit Jean, avec politesse mais avec fermeté.
— Savez-vous que mes terres, M. Bérubé, ne peuvent appartenir qu’à un homme riche ? Que tout ce domaine vaut vingt-cinq mille piastres pour le moins ?
Jean ne broncha pas.
— Je le sais, M. Finlay.
— Mais alors ?
— Voici, et, peut-être aurais-je dû vous le dire plus tôt, j’ai un héritage que je puis tout de suite engager. En plus, j’ai dessein, puisque cela vous convient, de demeurer encore à votre service, non pas dix à quinze, mais quatre à cinq ans. Après quoi je pourrais vous verser une première somme.
— Quelle somme ? demanda M. Finlay, de plus en plus intrigué.
— Jean hésita quelque peu ;
— Dix-huit à vingt mille piastres.
Puis, profitant de la stupéfaction de son interlocuteur :
— J’ai pensé que, sans doute, votre générosité m’accorderait un peu de délai pour le reste.
M. Finlay ne se tenait plus d’étonnement. En son fauteuil, il devint rigide comme une statue. Toutes sortes de questions plus chargées d’énigmes les unes que les autres harcelaient son esprit. Le buste penché en avant pour observer de plus près le jeune homme :
— Mais si vous êtes si riche, M. Bérubé, pourquoi êtes-vous ici ? Pourquoi vous être fait le domestique de mon voisin, puis mon intendant ?
— Parce que j’aime le travail de la terre, répondit Jean qui baissa les yeux, sentant l’insuffisance de sa réponse.
M. Finlay lui répliquait promptement :
— Mais ce travail, pourquoi venir le chercher si loin ? Les belles terres ne manquent pas dans le Québec. La bonne main-d’œuvre y est recherchée.
Le dialogue prenait une tournure embarrassante.
— Comptez avec ma jeunesse, le goût de l’aventure, répondit Jean.
Puis, levant des yeux où passait une flamme :
— M. Finlay, j’aime beaucoup ce pays. Et cette terre, vous ne sauriez croire comme je l’aime, combien déjà je m’y sens attaché.
M. Finlay regarda vers la fenêtre.
— Vous l’aimez, dit-il avec tristesse ; mais comment donc l’aimeriez-vous, M. Bérubé, si c’était la terre de vos pères depuis cent cinquante ans ?
— Je ne l’aimerais pas davantage, répondit Jean, dont le cœur vibrait à se fendre.
Le vieillard baissa les yeux vers son bureau. Lentement, il roula son journal dans ses mains, le plia en quatre, puis en huit, pour se donner le temps de réfléchir. Tout son être se cabrait de nouveau à la pensée de vendre la terre ancestrale à ce jeune étranger. Mais il y avait aussi l’énigme posée devant lui qu’il scrutait sans y voir plus clair. Que voulait dire cette richesse dans le porte-monnaie d’un jeune homme, hier domestique ? Et d’où venait à ce petit Québécois cette convoitise pour un domaine néo-écossais ? Résolu toutefois à ménager l’avenir, puis, tout plein d’une estime et d’un respect grandis pour celui qu’il savait maintenant presque riche, le vieillard s’efforça de faire sa réponse aussi condescendante que possible :
— M. Bérubé, vous pensez bien que je n’avais guère songé à votre combinaison. À vrai dire, je n’ai pas perdu l’espoir, il s’en faut, d’attacher Allan à Morse Cottage. Nous devons même causer particulièrement de l’affaire, ces jours-ci.
Jean fit un grand effort pour cacher sa déception :
— En ce cas, je n’insiste pas. J’oserai pourtant solliciter une faveur.
— Laquelle ?
— Vous serait-il possible de me mettre au courant de la décision de M. Allan ?
— Certainement, répondit M. Finlay, qui, avec plus de courtoisie que jamais, se leva pour reconduire son intendant.
En dépit de la belle assurance que, par fierté, il avait gardée jusqu’à la fin, Jean Bérubé n’en sortit pas moins de l’entretien, l’âme joliment en désarroi. Il avait l’impression d’être l’homme qui porte un rêve blessé. Assurément le maître de Morse Cottage songeait à bien autre chose qu’à lui vendre son bien. Encore un peu et Jean se serait pris à douter de son bon sens depuis ces deux années. Un instant, il s’arrêta à mesurer l’audace de son dessein ; il en eut peur. L’avertissement de Paul sur son état de santé lui revint en mémoire. Depuis quelques jours, il ne pouvait se le cacher, une grande lassitude l’envahissait. Sans doute, sous la lampe, il avait filé trop d’heures de nuit, heures fatales qu’on file, trop près de la flamme, en se brûlant un peu. Pour ce grand effort qu’il venait d’oser, peut-être aussi avait-il trop tendu ses muscles, étant de ces volontaires qui croient que la ténacité peut forcer le destin.
— Oui, se disait Jean Bérubé, oui, pourvu qu’il n’y ait que cela et pas autre chose.
Involontairement, du poing, il se sonda la poitrine.
À midi, lorsque les engagés descendirent du coteau pour dîner, Paul courut à Jean :
— Et le « joufflu », va-t-il faire sa valise d’ici peu de temps ?
— As-tu prié ? As-tu récité le JE VOUS SALUE MARIE que tu m’avais promis ?
— Si j’ai prié, fit Paul, avec un air comique ; je ne suis pas dévot, tu sais ; mais pour prier, je ne suis pas battu quand je m’y mets. À chaque panier de pommes que je descendais, je me disais : Un petit JE VOUS SALUE MARIE, mon vieux Paul, pour que la bonne Vierge donne son ticket au « joufflu »...! Mais tout cela ne me donne pas ta réponse.
— Rien encore. Avant de prendre une décision, M. Finlay veut voir M. Allan.
Devant la mine visiblement déconfortée de son cousin Paul devint subitement très sombre lui-même :
— Mon idée à moi, veux-tu que je te la dise ? C’est que nous perdons notre temps ici, tous les deux. Le vieux donnera sa terre pour rien à n’importe quel Anglais, plutôt que de la vendre à un petit Acadien de ton espèce. J’en gagerais mille billots d’épinette.
Jean fut frappé du ton de ces paroles et de l’air découragé du cousin :
— D’où lui viennent ces airs d’enterrement ? se demanda-t-il ?
Jean ne s’était point trompé sur l’air sombre de Paul Comeau. Le cousin traversait une crise d’ennui ou de découragement, peut-être même les deux à la fois. Depuis une semaine ou deux, le fils des montagnes québécoises se sentait devenir jonglard. Cela lui était venu, tout à coup, un soir qu’il s’était mis la tête à sa fenêtre pour écouter la rumeur du vent. Vers les coteaux, des croassements de corbeaux se faisaient entendre.
— Tiens, se dit Paul, déjà les corneilles qui s’assemblent. C’est donc que l’automne s’en vient.
Et il avait songé aux gars de par chez lui. À cette même heure, il les voyait les yeux tournés vers les montagnes et vers le bois, comptant les jours qui les séparaient du départ pour les chantiers. Que le pays de son enfance lui parut loin ! Il se sentit mordre au cœur par un mal étrange. Un tourment lancinant, obsédant, se mit à lui tenailler l’âme, à lui affadir la volonté. Paul souffrait d’ennui.
Au lendemain du pèlerinage à la Rivière-aux-Canards, le charme du pays acadien, la vertu des vieux souvenirs, le rêve du cousin, l’avaient un moment séduit. Mais Paul Comeau était le fils de générations qu’avaient courbées les tâches subalternes. Comme tous ceux de sa condition, il avait bien de la peine à ne pas affronter, sans effroi, la perspective d’une vie libre, où, d’engagé, il passerait maître. Trop de choses et trop à la fois lui changeaient ses habitudes et son train de vie.
Ce dur et constant travail aux foins l’avait d’abord déconcerté. Sitôt après les mois de chantier et la période du flottage, se remettre à la tâche, à une tâche qui n’en finissait plus, à pleines et longues journées ! Jusqu’alors, comme tous ceux de la race des bûcherons du nord, après le rude hiver et la grande usure physique dans les bois, Paul Comeau s’était réservé l’été pour une sorte de détente. Sur la ferme paternelle, l’on tracassait plus que l’on ne travaillait. On se livrait aux travaux, comme en se jouant, à de petites journées de rien. On se gardait du temps pour les courses au village, les interminables jaséries au magasin, les rêveries sans fin sur la galerie de la maison, à fumer sa pipe devant les montagnes et le ciel bleu. Content de peu, de trop peu, comme tous les siens, sûr d’avoir du pain dans la huche et du lard pour jusqu’au printemps qui vient, sa robuste confiance dans la vie permettait à Paul Comeau d’escompter pour vivre le gagne du prochain chantier. Cette fois, nulles vacances ne l’avaient reposé de l’hiver. Depuis huit mois, c’était le cas de le dire, sa besogne n’avait pas dérougi. Il ne savait au juste quelle excitation de ses nerfs le rendait irritable et bourru.
Peut-être, en son ennui, le changement d’air et d’horizon entrait-il plus que tout le reste. L’homme des montagnes subit le sortilège de la forêt et des altitudes, comme le marin, celui de la mer. La forêt des Laurentides, c’était, pour Paul Comeau, l’horizon familier, le vrai chez-lui, la maison ombragée et agrandie où respirait à l’aise sa poitrine de bûcheron. La forêt l’hypnotisait, l’attirait à elle par tous ses charmes étranges, par le mystère de ses silences troublants, par sa solitude infinie où les moindres bruits, un cri d’oiseau, une branche qui craque, deux arbres qui se heurtent, le tintement d’une cloche de vache, donnent un frisson presque délicieux. Bien incapable d’analyser ce charme, il n’en sentait pas moins sur son âme la puissance d’enchantement. Ce n’est pas pour rien que ces montagnards voient partout flotter leur terre entre le ciel et l’eau, comme entre deux lacs bleus. Il y a du poète inconscient en eux tous. Leur penchant à la rêverie en témoigne, rêverie un peu paresseuse et fort simple, et pareille, si l’on veut, à la fumée capricieuse et légère de leur pipe qu’ils suivent gravement, mais qui, elle aussi, ne se dissipe qu’en s’élevant.
De la montagne, du bois, ils ne cessent de s’ennuyer pendant toute la belle saison. Pour eux, le grand théâtre des travaux, ce ne sont pas les champs mais les bois. Qui est plus joyeux que ces gais lurons lorsqu’un matin d’été, dans leurs longues chaloupes de flotteurs à pinces effilées, chargées à pleins bords d’outils de toute sorte et du bric-à-brac des camps : agrès de pêche et de chasse, poche de pain et de viande, bottes de foin en guise de lits, ils peuvent s’échapper pour aller au loin, réparer une digue, surveiller un feu de forêt, préparer le travail du prochain hiver ? Voyez-les assis deux à deux sur le même siège ; d’un même geste, les huit rameurs plongent leurs huit rames longues et lourdes, et la chaloupe creuse dans le lac son profond sillon. Par-dessus ses bords et sur les parois intérieures, presque à chaque coup, l’eau glisse et coule comme des bavures. Sous le roidissement des muscles et des reins, l’embarcation bondit avec l’élan d’un chevreuil à la nage. Et l’empire du rythme, toujours souverain sur ces hommes simples, fait aussi bondir leur âme. Malgré eux, pour cadencer leur effort, une chanson leur part des lèvres :
C’est l’aviron qui nous mène, qui nous mène,
C’est l’aviron qui nous mène en haut.
Voilà bien les tranches de vie, souvenirs de vie montagnarde, qui, dans sa chambrette de la Grand’Prée, se présentent à Paul Comeau, le harcèlent ainsi qu’une obsession. Un jour, par exemple, c’est de la vision d’une joyeuse journée d’abatis dans les chantiers, dont son esprit ne peut se déprendre. Ils sont là, quinze à vingt lurons, pygmées qui rôdent autour des géants de la forêt. En un clin d’œil le mouvement se déclenche. L’on dirait des automates qui accomplissent le même geste, avec une régularité mécanique. En cadences haletantes et mêlées, les haches avides mordent dans la chair blanche des épinettes, font voler au visage, avec les copeaux, l’odeur de la résine et du bois frais. Le rythme des haches n’est coupé que par un autre : le craquement sinistre, suivi de la chute des géants qui creusent dans la neige, des tranchées noires. Dans la forêt sonore, les arbres tombent si drus qu’on les dirait couchés par quelque coup de vent ou par l’ouragan de feu du torride été. Les taillants d’acier s’acharnent avec fureur. Il fait si bon agiter sang et muscles dans le froid sec. L’haleine des hommes met des glaçons aux moustaches ; les manches des cognées donnent l’onglée aux mains nues ! Les taillants polis vont toujours, répétant leur terrible moulinet, scandé d’ahans vigoureux. Absorbés par leur travail, les hommes ne disent mot. À peine parfois risquent-ils un propos pour rire, criant, par exemple, à celui-là qui lambine autour de son arbre : « Le gosses-tu ou si tu le bûches ? » Et ce sera ainsi du matin jusqu’à midi, et de midi jusqu’au soir, jusqu’à l’heure où l’avare soleil d’hiver mettra sur la neige une petite flamme transie. Abîmés de fatigue, la hache sur l’épaule, les bûcherons rentreront alors au chantier. Ils tendront vers le feu du poêle leurs mains roides et rouges et, pour les dégourdir, s’efforceront de les articuler. Ce sera ensuite le repas du soir avalé en quelques minutes et les pipes fumées en silence, en songeant à la femme ou à la blonde ou en cognant des clous, cependant que dehors, avec une grosse voix, chargée de tous les gémissements des cimes et de toutes les plaintes insatisfaites, le vent charrieur de neige passera comme un hurlement de loup...
Un autre jour, ce sont les scènes du printemps de chez lui qui viennent se poser devant les yeux de Paul. Il se revoit, dans les rivières écumeuses, suivant à la course la mêlée confuse des billots, les chassant devant lui comme un troupeau de chevreuils. Dans le ciel plus chaud des Laurentides, défile la herse triangulaire des outardes et des canards, qui ont l’air de crier : « Ohé ! venez-vous en, les bûcherons. C’est le printemps ; il s’en vient derrière nous. Vos terres fument et vous appellent. » Le printemps ! n’est-il pas déjà dans toutes les rumeurs du lac et des montagnes ? Là-bas, quels sont ces cris qui font penser à des appels de chasseurs égarés dans les bois ? Ce sont les huards au col noir rayé de blanc qui viennent d’arriver des pays chauds. Et là, à l’orée de la rivière Michelle, qu’est-ce encore que cette rumeur étourdissante qui s’arrête, se reprend, s’enfle en un vaste crescendo, emplit la nuit : concert savant qui a l’air d’obéir à un chef d’orchestre ? C’est le chœur innombrable des batraciens, réveillés de la longue léthargie de l’hiver, par le soleil de mai, et qui chantent et claironnent pour les étoiles.
Enfin, voici que, là-bas, au fond du rang, dans la clairière percée par la hache au milieu du grand bois, la maison aux fenêtres illuminées se met à briller comme une poignée de bagues au ras du sol. Vis-à-vis de ces fenêtres passent et repassent des couples lestes et joyeux qui se balancent dans un cotillon ou dans un menuet. La maison est devenue bruissante d’échos de rires et de chansons, et surtout de ces airs de violon qui grisent les cœurs paysans et leur mettent, comme ils disent, des « frémilles » dans les jambes. Paul s’ennuie de ces fêtes de jeunesse où l’on parle d’amour... Oui, ce sont toutes ces visions, tous ces tableaux de vie qui passent et repassent devant ses yeux, comme en un cinéma magique, embellis, idéalisés par le dangereux poète et peintre qu’est l’ennui. Et comme l’ennui est aussi un musicien ensorceleur, de chacun de ces tableaux s’envole en même temps un chant nostalgique, un rythme dolent qui rend le cœur du jeune homme aussi mol et alangui qu’une palme de sapin, par les jours de chaleur moite de juillet... Un souvenir en particulier lui revient de son passage à Montréal qui, plus que les autres, semble prendre plaisir à lui chavirer le cœur. Dans l’attente du train pour Québec, Paul Comeau s’en était allé errer au Parc La Fontaine, jusqu’aux abords des cages de fer où quelques animaux captifs bâillent leur misérable vie. C’était au soir tombant. Paul passait devant l’enclos des loups. Soudain un hurlement frénétique le secoua d’un long frisson. Ces hurlements n’étaient pourtant pas nouveaux pour le jeune montagnard. Que de fois, attardé dans les bois de chez lui, il avait entendu ces soli ou ces sinistres duos de fauves. Mais, ce soir-là, les hurlements prirent à ses oreilles une résonance inaccoutumée. Cela commença par d’assez faibles gémissements de la femelle, bientôt suivis de ceux du mâle. Puis, la tête rejetée violemment en arrière, les loups se mirent à éructer des aboiements stridents, sauvages, plaintes plus encore que cris de colère où passaient, semblait-il, avec le dégoût de la trop longue captivité, le regret aigu des grands bois et de leur irremplaçable liberté. Dans un éclair, Paul s’en souvenait, il avait vu défiler devant ses yeux le paysage nostalgique de ses montagnes et de la petite maison blanche où, ce premier soir, le départ de l’absent laissait un si grand vide. Malgré lui, il s’était pris de pitié, de sympathie ardente, pour les loups emprisonnés. Et chaque fois que l’ennui le mordait au cœur, invariablement lui revenait avec le frisson dans le dos, le souvenir des hurlements désespérés.
Alors, tout devenait à charge à Paul Comeau et sujet à grognement. Il grognait contre Jean qui, le soir, au lieu de jaser un peu, se mettait le nez dans ses livres et n’en sortait que pour se mettre au lit, vers minuit, quand ce n’était pas au petit jour. Il grognait contre l’obligation perpétuelle de parler anglais : de l’anglais drès le matin, de l’anglais à l’ouvrage, de l’anglais en mangeant sa soupe, en fumant sa pipe, de l’anglais jusqu’en se couchant. « À la fin, disait-il, sais-tu que ça devient étrivant, que ça me donne des envies de boxer ? Sans comparaison, je suis comme de l’eau dégourdie ; je suis toujours proche de bouillir ». Enfin, il trouvait à grogner contre les clochers du pays, y cherchant en vain une croix loyale et franche, « sans simagrées de toute sorte et emmanchures pas pareilles ».
Puisque Paul Comeau s’ennuyait, il était à prévoir que, dans une nature fruste, tout d’une pièce comme la sienne, le sentiment passerait vite à l’action. Un soir, il le déclara net à Jean : il ne laisserait pas ses os à la Grand’Prée ; aussitôt la récolte des pommes finie, il prendrait, sans plus lambiner, un autre rhein de vent.
Jean le regarda, un peu consterné. Quoi donc ! Les inquiétudes, les embarras allaient-ils maintenant lui tomber dessus, tous ensemble ? D’un côté, le père Finlay qui se rebiffait ; de l’autre, le cousin qui s’ennuyait et voulait s’en aller. Pour mettre le comble, les nouvelles de Saint-Donat qui recommençaient à se faire plus rares et de moins en moins bonnes. Le départ du cousin, ce serait pour Jean, l’échec de son premier essai de réacclimatation acadienne à la Grand’Prée. De nouveau, la solitude, pesante à son cœur sensible, l’envelopperait de son manteau froid.
— Vraiment, dit-il à Paul, tu me fais de la peine. De t’avoir avec moi, de hâler ensemble doublait mes forces. Et, tu le sais, j’avais rêvé qu’à nous deux nous serions les ouvreurs d’un grand chemin vers notre pays d’Acadie.
— Jean Bérubé a rêvé de travers, c’est tout, répondit Paul, brutalement.
Ce jour-là, Jean ne poursuivit point le dialogue. Il jugea préférable d’attendre, de guetter les heures où l’humeur du cousin serait plus traitable. Un jour ou l’autre, quelque bon vent, se disait-il, emporterait les nuages gris. Au surplus, Jean Bérubé n’est pas de ceux qu’un rien déconcerte. De vivre familièrement avec son rêve lui avait donné un accroissement d’être, un décuplement de volonté ! Opiniâtre que la contradiction fait s’entêter, il avait quelque chose du bon cheval de labour, du cheval franc qui, à chaque pierre ou à chaque racine heurtée par le soc, se tend plus vaillamment dans les traits. Paul le vit bien dans les jours qui suivirent. Comme il reprochait à Jean de se fourrer des chimères dans la tête, de courir après la lune, lui affirmant, pour la centième fois, que le pays avait cessé d’être français pour jusqu’à la fin des temps, Jean le laissa dire d’abord. Puis, au moyen d’images et de symboles dont il savait, sur une âme simple, la puissance persuasive, il entreprit de lui répondre :
— Rien de français ne repoussera plus ici ? Souviens-toi de ce qui se passe dans la montagne quand les hommes ont bûché jusqu’à la désérer. Hier, des sapins, des épinettes, des merisiers tenaient toute la place. Voici que, du jour au lendemain, des framboises, des mûres, des bleuets, des trembles, des bouleaux se mettent à pousser dans l’éclaircie. Mais quoi ! n’est-ce point le signe, mon vieux Paul, que certaines semences mises en terre par le Bon Dieu peuvent patienter, attendre plus longtemps que bien des vies d’homme ?
Un autre jour, c’est par le côté religieux de son dessein que Jean essaie d’émouvoir le cousin qui s’ennuie. Jean, nous l’avons dit, ne peut se rappeler, sans une mélancolie souveraine, les jours anciens où les clochers catholiques se renvoyaient, tout autour du Bassin des Mines, le salut de leurs carillons. Il rêve souvent à ces beaux jours d’Acadie où les paysans se signaient et levaient leur coiffure devant les calvaires des routes. Chaque dimanche, quand il revient de la messe à Kentville, il pense à d’autres dimanches. Il pense aux grands jours de fête où, par les portes et les fenêtres grandes ouvertes des églises se répandait sur la campagne comme un vent béni, la rumeur des orgues et des chants liturgiques. Comme le Bon Dieu serait content si tout ce passé revenait ! Et quelle gloire pour les deux petits Acadiens, s’il leur était donné de faire repousser sur le vieux sol les calvaires bénisseurs des routes, et, au-dessus des calvaires, un clocher, un seul, mais à la croix loyale et entouré des fils des anciens adorateurs !
Paul se renfrogne-t-il davantage ? Alors, Jean lui fait voir l’exécution déjà heureusement commencée de son dessein, l’enchaînement merveilleux de circonstances et de réussites où s’affirme, manifeste, la main de la Providence : le voyage en Acadie de l’oncle Norbert, voyage auquel le vieil oncle n’avait songé de sa vie ; le vieux parent faisant cession de son bien entier pour le rachat de l’ancienne terre des Pellerin ; puis l’installation de son neveu, sur la vieille terre ancestrale, après un an à peine de séjour en Acadie ; puis encore, l’impuissance du père Finlay à marier son unique fils, à le retenir à Morse Cottage ; puis, enfin, l’âge déclinant du vieillard, la nécessité urgente pour lui d’une décision prochaine, etc., etc.
Paul écoute tous ces discours d’une oreille qu’il affecte distraite, sans jamais se départir de son air le plus grognon. Le plus souvent, il a vite fait de couper court à l’éloquence du rêveur par des propos comme celui-ci :
— Mais enfin, pour faire toutes ces belles choses, il faut d’abord demeurer à la Grand’Prée, s’y installer. Une chose est sûre pourtant : le père Finlay ne vendra jamais sa terre à un Acadien. Et Jean Bérubé croit-il vraiment que le « joufflu » va le garder vingt-quatre heures intendant ?
Et Paul conclut, de son ton le plus bougonneux :
— Si tu mets le cheval sens devant derrière dans les timons, la charrette va-t-elle avancer ?
Que lui parle-t-on d’attendre, de patienter au moins quelque temps ? Car, c’est peut-être là l’argument suprême de Jean.
— Attendre est ma grande force, mon meilleur atout, aime-t-il répéter. Que j’aie la volonté d’attendre et j’use le fils Allan qui, quoi qu’il fasse, ne pourra jamais s’évader de son tempérament de buveur et de coureur. Que je sache attendre et j’accule M. Hugh à une vente inévitable... Vive l’espoir, l’espoir héroïque, ajoute-t-il parfois, vertu cardinale de notre race !
À ces éloquentes tirades, Paul réplique encore, plus rudement :
— Espérer pour rien n’est pas un métier fin-fin. Quant à avoir le bec à l’eau, mieux vaut l’avoir jusqu’au bout du nez que par-dessus les oreilles !
Paul ne s’en tient pas à ces ripostes peu aimables. Un jour, de son ton le plus grave :
— Comme ça, dit-il, tu ne veux pas comprendre le bon sens ? Eh bien ! prends garde, mon beau : sais-tu ce qui t’attend toi, ici ?
Paul fait alors le récit d’une scène étrange dont un hasard de la veille a voulu qu’il fût le spectateur. C’était un dimanche après-midi. En quête d’air frais, Paul était monté dormir sur un amas de planches au-dessus des solives du hangar d’emballage. Tout à coup, Allan Finlay entra par une porte de derrière. Paul le vit se blottir le long du rentourage et, les yeux fixés dans un trou de nœud, épier quelque chose ou quelqu’un au dehors, ainsi qu’une bête à l’affût. « Que peut bien reluquer ainsi ce drôle d’homme ? » s’était aussitôt demandé Paul. Comme il se penchait pour regarder dans la même direction, il avait aperçu M. l’intendant en personne, bien engoncé dans un fauteuil rustique, qui lisait et écrivait. Paul se mit à épier plus attentivement les gestes du guetteur. Tout à coup, il vit la figure du Monsieur Allan se contracter et s’assombrir, ses sourcils se froncer, et ses mains remuer et retourner quelque objet en sa poche d’habit. Visiblement il caressait le manche d’un poignard ou la crosse d’un pistolet. Dressé sur son séant, Paul Comeau se dit en lui-même : « Cet animal, s’il a seulement le malheur de faire voir son dessein, je lui dégringole sur la tête, sans comparaison, comme l’archange saint Michel sur Lucifer ». Mais non. Les traits du « joufflu » se détendirent presque aussitôt. Il se mit à rire, d’un rire niais, épileptique, et s’enfuit par où il était venu.
— Méfie-toi, concluait Paul ; un homme qui a sur soi une si drôle de maladie, c’est capable de tout faire.
Jean parut impressionné par le récit. Sûrement les regards que lui lançait de temps à autre le fils Finlay, regards de haineux ou de fou méchant, l’inquiétaient. Il se contenta néanmoins de répondre :
— Attendre demandera du courage, mon cher. Voilà tout et c’est tant mieux. La tâche est plus belle où le risque est plus grand.
Ce jour-là, Paul se fit dur tout de bon. Avec une brutalité narquoise, il jeta à son cousin ce dernier trait :
— Changement de propos, tu sais la nouvelle pour Lucienne ?...
— Avec le petit Lamouche ?...
Paul n’ajouta rien. Jean n’avait pu s’empêcher de pâlir.
Il fait froid par ce soir de fin de juillet. Tout le jour, au-dessus du Bassin des Mines, un grand vent du nord-est a soufflé en galop. Entré avec irruption par le col du Blomidon, il n’a cessé de rôder autour du Bassin, cherchant des voiles à pencher et des arbres à ployer. Après le coucher du soleil de fortes vagues d’embrun ont déferlé vers les coteaux. Avec une rage accrue, le vent s’est remis à souffler et l’approche de la nuit a fait s’allumer plus de lumières que d’habitude à la Grand’Prée. Le vide est complet sur les vérandas, où, les soirs d’été, la veillée se prolonge dans l’obscurité douce. Chacun s’est blotti à l’intérieur de la maison, près d’un bon feu de cheminée.
À Morse Cottage, une lumière blanche brûle au milieu du salon. Madame Finlay, penchée vers l’âtre, y attise de petites bûches de merisier. Elles flambent joyeusement, emplissent la pièce de leur arôme capiteux. M. Finlay a pris, l’un après l’autre, sur la table, trois ou quatre journaux, les a froissés, puis les a rejetés nerveusement, sans les lire. Penché, lui aussi, vers le feu, il le tisonne pour l’aviver. Depuis une heure, les deux vieillards n’ont pas échangé une seule parole. Ils ramassent leurs forces pour une bataille suprême. Et de songer à cette minute si grave et si prochaine fait battre leurs vieux cœurs d’un rythme haletant.
L’offre de Jean Bérubé a jeté de l’angoisse dans la maison. Si Allan s’entête à refuser l’héritage, faudra-t-il le vendre à l’étranger ? Si Allan l’accepte, pour tout aussitôt revendre ou morceler le magnifique domaine, cette solution vaudra-t-elle mieux que la première ? L’incomparable joie de la survie par le fils continuateur de l’œuvre paternelle, les vieux l’ont espérée comme leur dernier bonheur en ce monde. Être la fin d’un labeur et d’une race ! que n’ont-ils pas fait pour conjurer cette tristesse. Plus encore que sur le feu de la cheminée, les deux solitaires du chalet se penchent anxieusement sur leur dernier espoir ; et, pour l’empêcher de s’éteindre, leurs souffles séniles s’efforcent ensemble.
Pourquoi, aussi, le passé heureux, captivant, embaumé comme une procession de chars qui porteraient des fleurs, vient-il, ce soir, défiler devant leur souvenir ? Cinq générations de Finlay ont connu, sur ce coin de Morse Cottage, un si tranquille bonheur. Depuis le premier d’entre eux, venu du Connecticut, le sol a travaillé tout seul, accroissant chaque année la richesse de ses maîtres. Quelques gestes, quelques ordres à des serviteurs ont suffi pour que, tout de suite, une force généreuse se mît à produire, à verser sans compter, comme d’une corne d’abondance, le confort et même le luxe. Pour retenir en eux l’âme de la maison, les deux vieillards se recueillent. L’un et l’autre se demandent quelle peut bien être cette force occulte et méchante qui, depuis quelque temps, s’applique, dirait-on, à les pousser hors de chez eux.
Un bruit de voiture vient de se faire entendre près du chalet. Madame Finlay se lève, écarte le rideau de la fenêtre, et, les deux mains placées de chaque côté du visage, pour intercepter le reflet des lampes, essaye de percer l’obscurité.
— Ce n’est pas lui, dit-elle ; c’est une voiture de charge qui va porter des pommes dans le hangar.
Au moment de se retirer de la fenêtre, Madame Finlay s’y porte de nouveau :
— Il y a là un homme qui marche, va et vient sur la pelouse. Je crois que c’est lui.
— Est-il étrange ! dit M. Finlay, quand il sait que nous l’attendons ici et pour une affaire si grave.
À son tour, il s’approche de la fenêtre. Un promeneur nocturne est bien là et va et vient, s’arrêtant tout juste où la lumière du chalet projette son rayon sur l’herbe. Il marche à pas pressés et vifs, en homme qui veut se réchauffer ou secouer une trop forte tension nerveuse.
— C’est bien lui, dit M. Finlay, qui sort le chercher.
Allan Finlay revenait d’une longue course du côté du Look-out, point culminant, au faîte d’une montagne, à douze milles de Wolfeville. Tout l’après-midi, sur son cheval de selle, il a couru, sans autre but que se fuir soi-même. Il sait le rendez-vous que son père lui a fixé pour le soir. Plus encore qu’il ne saurait dire, il craint le fatal tête-à-tête. À mesure qu’il a monté vers les hauteurs, et que, derrière lui, le pays s’est déroulé, il a pu vérifier son peu d’attachement pour la terre natale. Comme ces horizons si chers à son père ne lui disent rien ! Une force aveugle l’en a chassé, il y a sept ans ; la même force, il le sent, l’empoigne aux épaules, le pousse encore à s’en aller, loin, très loin, le plus loin possible. À quoi lui servirait de se le cacher ? Chaque fois qu’il a remis le pied à la Grand’Prée, un mauvais cauchemar, héritage des siens, soupçonne-t-il, se met à battre dans son âme des ailes funèbres. À certains moments, et surtout aux heures où l’infortuné se grise d’alcool, un autre phénomène se produit en lui non moins troublant : le cauchemar s’incarne et s’extériorise ; il prend corps avec des traits d’une extraordinaire précision. Le pauvre névrosé se croit alors talonné, poursuivi par un vengeur à figure farouche.
En ces derniers temps, Allan Finlay est revenu à Morse Cottage sur un appel plus pressant de sa vieille mère. Parti de l’Ouest canadien, aux environs de Saskatoon, le chemin de fer l’a déposé, après deux ou trois haltes, au pays de son enfance. Sincèrement, avec une loyauté qu’il estime généreuse, il a fait de son mieux pour se reprendre aux horizons néo-écossais, pour relier amitié avec la vieille terre. De bonne grâce, il s’est même prêté à ce projet de mariage si vivement caressé par son père. Hélas ! une fois de plus il a perdu son temps et sa peine. Sa névrose l’a repris de plus belle. Comme une nuée d’oiseaux carnassiers, les mêmes fantômes se sont remis à voltiger autour de lui, à le pousser de nouveau vers l’exil et la course vagabonde. En ces derniers jours, la rencontre de la vieille sorcière l’a profondément bouleversé. Il y a sept ans, elle avait annoncé son départ, en des termes dont la clarté lui parut alors trop manifeste. Par quel hasard, à peine de retour, trouve-t-il encore cette vieille femme sur son chemin et pour lui prédire un nouvel exil ?...
Puis, quelle sorte de maléfice se glisse donc entre lui et l’intendant de son père, que la seule présence de cet homme lui apporte un malaise indéfinissable, lui allume même dans l’esprit toutes sortes de tentations criminelles ? Depuis quelques semaines, il s’est mis à scruter l’histoire de sa famille, les circonstances de son arrivée en Acadie ; il a fait parler les plus vieilles gens du pays, en particulier, le vieux médecin de Wolfeville, le docteur Munster. Fils et petit-fils des anciens médecins de la famille Finlay, l’un après l’autre, ils ont assisté à la mort de son aïeul et de son grand-père. Toutes ces recherches ont fini par mettre Allan en face d’un horrible soupçon.
Il y a quelques jours, en déposant devant lui les papiers de famille, son père lui a dit : « Au cas où tu serais l’héritier, examine bien ces pièces ; elles te renseigneront sur l’héritage ». Lui montrant un rouleau de papier plus vieilli : « Ceci, a-t-il ajouté, est un écrit de notre ancêtre Robert. Qu’y a-t-il là-dedans ? Je l’ignore. Mon père m’a toujours dit que je ferais mieux de ne jamais lire cette pièce... je ne l’ai pas lue. Je te conseille de faire comme moi. Mais, fais ce que tu voudras ».
Allan s’est enfoncé dans l’examen des papiers familiaux. Sous ses yeux ont d’abord passé les titres de la vieille propriété, concession en bonne et due forme de deux cents acres de terre, paraphée de la signature de Lawrence ; puis l’arpentage détaillé de ce morceau de terre et de ses premiers agrandissements, avec la signature, cette fois, de l’arpenteur Morris ; puis encore, de nombreux rapports de l’administration de la ferme depuis le premier Finlay : vente des produits année par année, revenu du cheptel, des vergers, coût de l’exploitation, réparations, salaires des engagés, etc., etc. En bon épicier habitué à tenir ses petits comptes, l’ancêtre Robert a enregistré par le menu les moindres dépenses de son établissement. En passant, Allan s’est arrêté à quelques détails. Et par exemple, à celui-ci : « 6 mars 1766 — Salaires de six Acadiens pour réparation des aboîteaux ; cinq jours de travail : dix schellings ».
— Voilà des ouvriers qui n’ont pas dû faire fortune ! Quel pingre que cet ancêtre ! n’a pu s’empêcher de s’exclamer Allan.
Deux lignes plus bas, une autre entrée l’arrête de nouveau : « 8 mars 1766 — Pour le transport de six ouvriers acadiens à Boston, à bord d’un vaisseau : 25 schellings ».
Allan n’a plus devant lui que le rouleau de papier jauni. Imitera-t-il la discrétion de son père ? Va-t-il briser le sceau mystérieux ? Longtemps il hésite, partagé entre la crainte de percer quelque secret redoutable et l’espoir d’éclairer, peut-être, la grande énigme de sa famille et de sa propre vie. Cette énigme, quelque chose l’avertit, en effet, qu’il la tient là, que d’un simple mouvement de son index, il peut déchirer le mystère. Entre ses mains, il tourne et retourne le rouleau fatal. Les multiples bandes de papier dont, les uns après les autres, les Finlay ont enroulé, puis scellé le document, portent par elle-mêmes une première révélation. À n’en pas douter, ces feuillets anciens ont inquiété, troublé tous les chefs de la famille. Ils ont voulu les ensevelir sous un voile plus épais, comme on s’applique à fermer la bouche d’un puits aux odeurs empoisonnées. Allan se sent pris d’une tentation violente d’ouvrir et de lire. En ces natures morbides l’image passe vite à l’hypnose.
Il brise le sceau rouge. Les fragments adhèrent à ses doigts humides et lui font penser, en son émoi superstitieux, à des gouttes de sang. Au sommet de la première page, en lettres hautes et d’une encre étonnamment noire après plus d’un siècle, ce titre s’étale :
MA CONFESSION
Puis, ce sous-titre :
À mes héritiers
Allan ne se tient plus de curiosité. Anxieusement, il dévore les premières lignes :
Je confesse, en ce document, la grande faute de ma vie. Je la confesse pour que mes héritiers sachent à quel prix je leur ai légué mon bien. Mon crime m’a poursuivi jusqu’à mon dernier moment. Pendant quarante ans, j’ai senti attaché inlassablement à mes pas un fantôme vengeur...
Ces premières phrases à peine lues, Allan s’arrête un moment, haletant, l’œil en fièvre. Quand il a fini, il reste là, figé, osant à peine rouler le parchemin, tant cette pièce lui fait peur. Le grand mystère, le secret de son mal et de tous les héritiers de Morse Cottage, le pauvre jeune homme en tient maintenant la révélation. Mais quelle révélation ! Il se savait malheureux ; à la conscience de son malheur se joindra désormais une sorte de terreur sacrée : la conscience d’être l’héritier d’un crime et d’en subir, dans son esprit et dans sa chair, l’expiation. Aujourd’hui, jour de l’entrevue avec son père, il a bu abondamment pour oublier son angoisse. Ce soir, pendant qu’il marche à grands pas sur la pelouse, et qu’autour de lui les arbres se courbent et se tordent dans la tempête comme des forçats sous le fouet, sa détresse ne se peut décrire. Comme il redoute cette entrevue, et surtout son impuissance à se maîtriser ! Va-t-il franchir la porte du chalet ? Ne va-t-il pas plutôt prendre la route et s’enfuir, s’enfuir, cette fois, au bout du monde, et tout de suite ?
Avec un air boudeur et gêné, Allan Finlay, précédant son père, fait son entrée au salon. D’un mot et d’un geste brefs, il salue sa mère, puis, lourdement se laisse tomber dans un fauteuil, les bras croisés, les sourcils durs, hérissés. En trois ou quatre mots, sa mère le gronde affectueusement de les avoir mis dans l’inquiétude. Tout aussitôt, sans préambule, un peu solennel, M. Finlay entame l’entretien redouté. Il rappelle à son fils l’ancienneté du domaine familial. Il célèbre la fécondité de la noble terre, aligne des chiffres, étale des statistiques, montre les pâturages, les prairies et les vergers payant à leurs maîtres de larges rentes annuelles, plus exactes, plus fidèles que tous les bons et obligations. Il note les progrès du domaine depuis deux ans, par les soins habiles du nouvel intendant ; il conseille même à son fils de s’attacher un homme aussi précieux, par qui le sol produira, sans autre peine, pour l’héritier, que de regarder pousser l’herbe et mûrir les fruits. Enfin, pour ne pas effrayer le globe-trotter par la perspective d’une trop grande réclusion, il ajoute :
— Si tu étouffes, Allan, dans l’air de la Grand’Prée, eh bien, tu feras comme ton père : tu te sauveras de temps à autre du côté de Boston, des Antilles ou des Bermudes. Avec un bon intendant, tout continue de marcher comme si on y était.
M. Hugh a parlé à petites phrases d’un pathétique persuasif. De temps à autre, de son même ton uniforme, Madame Finlay a ponctué les paroles de son époux de quelques « Ho ! » et de quelques « Yes ». Les deux vieillards ont célébré de leur mieux les délices du home anglais, foyer des ancêtres où la famille-souche se perpétue identique à elle-même, gardant au domaine, à la vieille maison, avec une vénérabilité croissante, la permanence d’une dynastie domestique. La voix dolente de M. Finlay s’est chargée de plus de tristesse à mesure que ce monologue souligne davantage le silence de son fils. Pas un instant, en effet, celui-ci ne s’est départi de son mutisme. Les yeux rivés à la fenêtre, comme si un fantôme l’eût médusé, la joue droite appuyée sur le poing, à peine un regard plus dur, un balancement nerveux du bout de sa chaussure a-t-il trahi parfois son émotion. À la fin, M. Finlay parut excédé de cette attitude :
— Eh bien, Allan, conclut-il, c’est comme je viens de te le dire : ce domaine m’est cher autant que mes yeux. Après nous, je voudrais qu’il fût à toi pour que tu le gardes à ton tour, pour que tu continues ici notre famille. Mais si, après notre mort, tu devais vendre Morse Cottage à des étrangers, ou simplement le morceler, j’aime mieux t’en avertir, j’en disposerai moi-même et tout de suite. Sache-le, pourtant ; tu peux nous acculer à ce dénouement, mais tu empoisonneras les derniers jours de ton père et de ta mère, tu les feras mourir deux fois... J’attends ta réponse. Finis-en avec ce silence intolérable.
Un moment, ému par l’adjuration suprême, Allan se retrouve presque aussitôt roidi dans son mutisme. Les yeux de son père sont toujours là, braqués sur lui. Le pauvre garçon se prend la tête entre les deux mains. D’une voix qui supplie :
— Mon père, mon pauvre père, dit-il, de grâce, ne me forcez pas à vous répondre. De Morse Cottage, faites ce qu’il vous plaira. Mais, je vous en conjure, n’en parlons plus, n’en parlons plus...!
Il s’arrête sur ces mots, la tête affaissée sur la poitrine. Madame Finlay pousse un long soupir. M. Finlay se sent bouleversé. La réponse qu’il vient de recevoir, il ne l’attendait ni si brève, ni si impitoyable. Volontiers, il éclaterait contre ce fils qui, en un pareil moment, n’a pas trouvé un seul mot du cœur pour atténuer son refus. La crainte de provoquer chez le malheureux enfant une de ses habituelles crises d’épilepsie le retient. Il se contente de dire, tourné vers madame Finlay :
— Voilà donc ce qui attendait nos cheveux blancs !... Vraiment, c’était bien la peine de vieillir, d’avoir un fils, de tant peiner pour lui, de l’aimer plus que nous !...
À ces mots, Allan est debout, blême, dans l’attitude d’un jeune sacrilège prêt à tout profaner :
— Mon père, dit-il, les yeux mauvais, ne parlez pas ainsi. Vous m’obligerez à me défendre. Et ce sera si pénible.
— Te défendre ? fait M. Finlay qui le toise un instant, et contre qui ?
— Contre vous et contre tous les autres avant vous.
Comme son père pâlit, le fils s’arrête un instant, mais pour reprendre presque aussitôt :
— En ces derniers temps j’ai beaucoup cherché ; j’ai voulu m’expliquer ce mystère affreux, cette hérédité tragique que je tiens de vous, mon père. J’ai lu le papier fatal, la confession de l’ancêtre Robert...
Les deux vieillards échangent un regard alarmé. L’autre continue :
— Mon père, dites-moi, quand notre ancêtre du Connecticut s’en est venu ici, y avait-il quelqu’un sur cette terre ?
— Où veux-tu en venir ? demande M. Finlay, visiblement sur ses gardes.
— Répondez-moi, insiste le fils qui parle déjà durement. J’ai besoin de savoir.
M. Finlay, nous l’avons dit, sait, ou peu s’en faut, la part de trouble que cache le passé des siens. Plus que le manque de curiosité, la peur de trop apprendre l’a empêché de fouiller leur histoire. À quoi bon lever le voile sur le mystère familial ? Mais les yeux du fils sont là, ardents, impérieux. Le père se recueille, cherchant ses souvenirs et ses mots :
— Y avait-il quelqu’un ici ?... Mon Dieu ! tu sais comme moi, Allan, quelles terres notre ancêtre et ses compagnons d’aventure s’en venaient prendre en Acadie. Quel besoin as-tu que je te rapprenne tout cela ?
— Un grand, un immense besoin.
— Eh bien, ces terres, les premiers occupants les avaient quittées depuis peu d’années. Entre autres choses, j’ai entendu raconter par mon grand-père qu’en abordant sur la rive de la Gaspéreau, les gens du Connecticut y trouvèrent, mi-enfouis dans le sable, les chars à bœufs et les jougs dont s’étaient servis les Français pour le transport de leurs biens aux vaisseaux.
— Des vaisseaux qui les déportaient, vous voulez dire ? complète Allan.
De plus en plus pressant :
— N’a-t-on pas trouvé autre chose autour des maisons désertes ?
— Autour des maisons désertes ?... Mon Dieu ! ils trouvèrent, si je me rappelle, beaucoup d’ossements d’animaux. Abandonnés, sans nourriture, ces bêtes avaient naturellement péri dès le premier hiver.
— N’ont-ils pas trouvé autre chose encore ? insiste plus fortement l’inquisiteur.
— Autre chose ? demande M. Finlay, impatienté et de plus en plus mal à l’aise. Mais, encore une fois, où veux-tu en venir ? Et qu’est-ce que tout cela peut avoir à faire avec le sujet que nous débattons ?
— C’en est le fond même, riposte l’autre.
Et avec une sorte d’accent dramatique :
— Cette histoire, vous ne voulez pas me la dire ? C’est donc moi qui vais vous la raconter.
M. Allan sort de sa poche le rouleau de papier de l’ancêtre ; lentement, il se met à le dérouler. Les deux vieillards ont un même geste de recul.
— Autour des maisons désertes, mon père, il n’y avait pas seulement des chars à bœufs, des jougs, des ossements d’animaux ; pas seulement des morts, mais aussi des vivants. Écoutez ce qu’en a écrit l’ancêtre Robert :
Quand nous arrivâmes à la Grand’Prée, des Français vagabonds, échappés aux soldats de Winslow, parcouraient encore le pays. Hâves, déguenillés, les yeux dilatés par la faim, n’ayant pas mangé de pain depuis cinq ans, la nuit ils venaient rôder autour de leurs anciennes demeures. Un soir, ici même, prés d’une maison acadienne à demi épargnée par le feu et où je m’étais logé avec les miens, un chef de famille parut au bord du bois, avec ses quatre enfants. Le pauvre homme demanda un morceau de pain. Derrière lui, il montra ses quatre fils, plus décharnés, plus faméliques encore que leur père, plus qu’à moitié morts de misère et de froid, tout ce qui lui restait, nous affirma-t-il, d’une famille de onze enfants. Et cette terre et cette maison où le Français venait maintenant mendier, c’étaient les siennes, ajouta-t-il encore, celles que lui et ses pères avaient faites.
Ici, une pause du lecteur :
— Eh bien ! quel accueil, pensez-vous, Robert Finlay, notre glorieux ancêtre du Connecticut, fit-il à la supplication des mendiants acadiens ? Écoutez encore :
Le premier soir, on mit les chiens après eux. Les fantômes disparurent à la bordure de la forêt. Le soir suivant, on les vit revenir, plus hâves, plus suppliants que la veille.
— Grand Dieu ! échappe ici M. Finlay, les traits tout bouleversés.
— Attendez la fin ! interjette Allan.
Alors, écrit toujours notre digne ancêtre, je m’armai de mon fusil. Froidement, j’abattis les mendiants acadiens, comme des rats. Les quatre adolescents d’abord. L’un après l’autre, ils attendirent le coup, sans fuir, sans broncher. Pour la cinquième fois, je rechargeai mon arme. Au moment où le coup allait partir, le père des assassinés levait les mains et proférait je ne sais quelle malédiction. Je me sentis foudroyé...
Un long cri traverse à ce moment la pièce. Resté debout jusqu’alors, M. Finlay, les mains sur les yeux pour écarter une vision horrible, s’efforce, soutenu par sa femme, de gagner le fauteuil le plus rapproché. À deux pas, il peut entendre la même voix impitoyable qui conclut, cette fois :
— J’avais dix ans, moi, quand là, dans la pièce à côté, j’ai vu mourir grand-père. Je me rappelle, comme si c’était hier, son épouvante, le fantôme qui passait devant ses yeux... Depuis cent ans, ce fantôme avait passé, à la même heure, devant les yeux de tous les siens. C’est bien lui que je porte en moi, lui, lui que vous me léguez avec le sinistre héritage...
Des gémissements, un corps tombant inerte, mettent fin au monologue tragique. Après quelques gestes dans le vide, M. Hugh Finlay vient de s’effondrer en son fauteuil. À moitié évanouie, Madame Finlay s’empresse autour de lui. Le vent, d’une secousse plus violente, fait craquer Morse Cottage. En ce lourd moment, l’on eût dit que l’âme de la vieille maison s’envolait pour toujours...
Le lendemain, parmi les domestiques du chalet, l’alerte nocturne fit les frais des conversations. Que voulait dire ce branle-bas dans la maison ? Qui avait pu causer à M. Finlay, le père, sa longue syncope ? Les uns parlaient d’un choc nerveux, à la suite de la rentrée tardive de M. Allan, en état d’ivresse. Les autres opinaient pour une âpre querelle entre le père et le fils. Une fille de chambre précisait davantage : elle avait entendu, affirmait-elle, des éclats de voix ; à son entrée au salon, à l’appel de madame Finlay, elle avait bel et bien vu M. Allan, le poing levé contre son père.
Jean Bérubé et Paul Comeau écoutaient, d’une oreille avide, ces racontars. Mieux renseigné, Jean crut d’abord s’expliquer la scène par quelque entretien au sujet de Morse Cottage. L’entretien, pensait-il, aurait tourné à l’orage.
Dans les jours qui suivirent, les langues eurent occasion de se délier davantage. On constata la disparition soudaine de M. Allan. Trois jours plus tard, M. Hugh partait à son tour. Il partait sans même prévenir son intendant, se faisant conduire à la gare par un simple domestique. Que voulaient dire ces départs mystérieux ? Où allait, au lendemain d’une indisposition grave, M. Hugh, qui tenait en horreur les voyages en chemin de fer ? Paul Comeau ne manquait pas de tirer parti de ces incidents. Pour sa part, il ne croyait aucunement à une dispute du « joufflu » avec son père. Tout uniment, selon lui, M. Allan avait pris le chemin de Truro pour aller recauser avec la cousine Bulrode ; M. Hugh était parti le rejoindre et presser les affaires.
— Allons-nous-en ! Viens-t’en ! N’attends pas qu’on te mette à la porte, nom d’un nom ! criait-il à son cousin, avec plus d’insistance que jamais.
— Mais voyons, attends un peu, répliquait Jean. Tu le dis toi-même : « Il ne faut pas danser plus vite que les violons ».
Au fond, Jean Bérubé était plus agacé qu’il ne le laissait paraître. Ce départ presque simultané du père et du fils le prenait au dépourvu. Aucune des explications simplistes colportées autour de lui n’arrivait à le satisfaire. Que M. Hugh fût parti sans l’avertir, sans même lui laisser des ordres pour le temps de son absence, le jetait en plein mystère. S’il ne s’agissait, comme le croyait Paul, que d’une simple promenade chez les Bulrode, à quelle fin s’envelopper d’un si grand secret ?
Jean Bérubé avait raison. La fugue de M. Allan, le voyage de M. Finlay s’expliquaient par des motifs que nul n’avait percés. Le matin de cette nuit où il avait exhumé devant son père et sa mère l’histoire de l’ancêtre Robert, Allan s’éveilla avec des remords. Sincèrement, il se prit à regretter une scène qui aurait pu devenir fatale à son vieux père. Quelque chose le bouleversait plus que tout : le cas de l’intendant. Que portait-il donc en son visage, ce singulier homme, pour que son seul aspect éveillât ainsi les fantômes de ses mauvaises nuits ? Depuis son retour à la Grand’Prée et depuis qu’il vivait dans l’entourage de l’intendant, Allan Finlay ne pouvait plus se le dissimuler : les pires malaises harassaient son pauvre cerveau d’halluciné ; des pensées criminelles ne cessaient de l’obséder.
Le matin donc, il descendit prendre des nouvelles de son père. En quelques mots brefs et contrits, il s’excusa de sa conduite de la veille ; il confessa en même temps ses troubles, ses tentations ; puis il insista avec force pour le renvoi immédiat de l’intendant. Il supplia qu’à tout le moins, permission lui fût donnée à lui-même de s’éloigner quelques jours.
— Cela vaut mieux, pour éviter peut-être un grand malheur, dit-il à son père, très franchement.
— C’est bien. Va prendre l’air et te reposer quelques jours, avait répondu M. Finlay ; pendant ton absence, j’arrangerai tout.
En dépit de ses efforts pour se rassurer, les confidences de son fils ne laissaient pas d’inquiéter au plus haut point M. Finlay. Les hallucinés, il le savait, ont parfois des intuitions terriblement justes. D’où venait, sur Allan, l’étrange obsession de l’intendant ? Un poignant soupçon se levait dans l’esprit du vieillard. Ce Bérubé serait-il, par hasard, un Acadien ? Et, chose encore plus extraordinaire, un descendant des anciens propriétaires français ? M. Hugh repoussa tout d’abord cette dernière hypothèse. Qu’un Acadien, revenu de si loin, se trouvât tout à coup installé sur la terre de ses ancêtres, le fait paraissait par trop invraisemblable. D’autre part, M. Hugh se rappelait l’offre récente du jeune Bérubé d’acheter Morse Cottage. Quelques phrases de leur entretien de ce jour-là lui revenaient maintenant à la mémoire : celle, par exemple, où le jeune homme avait avoué sa vive affection pour la terre où il servait : « Fût-elle la mienne, avait-il dit, je ne l’aimerais pas davantage ». Ces gestes et propos augmentaient la perplexité du vieillard. Il en vint à se rappeler la prophétie de la vieille femme vagabonde faite, un jour, sur le seuil même du chalet. En un langage plus ou moins métaphorique, elle avait annoncé le départ du chien de la maison, et surtout « le retour de l’ancien maître ». Propos de sorcière ! avait-on dit dans le temps, mais qui, pour une part, s’était presque aussitôt si cruellement vérifié. De là, M. Finlay en venait à l’effroyable anathème qui, depuis un siècle et demi, poursuivait les siens. Cet anathème, il le voyait s’acharner sans merci sur les derniers vivants, sur le père et le fils, comme l’avait prouvé, la veille même, la soirée tragique. Singulier ensemble et qui composait un mystère si accablant que M. Hugh s’était juré de le dissiper.
Mais comment y parvenir ? Comment se rassurer lui-même et arracher Allan à ses hallucinations ? Aller droit à l’intendant, l’interroger sur ses ascendances familiales, eût été le plus simple. Cette démarche policière répugnait au gentilhomme qu’était M. Hugh, d’une délicatesse presque méticuleuse. Il souhaitait d’ailleurs exhiber à son fils et se donner à soi-même un témoignage net, décisif, quelque chose comme une preuve documentaire. C’est alors qu’il avait décidé un voyage de recherches aux Archives de Halifax.
Voyage et calcul assez vains et assez puérils, comme nous allons voir, mais où trouvait à s’apaiser l’inquiétude du pauvre père. Les vieillards ont souvent de ces impulsions fébriles, où ils ne prennent pas le temps de voir clair, tant les presse la brièveté de la vie finissante ! Voici d’ailleurs comme raisonnait M. Hugh : que, par des pièces irréfutables, il pût retracer les anciens propriétaires de Morse Cottage, prouver l’absence de Bérubé ou d’ancêtres de Bérubé parmi eux, et, du coup, pensait-il, toutes les craintes s’évanouissaient. Bien mieux, l’intendant pouvait rester à son poste, gain qui n’importait pas légèrement. À son âge et dans son état de santé, le courage manquait au vieillard de se chercher et d’initier un autre homme aux affaires si compliquées de sa ferme. Puis, il avait tant caressé cette combinaison qui lui paraissait providentielle : laisser Morse Cottage à son fils sous la direction de ce monsieur Bérubé. Donc, M. Hugh irait à Halifax. Il irait prendre dans ses mains les vieux papiers terriers de la région des Mines. Il chercherait à quelles familles acadiennes avaient appartenu les terres encloses en son domaine. Aux Archives, il pourrait requérir les services d’un spécialiste de l’histoire acadienne, un M. Herbitt, vieux paperassier qui avait passé sa vie à fouiller les origines françaises de la Nouvelle-Écosse. Pour mieux débrouiller cette histoire, M. Herbitt s’est même fait généalogiste des vieilles familles. Par lui, M. Hugh saurait donc, et de façon certaine, si, de près ou de loin, ce Bérubé se rattachait à quelque souche acadienne.
Presque à la dérobée, M. Hugh avait pris le train pour Halifax. Le cœur en émoi, par ce matin du 12 août, il entrait aux Archives de la capitale néo-écossaise, logées alors au parlement de la province. Vite, il exposa le but de sa visite et de ses recherches et pria qu’on lui apportât sans retard tous les documents qu’on pouvait lui fournir.
— Nous avons des pièces qui vous intéresseront beaucoup, lui dit l’archiviste.
Quelques instants plus tard, l’on déposait devant le chercheur, précieusement relié en vieux cuir, un recueil d’une centaine de pièces, d’inégales dimensions, d’un papier fleurant la moisissure, quelques-unes ornées de sceaux rouges à rubans.
— Voyez, lui dit l’archiviste, tout épanoui, voyez comme ces vieilles pièces sont encore lisibles. Quelle encre, monsieur, on savait autrefois fabriquer ! Ne dirait-on pas de l’encre de Chine ?
— Très lisibles, en effet, répondait M. Finlay qui brûlait de s’emparer du recueil et que ces propos impatientaient.
— Vous savez, reprenait l’autre, nous ne mettons pas ces pièces entre les mains de tout le monde.
— Vraiment, vous êtes bien aimable, alors, fit avec un sourire le chercheur, espérant par cette gentillesse avoir le dernier mot.
Mais l’autre reprenait :
— Savez-vous, monsieur, que c’est mon père, mon prore père, à qui j’ai succédé, qui copia ces pièces pour Longfellow, lorsque le grand poète américain voulut se renseigner sur la vieille Acadie ?
— Ah ! votre père a travaillé pour Longfellow ? Mais c’est un grand souvenir pour vous, ajouta encore M. Finlay, aussi complimenteur que possible.
— Mais, à propos, continuait toujours l’archiviste, monsieur sait-il qu’il a joliment la tête du grand poète ? On a dû le lui dire quelquefois ?
— Oui quelquefois, répondit le vieillard, qui, pour le coup, se rengorgea avec satisfaction, mais fit observer poliment à l’archiviste que son temps était fort limité.
— Tenez, dit l’autre, lâchant enfin son recueil, vous avez là l’arpentage de la Grand’Prée, tel que dressé par Charles Morris, lors de notre prise de possession du pays. Voici qui est plus précieux et vous intéressera davantage : les cadastres du Bassin des Mines au temps des Français : il y a là une pièce des plus rares. Elle a appartenu aux premiers seigneurs : les héritiers de Le Borgne de l’Isle.
Débarrassé de l’importun, M. Finlay considéra d’abord le recueil avec une sorte de respect religieux. Ses vieux doigts tremblaient un peu. De ces documents pouvaient sortir ou la tranquillité de ses derniers jours, ou peut-être des troubles nouveaux. Il se mit à la besogne. Devant lui, il déploya le dernier cadastre de la Grand’Prée, ouvrit tout à côté les plans de Charles Morris, ainsi que les divers arpentages de Morse Cottage qu’il avait emportés au fond de sa sacoche. Puis, son binocle bien assis, il entreprit son travail, mais avec des yeux méfiants et fixes, comme un homme qui, avant d’y descendre, fouillerait une mare suspecte.
Sur le plan Morris, il n’eut pas de peine à repérer son lot et tous les agrandissements survenus après coup. Ce lot, une fois nettement délimité par un fort trait de crayon, avec ses additions successives, M. Finlay chercha, sur le vieux cadastre féodal, les propriétés possiblement enclavées en la sienne. Par l’entier bouleversement du pays lors des arpentages Morris, cette recherche offrait un peu plus de difficultés. M. Hugh se montra généreux ; en son petit carré, il fit entrer, non seulement les lots sûrement acquis, mais toutes les portions des vieilles terres limitrophes qui offraient lieu à quelque doute. De la sorte, aucun nom des anciens propriétaires ne risquait de lui échapper. Autour de Morse Cottage, il repéra la terre d’un Melanson, un descendant, sans doute, de Pierre Melanson dit La Verdure, fondateur de la Grand’Prée, puis la terre d’un Landry, celle d’un Cormier. Ces deux dernières entraient pour une portion notable dans le domaine des Finlay. Mais, en somme, des recherches de M. Hugh, il résultait que le centre et la partie maîtresse de sa propriété avaient été constitués par la terre d’un nommé Pellerin. Donc quatre terres, quatre noms d’Acadiens tout au plus : un Melanson, un Cormier, un Landry, un Pellerin. Ces noms, le chercheur se les répéta à mi-voix pour ajouter à la joie de sa découverte, à la fermeté de sa certitude.
— De Bérubé, aucun, se disait-il, ni de près, ni de loin.
Il eut beau chercher aux alentours ; nulle part la moindre trace de ce nom.
— Je l’avais dit à Allan, d’ailleurs, murmura-t-il ; ce nom n’a rien d’acadien.
Il appela l’archiviste :
— Vous avez fait la généalogie de toutes ces vieilles familles françaises ?...
— Oui, monsieur, de toutes ; je les connais, je puis dire, comme ma parenté. Voulez-vous que j’étale devant vous toutes mes fiches ?
— Merci. Pas nécessaire. Et ces familles, vous les avez suivies, même après la « Dispersion » ?
— Jusqu’à date, monsieur ; je puis dire que mes arbres généalogiques sont de saison. Voyez-vous, dans ce domaine, quand on se met à suivre un filon, on se passionne plus qu’un chercheur d’or. Si je vous disais que pendant vingt ans...
— Et dans vos recherches, vous n’avez jamais rencontré de Bérubé alliés à des Melanson, des Cormier, des Landry ou des Pellerin ?...
— Jamais, monsieur. Mais, pour plus de certitude, voulez-vous m’accorder un instant que je consulte mes fiches ? Car, en généalogie, voyez-vous, on ne sait jamais ce qui peut échapper.
Au bout de cinq minutes, l’archiviste revenait, portant dans un vaste tiroir ses fiches de la lettre B.
— Tenez, vous pouvez voir vous-même. Pas l’ombre d’un Bérubé en tout cela. Il se peut que l’un ou l’autre mariage m’ait échappé. Ce serait miracle. Les Acadiens, du reste, vous le savez peut-être, monsieur, ne se marient d’ordinaire qu’entre eux et ne changent pas de nom facilement.
Le buste de M. Finlay se redressa. Il déposa son binocle et poussa un soupir de soulagement. Avant de refermer les vieux registres, il écrivit soigneusement les quatre noms : Melanson, Cormier, Landry, Pellerin, sur un petit bout de papier. Puis, il demanda qu’on voulût bien lui photographier quelques pièces. Il désirait, en effet, les faire voir à Allan, lui démontrer, une fois pour toutes, la vanité de ses effrois et, qui sait ? lui faire agréer, peut-être, le jeune intendant.
Alors le vieillard eut presque envie de rire de son émoi, de ce long voyage entrepris pour se tranquilliser. Il quitta Halifax, l’âme en fête. Devant lui, le train faisait se lever des terres nouvelles sous un soleil jeune comme l’espoir. Et quand, de retour à la Grand’Prée, le vieillard franchit le seuil de Morse Cottage, un peu d’incarnat brillait sous la pâleur sèche de ses joues.
À Morse Cottage, vers ce milieu d’août, la besogne chômait. Les foins finis, les pommes d’été cueillies, il fallait attendre la maturité des fruits d’automne. L’« Alexander », la « Gravenstein », la « Wealthy », commençaient à peine, sur leur peau jaune, à laisser voir ces rayures qui vont de l’orange au vif cramoisi. Le temps de les prendre à l’arbre ne viendrait que plus tard. D’ici là, les pommiers jetteraient au vent fraîchi leurs premières feuilles ; les routes blanches seraient moins lumineuses à travers les prairies plus grises ; là-bas, à sa chevelure sombre, le Blomidon attacherait des épingles d’or.
Jean profita de ces quelques jours de répit pour s’accorder de courtes vacances. Depuis trop de mois il veillait tard et souvent, pour cette histoire populaire d’Acadie qui prenait toute la tension de son esprit. De jour en jour, il se sentait envahi par une lourde lassitude. Parfois la peur le prenait tout de bon d’un retour de son ancien mal. Il pria donc M. Finlay de lui accorder quelques jours de congé. Arrivé la veille de Halifax, M. Hugh gardait encore sa belle humeur. Il trouva si légitime la supplique de son intendant qu’il y accéda le plus volontiers du monde. Avec la même bienveillance, il permit à Jean d’emmener avec lui son compagnon : Paul Comeau.
— Prenez soin de votre santé, M. Bérubé, lui dit-il ; on paie cher parfois ses imprudences de jeunesse.
Jean emmenait Paul pour combattre l’ennui du cousin, et pour reprendre, avec lui, ses pèlerinages à travers le pays acadien. L’on se rappelle le rôle de ces pèlerinages dans les desseins du jeune conquérant. Pendant l’un de ces trois jours aurait lieu la fête nationale acadienne. Une grande affluence de compatriotes viendrait à la Grand’Prée pour la plantation d’une croix à la Pointe-aux-Boudrots. Jean jugeait habile de masquer, sous le nom de vacances, sa participation à cette fête.
— Prenez une voiture, avait dit M. Finlay.
Les deux jeunes gens étaient partis, joyeux et légers comme des perdreaux qui courent les foins. La veille du quinze août les avait trouvés à Port-Royal. Peu d’endroits au Canada respirent aussi fortement la mélancolie des ruines. Le paysage est d’une douceur élégiaque. « Ce lieu est agréable plus que nul autre au monde », a écrit Lescarbot. Une baie rêveuse au bord de la mer ; tout autour, les lignes douces d’un vallon circulaire ; en arrière, quelques élévations moelleuses, rayées du filet blanc de quelques petites rivières ; puis, au centre de la ville, le vieux fort où la plus vieille histoire bourdonne aux oreilles comme une cloche d’argent. Involontairement, en ce coin de pays, le voyageur pense à quelque morceau de la plus belle France oublié jadis dans le Nouveau-Monde.
— Pourtant, s’avouait tristement Jean Bérubé, rien de français ne subsiste plus dans Port-Royal devenu Annapolis.
En vain, et comme l’envie lui en montait à la gorge, eût-il crié à tous les échos les noms de Poutrincourt, du sieur de Monts et de Champlain. Sous le flottement du drapeau étranger, les noms magiques eussent résonné comme une cuirasse de chevalier français dans un musée d’Angleterre. La marée acadienne, qui vient lentement par la baie Sainte-Marie et par l’isthme de Beauséjour, n’a pas encore poussé jusqu’à l’ancien Port-Royal son ressac humain.
La visite du fort militaire, le premier qu’il eût encore vu, intéressa fortement Paul Comeau. Il allait palpant, caressant les vieux canons avec des joies et des naïvetés de grand enfant. La solennité nostalgique du lieu ne l’empêcha point de s’abandonner à ses plaisanteries folichonnes. Les deux mains autour de la gueule d’un mortier :
— Hein ! dit-il, si le père Bellefleur avait eu une machine comme ça pour défendre son caillou ! « Mille castors » en aurait-il fait de la charpie avec les petits Bérubé !
Jean Bérubé sourit à peine. Au plus haut du bastion central, il regardait flotter dans la brise, l’Union Jack. La vue de ce drapeau dont l’ombre mouvante se jouait sur le gazon, comme le vol planant d’un oiseau carnassier, lui criait la défaite de sa race jusqu’à lui faire mal au cœur. Il pensait à l’antique vautour qui, longtemps, avait ainsi plané au-dessus du pays acadien, jusqu’au jour où le bec triangulaire fondait sur sa proie pour la dépecer. Les deux jeunes gens cheminèrent sur les bastions, dans les vieux fossés, entrèrent jusque dans les poudrières vides et désertes, aux résonances de cavernes.
Au sortir d’une de ces poudrières, ils croisèrent un touriste. Nu-tête, la jumelle en bandoulière, il arpentait la pelouse, les mains dans ses poches, en familier de l’endroit. La fantaisie vint à Jean de lui poser quelques questions. De son meilleur anglais, il demanda :
— Permettez, monsieur, voudriez-vous me dire quel peuple habitait jadis cette contrée ?
— Des Acadiens, monsieur.
— Ils n’y sont plus ?
— Non, c’était une race de brigands ; il a fallu les chasser.
Jean blêmit.
— Que t’a-t-il chanté, le monsieur ? demanda Paul, qui s’était tenu à quelque distance.
— Oh ! pas grand’chose. Il vaut mieux que tu ne le saches pas...
Vers le soir, quand vint l’heure du départ, Paul, gagné, malgré tout, par l’émotion contagieuse de son compagnon, le pria de lui raconter l’histoire de Port-Royal.
— Je veux la connaître de fil en aiguille.
Jean s’y mit de bonne grâce. Il narra les temps anciens où les hommes de France, en manteaux à bordure d’or et en chapeaux à plumes, regardaient ces mêmes horizons avec des yeux neufs de conquérants. Il dit les jours où, tout autour de la baie, sur les terres basses comme sur les terres hautes, s’écoulait, dans le travail et la joie, une pastorale chrétienne et française. En passant, il évoqua la figure des premiers missionnaires, la figure de Poutrincourt, baron de Saint-Just en Champagne, lequel, aussitôt débarqué à Port-Royal, « mettait ses gens en besogne, au labourage et culture de la terre ». Aux côtés de Poutrincourt, il campa cet original de Lescarbot, avocat chaleureux des entreprises coloniales auprès des Français de son temps, celui-là même qui, en 1606, voyait... « le destin préparer à la France un puissant empire ».
Après les ouvriers de la première heure, Jean fit passer sous les yeux du cousin le chevalier de Malte, commandeur Isaac de Razilly, en son temps le plus grand homme de mer de France, conseiller intime de Richelieu et qui, en 1632, s’en venait réparer vingt ans d’usurpation anglaise. Sur l’écran déferlèrent à leur tour les énigmatiques Charles d’Aulnay et Charles de Latour, le légendaire baron de Saint-Castin : passé trouble, mêlé, trop abondant en querelles où le pays se serait perdu cinquante ans plus tôt, si les petites gens, les colons, laissant les chefs rêver belles prises et beaux coups d’épée, n’avaient allongé sur le sol leurs conquêtes pacifiques. Jean réserva, pour la fin, la figure de Subercase, belle comme une médaille de héros romain. C’est ce Subercase, rappela-t-il, qui, après avoir tiré à Port-Royal le dernier boulet français, disait à Nicholson en capitulant : « Je vous rends les clefs du fort, avec l’espoir de vous faire visite le printemps prochain ».
Le récit s’acheva sur cette parole de défaite restée fière, roulement de tambour d’une garnison gratifiée des honneurs de la guerre.
Le lendemain aurait lieu la fête acadienne. Les deux touristes étaient de retour à la Grand’Prée. De bonne heure, dans la matinée, des trains venus de l’est et de l’ouest amenèrent les pèlerins. La Grand’Prée prit tout à coup une animation extraordinaire. Une foule recueillie envahit le Parc du Souvenir, ne parlant qu’à mi-voix, dans l’enclos sacré, comme si les morts fussent encore tout proches. Dans l’église se pressaient des visages brunis par le travail ou par la mer : le mineur du Bras d’Or, le pêcheur de la Gaspésie, celui de la Baie Sainte-Marie. D’autres visages, moins rêveurs, moins hâlés, révélaient le paysan de l’Île Saint-Jean ou de la Madawaska. Beaucoup de femmes et de jeunes filles, quelques prêtres, des hommes aux allures de chefs. Tous, agenouillés devant la Vierge de marbre blanc, avec le même élan, la même intensité douloureuse dans les yeux, attestaient leur fraternité.
Paul Comeau ne se tenait plus d’entendre parler français et de frayer avec de ses gens. Fidèle autant que possible à la consigne de discrétion que Jean lui avait rappelée le matin même, il se répandait parmi les groupes, faisait causer de son pays celui-ci et celui-là, étonné, malgré les distances et plus d’un siècle et demi de séparation, de se retrouver si doucement en famille.
Dans l’après-midi, les pèlerins se rendirent à Horton Landing, un quart d’heure de marche de la Grand’Prée. En ce lieu coulait jadis la crique où les chaloupes anglaises allèrent chercher les déportés acadiens. On était venu pour y bénir une haute croix qui rappellerait aux passants la suprême infortune. Le trajet se fit à pied. Jean Bérubé et Paul Comeau se joignirent à la procession qui, d’un mouvement spontané, devint émouvante. La foule allait, presque silencieuse, oppressée par le tragique souvenir. On songeait qu’un jour avait défilé par ce chemin un cortège d’effroyables détresses. Presque machinalement, par le rythme irrésistible des sentiments, des pèlerins s’abandonnaient aux attitudes lassées, des pieds trébuchaient dans le sable mou ; des yeux pleins d’un émoi tragique se tournaient du côté de la Grand’Prée.
Ce pèlerinage, ce souvenir de l’embarquement parlèrent à l’âme de Paul Comeau avec une éloquence plus nette, plus pénétrante que la mélancolie un peu subtile de Port-Royal. Ce réveil d’histoire soulevait en lui le flot mal contenu de ses ressentiments de jeune lutteur. Le soir, quand on revint à la Grand’Prée, d’un pas ferme et l’âme pacifiée, Jean, qui marchait presque en tête de la procession, se retourna pour regarder derrière lui. Il aperçut Paul qui s’en venait, l’un des derniers, et grandement intéressé aux côtés d’une jeune fille.
Ce même soir, lorsqu’ils furent rentrés à Morse Cottage, le cousin Paul, d’un geste pieux, déposa un nouveau bouquet de fleurs au bas de sa gravure d’Évangéline. Jean ne put réprimer un sourire lorsqu’il l’entendit proférer sur le ton enjoué :
— Sais-tu qu’avec tous tes pèlerinages, tu vas finir par me convertir et me rattacher à ce pays ?
Le lendemain de la fête acadienne, Jean Bérubé proposa à Paul Comeau, pour leur dernier jour de vacances, une excursion au Cap Blomidon.
— C’est surtout là-haut, lui dit-il, qu’il faut aller méditer l’histoire acadienne. Toi qui t’ennuies de la senteur des épinettes, tu pourras en respirer à ton saoûl.
Jean entretenait pour le Blomidon un culte pieux. Il le vénérait comme si, dans le vaste et libre espace, pareil à un cénotaphe aérien, le pic inchangé eût gardé les restes de la patrie acadienne.
Partis de bonne heure, les deux pèlerins atteignirent vers l’heure de midi l’ancien Cap du Porc-Épic. Une autre auto les avait précédés : des touristes, sans doute, en quête de beaux paysages. Paul, presque hors de lui, se mit à gambader sous le bois comme un jeune chevreuil, littéralement fou de joie.
— À la fin des fins, criait-il, des pins, des épinettes, du bois, des arbres, comme par chez nous.
Comiquement il se dilatait les narines pour mieux respirer les senteurs aromatiques. Ou encore, les deux bras étendus, et courant d’un tronc à l’autre, il étreignait les arbres d’une caresse frénétique. Ces transports une fois calmés, les deux jeunes gens vinrent s’asseoir sur un arbre couché, tout au bord du promontoire, sur le versant qui regarde le Bassin. De ce poste, s’offre aux yeux, comme l’on sait, l’un des plus captivants paysages qui soient au monde. Au pied du Blomidon, la mer se déroule en un bassin presque circulaire. D’un geste enveloppant et protecteur, le promontoire l’enferme, dans un enclos, à la mesure du regard, bannissant ainsi de l’horizon les tons trop violents et trop grandioses. Le paysage restera solennel, mais d’une solennité harmonieuse et sereine. Du côté de la Gaspéreau, la mer bleue se heurte, il est vrai, à des lignes ocreuses et saignantes ; et l’on dirait que les larmes de sang versées un jour en ce réservoir ont rougi les falaises éternellement ; mais une lumière vaporeuse tempère ce contraste aux couleurs trop vives. Vers le sud et vers l’est, les yeux passent du bleu au vert, insensiblement toutefois, comme si l’espace conquis par les aboîteaux avait gardé quelque chose de la couleur de la mer. Le village de la Grand’Prée a pour toile de fond un amphithéâtre de légers coteaux aux croupes arrondies. Lentement leur douceur ombrienne redresse l’horizon à peine hérissé de quelques timides clochers. De petits villages, des chalets isolés s’échelonnent sur ces pentes, bien blottis dans la verdure épaisse et fleurie. Car jusqu’ici s’avance la longue colonne végétale, la grande armée des pommiers embaumeurs partie jadis de Port-Royal, pour s’en venir, le long de la vallée, avec les étapes de la colonisation acadienne.
Ce sont là les grandes lignes du paysage, celles qui lui font sa beauté naturelle. Les yeux ont bientôt fait de se prendre à une beauté d’une autre espèce. Est-il de race française ou d’âme simplement humaine, quelques traits en ce coin de nature attirent le touriste invinciblement. Ses regards s’en vont d’eux-mêmes vers la file des saules penchants le long des vieilles routes, vieillards solitaires, restés là, rigides et comme pétrifiés un jour de tempête. Là-bas, dans un enclos désert, il aperçoit la margelle d’un puits, une croix de cimetière ; il contemple ces champs de mil à perte de vue au niveau de la mer, monument héroïque d’une race industrieuse et patiente ; et, tout aussitôt, le décor s’anime ; l’histoire y projette ses vivants fantômes. Un immense sanglot monte du fond du Bassin. Les hauts pins du Blomidon soupirent une immortelle élégie. Je ne sais quoi avertit le voyageur qu’un jour, sous ce ciel et au bord de cette mer, l’une des plus grandes douleurs humaines a jeté son cri déchirant. En tout cas, c’est bien par ce revêtement d’histoire, que le tableau fascine les regards de Jean Bérubé, cependant que le cousin Paul écoute avec ravissement la chanson des arbres, étonné toutefois que cette chanson soit presque une plainte.
— Comme les arbres ont le chant triste ici, dit-il, tout à coup.
— C’est qu’ils pleurent la grande pitié acadienne, répond Jean.
Montrant là-bas les bouches de la Gaspéreau :
— De là, jusqu’ici, tu peux suivre le chemin qu’ont suivi les vaisseaux. Quand ils eurent contourné ce promontoire où nous sommes, la mer eût pu jeter vers le ciel des mugissements funèbres, car la vieille Acadie venait de mourir.
Plus vives se firent, ce jour-là, les instances de Paul pour que Jean reprît son rôle d’historien. C’est le récit complet de l’embarquement des proscrits que Paul désire.
— Raconte-moi ça, dit-il, comme à la Rivière-aux-Canards, comme à Port-Royal.
Jean ne demande pas mieux. Pour l’esprit neuf et simpliste de son cousin, il procède, comme toujours, par petites narrations détachées, choisissant les scènes les plus pathétiques, se réservant d’achever le tableau par un trait plus fort, une vue d’ensemble suggestive.
Voici le départ du premier contingent. Le 10 septembre 1755, 250 hommes et jeunes gens sont jetés dans les premiers vaisseaux. Depuis un jour ou deux les prisonniers s’agitent dans l’église Saint-Charles de la Grand’Prée. Winslow redoute un complot. Sous une puissante escorte de 300 soldats pour surveiller quelques Français désarmés, il fera partir tout d’abord, en grand secret, le groupe des jeunes gens. Ceux-ci ne cèdent qu’à la force. La rage au cœur, ils s’engagent, en silence, dans la route morne, par le froid sec du matin. Bientôt un frisson douloureux secoue l’escouade des jeunes martyrs ; le long de la route ils se mettent à prier tout haut, à chanter des cantiques. Réveillées par la rumeur, les femmes sortent en hâte des maisons et découvrent l’effroyable vérité. « On les mène aux vaisseaux ! On les mène aux vaisseaux ! » Ce cri retentit de toutes parts, avec des gestes éplorés. Des scènes navrantes se déroulent. Femmes et enfants se jettent à genoux dans la poussière ; des mains se tendent, désespérées, conjurent les bourreaux de ne pas séparer les mères et les sœurs de leurs frères ou de leurs fils. Derrière les proscrits, une véritable procession de suppliants s’organise, emportée, soulevée dans un rythme pathétique. Tout le long des deux kilomètres qui séparent l’église de la mer, les baïonnettes anglaises passeront, suivies de cette lamentation cheminante, coupée d’Ave Maria.
Cependant, trompés jusqu’à la fin, beaucoup de ces pauvres gens refusent de croire au bannissement sans retour. Jean Bérubé montre les ménagères acadiennes palpant une dernière fois, dans leurs armoires, le précieux linge tissé de leurs mains. Avec précaution, elles le plient sur les tablettes, puis ferment les portes à clef, sûres de retrouver un jour, en bon ordre, ces nappes, ces coiffes, ces tabliers brodés où s’est inscrite, avec l’histoire de leurs veilles, l’ingéniosité de leurs doigts de fée. D’autres cachent au fond des puits, en des coffres, en des pots de terre bien enfouis, tout leur avoir pécuniaire : de beaux écus de France venus de Louisbourg.
Le 8 octobre les dernières illusions sont dissipées. L’ordre est donné d’achever l’embarquement, de jeter dans les vaisseaux le reste de la population. Jean indique les routes par où les pauvres victimes, les dernières, s’en sont venues vers la mer. Elles sortent des hameaux par petits groupes, les mères chargées de leurs nouveau-nés, les infirmes, les vieillards incapables de marcher, traînés en des charrettes. Le narrateur suit les douloureux cortèges qui vont se grossissant le long du chemin ; il décrit l’adieu suprême de ces malheureux à la maison, à la vieille terre, le regard affolé des femmes se tournant pour embrasser d’un dernier regard le toit bien-aimé. La lugubre procession s’avance vers les vaisseaux. Ils sont là, toutes voiles tendues, qui se balancent sur le flot, pareils à d’immenses oiseaux de proie dans l’attente de leur curée. Sur la rive, des soldats aux gestes de brutes s’emparent des malheureux, leur arrachent des mains les colis trop lourds ou trop encombrants, les poussent dans les barques, la baïonnette dans le dos. Bientôt, tous sont embarqués, chassés vers le large dans un pêle-mêle indicible. Les femmes pleurent, supplient qu’on ne les sépare point de leur mari et reçoivent, pour toute réponse, le féroce dédain ou des coups de bottes.
— Ils chargent ainsi, pour ce premier coup, continue Jean, quatorze navires ; ils les emplissent bien au-delà de leur capacité. Ces quatorze en rejoignent quinze autres venus de Chignectou, lesquels attendaient ici même à l’entrée du Bassin. Alors, escortée de trois vaisseaux de guerre, la sinistre flotte mit à la voile pour l’inconnu.
Pourtant, l’on ne veut rien perdre de cette cargaison humaine. Jusqu’en décembre, des convois partiront, n’emmenant pas moins de 732 Acadiens, des fugitifs capturés dans les bois et quelques autres restés dans les prisons, ceux-là les plus infortunés. Plus longtemps que les premiers embarqués, ils avaient souffert de la faim et du froid dans leurs geôles ; ils avaient enduré le long martyre de la tragédie acadienne ; de leurs yeux qui ne savaient plus pleurer, ils avaient pu suivre l’ouragan de feu qui, pendant six jours, pour détruire le foyer d’un peuple, s’était promené par le pays, avec une sorte de frénésie démoniaque.
— Combien en ont-ils ainsi épaillé de nos gens ? demanda Paul, bouleversé par ce récit.
— Huit mille au moins. De ces huit mille, quatre mille, estime-t-on, périrent de misère le long des routes de l’exil. En sorte que, d’une population de 14 000 âmes qu’était celle de l’Acadie, il ne restera bientôt que 8 à 10 000 vagabonds, sans feu ni lieu, chassés par la tempête, au Canada, dans les colonies anglaises, jusqu’en France. Maintenant, mon cher Paul, conclut Jean, tu sais pourquoi ces arbres, au-dessus de nos têtes, ont encore des sanglots dans leurs branches.
Des sanglots ! Jean Bérubé en a lui-même plein la gorge. Il est des hommes où se sont rejoints, semble-t-il, tous les confluents du passé. Type d’une race, l’âme des aïeux se serait déversée en eux plus entièrement. Doués d’un organisme plus délicat, esprits aux larges antennes, ils ont comme une âme collective qui pense et ressent pour tous. En ce moment, devant le tableau redevenu vivant de la pitié acadienne, Jean Bérubé qui a reçu en partage une de ces natures d’élite, comprend pourquoi ceux de sa race, « ont dans l’âme », ainsi que les Bretons, « une cité dolente ». Il n’a pas besoin du vent dans les arbres, de la rumeur des vagues, pour lui composer une plainte. Au-dedans de soi-même, il entend l’émoi douloureux de sa lignée d’ancêtres, le cri de souffrance de son petit pays.
Il avait apporté une traduction française du poème de Longfellow. Il l’ouvre, se met à lire à haute voix :
Voici la forêt primitive, les bois murmurants et les sapins...
Dans ces cavernes rocheuses, la voix profonde de l’océan voisin
Gronde haut, et ses accents désolés répondent à la lamentation de la forêt.
Voici la forêt primitive; mais où sont les cœurs qui, sous la ramée.
Bondissaient comme le chevreuil lorsqu’il entend dans les bois la voix du chasseur?
Où est le village avec ses toits de chaume, demeure des fermiers acadiens.
Hommes dont la vie s’épandait comme la rivière qui arrose la forêt.
Assombrie par les ombres de la terre, mais réfléchissant une image des cieux?
Dévastées sont les fermes riantes et les fermiers à jamais partis.
Dispersés comme la poussière et les feuilles, quand les puissantes rafales d’octobre
S’emparent d’elles, les font tournoyer en l’air et les éparpillent au loin sur l’océan.
Du beau village de la Grand’Prée, rien ne reste qu’une tradition...
Jean Bérubé lit longtemps. Il saute parfois plusieurs pages de ce poème qu’il juge trop alourdi de longueurs, d’un ton trop uniforme, et qu’un jour prochain, il l’espère bien, la poésie acadienne dépassera d’un haut vol. Il aime toutefois l’œuvre de Longfellow pour la vérité de quelques-uns de ses tableaux, pour quelques cris sincères et justes d’un poète sympathique. Jean Bérubé, conquérant jadis d’un premier prix de diction au collège, lit avec art. Sa voix, flexible et chaude, excelle dans l’expression des sentiments tristes ou tendres. Ce jour-là, il y met un tel accent d’élégie que son émotion se communique au cousin Paul. Avant de refermer le livre, le liseur, d’une voix plus haute et qui tremble à force d’émotion, déclame ces derniers vers :
Elle est toujours là, la forêt primitive, mais, à l’ombre de ses branches.
Habite une autre race, avec d’autres coutumes et un autre langage.
Seulement, le long du rivage du morne et brumeux Atlantique,
Se sont arrêtés quelques paysans acadiens, dont les pères exilés,
Errants, sont revenus à leur pays natal pour y mourir dans son sein.
À ces derniers vers, Jean Bérubé s’aperçoit qu’il y a des larmes en d’autres yeux que les siens. Le menton appuyé dans le creux de la main, Paul Comeau contemple le paysage et pleure...
Absorbés dans leur lecture, les deux jeunes gens n’ont point pris garde qu’ils ne sont plus seuls sous les pins du Blomidon. À moins d’une vingtaine de pas, à demi caché par un rideau de feuillage, un groupe de trois touristes, un jeune homme, un vieillard et une vieille dame, ceux, sans doute, de l’auto aperçue tout à l’heure, contemplent debout le panorama du Bassin des Mines. On parle anglais. De taille courtaude, en costume d’officier des Indes, casque blanc, dolman blanc, moustaches noires et barbe en pointe, le jeune homme paraît être du pays. Avec minutie, il détaille la géographie du Bassin des Mines, entreprend d’en raconter l’histoire.
À ce moment, Jean Bérubé et Paul Comeau prêtent une oreille plus attentive. Qui est-ce bien que ce personnage ? Sa voix a des résonances pas tout à fait inconnues. En bref tableau, il brosse l’histoire du « Grand Dérangement » acadien ; il le fait à la mode peu sympathique. Aux déportés, il donne figure de sujets déloyaux, poussés à la révolte par leurs prêtres. Leur bannissement s’imposait avec urgence, par mesure de sécurité publique. Au reste, l’avenir du pays exigeait le remplacement de cette race de paysans routiniers par des hommes d’une race plus active, plus progressiste...
Le narrateur narre sans passion, avec cet accent de sincérité qui rend plus odieux le travestissement historique. Jean Bérubé s’aperçoit que, depuis quelques instants, Paul Comeau, plus pâle, fait voir une nervosité de mauvais augure. « Opportunément, Jean glisse au cousin ce conseil de prudence :
— Laisse-le faire. Simplement bête et ignorant !
Sur ce, une question du vieillard fait se dresser, avec plus d’attention, les oreilles des deux jeunes gens :
— Mais comment s’y est-on pris pour contenir la colère de ces gens-là ? Car enfin un peuple entier n’a pas dû subir pareille violence sans quelque envie de se révolter...?
— Oh ! rien de plus simple, répond le guide. Cette race était lâche, dressée par ses prêtres à plier le cou. D’ailleurs, Winslow était un homme à poigne, l’énergie, l’audace même. Parmi les prisonniers, quelques-uns s’essayèrent à parler haut. Un jour, à la faveur de la nuit, vingt-quatre jeunes gens s’échappèrent des vaisseaux. « Très bien », se dit Winslow. Il fait venir l’instigateur du coup, le conduit sur sa ferme, y met le feu sous ses yeux. Ensuite, avertissement est donné à tous les Français que si, d’ici vingt-quatre heures, les vingt-quatre fugitifs ne se sont point livrés, le même sort attend les fermes de tous, y compris la confiscation de leurs biens.
Le guide raconte l’épisode d’un ton gaillard, plein d’admiration pour ce coup de maître. Il conclut avec gaîté :
— Menacer de brûler leurs fermes et de confisquer leurs biens ! Une bonne plaisanterie du brave Winslow. Il va de soi que la déportation entraînait d’elle-même la confiscation des propriétés ; et l’incendie de tout le pays était d’ores et déjà décidé. N’importe, accompagnée de cette habile mise en scène, la menace produisit son effet. Winslow, homme d’esprit, ne manqua pas de s’amuser fort de sa fumisterie, ajoute le guide, riant.
Son éclat de rire est court. Une poigne de fer plus tenace qu’un étau lui étreint la gorge, pendant qu’une voix haletante de colère lui râle en pleine figure :
— Ah ! tu trouves ça drôle, toi, des misères à faire pleurer les pierres...
De sa poigne d’hercule, Paul Comeau élève au bout de son bras gauche le gros homme courtaud. La face convulsée, violacée, la victime agite ses jambes ballantes, dans le vide. De sa main droite restée libre, l’Acadien s’apprête à lui administrer des giffles retentissantes. Mais que se passe-t-il ? On dirait la main de l’hercule soudainement paralysée. Avec une sorte de rage douloureuse, Paul Comeau s’était rué sur l’insulteur. De le sentir, maintenant, entre ses doigts, si mol, si terrifié, le vengeur serait-il subitement désarmé ? Il reste là, à mesurer sa victime, à la balancer au bout de son poing, à lui fouiller le visage d’un regard avide... Soudain, les doigts de l’Acadien se détendent ; la loque humaine s’affaisse de tout son poids. Il est temps. Un moment interdit par la brusquerie de l’attaque, le vieux monsieur s’élance au secours du guide, suivi de sa compagne. Celle-ci, l’ombrelle levée, va en enfoncer la pointe dans la nuque de Paul. Jean Bérubé, interdit, lui aussi, par l’inattendu de la scène, s’élance à son tour et saisit le poignet de la vieille femme. La soudaine arrivée de ce nouvel assaillant jette la panique dans le groupe des touristes. Le guide, le premier, a déjà donné l’exemple de la fuite. À peine a-t-il aperçu Jean Bérubé que, sans même remettre un peu d’ordre en ses habits, il prend ses jambes à son cou, suivi du vieux couple, qui ferme la retraite, et, de temps à autre, se retourne pour être bien sûr de n’être pas poursuivi.
Paul Comeau et Jean Bérubé s’apprêtent à s’amuser de l’aventure. L’apparition d’un autre personnage leur glace le rire sur les lèvres. M. Hugh Finlay est là, devant eux, presque aussi ahuri que les fuyards. Il a été témoin de la scène, du moins de la dernière partie. Pendant quelques secondes, les trois hommes se regardent avec embarras, se demandant lequel des trois va, le premier, rompre le silence. M. Finlay prend la parole :
— Que s’est-il passé ? Que venez-vous de faire, mes jeunes amis ?
Jean Bérubé a vu tout de suite la gravité d’une réponse franche et directe. Trop loyal toutefois pour mentir ou dissimuler :
— Le jeune homme que vous avez vu passer, s’est moqué de nos malheurs, je veux dire des malheurs de la race acadienne. Car, nous sommes Acadiens, mon compagnon et moi. Lui est de la famille des Comeau ; moi, j’ai bien l’honneur d’être un Bérubé dit Pellerin. Devant l’insulte, le sang a été plus fort que tout le reste...
Il n’en dit pas davantage. M. Finlay pâlit affreusement. Longuement, il fixe les deux jeunes hommes, les mesure des pieds à la tête avec des yeux pleins d’effroi ; puis, sans dire un mot de plus, le vieillard tourne le dos et s’enfonce dans le bois, vers la pointe extrême du promontoire.
Quelques moments plus tard, les deux jeunes gens descendent le Blomidon. En route, ils osent à peine commenter les incidents dont ils viennent d’être les acteurs bien involontaires.
— Il aurait bien pu choisir un autre jour pour venir au Blomidon, n’en risque pas moins Paul, que la rencontre du patron, en pareil moment, n’a guère amusé.
— Bien oui, reprend Jean, qu’est-ce qui a pu l’amener ici et que va-t-il faire là-haut ?
— En a-t-il fait un visage de l’autre monde, lorsque tu lui as dit qui nous étions ! Sans comparaison, on l’aurait pris pour un mort qu’on déterre.
Et tout de suite :
— Il y a pire que tout ça. Regarde ce qui m’est resté au bout des doigts.
— De la barbe ?
— Comme tu dis : de la barbe postiche. Ce n’est pas de la chair qui est au bout des poils, mais de la colle. Sais-tu pourquoi, maintenant, je n’ai pas rossé davantage ce gros courtaud ! J’étais à deux pas de lui que j’avais déjà une doutance.
Le lendemain, Jean Bérubé songea tout de bon à préparer son départ. Après l’incident de la veille, rester un jour de plus à Morse Cottage lui paraissait au-dessous de l’honneur. M. Finlay avait-il prévu cette décision du jeune homme ? Le jour même, il lui faisait remettre ce court billet :
Je suis souffrant. Voulez-vous, d’ici quelques jours, ne prendre aucune décision ? Aussitôt que je le pourrai, nous causerons. Je vous demande ce dernier service par amitié pour moi.
Devant cette prière du vieillard, Jean, un peu hésitant d’abord, dompta sa répugnance. Il résolut d’attendre. Sur l’effarement de M. Finlay au Cap Blomidon, il ne gardait aucune illusion. Le trouble du vieillard provenait, pour une part, de l’aventure humiliante survenue à son fils, mais surtout, de l’explication fournie par les jeunes gens. Plus que tout le reste, ces simples mots : « Nous sommes Acadiens... Je suis un Bérubé dit Pellerin », avaient fait pâlir M. Finlay.
Un autre incident rend plus pénible encore à Jean Bérubé le séjour à Morse Cottage.
Pendant les trois jours de vacances des deux jeunes gens, Miss Bulrode a fait sa réapparition à Morse Cottage. Du bois de charpente s’entasse sur les pelouses, à quelque cent pieds du chalet.
Un matin, comme Jean Bérubé est en train d’examiner l’amas de planches, de madriers et de poutres, M. Allan s’approche et mi-bienveillant, mi-hautain :
— Vous savez, sans doute, pourquoi ce bois ?
— Monsieur se marie ? On le dit, du moins.
— On dit vrai, et je veux avoir mon petit chez-moi en attendant l’autre.
Du geste, il indique Morse Cottage. Puis, sur le ton du maître :
— C’est vous dire que je vais prendre la direction des fermes et que vous êtes libre, M. Bérubé...
Les deux hommes se regardent un instant, comme deux lutteurs qui se mesurent. Un peu interloqué tout d’abord, Jean Bérubé se ressaisit :
— Vous savez, sans doute, que c’est votre père qui a requis mes services et pour trois ans. Hier encore, il m’a prié de rester. J’attendrai donc ses ordres.
Allan n’ose répliquer. Il tourne les talons et laisse là Jean Bérubé, blême et interdit.
— Est-ce là le dénouement de la scène du Blomidon ? songe celui-ci. Cette invitation à m’en aller, me la fait-il de lui-même ? Ou mon congé serait-il chose arrêtée dans l’esprit de son père ?
Ce jour-là, Jean Bérubé se sent incapable d’aucune besogne. Pour la première fois, le doute de soi-même et de son œuvre l’envahit : souffrance pire que l’échec pour mettre le courage en désarroi. L’échec n’est souvent qu’une épreuve salutaire qui prépare le repliement des forces de revanche. Tout autre l’erreur ou le doute sur le choix ou la valeur de son destin. Se sentir la proie d’un rêve chimérique, n’étreindre que des nuées, au lieu de la réalité, nulle infortune pire que celle-là pour l’homme d’action qui sait le prix de la vie.
Plus que jamais Jean Bérubé a peur de la grandeur apparemment excessive de son dessein. Qu’est-il venu faire à la Grand’Prée ? Partir de si loin, lui, petit gars des montagnes laurentiennes, pour racheter en Acadie une terre qui n’est pas à vendre ! Lui, le pauvre isolé, le parfait inconnu, entreprendre la conquête d’un pays ! N’est-il pas le dupe d’un rêve trop ambitieux, démesuré jusqu’à en être fou ? En définitive, ne serait-ce pas le cousin Paul qui aurait raison ? Souvent, Jean Bérubé a connu l’angoisse des rêveurs de cime : se sentir seul, en pleine nuit, les yeux grands ouverts, à soutenir le fardeau d’une écrasante pensée.
Mais enfin le mariage du fils Finlay, le petit chalet en voie de construction, l’en avertissent clairement : fini le rêve trop beau pour être humain ! Malgré tout, Jean préfère cette claire certitude à la torture du doute. Pourquoi faut-il seulement que la suprême épreuve ait si mal choisi son heure ?
L’autre jour, lors de la descente du Blomidon, un accès de toux l’a pris en route. Ce déchirement de poitrine, ce résonnement de caverne, il les connaît trop. Il connaît aussi cette langueur mortelle qui le laisse sans force devant sa tâche, plein de dégoût pour ses besognes les plus aimées. Et Jean Bérubé réfléchit avec amertume qu’à ce dénouement pourrait aboutir son aventure : n’être venu en Acadie que pour laisser ses os dans la terre des aïeux ! N’être, lui aussi, comme les Finlay, que la fin d’une race !
Tout lui devient mauvais pressentiment. Quand Paul, le lendemain des dernières excursions, lui confie qu’il a rêvé, la nuit, au départ des vaisseaux de Lawrence, qu’il s’est vu appuyé à un bastingage et pleurant des larmes de rage :
— Les vaisseaux s’en iront encore, a répondu Jean, très sombre, mais cette fois, ce ne sera pas un rêve : nous serons à bord.
Pour Paul Comeau, cet abattement moral est toute surprise.
Qu’est devenu l’entrain, la vaillance entêtée du cousin Bérubé ? N’est-ce point ce découragé qui, huit jours auparavant, l’entretenait encore, avec son enthousiasme incorruptible, de son histoire populaire de l’Acadie ? « Chaque jour, assurait-il, la composition en faisait des progrès notables ». Et il avait ajouté :
« Mon vieux Paul, prépare-toi à pleurer comme une Madeleine, quand je te lirai ça d’un bout à l’autre. Tout sera beau, car je n’ai pas écrit une ligne, je puis le dire, sans me sentir une chaleur dans la poitrine et aux tempes ».
Paul se souvient aussi avec quel accent il lui a récité ce début :
En ce temps-là, il y a de cela trois fois cent ans, des vaisseaux audacieux abordaient aux rivages du Nouveau-Monde... Ils venaient de loin, de très loin, de l’autre côté de la grande mer. Leurs voiles étaient fatiguées, salies par le vent et les tempêtes ; quelques-unes mêmes pendaient en lambeaux. Mais les hommes qui montaient ces vaisseaux avaient le cœur solide et franc ; ils regardaient avec amour la terre noble et riante qui s’offrait à leur vue...
Le cousin Paul n’est pas à bout de surprise. Le lendemain soir, des sanglots l’éveillent vers minuit. Il écoute : l’homme qui pleure de l’autre côté de la cloison de planche est bien Jean Bérubé. Paul se rappelle les lettres arrivées de Saint-Donat, la journée même. Il se dit à part soi :
— Ce pauvre garçon est malade du mal d’amour. Et cette Lucienne, aussi ! Autant c’est vaillant à l’ouvrage, autant c’est craintif comme une alouette devant son terrible homme de père. Que ces deux jeunesses sont bien pareilles toutes les deux ! Autant ce pauvre Jean n’a peur de rien, que ça pourrait affronter la mort en personne, autant c’est faible comme une petite fille devant sa Lucienne...!
À Saint-Donat, les choses avaient repris leur mauvais train. Dans le cœur de Jérôme Bellefleur, le repentir n’avait duré que le temps de sa maladie. Dès que, près de la fenêtre, il put reprendre sa place et se bercer en regardant le caillou de malédiction, toutes ses rancunes se ranimèrent, comme ces feux d’abatis qu’une pluie amortit et que le premier vent relève. Il avait pardonné, sur l’ordre formel du prêtre, et parce qu’il l’avait bien fallu pour recevoir le bon Dieu. Mais depuis que, par les soirs de lune, il fumait sa pipe en regardant du côté de l’ancienne ligne des Bérubé, il lui semblait que, sur le sommet du caillou, cinquante démons riaient et se moquaient de son repentir. Presque aussitôt, sur sa face détendue et adoucie par l’absolution du prêtre, reparut, avec son mauvais rictus, l’ancien désir de vengeance.
Devant Lucienne, le terrible vieillard se prit à manifester son état d’âme par l’éloge incessant de la famille Lamouche et, en particulier, du garçon Gustave. Le dimanche soir, le jeune homme tardait-il à venir, tout de suite, le père Bellefleur s’inquiétait :
— Ton amoureux ne vient pas à soir, Lucienne ? Y a pas de brouille entre vous autres, toujours ?
Le plus souvent, la saute de fiel se manifestait par des attaques violentes, des bourrasques d’humeur contre les éternels ennemis de Jérôme Bellefleur :
— Tu vas voir si l’aigrefin qui reste ne mange pas tout l’héritage de son oncle avec sa vaillantise. Les anciens l’ont toujours dit : « Farine de diable retourne en son ».
Donc, un de ces dimanches soirs du mois d’août, pendant qu’ils veillaient tous les deux, leurs chaises sur l’herbe, à quelques pas du perron de la maisonnette blanchie, le petit Lamouche a parlé à Lucienne de choses sérieuses. Le timide cavalier a longtemps hésité ; il s’est croisé et décroisé les jambes, s’est passé la main sur la bouche, puis dans les cheveux ; il a toussotté quelque peu, pour bredouiller enfin cette phrase brève, mais très émue :
— Si vous avez des idées pour moi, mam’selle Lucienne, ça va être le temps de me le dire...
Épuisé par ce prodigieux effort, le pauvre garçon s’est tu, interdit, gêné, comme si tous les échos des montagnes avaient crié ses paroles à la paroisse entière.
Après une longue pause et un lourd silence, il a ajouté encore plus timidement :
— Voyez-vous, mam’selle Lucienne, je voudrais faire la demande à votre père dans un mois. Et je me dis que quant à se marier, ça serait bon de se voir un peu avant la montée dans les chantiers.
Lucienne, gênée elle-même et tremblante, et s’apercevant que, derrière eux, dans la pièce de l’avant, son père venait de cesser tout à coup de se bercer, Lucienne avait répondu à mi-voix :
— C’est bon, nous en reparlerons dans un mois...
Une demi-heure plus tard, son cavalier parti, elle a fermé la porte sur lui. Elle a glissé la chevillette de bois au-dessus de la clanche de fer et n’a pu réprimer un long bâillement. Hélas ! le bâillement n’a pas échappé à son père qui, la fixant avec des yeux durs, lui a jeté sa phrase de colère :
— Mille castors ! que c’est donc malaisé de faire le bonheur de ses enfants !
Lucienne est montée au grenier. Il y a là un petit carré délimité par quatre draps blancs tendus sous les poutres. C’est la chambrette de la jeune fille. Lucienne a relevé l’un des draps, ouvert la petite fenêtre du pignon nord. Ce soir, elle veut faire sa prière devant le clair d’étoiles. Pour cette enfant à la tête et aux nerfs solides, ce n’est point manie romanesque ; mais, comme tous les gens de foi simple, elle place par-delà l’infini lac bleu du firmament, le séjour du Bon Dieu, de la Vierge et des Saints. À sa fenêtre elle peut aussi se tourner vers l’église lointaine, dont elle pressent, par-delà les bois noirs, le clocher blanc. Comme à ce pôle magnétique, il lui sera bon de relier, par un fil aérien, son cœur de petite paysanne. Jamais la douce et timide enfant n’a senti se remuer en son âme un flot si tumultueux de sentiments. Un féroce ravisseur, lui semble-t-il, veut l’enlever à son amour, de la même façon que jadis — elle l’a lu dans ses livres — des hommes barbares arrachèrent à leurs fiancés les jeunes filles acadiennes. Tout l’être de Lucienne se révolte. Comme toutes les petites et frêles créatures quand se ramassent en elles leurs forces sentimentales, elle se sent poussée aux entêtements invincibles, aux décisions extrêmes. Plutôt que d’appartenir à cet homme qu’elle n’aime pas, Lucienne Bellefleur s’enfuira au bout du monde, passera dans le feu. Là-bas, son fiancé de la Grand’Prée lui apparaît plus beau que jamais dans l’orgueil de son entreprise. L’auréole dont elle le pare caresse la petite fleur romanesque qui croît en toute âme de jeune fille, même la plus sage. Elle n’en peut douter : au contact du fier jeune homme, se sont élevés, agrandis, ses horizons de petite campagnarde ; et il est bien vrai qu’une âme ne monte jamais toute seule. Abandonner son Jean quand il a tant compté sur sa Lucienne, le pourrait-elle, sans se mentir à tout soi-même ? Non, son devoir magnifique et noble, c’est de l’aller rejoindre, de se trouver auprès de lui pour le soutenir et l’aider, et pour dresser tous deux au cœur du vieux pays, ce clocher d’argent dont il lui parle en chacune de ses lettres !
La jeune fille prie ardemment, passant l’un après l’autre, entre ses doigts qui tremblent, les grains de son chapelet. Elle prie pour la conversion de son père, pour que l’âme du vieillard, délivrée de sa haine, soit pacifiée ; elle prie pour que se dissipe l’angoissante alternative d’avoir à désobéir ou à trahir. La nuit a la sérénité qui apaise. L’air est plein du parfum des bois, parfum des cèdres, des épinettes et des sapins, que stimule l’abondante rosée. Nuit claire. Sous la garde de la lune, les bois dorment dans un silence religieux. Pas un bruit humain, pas un cri d’oiseau nocturne. Là-bas, sans doute, au fond des baies noires, tous les huards reposent, la tête sous l’aile, leurs pattes palmées étendues dans l’eau. Dans les champs prochains, les souches, petites et grandes, font leur ombre sur le chaume ou le gazon illuminé. Une charrette, laissée près de la grange, projette sur le sol, en dessin clair, le carrelage de ses roues et de ses barreaux. Au versant des montagnes, des chemins blancs, chemins de lumière, chevauchent sur la cime des arbres, suivent les courbes des crêtes. Sur le lac, un autre chemin de clarté, lui aussi, reflet lunaire, s’en va, frétillant vers le nord, pareil à une traînée de poissons qui rouleraient sous les astres leur ventre d’argent. L’âme apaisée par le beau spectacle et par sa prière, Lucienne Bellefleur croit apercevoir, là-haut, un grand manteau bleu, piqué d’étoiles, dont les larges pans s’offrent à l’envelopper... La jeune fille sourit à la vision. Puis, le tableau change, comme en un livre d’images dont elle aurait tourné le feuillet. Et voici que lui apparaît, dans une atmosphère de rêve, au milieu de bosquets et de massifs de fleurs, un chalet aux pignons blancs et aux volets bruns. Lucienne sourit aussi à la nouvelle vision. Elle se prend à rêver au chalet acadien où chantera le poème de sa vie, à l’ombre d’un clocher neuf...
Près du chemin, trois garçons qui reviennent de voir leurs blondes se sont arrêtés. Ils ont d’abord causé à voix basse du haut de leur siège de voiture ; puis, croyant la maison du père Bellefleur endormie, ils se mettent à parler tout haut avec le petit Lamouche, resté là, à les attendre.
— T’es chanceux, toi, dit l’un, prendre une fille unique, tout établie comme un garçon...
— Je n’ai pas encore tout ça dans le creux de ma main, répond modestement le petit Lamouche.
Et, se rengorgeant :
— En tout cas, dans trois semaines, j’en aurai le court ou le long.
— Sais-tu qu’elle se prétend un peu, la Lucienne ? reprend la première voix.
— Elle se croit pas mal, relance un autre. Son père, après tout, a toujours ben que ses trois arpents de large comme tout le monde, et la moitié sur la montagne et pas tout essouché, y s’en manque !...
— Mais, dit un autre, le fend-le-vent à Jean Bérubé a été son cavalier, vois-tu ; et ça lui a monté la tête.
— Mon idée, c’est que ce vaillant-poche va manger par là-bas l’héritage de son oncle, et qu’il sera content de s’en revenir reprendre la hache comme tous nous autres, fit une voix que Lucienne reconnut bien.
Au même instant, le bruit d’une croisée fermée avec violence interrompit la conversation des veilleux. Révoltée de ces propos, Lucienne venait de se retirer en fermant le plus fort possible la fenêtre de son grenier. Dans le frémissement de tout son être, la jeune fille sentait maintenant grandir une résolution victorieuse, irrévocable : quelque chose de la sublime fidélité d’Évangéline, l’héroïne légendaire de sa race. Non, Lucienne Bellefleur ne serait jamais à Gustave Lamouche, dût son père la battre comme du blé. Son cœur était à l’autre, à la vie, à la mort !...
Des bruits de voiture s’éloignèrent en s’éteignant peu à peu. Bientôt, sur la route déserte et blonde, il ne resta plus que le silence de la nuit et la clarté de la lune...
Ces événements et ces commérages d’amoureux, une lettre à Paul Comeau les avait apportés en gros à la Grand’Prée. « Dans Saint-Donat, lui écrivait-on, le monde parlait ouvertement du mariage de la petite Bellefleur avec le petit Lamouche. » Graves nouvelles que Paul n’avait pas cru devoir cacher à son cousin. Et c’était pour ce grand coup qui l’atteignait au plus fort de sa dépression nerveuse que, ce soir-là, Jean Bérubé sanglotait à sa fenêtre.
Paul Comeau se leva et passa dans la chambre de son cousin. Il le trouva faisant le geste rapide de s’essuyer les yeux, par cette pudeur de l’homme à laisser paraître des larmes devant un autre homme. Avec une douceur peu coutumière à son rude tempérament, Paul essaya de trouver des mots tendres pour consoler l’affligé :
— Ne pleure pas, mon pauvre Jean, lui dit-il, faut pas prendre de la peine avant le temps. Ça mine mal, je le sais bien. Mais c’est drôle, moi, ça me le dit pas que Lucienne va te laisser...
Gravement, il prononça le mot solennel et décisif :
— Après tout, si c’est pas dans sa destinée qu’elle se marie avec le petit Lamouche...
La destinée ! mot grave et profond que les bonnes gens ont facilement à la bouche, aux heures d’inquiétude, devant les incertitudes de l’avenir. Mot qui tranche tout, qui incline les volontés et défend les murmures. Pour ces âmes de foi simple, la destinée, c’est comme le décret absolu de la Providence, l’arrêt irrévocable, non d’une puissance aveugle et fatale, mais du Dieu paternel qui, lors même qu’Il blesse, ne le fait jamais qu’à la façon du bon chirurgien, pour purifier et guérir.
Ce soir-là, l’âme de Jean Bérubé se voyait enveloppée de trop de noir pour bien entendre les paroles consolatrices. Il remercia Paul de cette part prise à sa peine, mais pria le cousin de regagner sa chambre :
— La journée sera dure demain ; nous aurons beaucoup à faire, va te reposer.
— Et tu vas te reposer, toi aussi ? Tu vas pas pleurer toute la nuit ?
Pendant que Paul Comeau regagne sa chambre, Jean Bérubé se replonge dans son amère rêverie. Pour la première fois de sa vie, peut-être, le fier jeune homme se découvre l’âme d’un vaincu. Puisqu’on l’évince de Morse Cottage, peut-il bien rester dans le pays, attendre une chance meilleure ? Une voix, qui de jour en jour se fait plus obsédante, le presse de renoncer à ses rêves fous de jeune conquérant et de rentrer à Saint-Donat. Lui, sur les lieux, pour la soutenir de sa présence, Lucienne, il le sait, n’épousera jamais Gustave Lamouche. Mais, laissée seule, avec son âme craintive devant son terrible père, aura-t-elle la force de rester fidèle au fiancé lointain ? Après tout, se dit-il, le retour à la Grand’Prée restera toujours possible. Possible aussi la reprise de sa grande tâche, dût le plan s’en renouveler. Mais si Jean Bérubé perd Lucienne Bellefleur après avoir perdu la partie à la Grand’Prée, que lui restera-t-il pour refaire sa vie ?
La tête penchée sur la poitrine, le jeune homme considère, l’œil navré, une haute pile de cahiers, sur sa table de travail. Là, depuis un an, presque tous les soirs et tard dans la nuit, il écrit avec amour son histoire populaire de l’Acadie. Une lueur d’espoir traverse son âme. Entre ces feuillets pleins du bruissement d’une vie ardente, peut-être trouvera-t-il le tonique sauveur. Que de fois les petits cahiers l’ont guéri de sa lassitude ou de son abattement ! En moins de cent ans, les hommes de sa race ont refait dix fois leur pays ruiné. La compagnie familière de ces recommenceurs, souvent le jeune écrivain s’en est rendu compte, a été pour lui la flamme héroïque qui le trempait d’acier, lui faisait une âme antique !
Au hasard, il tire l’un des cahiers. C’est le dernier ; il tombe sur les pages de la conclusion :
O mon frère d’Acadie, petit pêcheur des îles ou de la baie Sainte-Marie, marin de la Gaspésie, mineur du Bras d’Or, colon de la Madawaska, Acadien des terres d’exil, ô toi, mon frère de la « Dispersion », écoute et retiens bien la suprême leçon de notre histoire : si les brutalités des bourreaux, si l’exil et le martyre n’ont pas tué notre race, c’est qu’elle avait gardé la foi, gardienne elle-même de toutes les fidélités. On a pu arracher à nos pères leurs terres bien-aimées, leur prendre leurs biens, leurs femmes, leurs enfants. Mieux que leurs aboîteaux n’ont résisté à la mer, leur foi a bravé tous les assauts. Au milieu des hérétiques de la Virginie ou de la Nouvelle-Angleterre, leurs petites caravanes de croyants ont passé, pieuses et droites, comme en un temple, des cierges allumés.
Là est le secret de notre vie.
Un peuple fidèle à son Christ a toutes les chances d’être fidèle à soi-même. Qui met la foi au-dessus de tout met à bonne hauteur tout ce qui la protège, la défend et la conserve : la tradition, la langue, l’histoire.
La foi est aussi mère de l’espoir. De là l’espoir en l’avenir, l’espoir héroïque qui fut l’une des vertus de nos aïeux acadiens.
Que Jean Bérubé ne s’est-il arrêté à ces pensées d’où son âme aurait pu rebondir ? Il tend la main vers un autre cahier ; par une fatalité singulière, il tombe, cette fois, sur le chapitre de l’embarquement des proscrits aux bouches de la Gaspéreau. Il lit jusqu’au bout, avec une sorte de volupté amère, ces pages sombres ; il s’en nourrit comme d’un poison qui endormirait sa souffrance ; puis, las, il referme le cahier, le remet sur les autres, et, s’emparant de toute la pile, la jette au fond d’une malle.
— Adieu, dit-il, le beau dessein !...
Quelques minutes plus tard, Jean Bérubé s’endormait en regardant filer vers le Blomidon et vers la mer un voilier aux ailes noires comme celles d’un corbeau. Sur le pont de l’arrière, appuyé au bastingage, un jeune homme pleurait la patrie perdue, tous ses beaux rêves éteints. Et ses larmes étaient plus amères que les flots sous ses pieds...
L’été finissait. Tous les jours, l’automne prenait sur sa palette un peu d’or, un peu de rouge, et, par des touches discrètes, volontairement insensibles, modifiait le paysage de la Grand’Prée. Le paysage d’aujourd’hui n’était plus celui d’hier. Chaque arbre, chaque feuille, chaque brin d’herbe recevait la touche de la palette magique. Le panache sombre du Blomidon se parait d’aigrettes dorées. Les vergers, les prairies, changeaient à vue d’œil, sabrés d’écharpes vertes et jaunes. On eût dit que la Grand’Prée devenait une toile gigantesque où l’Artiste invisible variait, chaque jour, pour le plaisir des yeux, l’incomparable fête. Miracle encore plus étonnant : le visage de la mer se modifiait. Nuance par nuance, son miroir enregistrait les métamorphoses de la prairie et du Blomidon. Enivrant tableau si ce fastueux appareil n’eût préparé, en définitive, les funérailles de l’été.
L’automne qui accourait eût pu rappeler à Paul Comeau l’heure prochaine de son départ. Par un subit retournement d’âme, le cousin paraissait avoir oublié son ennui. Depuis les derniers pèlerinages et depuis cet après-midi de la Pointe-aux-Boudrots, où Jean l’a vu revenir aux côtés d’une jeune demoiselle, le bûcheron des Laurentides a tout l’air de s’acclimater en Acadie.
Le cœur de l’homme est ainsi fait qu’il s’attache aux lieux où il trouve à aimer. Quelle puissance d’oubli, au reste, en notre pauvre âme que l’on prendrait parfois pour un épais entassement de palimpsestes. Par-dessus les amers souvenirs et les lourds chagrins gravés à traits profonds, la vie quotidienne roule, comme une couche de cire molle, le flot de ses impressions multiples et diverses. Sur cette cire impressionnable, d’autres souffrances viendront à leur tour graver leurs sanglants caractères recouverts bientôt par le même flot pacifiant. Ainsi va la vie dans le recommencement indéfini des heures et des jours. Ses douleurs anciennes, l’âme les gardera à l’état de blessures souvent très vives et mal endormies. Un rien les pourra réveiller. Un mot qui vole, l’effleurement d’un souvenir les projettera impétueusement dans le champ de la conscience. Le plus souvent, aussi tranquille qu’une eau profonde sous une surface ridée, la douleur humaine dormira.
Il n’est pas rare que l’on surprenne Paul Comeau à chanter, à siffloter même dans sa chambre. Un dimanche après-midi, il a pris la route de Cobequid. Lors de l’excursion au Blomidon, le voyant avec insistance scruter l’horizon du côté du sud-est, Jean lui a demandé avec un sourire taquin :
— Est-ce qu’on aperçoit la maison de ta blonde, de ce côté-là ?
Cette légère plaisanterie a été l’une des dernières de Jean Bérubé. En vain, contre le découragement, se bat-il en héros. Au-dedans de lui, tout s’affaisse comme si le grand ressort de sa vie était rompu. Sentiment de défaite aussi pénible au jeune homme que l’écroulement de ses espérances. Jean Bérubé est de ces fortes et loyales natures qui, dans leur vie, ne peuvent voir, sans étonnement et douleur, une seule ligne brisée ou inachevée. Un jour, à dix-sept ans, revenu récemment du collège, il en était à prendre sa première leçon de labour. Son père qui marchait près de lui, sur le guéret, le voyant hors d’haleine, lui dit : « Repose-toi. » — « Non, avait répondu le jeune homme, un sillon coupé en deux est un sillon qui risque de n’être pas droit. » Certaines paroles, certains gestes annoncent un caractère. Toute sa vie, Jean Bérubé serait l’opiniâtre qui aurait l’horreur des tâches à demi faites, qui voudrait mener jusqu’au bout son coup de charrue.
Autour de lui, parmi les engagés, l’on parle couramment du prochain départ de l’intendant pour l’hôpital, pour son pays peut-être. Jean lui-même n’est plus sûr d’avoir à choisir entre les deux, tant son mal fait des progrès rapides.
Pendant ce temps, il en est un autre à Morse Cottage dont l’état de santé s’est soudainement aggravé. Les dernières forces de M. Hugh Finlay déclinent à grand train ; son teint parcheminé fait même pressentir une fin prochaine. Depuis son altercation avec Allan, le vieillard n’arrive plus à se remettre. Plus que tout, une pensée le torture, emplit son âme religieuse de terreur : la pensée d’être l’héritier de Robert Finlay, le chasseur d’hommes, d’avoir peut-être à payer l’effroyable dette à la justice. Le rassérènement rapporté de Halifax a peu duré. Deux jours après son retour, se sentant frappé à mort, le vieillard entreprenait, lui aussi, ses pèlerinages d’Acadie. Une dernière fois, il avait voulu revoir ses sites favoris. Le jour où Jean Bérubé et Paul Comeau assistaient à la fête acadienne, M. Finlay se faisait conduire à la vieille église écossaise du Old Coventry. Le lendemain, il gravissait la pente du Blomidon pour prendre une vue d’ensemble du pays aimé. On sait comment il se heurtait à la bagarre et voyait se déchirer le voile affreux. Moins de huit jours après ce voyage aux Archives qui l’avait tant rassuré, le pauvre vieux apprenait, de la façon la plus dramatique, qu’il avait bel et bien, pour intendant de Morse Cottage, un Pellerin, un descendant des anciennes victimes. Ce jour-là, le jeune homme s’est dressé devant lui, terrible comme un spectre shakespearien. Bien vainement, pour se remettre du choc, le vieillard a prolongé sa promenade sous les arbres du promontoire ; son vieux cœur n’a point cessé de battre à se briser. Quel dilemme crucial obsède depuis lors son esprit ! Acceptera-t-il la mort horrible de tous les propriétaires de Morse Cottage ? Ou sera-t-il le Finlay qui, par un acte réparateur, effacera la malédiction héréditaire ? Se séparer de son domaine tant aimé, mourir en laissant aux mains d’un étranger l’héritage des ancêtres, pour ce vieux propriétaire terrien, attaché au sol comme un arbre centenaire, c’est la mort par le déracinement, par la lente rupture de toutes les fibres de son cœur. D’autre part, un tel souvenir d’épouvante lui est resté de la mort de son père. Et ce fantôme, un moment dressé dans son esprit, ce soir où Allan a évoqué la sinistre histoire, affole littéralement le vieillard.
À quelques jours de là, Jean Bérubé est réveillé en sursaut aux premières heures de la nuit. Madame Finlay le fait prier de partir en toute hâte chercher le médecin de famille à Wolfeville. M. Hugh se sent très mal ; l’on n’a pu atteindre par téléphone le Dr Munster. Au chalet toutes les fenêtres sont allumées. Derrière les rideaux, l’on peut voir le va-et-vient des domestiques très excités. Jean se lève, fiévreux, mais se fait un point d’honneur de rendre à son maître ce service, peut-être le dernier. Il s’enveloppe chaudement et court au garage. Il est en train de faire l’examen de sa voiture, lorsqu’il aperçoit un homme qui se promène de long en large sur la pelouse, déclamant et gesticulant.
— Tiens, se dit-il, encore le pauvre névrosé que détraque la maladie de son père.
Quelques minutes plus tard, Jean Bérubé frappe à la porte du Dr Munster :
— Vous venez pour ce pauvre M. Finlay ?
— Oui.
— Je viens justement de rentrer et le téléphone m’annonce votre venue. Il est mal ?
— Très mal.
— Ses chagrins vont l’emporter, continue le Dr Munster, grand jaseur, pendant qu’il charge sa trousse d’instruments et de médecines. Quel dommage ! Être un si brave homme et avoir un tel fils ! S’il m’avait écouté, il y a longtemps qu’il aurait vendu ses terres qui lui donnent trop de soucis.
— Il ne vous écoute pas ? demande Jean, intéressé.
— Non, il espère toujours la guérison de son monsieur Allan qui ne guérira jamais.
— Vous pensez, docteur ?
— Que voulez-vous ? Rien à faire avec un hérédo-alcoolique qui tend à devenir un halluciné dangereux.
L’auto se met en route vers la Grand’Prée. Le Dr Munster qui a pris place à côté de Jean, dit, tout à coup, l’air soucieux :
— Je puis bien m’en ouvrir à vous, M. Bérubé ; vous êtes un peu de cette maison ; nous aurons une scène horrible. Je ne sais quelle malédiction pèse sur ces pauvres Finlay ; ils meurent tous en des transes effroyables. Oh ! mais absolument effroyables...
— C’est étrange !
— Vous savez sans doute, ce que l’on raconte dans le pays ?
— Non pas.
En veine de causer comme toujours, le docteur débite à Jean Bérubé un bref historique de l’expulsion acadienne, puis de l’arrivée des nouveaux colons. Il appuie en particulier sur l’accueil fait par ceux-ci aux quelques Acadiens vagabonds restés à la bordure des bois. Il en vient à la scène qui, un soir, se déroula sur la terre de Robert Finlay. Malgré lui, Jean ralentit l’allure de son auto.
— Ce Robert Finlay, va toujours le docteur, était un homme extrêmement dur. Terrible chasseur d’Indiens aux environs du Connecticut, il avait même apporté avec lui des chevelures abénaquises que le père de M. Hugh trouva un jour dans un coffre et fit disparaître. Donc, pour toute aumône aux mendiants acadiens, l’ancêtre Finlay prit son fusil, les coucha en joue et les cribla de balles tous les quatre, l’un après l’autre, les fils d’abord, puis le père.
À ce moment, dans une brusque courbe, l’auto vient tout près de déraper vers le fossé. Le docteur, effrayé, saisit le chauffeur par le bras.
— Pardon, dit celui-ci, qui, vite, ressaisit le volant et ramène la voiture dans le chemin.
— Décidément, dit le docteur, souriant, les histoires tragiques ne vous vont pas.
— Quelques-unes, fait Jean, qui se sent devenir pâle et dont les mains tremblent fébrilement.
Le docteur reprend aussitôt :
— Que s’est-il passé, à ce moment-là, entre le meurtrier et les victimes ? Avant de mourir, le vieil Acadien a-t-il proféré quelque suprême malédiction ? Ces faces d’assassinés se sont-elles imprimées en images vengeresses dans le cerveau de l’ancêtre Finlay ? Toujours est-il que, pendant tout le cours de sa vie et surtout à l’heure de sa mort, ce Finlay, comme un autre Macbeth, a été poursuivi par le fantôme de ses victimes. Il eut la fin d’un damné.
— Juste châtiment ! échappe Jean.
Le docteur ne paraît pas entendre :
— Mais voici que, par un cas de mémoire héréditaire assez singulier, ou plutôt, à ce que je crois, de simple suggestion entre eux tous, voici que tous les Finlay de Morse Cottage, et, de père en fils, et cela mon père, puis mon grand-père, médecin de la famille comme moi, me l’on certifié, voici que tous ont, à leur agonie, la même vision horrible. Un peu comme ce fantôme blanc que se transmettent les Habsbourg d’Autriche. C’est vous dire que la mort s’accompagne pour les Finlay d’une indicible épouvante. « Le fantôme ! le fantôme ! » crient-ils alors dans la maison, éperdus. Et tout ce monde est littéralement terrifié.
— De plus en plus étrange ! dit Jean, qui prononce ces mots pour cacher son trouble.
— Voici qui est plus étrange encore, achève le docteur ; un jour, une vieille femme inconnue, de passage à Morse Cottage, probablement une vieille sorcière, et qui, apparemment, ne connaît rien de cette histoire, annonce avec gravité que le fantôme cessera bientôt de venir, parce que le vrai maître de la maison va rentrer.
— Y-a-t-il longtemps de cela ? questionne Jean avec une curiosité haletante.
— Sept ans, à ce que je crois. C’est risible, me direz-vous, faire cas d’une mômerie de sorcière. Mais, en ce pays, monsieur, tout le monde est facilement superstitieux, dès qu’il est question du passé et des vieux Acadiens. Vous ne sauriez croire comme cette prédiction de vieille femme a ému le chalet. À ce propos, vous dirai-je qu’il y a une semaine, j’étais mandé pour cette vieille femme qu’on venait de ramasser, demi-morte, au bord du chemin, à trois milles d’ici. J’arrivai trop tard. Elle avait rendu le dernier soupir. Je me permis d’apprendre cette mort à M. Hugh. Vous devinez à peine quelle figure il me fit.
À ce moment, de plus en plus remué, Jean se rappelle la parole entendue, un dimanche, après la messe, à Kentville : « Ils viendront, quand je serai morte. La Vierge de la Grand’Prée me l’a promis ».
L’on arriva à Morse Cottage. Poussé par la curiosité et par un mouvement de sympathie, Jean Bérubé suit le médecin jusqu’à la chambre du malade. Le docteur Munster a parlé de scène horrible. Celle qui s’offre aux regards du jeune homme dépasse toutes ses prévisions. Assis dans son lit, en robe de nuit, la barbe et les cheveux hérissés, les yeux démesurément agrandis par l’épouvante, M. Hugh Finlay fait le geste d’écarter un cauchemar. Ses bras ballants dans la pâle lumière d’une veilleuse, ses yeux qui roulent indéfiniment de gauche à droite, fous de terreur, dans une face exsangue, dardent l’effroi autour d’eux. Parfois, le vieillard élève ses couvertures jusqu’à la hauteur de son visage pour écarter la hideuse apparition. D’une voix presque étranglée, il profère des mots incohérents. Le plus souvent, ces cris s’achèvent en plaintes déchirantes quand, à travers draps et couvertures, le fantôme vengeur reste là, apparemment, implacable et fixe. D’un roidissement brusque, le vieillard se dresse alors sur ses jambes, se tourne la figure du côté de la muraille et, se tordant les mains, sanglote comme un enfant. Le docteur n’a rien exagéré : scène pénible, mélange de terreur et de navrance qui fait penser au plus sombre Shakespeare. À peine calmées, les crises recommencent, avec les mêmes cris, les mêmes gémissements, les mêmes attitudes désespérées, pendant qu’à la flamme blafarde de la veilleuse, tous les mouvements du vieillard agitent sur le mur la danse d’autres fantômes. Terrée dans un coin de la chambre, Madame Finlay se détourne la tête pour ne pas voir. Près d’elle, une autre femme, plus jeune, se blottit dans son châle, blanche d’épouvante. Jean Bérubé a reconnu Miss Bulrode. Il note qu’en un moment si grave, Allan n’est pas là. À la faveur d’un moment d’accalmie, le Dr Munster pratique une injection au bras du malade. Puis, par des paroles, il essaie de l’apaiser. Le calme revient, pour un instant à peine. Pendant un de ces moments, le malade vient à se tourner du côté de la porte où Jean, d’une pâleur mortelle, observe cette scène poignante. Quelles images se lèvent soudain dans le cerveau du mourant ? À l’instant, ses yeux d’halluciné se dilatent ; presque debout dans son lit, il crie, cette fois, d’une voix très nette :
— Le fantôme ! le fantôme ! il est là...!
Le docteur fait signe à Jean Bérubé de se retirer quelque peu. Le jeune homme n’a plus besoin de cette invitation. Il sort de la chambre, bouleversé par ce spectacle. Une femme se dresse aussitôt devant lui, agitée, frissonnante. Brusquement, et presque sur le ton d’un ordre :
— Votre auto est à la porte, M. Bérubé ? Montez-y, que je me sauve et pour toujours.
Jean fait un geste de surprise, va risquer une objection :
— Tout de suite, vous dis-je, tout de suite, ou je vais mourir dans cette affreuse maison.
— Qui va reconduire le docteur ?
— Il attendra.
En quelques instants, la jeune femme fut prête. Jean plaça, près de lui, sur le siège d’avant, les deux petites malles de Miss Margaret. Et il démarra. À peine avait-il fait une centaine de pieds vers la grand’route, que, sur le siège d’arrière, Miss Margaret poussait un cri d’effroi. « Un visage disait-elle, était venu se coller à la portière de la limousine. » Jean descendit de voiture, fouilla l’obscurité, ne vit rien... Une ombre, peut-être, qui s’enfuyait dans la nuit.
Deux minutes plus tard, Jean Bérubé faisait du 40 milles sur la route de Truro. Parfois, derrière lui, il croyait ouïr quelques gémissements étouffés. La tête enveloppée dans une large écharpe, Miss Bulrode faisait effort pour effacer de ses yeux l’horrible vision. Une heure plus tard, sans qu’elle eût prononcé un mot, Jean la déposait au seuil de la maison de ses parents. Il repartait, à la même allure, du côté de la Grand’Prée. Le Dr Munster l’attendait à la porte de Morse Cottage.
— Ah ! vous voilà ! J’ai pu enfin calmer ce pauvre M. Hugh, dit-il ; il dormira bien deux ou trois heures. J’ai un autre malade qui m’inquiète à Wolfeville. Venez-vous me reconduire ?
Sa montre à la main et plaisantant :
— Il est trois heures ; avec un peu de vitesse, il vous restera deux heures de sommeil.
La nuit s’est faite encore plus noire. Il a plu quelques gouttes. Un fort vent s’est élevé qui met dans les arbres une rumeur d’océan. Au moment de quitter l’avenue de Morse Cottage, pour prendre le chemin de Wolfeville, Jean Bérubé, d’un coup de frein brusque, immobilise sa voiture, met à leur pleine force ses phares ; il tourne le volant, à droite, à gauche, explore les abords du chemin. En larges bandes mobiles, la lumière gicle sur l’herbe verte, balaie le chemin et le gazon, où, comme des lucioles, reluisent les gouttes de pluie.
— Que faites-vous là ? demande le médecin.
— Quelque chose ou quelqu’un m’avait paru se traîner dans le chemin, répond Jean, qui repart aussitôt.
Dix minutes et il rentre de nouveau à Morse Cottage. Il s’apprête à changer de vitesse pour gravir l’avenue montante du chalet, lorsqu’une ombre surgit près de lui, sur l’aile gauche de la voiture. Jean, surexcité, fait un faux mouvement qui étouffe le moteur. Il tente de réamorcer. Un poing, armé d’un pistolet, barre la glace de la portière ; puis, une face ronde, avec des yeux fous s’avance et paraît chercher les yeux du chauffeur. Ouvrir la porte de l’auto, bondir sur l’assaillant, Jean Bérubé est déjà prêt à le faire. L’autre a prévu le geste. De sa main gauche restée libre, il immobilise la poignée. Son arme toujours braquée, il attend comme s’il prenait plaisir à prolonger l’effroi de la victime. La portière de droite est là ; Jean pourrait l’ouvrir, s’échapper de ce côté. Il n’ose, trop assuré de recevoir la décharge dans le dos. Les deux hommes s’observent en des secondes d’une longueur poignante. Malgré l’horreur du moment, Jean Bérubé garde son courage lucide. Dans un acte de foi spontané, il se recommande à la Vierge ; malgré lui, il pense à ces retours dramatiques d’histoire qui, à des années de distance, remettent les fils des bourreaux et les fils des victimes en des attitudes si pareilles à celles de leurs pères. Il pense à cette chasse à l’homme qui s’est faite ainsi, jadis, en ce lieu même, dans la nuit noire. Une détonation retentit. Des morceaux de verre et de petits éclats de bois volent au visage de Jean. Tirée d’une main trop nerveuse, la balle a manqué le but. Elle a simplement brisé la glace, éraflé le volant de la voiture. L’assaillant s’apprête à tirer de nouveau ; Jean, pour lui empoigner la main, lance son poing dans le carreau brisé. Au même instant, une autre ombre surgit derrière l’assaillant, saisit l’arme et les deux ombres ne font plus qu’une masse noire qui roule avec un râle dans l’herbe. Jean Bérubé bondit enfin de sa voiture. Il cherche, il regarde, il écoute : plus rien. Une course précipitée, peut-être, sur le chemin, mais qui s’évanouit vite dans le grand vent et dans la nuit couleur d’encre.
Quelques minutes plus tard, épuisé de fatigues et d’émotions, suprêmement énervé, Jean rentrait dans sa chambre. « Quelle nuit et quelle maison ! » se disait-il, repassant dans son esprit les incidents tragiques de ces dernières heures. Presque aussitôt Paul Comeau le rejoignait, très excité :
— Ah ! tant mieux ! s’écriait-il, tu n’as rien, mon pauvre Jean ?
— Une petite égratignure au poing, un éclat de verre au visage ; c’est tout.
Alors, déposant un revolver sur la table :
— Tu sais d’où vient cette arme, je suppose ?
— Je m’en doute un peu, répond Jean, qui, tout d’abord, ne peut que serrer affectueusement les mains de son cousin.
Pressé de tout dire, Paul raconte son exploit, fort essoufflé, coupant parfois en deux, ses phrases, ses mots pour respirer.
Dès l’heure où l’on avait frappé à la porte de Jean, il s’était mis la tête à la fenêtre pour voir ce qui se passait. Il avait aperçu le chalet, toutes fenêtres allumées.
— J’ai entendu les engagés qui se disaient : « C’est le père Hugh qui est malade ». Mais les paupières me pesaient trop et je me rejette sur mon lit. Allons ! Pas d’endormitoire possible. Pas moyen d’endurer, ni mon oreiller, ni ma couverte. Sans comparaison, je me serais abrié avec une peau de porc-épic que ça ne m’aurait pas plus étrivé.
Alors, levé de nouveau, Paul s’était remis à la fenêtre et pour apercevoir qui ? Le « joufflu » qui sortait de la maison à la ripousse, les bras en l’air, et qui parlait tout seul, avec toutes sortes de simagrées à faire peur au diable en personne. Quand, plus tard, Jean était reparti pour Wolfeville, Paul avait encore aperçu le « joufflu » qui se dirigeait vers le chemin et s’écrasait, à ce qu’il pouvait voir, derrière une touffe de bouquets. En trois enjambées, Paul avait alors dégringolé l’escalier, enfilé l’avenue à pas de loup, pour aller s’accroupir, retenant son haleine, pas loin d’une ombre, une formance d’homme, étendue dans l’herbe. Quand Jean avait passé, la première fois, l’embusqué avait fait mine de se lever, mais pour se terrer aussitôt dans sa cachette, y rester immobile jusqu’au retour de l’auto.
— Le moment qu’il s’est levé, reprenait Paul, j’aurais dû me douter, simple que je suis. Mais il faisait une noirceur d’enfer, à couper avec le couteau. Je n’y voyais rien. Paf ! Un coup de pistolet ! C’est alors que je me suis dit : « Tu ne tireras pas deux fois, mon « joufflu » du diable. » Plus vif qu’un chat, je saute sur son arme, j’empoigne l’individu à la gorge et nous roulons tous les deux en bas de la route. Il râlait comme un ours dans mes poings. Mais, encore, explique-moi ça comme tu pourras, v’là que j’ai senti que mes doigts se relâchaient, qu’ils glissaient sur son cou comme sur de l’huile ; et ce damné homme m’a passé au travers comme une couleuvre qu’il doit être. Trois ou quatre sauts dans la nuit et je ne courais plus qu’après un paquet de noirceur... N’importe ! je voyais ton auto qui remontait l’avenue. Je me suis dit : « Pour que Jean s’en aille de ce train, faut pas qu’il ait beaucoup de mal. » Regarde tout de même ce pistolet : il manque une balle, mais il y en avait six autres.
Jean avait écouté avec une émotion grandissante le récit de son cousin.
— Vois comme ça va, dit-il, quand Paul eut fini ; ce rejeton, qui n’est qu’un fou, a voulu répéter sur un Pellerin l’acte abominable que jadis son bisaïeul perpétrait, de sang-froid, sur quatre des miens. Le même geste après 175 ans !
— Que me dis-tu là ?
Jean raconta à Paul ce qu’il tenait du Dr Munster, et comment cette nuit l’avait enfin éclairé sur le sort des Pellerin restés à la Grand’Prée après 1755. Paul Comeau écouta, blêmissant de colère, l’affreux épisode. Puis, ses bras d’athlète redressés, prêts à la bataille :
— Quel dommage qu’on ne puisse pas rester tous les deux ! Tu sais, moi, mon ennui se passe.
— Oui, quel dommage ! répondit Jean, avec un subit éclair dans les yeux, ranimé par cette invite à la lutte.
Pour un peu, il aurait répété au cousin, avec son entêtement des beaux jours : « Restons ! Attendons ! » Maintenant qu’il sait où ils sont morts, et de quelle mort ils sont partis, la terre de ses anciens lui devient grandement plus chère. Il voudrait rester, ne serait-ce que pour leur élever quelque part un tertre, une croix de cimetière, quelque monument de piété qui pût pacifier les pauvres victimes.
Un accès de toux lui déchire soudainement la poitrine.
— Non, reprend-il, très abattu ; tu entends ? Dieu ne veut pas. De toute façon, nous ne pouvons plus demeurer ici. Demain, mon pauvre Paul, tu me conduiras à l’hôpital de Wolfeville, en attendant, s’il le faut, que tu me ramènes avec toi, à Saint-Donat.
À la grande surprise du Dr Munster, M. Hugh n’a pas succombé à l’apparition du spectre. Pour la première fois, un Finlay aura pu survivre à l’assaut du cauchemar. L’état du vieillard n’en reste pas moins désespéré.
Il n’a échappé à la forte secousse que pour retomber dans les affres d’un drame intime qui, pour le torturer avec moins de violence, l’affecte aussi profondément. Le matin de la fameuse nuit, un assez étrange voyageur, débraillé de mine et d’habits, s’est jeté dans le train à Truro, dans la direction de l’Ouest. Avec cette fuite qu’on n’a pu lui cacher, le malade a vu s’écrouler son dernier et chancelant espoir.
À quoi bon se roidir contre l’inévitable ? Que de fois, en ces derniers jours, le vieillard s’est dit, avec un serrement de gorge : « Si c’était l’expiation nécessaire ! » L’on n’a pu cacher non plus à M. Hugh l’attentat nocturne d’Allan contre l’intendant. Il en est resté tout consterné. Plus fortement que jamais son âme religieuse incline vers des pensées expiatrices.
Jean Bérubé s’est rendu à l’hôpital de Wolfeville. Le matin du départ, sur sa demande expresse, Paul Comeau l’a conduit à la petite église du Parc du Souvenir. Devant la Madone de marbre blanc, longuement agenouillé, il a prié avec une ferveur presque fiévreuse.
— Demandons-lui un miracle ; ce n’est pas moins qu’il nous faut.
À l’hôpital de Wolfeville, les nouvelles, d’abord mauvaises, prennent bientôt une consolante tournure. Au bout de huit jours, Paul Comeau, qui s’est installé près de l’hôpital, s’y présente pour la vingtième fois :
— Il dort. Cela va bien, lui dit le Dr Munster, qui sort de la chambre du malade. Voilà trois bonnes nuits qu’il passe.
— Alors, il est sauvé ?
— Je le crois. La maladie est moins grave que je ne l’avais d’abord pensé. Le poumon n’est pas touché. M. Bérubé a surtout besoin de repos. Le système nerveux est surmené. Qu’il aille passer quelque temps dans son pays, se distraire et achever sa guérison.
— Comme ça, M. le docteur, nous pourrons monter là-haut ?
— Oui, avec des précautions, acquiesce le médecin.
La figure de Paul s’épanouit tout à fait. Cette ascension au Blomidon, il en est convaincu, vaudra au cousin beaucoup mieux que tous les soins des hôpitaux et les dorlotages des docteurs et des nurses.
— C’est la senteur des pins et des épinettes qu’il faut à ce garçon-là, n’a-t-il cessé de dire au Dr Munster. Vous allez voir comme ça va le ravigoter... Je le sais, M. le docteur, moi qui vous parle. Chaque fois que je monte sur ce Blomidon et que je crois retrouver l’air de par chez nous, j’en redescends avec une paire de poumons neufs...
La confiance de Paul s’appuie, ce jour-là, sur d’autres motifs. Il apporte à Jean deux lettres arrivées depuis peu et dont il soupçonne la haute importance.
— Attendez vers dix heures pour partir, quand le soleil aura pris de la force, a dit le docteur. Du reste, miss Mary, la vieille garde-malade de M. Bérubé, ira avec lui ; je l’exige.
Une heure plus tard, Paul assis au volant, l’auto atteint, ou peu s’en faut, le sommet du promontoire. L’on s’arrête, incapable d’aller plus haut. S’aidant d’une canne, Jean veut faire quelques pas en dehors de la voiture. C’est déjà le plein automne. Le bois s’emplit de l’odeur des verdures mourantes. De tous les arbres, les feuilles s’envolent comme s’envole de l’âme l’essaim des illusions. Sous le moindre souffle, elles se détachent des branches, puis, avant de tomber, tournoient quelque temps en spirale, avec l’air de choisir leur couche de mort. Quelques-unes se laissent tomber en route sur les longs bras étendus des sapins qui les recueillent doucement. Le plus grand nombre se collent pour jamais au point du sol où elles viennent de s’abattre, parmi les autres, chues d’hier et déjà crispées comme des coquilles vidées. Quelques autres se raniment, dirait-on, au contact de la terre froide ; une subite terreur les prend de frôler la mort ; elles se soulèvent d’un prompt et suprême élan et se mettent à voler à la file, pareilles à une troupe de passereaux emportés par la rafale.
Jean Bérubé marche et regarde tomber les feuilles. Ce spectacle de mélancolie, il ne sait trop pourquoi, ne lui apporte pas ses tristesses accoutumées. Les yeux du convalescent s’en vont plutôt vers le panache des arbres toujours verts, emblèmes des espérances vivaces qui, dans son cœur, recommencent à chanter. Il caresse même, entre ses doigts, une branche de pin, l’arbre qui, par ses fines aiguilles, pointe le plus d’antennes vers la vie. Le paysage du Bassin des Mines ne lui renvoie pas, non plus, ce jour-là, l’image de la détresse acadienne. Un soleil d’or jette sur tout le pays, sur la mer, sur les plaines encore vertes, sur les coteaux jaunissants, une lumière claire et vive, à peine traversée de vapeurs légères. Là-bas, dans l’enclos mystique du Parc du Souvenir, la statue d’Évangéline et le clocher de la chapelle découpent, dans l’air pur, leurs fines silhouettes. On dirait deux grands lis blancs crûs sur les tombes pour annoncer les résurrections prochaines. Enchantés, les yeux de Jean s’élancent, en plein rêve, bien au-delà du paysage. Au-dessus du Blomidon comme au-dessus du Bassin, une âme vivante et libre, lui semble-t-il, l’âme de la patrie flotte au vent. Et, cette voix mystérieuse et douce, dont l’écho vient de loin, de très loin, n’est-ce pas celle du génie de sa race qui, sous les arbres du mont sacré, lui dit : « Salut à toi, Jean Bérubé, beau gars de chez nous, ardent et hardi comme notre sang n’en saurait trop enfanter ! Tu l’as dit, un jour : la tâche est rude des ouvreurs de chemin. Ceux qui viennent après eux ne soupçonnent point ce qu’il en a coûté aux pionniers, bûcherons ou rêveurs qui, dans les forêts vierges des montagnes ou dans la forêt neuve des idées, ont percé les premières routes. Qu’importe à ces héros incompris, si les chemins s’ouvrent et si l’avenir y peut passer ...! »
Les deux jeunes hommes sont arrivés au bord du promontoire. Ainsi qu’à leur dernier pèlerinage, ils viennent s’asseoir sur un arbre renversé, face au Bassin. Un arbrisseau leur dérobe un peu le paysage. Paul le tord jusqu’à terre ; puis, sortant mystérieusement de sa poche d’habit, deux lettres, les montre à Jean :
— Comme tu vois, j’ai apporté des provisions. Prends d’abord celle-ci.
Il lui tend la lettre de M. Finlay.
— Le commissionnaire qui me l’a apportée, ajoute-t-il, m’a dit que, malade et faible comme il est, il a bien pris une demi-journée à t’écrire ces lignes, le père Hugh, mais qu’il a tenu quand même à les écrire de sa belle main.
Lentement, presque avec méfiance, Jean Bérubé déchire l’enveloppe. La lettre ne contient, en effet, que quelques lignes d’une écriture pénible, pleine de zigzags. Jean Bérubé lit deux fois pour être sûr d’avoir bien compris. La lettre dit :
Cher monsieur Bérubé,
J’apprends que vous allez mieux. J’espère donc vous revoir avant de mourir. Venez le plus tôt possible. J’ai un grand pardon à vous demander pour mon pauvre Allan. J’hésitais à vendre Morse Cottage à un étranger. J’hésitais bien plus encore, après notre rencontre au Cap Blomidon et la révélation que vous m’y avez faite. Mais, à la lueur de l’éternité, l’on comprend les choses bien autrement. Venez que nous reparlions de l’affaire.
Bien vôtre,
Hugh Finlay
Jean remet la lettre à Paul :
— Voici le miracle que nous avons demandé à la Vierge du Parc du Souvenir, lui dit-il, religieusement ému. Mettons-nous à genoux et disons un Ave Maria...
— Un miracle ! C’en est peut-être un autre, répond Paul, présentant la seconde lettre, une lettre endeuillée.
Jean Bérubé prend cette autre avec beaucoup plus d’émotion. Il a reconnu l’écriture et le sceau.
— Lucienne en deuil ! Et tu ne me l’as pas dit...?
Jean Bérubé déchire l’enveloppe encore plus lentement, tant le cœur lui bat fort. Lucienne lui apprend, éplorée, la mort de son père survenue dans les derniers jours du mois d’août. De cette mort, elle lui fait connaître, entre autres, les circonstances que voici :
Je fus trop sotte pour lui répondre, je me mis à sangloter comme une petite folle, de chagrin pour la mort de mon vieux père, de joie pour cette conversion.
Puis, la jeune fille expliquait que, dans son abandon, elle avait dû aller chercher, pour demeurer avec elle, sa vieille tante de Sainte-Lucie. Elle terminait sa lettre par ces deux phrases qui mirent le comble à l’émotion de Jean :
Je ne pourrai longtemps rester seule avec ma vieille tante. Quand venez-vous me chercher ?
Jean Bérubé ne peut croire à tant de bonheur à la fois. Il reste quelques minutes à ne rien dire, laisse couler sur ses joues des larmes silencieuses. Paul Comeau le regarde, très ému lui-même. Miss Mary, qui suit à quelque distance les mouvements de son malade, se montre quelque peu alarmée. Alarmée, elle le devient tout à fait, lorsque Jean Bérubé, se levant soudain, droit debout, sans même s’appuyer sur sa canne, s’écrie, gagné par une émotion suprême :
— Paul, Paul, sais-tu ce qu’il y a là-dedans ? M. Finlay va me vendre la terre et Lucienne m’appelle, Lucienne m’attend...! Que Dieu est bon, bon, bon !
Alors, pris d’une sorte de délire, le jeune homme sort son mouchoir et se met à l’agiter, au bout de son bras, comme un drapeau, puis à lancer des appels passionnés à des êtres lointains. C’en est trop. Il s’effondre et si vite que Paul n’a point le temps de le soutenir. Miss Mary accourt, presque fâchée :
— Que faites-vous ? De quoi vous mêlez-vous ? dit-elle à Paul Comeau qui, surpris et gauche, ne sait que faire.
Elle prend le pouls de son malade, lui fait respirer des sels :
— Ce ne sera pas grand’chose. Allez chercher la voiture ; rentrons à l’hôpital, ordonne-t-elle.
La voiture se met à descendre le Blomidon. Jean, revenu à lui, regarde toujours le paysage des Mines, avec l’air de suivre un songe intérieur. Sa figure est illuminée, radieuse. Des rumeurs puissantes, rumeurs de bronze et rumeurs triomphales, emplissent ses oreilles : là-bas, dans le Parc du Souvenir, les cloches d’un clocher blanc sonnent, sonnent à chavirer...
FIN
Note. — Nous en avertissons le lecteur une fois pour toutes, les récits de Jean Bérubé sur le passé de sa race, sur le « Grand Dérangement », sont rigoureusement historiques. On en trouvera la substance dans Rameau, Casgrain, Richard, Henri d’Arles, Lauvrière, Haliburton, Herbin.
L’assassinat du père et des fils Pellerin par l’ancêtre Robert Finlay est emprunté à des faits du même genre, dont plusieurs sont racontés par les historiens de l’Acadie. Le discours tenu à Jean Bérubé, par un touriste anglophobe, sur l’emplacement du fort de Port-Royal, n’est que la transposition d’un discours tenu, il y a quelques années, à la Grand’Prée, au sénateur Broussard, de la Louisiane.
Pour le reste, on fera facilement le départ entre l’histoire, la légende et le roman.
L. G.
Les mots mal orthographiés et les erreurs d’impression ont été corrigés. En cas d’orthographe multiple, l’usage majoritaire a été utilisé.
La ponctuation a été conservée, sauf en cas d’erreurs d’impression évidentes.
La table des matières a été déplacée au début de l’ouvrage pour faciliter la lecture.
[Le fin d’Au Cap Blomidon, par Lionel Groulx]