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Title: La Bibliothèque Canadienne, Tome II. Fevrier, 1826. Numero 3
Date of first publication: 1826
Editor: Michel Bibaud (1782-1857)
Date first posted: January 18 2015
Date last updated: January 18 2015
Faded Page eBook #20150124

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  La Bibliothèque Canadienne.

  TOME II. FEVRIER, 1826. NUMERO 3.




HISTOIRE DU CANADA.


Le lendemain, vingt Juillet, Louis Kertk mouilla dans la rade, avec
ses trois vaisseaux; celui qu'il montait était de cent tonneaux et
avait dix pièces de canon; les deux autres étaient des pataches
de cinquante tonneaux et de six canons. Champlain alla lui rendre
visite à son bord, et en fut bien reçu. Il demanda et obtint des
soldats pour garder la chapelle et les deux maisons religieuses.
Kertk descendit ensuite à Québec, et prit possession du fort, puis du
magazin, dont il remit les clefs à un nommé le BAILLIF, qui s'était
donné aux Anglais, ou plutôt à ses co-religionnaires, avec trois
autres Français, Etienne BRULÉ, de Champigny, Nicholas MARSOLET, de
Rouen, et Pierre RAYE, de Paris. Charlevoix parle de ce dernier comme
d'un homme du plus méchant caractère. Le commandant ne voulut pas
souffrir que Monsieur de Champlain quittât son logis, et il lui donna
une copie signée de sa main de l'inventaire qu'il avait fait dresser
de tout ce qui s'était trouvé dans la place.

Il était de l'intérêt des vainqueurs que ceux des habitans qui
avaient des terres défrichées demeurassent dans le pays; du moins
Kertk le crut ainsi, et pour les y engager, il leur fit les offres
les plus avantageuses. Il les assura même que si, après y être
demeuré une année entière, ils ne s'y trouvaient pas bien, il les
ferait repasser en France. Comme sa conduite les avait fort prévenus
en sa faveur, et que plusieurs auraient été obligés de mendier, s'ils
avaient repassé la mer, presque tous prirent le parti de rester.

Toutes choses étant ainsi réglées, et Thomas Kertk étant venu
joindre son frère, Champlain partit avec lui le vingt-quatre, pour
Tadoussac, où l'amiral David s'était rendu depuis quelques jours.
Peu s'en fallut que dans ce voyage, les victorieux et les vaincus
ne changeassent de sort. Emery de Caen, qui allait à Québec, et ne
savait rien de ce qui s'y était passé, rencontra le navire de Thomas
Kertk qui portait Monsieur de Champlain, et qui s'était séparé
des deux pataches avec lesquelles il était parti: il l'attaqua,
et il était sur le point de s'en rendre maître, lorsqu'ayant crié
_quartier_, pour obliger les Anglais à se rendre, Thomas Kertk
prit cette parole dans un sens opposé, et cria de son côté, _bon
quartier_: à ces mots, l'ardeur des Français se ralentit un peu:
de Caen qui s'en apperçut, voulut les rassurer, et se préparait à
faire un dernier effort; mais Monsieur de Champlain se montra, et
lui conseilla de profiter de son avantage, pour faire ses conditions
bonnes, avant l'arrivée des pataches, qui faisaient force de voile et
qui étaient déjà fort proches.

Il est certain, dit Charlevoix, que si tous les Français avaient
fait leur devoir, le navire Anglais aurait été pris avant qu'il eût
pu être secouru: la peur qu'en eut le commandant, ajoute-t-il, lui
fit même commettre la lacheté de menacer Monsieur de Champlain de le
tuer, s'il ne faisait cesser le combat. Emery de Caen se comporta
en homme brave, mais il ne fut pas bien secondé des gens de son
équipage, composé en grande partie de protestans qui ne se battaient
pas alors volontiers contre les Anglais, à cause du siège de la
Rochelle.

Outre les transfuges dont il a été parlé, il y avait sur l'escadre
anglaise, avec le titre de contre-amiral, un nommé Jacques MICHEL,
calviniste enthousiaste, qui avait donné des mémoires à l'amiral
anglais, pour l'engager à cette expédition. Au reste l'escadre de
Kertk, n'était pas à beaucoup près aussi forte qu'on l'avait publié;
et si Emery de Caen fût arrivé huit jours plutôt, il eût ravitaillé
Québec, et Champlain n'eût pu y être forcé. Les Anglais furent encore
heureux en ce que la paix ayant été renouvellée entre les deux
couronnes, le commandeur de Razilli qui armait pour aller au secours
de la Nouvelle France, reçut un contre-ordre. La cour de France
croyait sans doute que Kertk recevrait aussi la défense d'aller plus
loin; mais il était à la voile, et on l'ignorait à Paris.

Cependant cet amiral ne voulut pas retourner en Angleterre sans
avoir visité sa conquête; il monta jusqu'à Québec, et à son retour à
Tadoussac, il dit à Champlain qu'il trouvait la situation de cette
ville admirable, que si elle demeurait à l'Angleterre, elle serait
bientôt sur un autre pied, et que les Anglais tireraient parti de
bien des choses que les Français avaient négligées, ou qu'ils ne
connaissaient point. L'amiral David n'était pas à beaucoup près aussi
généreux que Louis son frère, qui même ne soutint pas son caractère
jusqu'à la fin, et Champlain et les jésuites surtout eurent à
essuyer bien des mauvaises manières de leur part. Michel leur avait
persuadé que ces religieux étaient fort riches; bientôt détroupés,
ils déchargèrent sur lui une partie de leur chagrin. Les trois frères
lui devaient tout le succès de cette campagne et de la précédente;
c'étaient de bons marchands, qui s'étaient enrichis par le commerce,
mais qui ne savaient point la guerre; Michel était homme de mer
et brave soldat: dans le combat naval contre M. de Roquement, il
avait empêché David Kertk d'être accroché par ce commandant, qui ne
pouvait répondre à son canon, mais qui l'aurait enlevé sans peine à
l'abordage; il avait servi de guide et de pilote à ses deux frères,
qui ne connaissaient point le fleuve St. Laurent, et qui sans lui
n'auraient jamais osé s'engager si avant.

Mais soit mauvaise humeur de la part des Anglais, en voyant combien
peu leur conquête les avait enrichis, soit mécontentement de la
part du contre-amiral, qui ne crut pas peut-être ses services assez
récompensés, il parut bientôt plus que du refroidissement entre eux
et lui. Michel fut même le premier à éclater et à se répandre en
plaintes amères et contre les Anglais et contre l'amiral David, son
compatriote et co-religionnaire. Cependant étant mort, quelque tems
après, dans une espèce de fureur frénétique, on l'inhuma avec toutes
les cérémonies en usage dans les églises protestantes et les honneurs
militaires dûs à son rang.

L'amiral employa le reste de l'été à carener ses vaisseaux. Il mit
à la voile dans le mois de Septembre, et mouilla, le 20 Octobre,
dans la port de Plymouth, où il apprit que les différens des deux
cours étaient terminés. On a même avancé qu'il en avait eu des avis
certains avant la prise de Québec, mais qu'il avait cru pouvoir
prétendre l'ignorer.

On parut d'abord à la cour de France fort choqué de cette invasion
des Anglais, après la conclusion d'un traité qui avait empêché qu'on
ne s'y opposât; mais les raisons d'honneur à part, bien des gens
doutèrent si l'on avait fait une véritable perte, et s'il était
à-propos de demander la restitution de Québec. Ils représentaient que
le climat y était trop dur; que les avances excédaient les retours;
que le royaume ne pouvait s'engager à peupler un pays si vaste sans
s'affaiblir beaucoup; que depuis cinquante ans qu'on connaissait le
Canada, on n'en avait rien tiré; que ce pays ne pouvait être d'aucune
utilité à la France, ou que du moins elle pouvait s'en passer sans
inconvénient.

A ces raisons d'autres répondaient que le climat du Canada
s'adoucirait à mesure que le pays se découvrirait; que l'air y était
sain et le terroir fertile; qu'avec un travail modique on pouvait
s'y procurer toutes les commodités de la vie; qu'on pouvait, sans
dépeupler le royaume, faire passer tous les ans en Amérique un
certain nombre de familles, y envoyer des soldats réformés, avec
des filles tirées des hopitaux, et les placer de manière qu'elles
pussent s'étendre à mesure qu'elles se multiplieraient; qu'on avait
déja l'expérience que les femmes françaises y étaient fécondes, que
les enfans s'y élevaient sans peine, et qu'ils y devenaient robustes,
bien faits et d'un beau sang; que la seule pêche des morues était
capable d'enrichir le royaume: qu'elle ne demandait pas de grands
frais; que c'était une excellente école pour former des matelots;
mais que pour en tirer tout l'avantage qu'elle pouvait produire, il
fallait la rendre sédentaire, c'est-à-dire y occuper les habitans
mêmes de la colonie; que les pelleteries pouvaient aussi devenir un
objet considérable, si on avait attention de n'en pas épuiser la
source, en voulant s'enrichir tout d'un coup; qu'on pouvait profiter
pour la construction des vaisseaux des forêts qui couvraient le
pays, et qui étaient des plus belles du monde; enfin que le seul
motif d'empêcher les Anglais de se rendre trop puissants dans cette
partie de l'Amérique, en joignant les deux bords du St. Laurent à
tant d'autres provinces, où ils avaient déja de bons établissemens,
était plus que suffisant pour engager la France à recouvrer Québec,
à quelque prix que ce fût. Quant au peu de progrès qu'on avait fait
en Canada depuis tant d'années, on en rejettait la cause sur les
sociétés particulières qui s'étaient chargées de cette colonie.

Aux raisons de politique et d'intérêt qui n'avaient pas persuadé la
meilleure partie du conseil, on en ajouta d'autres qui achevèrent
de déterminer LOUIS XIII à ne point abandonner le Canada. Elles
étaient prises du côté de l'honneur et de la religion, et personne
ne les fit plus valoir que Champlain qui avait beaucoup de piété et
était bon Français. On négocia donc pour retirer Québec des mains
des Anglais, et afin de donner plus de chaleur aux négociations, on
arma six vaisseaux qui devaient être sous les ordres du commandeur de
Razilli. La cour d'Angleterre, à la persuasion de Milord MONTAIGU,
rendit de bonne grâce ce qu'on se disposait à lui enlever de force.
Le traité en fut signé à St. Germain en Laye, le 20 Mars 1632, et
l'Acadie y fut comprise, aussi bien que l'ile du Cap Breton, nommée
depuis _l'Ile Royale_. C'était bien peu de choses que l'établissement
que les Français avaient alors dans cette île; cependant ce poste,
le port de Québec environné de quelques méchantes maisons et de
quelques barraques, deux ou trois cabanes dans l'ile de Montréal,
autant peut-être à Tadoussac, et en quelques endroits sur le fleuve
St. Laurent, pour la commodité de la pêche et de la traite; un
commencement d'habitation aux Trois-Rivières, et les ruines du
Port-Royal, voila en quoi consistait la Nouvelle-France, et tout le
fruit des découvertes de Vérazani, de Jacques Cartier, de Roberval,
de Champlain, des grandes dépenses du marquis de la Roche et de M. de
Monts, et de l'industrie d'un grand nombre de Français, qui auraient
pu y faire un grand établissement, s'ils eussent été bien conduits.

Un des articles du traité de St. Germain portait que tous les
effets qui seraient trouvés à Québec, et dont on avait dressé un
inventaire, seraient restitués, aussi bien que les vaisseaux pris
de part et d'autre, avec leur charge, ou l'équivalent; et comme les
sieurs de Caen avaient le principal intérêt dans cette restitution,
Emery de Caen fut envoyé en Amérique pour porter à Louis Kertk le
traité, et en solliciter l'exécution. Le roi jugea même à-propos
de lui abandonner le commerce des pelleteries pour un an, afin de
le dédommager des pertes qu'il avait faites pendant la guerre. Il
partit pour Québec, au mois d'Avril de cette même année 1632, et à
son arrivée, le gouverneur anglais lui remit la place et tous les
effets qui lui appartenaient. Néanmoins, toute cette année et la
suivante, les Anglais continuèrent à trafiquer avec les sauvages,
contre la teneur du traité qui interdisait ce commerce aux sujets de
la Grande-Bretagne.

En 1633, la Compagnie de la Nouvelle France rentra dans tous ses
droits, et l'Acadie fut concédée au commandeur de Razilli, un de ses
principaux membres, à condition qu'il y ferait un établissement. Il
en fit un en effet, mais assez peu considérable, au port de la Haive.
La même année, M. de Champlain, que la Compagnie avait présenté
au Roi, en vertu du pouvoir qu'elle avait reçu de sa Majesté, fut
nommé de nouveau Gouverneur de la Nouvelle France, et partit pour
s'y rendre, avec une escadre qui portait beaucoup plus que ne valait
alors tout le Canada, menant avec lui les PP. Masse et de Brébeuf.
Il y retrouva la plupart des anciens habitans, et il les engagea,
ainsi que ceux qu'il avait amenés avec lui, à profiter des fautes qui
avaient causé les malheurs passés.

Sa première vue fut de s'attacher la nation huronne, et de tâcher
de la soumettre au joug de l'évangile, persuadé qu'il n'est pas de
lien plus fort que celui de la religion. Les pères récollets et
jésuites avaient déjà fait quelques prosélytes chez ces sauvages,
mais le christianisme n'avait pas encore pris racine parmi eux. On
se flattait néanmoins que quand ils auraient eu une plus longue
fréquentation avec les missionnaires, ils deviendraient plus dociles.
Mais pour exécuter ce projet, il aurait fallu se pourvoir d'un
certain nombre d'ouvriers évangéliques, et les mettre en état de
tirer leur subsistance d'ailleurs que d'un pays dont les habitans
avaient à peine le nécessaire pour vivre; et la chose ne paraissait
pas très-facile: d'un côté, la Compagnie s'était laissé persuader
que dans une colonie naissante, des religieux mendians seraient plus
à charge qu'utiles aux habitans, et elle en exclut, au moins pour
un tems, les PP. récollets; de l'autre, on craignait que le zèle
des personnes qui avaient fourni jusque là aux jésuites tout ce qui
leur avait été nécessaire, ne se fût refroidi, en conséquence des
pertes qu'elles avaient faites. Cependant, presque tous ceux qui
s'étaient intéressés dès le commencement en faveur de la Nouvelle
France, se crurent obligés de mettre les jésuites en état, non
seulement de n'avoir pas besoin des habitans pour la vie, mais encore
de contribuer au défrichement et à l'établissement du pays, en même
tems qu'ils donneraient leur principale attention à l'instruction des
Français et à la conversion des sauvages.

Ainsi dès l'année 1632, c'est-à-dire, immédiatement après la
conclusion du traité de St. Germain en Laye, les PP. PAUL LE JEUNE
et ANNE DE NONE, s'embarquèrent pour Québec. Ils trouvèrent que le
peu de prosélytes qu'on avait faits aux environs de cette ville,
n'étaient plus dans les sentimens où on les avait laissés; mais ils
n'eurent pas beaucoup de peine à les y faire rentrer. Les Anglais,
dans le peu de tems qu'ils avaient été les maîtres du pays, n'avaient
pas su y gagner l'affection des sauvages: les Hurons ne parurent
point à Québec, tant qu'ils y furent: les autres, plus voisins
de cette capitale, et dont plusieurs, pour des mécontentemens
particuliers, s'étaient déclarés ouvertement contre les Français, à
l'approche de l'escadre anglaise, s'y montrèrent même assez rarement.
Tous s'étaient trouvés un peu déconcertés, quand, ayant voulu prendre
avec ces nouveaux venus les mêmes libertés que les Français ne
faisaient nulle difficulté de leur permettre, ils s'apperçurent que
ces manières ne leur plaisaient pas.

Ce fut bien pis encore au bout de quelque tems, lorsqu'ils se virent
chassés à coups de bâton des maisons où jusque là ils étaient entrés
aussi librement que dans leurs cabanes. Cette différence dans le
caractère et dans les manières des Français et des Anglais à l'égard
des sauvages, n'a pas peu contribué à leur faire donner la préférence
aux premiers, et à les attacher fortement dans la suite à leurs
intérêts.

En moins de trois ans, il y eut quinze pères jésuites dans la
colonie, sans compter trois ou quatre frères lais attachés à
l'instruction des enfans. Bientôt aussi il n'y eut plus en Canada un
seul calviniste. Cette exclusion qu'on pourrait regarder comme le
fruit de l'intolérance qui était l'esprit du tems, et non moins chez
les protestans que chez les catholiques, était aussi une mesure de
politique: on était persuadé à la cour de France, que l'entreprise
et le succès des Anglais étaient dûs principalement aux intrigues
de quelques protestans de France, et à la connivence de ceux de la
colonie, et l'on crut qu'il était de la prudence de ne pas trop
approcher les réformés des Anglais, dans un pays où l'on n'avait
pas assez de forces pour les contenir dans le devoir et dans la
soumission à l'autorité légitime.

On avait d'ailleurs apporté une très-grande attention au choix de
ceux qui s'étaient présentés pour aller s'établir en Canada, et
il n'est pas vrai que les filles qu'on y envoya de tems à autre,
pour les marier avec les nouveaux habitans, aient été prises dans
des lieux suspects, comme l'ont avancé, dans leurs relations, des
voyageurs ou trompés ou trompeurs. On eut soin de s'assurer de leur
conduite avant que de les embarquer, et celle qu'on leur a vu tenir
dans la colonie est une preuve qu'on y avait réussi. On continua,
les années suivantes, d'avoir la même attention, et l'on vit bientôt
dans cette partie de l'Amérique, continue le P. Charlevoix, commencer
une génération de véritables chrétiens, parmi lesquels régnait la
simplicité des premiers siècles, et dont la postérité n'a point perdu
de vue les grands exemples que leurs ancêtres leur ont laissés. Les
missionnaires, soit chez les Français, soit chez les sauvages, mais
surtout parmi ces derniers, se distinguaient par une piété, un zèle,
une résignation et un dévouement qu'on pouvait regarder, même alors,
comme extraordinaires.

Parmi le grand nombre de tribus idolâtres qui ouvraient aux
missionnaires un vaste champ pour exercer leur zèle, aucune ne leur
parut mieux mériter leur attention que la huronne. M. de Champlain,
comme on l'a vu plus haut, n'avait rien tant à cœur que de convertir
ses sauvages au christianisme. En ayant trouvé jusqu'à sept cent
qui l'attendaient à Québec, à son retour de France, il leur proposa
d'envoyer des missionnaires dans leur pays. Ils applaudirent d'abord
à ce dessein; mais lorsqu'on y pensait le moins, ils changèrent de
sentiment. Le gouverneur crut leur en devoir marquer sa surprise
et leur en témoigner son ressentiment: il leur parla même en homme
qui ne se voyait plus, comme les années précédentes, dans une
situation à être offensé impunément, et il eut lieu de juger qu'il
les avait rendus plus dociles. Dans cette supposition, il voulut
agir avec hauteur, et de concert avec le P. LEJEUNE, supérieur de
la mission, il disposa toutes choses pour le voyage des PP. de
Brébeuf et de Noue, qui avaient été nommés pour accompagner ces
sauvages. Non seulement ceux-ci acceptèrent les missionnaires, on
crut même appercevoir entre les chefs des différents villages,
une espèce d'empressement à les posséder de préférence; mais un
accident imprévu vint rompre toutes les mesures du gouverneur. Un
Algonquin ayant tué un Français, M. de Champlain qui tenait le
meurtrier en prison, résolut d'en faire un exemple. Les sauvages
qui avaient d'abord trouvé raisonnable qu'il fût puni de mort, ne
voulurent plus y consentir, et déclarèrent qu'ils n'embarqueraient
aucun missionnaire dans leurs canots, ni même aucun Français, que
le gouverneur n'eût mis l'Algonquin meurtrier en liberté. Au reste,
plus d'une raison engageait M. de Champlain à souhaiter que les
missionnaires accompagnassent les Hurons dans leurs bourgades. Il
croyait ces sauvages plus propres que les autres à accréditer le
christianisme. Il voulait par le moyen de ces missions préparer les
voies à l'établissement qu'il méditait de faire dans leur pays, situé
très avantageusement pour le commerce, et d'où il serait très-aisé
par le moyen des lacs dont il est presque environné, de pousser les
découvertes jusqu'à l'extrémité de l'Amérique Septentrionale. Enfin,
il était bien aise de s'attacher une tribu de laquelle il paraissait
y avoir beaucoup à craindre et à espérer, pour l'affermissement et le
progrès de la colonie française. Les missionnaires se persuadaient,
de leur côté, qu'en fixant le centre de leur mission dans un pays
qui était regardé comme le centre du Canada, il leur serait aisé de
porter la lumière de l'évangile dans toutes les parties de ce vaste
continent: aussi ne perdaient-ils point de vue le dessein qu'ils
s'étaient proposé de concert avec le gouverneur; et après quelques
nouvelles tentatives infructueuses, trois d'entr'eux, savoir les
PP. de Brébeuf, Daniel et _Davost_, réussirent à s'embarquer pour
le pays des Hurons, les deux premiers de Québec, et le dernier avec
deux laïcs, des Trois Rivières. Les détails des contradictions
qu'ils eurent à essuyer d'abord, des maux qu'ils souffrirent, et
des conversions qu'ils opérèrent à la fin, parmi ces barbares,
appartiendraient plutôt à l'histoire ecclésiastique du Canada qu'à
celle que nous écrivons: et en nommant les missionnaires dont ils est
parlé dans l'histoire de Charlevoix, nous mettons et mettrons de côté
par la suite leurs travaux purement religieux parmi les sauvages.

(_A continuer._)




BOTANIQUE.


_Petit Apocynon du Canada. Apocynum minus rectum canadense._ La
racine de ce petit Apocynon, ou _tue-chien_, n'est point rampante
comme celle de l'apocynon de Syrie: elle se découvre, et une quantité
de fibres qui l'environnent la tiennent attachée à la terre. Ses
feuilles sont étroites, longues d'un doigt, et se terminent en
pointe. Ses tiges poussent deux à deux; chacune a tout au plus une
coudée de haut: elles sont de couleur de pourpre tirant sur le noir,
et sont terminées par des bouquets de fleurs de la même figure que
l'apocynon de Syrie, mais d'un plus beau pourpre. Quand elles sont
passées, chaque tige se divise en deux plus petites, qui sont aussi
terminées par des bouquets de fleurs. Une humeur gluante les couvre
et les garantit des mouches, qui se trouvent prises, quand elles
ont la témérité de s'en approcher de trop près. Au commencement de
l'automne, une ou deux petites bourses, comme des membranes, naissent
du milieu des fleurs, qui ressemblent à celles de l'asclépias: elles
renferment des semences larges et plates, de l'angle desquelles pend
une espèce de petit poil follet. Cette plante est pleine d'un suc
blanc, qui est un vrai poison.

_Origan du Canada. Origanum fistulosum canadense._ Les tuyaux
des fleurs de cette plante représentent assez bien une flûte de
cannes, et c'est ce qui lui a fait donner par CORNUTI l'épithète de
_fistulosum_. Ses tiges sont quarrées, et quelquefois à plusieurs
angles; toutes sont couvertes d'un léger duvet et poussent plusieurs
branches. Ses feuilles sont longues, d'un vert clair, et assez
semblables à celles de la lysimachie gousseuse. Elles couvrent toute
la tige jusqu'à la cîme, où est la fleur, dont la base est environnée
de dix ou douze feuilles plus petites que celles des tiges. Cette
fleur ne ressemble pas mal à celle de la scabieuse, mais elle est
plus basse et plus applatie. Elle est composée d'un grand nombre
de petits calices, d'où il sort de petits tuyaux bien rangés, de
couleur de pourpre, qui se partagent en deux à leur extrémité, et
font place à deux ou trois filamens, dont la tête est aussi de
couleur de pourpre. Souvent du milieu de la tige, il nait une autre
tige de trois doigts de long, terminée par une seconde fleur. La
plante, sans être froissée, répand une odeur de sarriette. Au goût
elle a un peu d'acreté et pique la langue comme le poivre: mais la
racine est insipide. Elle dure plusieurs années, et fleurit aux mois
de Juillet et d'Août.

_Matagon du Canada. Cornus herbacea canadensis._--La tige de cette
plante a environ un pied de long: aux deux tiers, elle produit
seulement deux très-petites feuilles ovales et posées vis-à-vis
l'une de l'autre. Sur son extrémité, elle produit six autres
feuilles ovales, longues d'un pouce, du milieu desquelles s'élève
un pédicule, qui soutient un bouquet de fleurs renfermé dans une
enveloppe composée de quatre feuilles blanches, ovales, longues de
quatre ou cinq lignes, et disposées en croix: chaque fleur du bouquet
est à quatre pétales portées sur un calice qui est un petit godet
légèrement découpé en quatre pointes. Ce calice devient un fruit en
forme de baie ronde, charnue, grosse comme un pois, d'un très beau
rouge, et qui contient un noyau à deux loges. Cette plante croît dans
des terres sèches et élevées, par les 45 et 50 degrés. Les sauvages
appellent ce fruit _matagon_, et le mangent.




CURIOSITÉS NATURELLES.


Mr. PURSH le Botaniste, a recueilli sur l'isle d'Anticosti, dans
un voyage qu'il y a fait dans le cours du mois dernier, plusieurs
échantillons de plantes et de pétrifications très curieuses. Il
paraît que la pointe sud-ouest de l'île est composée de marbre blanc,
et s'élève au dessus du niveau de l'eau à près de quatre-vingt à cent
pieds de hauteur. La base de cette masse énorme de marbre est de
plusieurs milles en étendue. Cette pierre offre des pétrifications de
vermisseaux de toutes espèces, et est susceptible d'un superbe poli.
Il y a aussi épars çà et là des pétrifications en forme de rayons de
miel, où se trouvent incrustées des coquilles bivalves. Le tout est
de la plus grande beauté.


L'île d'Anticosti est encore dans son état sauvage ou primitif.
La main de l'homme n'a pas encore changé sa surface, et les bêtes
sauvages, ses premiers habitans, n'ont pas encore été dérangées dans
leur possession. Le poisson y est des plus abondants ainsi que le
gibier. Le sol dans l'intérieur paraît extrêmement riche et nourrit
des millions d'arbres de toute espèce. L'ours y est en grand nombre
ainsi que les animaux sauvages que l'on rencontre sur les côtes du
nord. Telle est la richesse d'une île que l'on a regardée jusqu'à
présent comme inhabitable pour les hommes.

[_Le Canadien, Août 1818._]




STATISTIQUE.


_Monsieur Bibaud._--Le dénombrement de la province que l'on fait
enfin cette année, pourra peut-être fournir plus d'une occasion de
faire ressortir la justesse d'une de vos observations qui servent
d'introduction aux petits extraits que vous nous avez donnés, dans
votre dernier numéro, sous le titre de MES TABLETTES DE 1813, si,
comme j'ai la présomption de le faire aujourd'hui, chacun vous
envoyait pour insertion, les petits renseignemens statistiques qu'il
peut avoir recueillis ou rassemblés, à différents tems, sur divers
points du Bas-Canada. Vous dites, "Pour celui du Haut-Canada," &c.
"Il doit en être," &c. Persuadé comme vous que le tableau passé ne
devient intéressant que par sa comparaison avec le tableau présent,
j'ôse croire que c'est le tems le plus favorable à _l'honneur de mes
observations_, que celui où vont paraître _celles du jour_. Je me
hâte donc de vous transmettre mes deux lettres sur la statistique de
Boucherville, telle que prise en 1811.

Mr. WM. BERCZY, si bien connu au pays par son infortune, ses
connaissances variées et solides, ses productions mêmes dans un des
arts libéraux, devenu dans ses malheurs, d'un objet d'amusement de
sa jeunesse, un puissant et honorable moyen de subsistance dans
un âge avancé, était au moment de donner au public une _Histoire
générale du Canada_, particulièrement précieuse sous le rapport
de la _statistique_: il était aux Etats-Unis, occupé à prendre
des arrangements pour la publier, au commencement de la dernière
guerre, lorsque la mort l'enleva aux arts et lettres. L'ouvrage
était de 2 vols. 4-to. Sa famille l'a sans doute retiré des mains
des imprimeurs. Il est à espérer qu'il paraîtra plus tard. Le
malheur d'un côté, (maître à l'école duquel il avait su profiter,
contre l'ordinaire de tant d'autres,) ses liaisons ensuite avec les
personnes instruites du pays, fils naturels du sol, lui avaient fait
dépouiller les préjugés qu'on lui avaient inspirés d'abord contre ces
derniers. Il est donc à déplorer que son ouvrage n'ait pas vu le jour
encore.

Il m'adressa dans le tems, en 1811, vingt questions. Voici mes
réponses qui vous feront deviner ces questions, m'étant renfermé
dans les limites qu'elles me prescrivaient. Il m'en remercia alors;
ne soyez pas plus difficile, et priez vos lecteurs de les lire avec
indulgence.

S. R.


_Observations statistiques sur la paroisse et seigneurie de
Boucherville._

  A WILLIAM BERCZY, ECUYER, A MONTREAL.

    BOUCHERVILLE, le 22 Septembre, 1811.

MONSIEUR ET AMI,

C'est avec un vrai plaisir que je prends en ce moment la plume; il
me semble être à vos côtés, quand je vous écris, et, toujours dans
ce cas, l'illusion est pour moi une vraie jouissance. Je ne saurais
répondre aujourd'hui aux vingt questions que vous me faites, mais je
puis du moins vous satisfaire sur la plus grande partie; d'ailleurs,
en homme prudent, je sais garder une poire pour la soif: vous
m'entendez sans doute.

Aussitôt votre lettre reçue, je me suis mis en chemin, un crayon
d'une main et de l'autre un papier rayé de différentes colonnes
avec chacune leurs titres. Armé de la sorte, j'ai été de porte
en porte, demandant à celui-ci s'il avait femme, à celle-là si
elle était pourvue; chiffrant hommes, femmes, enfants des deux
sexes, vieillards, maisons, jardins, vaches, chevaux, &c. Rien de
plus curieux que d'entendre les questions que le voisin faisait
à son voisin sur ma visite et l'objet de mes questions; rien de
plus divertissant que les propos qu'on tenait derrière moi. L'un
_m'avait vu compter les vitres de sa maison_! l'autre criait _à la
taille_! &c. &c. &c. J'ai souri de leurs méprises sans discontinuer
ma besogne, et personne n'a refusé de répondre à tout ce que j'ai
demandé. Cependant comme je n'ai pas encore parcouru tout le village,
je remettrai à une autre fois de vous donner le dénombrement exact
que je me suis mis en frais d'en faire.

Apprenant dans cette incursion que Mr. le Curé avait pris lui-même,
l'an passé, l'état de la population de la paroisse, en faisant la
_quête de l'Enfant Jésus_, je fus le voir, hier, pour le prier de
me le communiquer. Il s'est fait un plaisir de m'en faire part, et
je dois vous avouer que, sans la complaisance de Messire Connefroi,
il m'eût été impossible de vous rien dire de la population de
Boucherville: car cette seigneurie est tellement morcellée, il y
a tant et tant de seigneurs et co-seigneurs ici, qu'il faudrait
feuilleter, pour atteindre ce seul but, au moins trente terriers, si
comme ça devrait être, chacun de ces messieurs avait celui des terres
qui relèvent de lui. Voici ce que je tiens du Curé.

_La seigneurie et la paroisse de Boucherville._--_La seigneurie de
Boucherville_ a 114 arpents de front sur deux lieues de profondeur,
et fournit 233 terres; mais comme la partie de la seigneurie de
Montarville nommée _Les Etangs_ est desservie par notre Curé, _la
paroisse de Boucherville_ se trouve contenir 251 terres, y en ayant
18 dans _Les Etangs_. Je vous prie bien de vous ressouvenir de la
différence qu'il y a entre la _seigneurie_ et la _paroisse_ de
Boucherville, quand j'employerai l'un ou l'autre de ces mots; sans
cela vous pourriez tomber dans quelque erreur.

La _paroisse_ de Boucherville contient donc 251 terres; mais
plusieurs étant possédées par le même propriétaire, on ne doit pas
compter 251 feux.

_Population de 1810._--Mr. le Curé faisant la tournée de sa paroisse,
en 1810, trouva qu'elle contenait:

    Dans la campagne,  1071 communiants.
    Dans le village,    352 do.
                                          1423 communiants.
    Dans la campagne,   614 enfants
    Dans le village,    217 do.
                                           831 enfants
                                          ----
    Population entière,                   2425 âmes

_Milice, 1810._--La paroisse de Boucherville, le village compris,
ne fournit que trois compagnies de milice. Les capitaines d'après
leurs rôles de 1810, au moins, portent le nombre des miliciens à

          345 hommes de 18 à 60 ans.
           38 audessus de 60.
            7 exempts
           20 tant officiers que sergents.
          ---
    Total 410 hommes.

Je dois vous observer, à ce sujet, que les miliciens de Montarville
appartiennent en partie à l'Etat-Major de Chambly, en partie à celui
de Boucherville, (c'est-à-dire, ceux des _Etangs_,) et en partie
enfin à celui de la Baronnie de Longueuil.

_Baptêmes et Sépultures en 1810._--Je tiens du Curé, qu'il a été
baptisé dans la paroisse 135 enfants et qu'il y a été enterré
77 personnes en 1810. Au reste, si vous désirez avoir l'état
des mariages, baptêmes et sépultures des années précédentes,
vous trouverez au Greffe de Montréal les Régistres de toutes les
paroisses; chaque Curé y déposant, tous les ans, copies des siens.

_Médecins._--C'est peut-être ici le lieu de répondre à votre
question: _Combien y a-t-il de Médecins dans cette seigneurie?_

Le nombre (grâce à Dieu, entre nous,) s'en réduit à un seul. Il est
étranger, et a la réputation méritée, _d'habile dans sa profession_.
Sur l'information que je lui ai donnée de votre projet de publier
une _Histoire Statistique du Canada_, et la communication que je lui
ai faite de votre lettre, il m'a remis, ce matin, la note dont suit
copie: elle est d'un observateur éclairé.

"The diseases of Canada do not differ essentially from those of a
parallel latitude in Europe.

"Inflammatory diseases, as pleurisy, peripneumony, &c. prevail
in winter, and fevers of the typhus kind in summer and autumn. A
melancholy epidemy prevailed in many parts of Lower Canada, during
the winter of 1809 and '10, which carried off great numbers of all
ages. It was of an inflammatory character and was most successfully
treated by copious blood-letting.

"Goîtres (the diseases of the neck so common in Switzerland,) are
not unfrequent in Canada. Many hypothesis have been invented in
this country, as well as in that, to account for the origin of this
difformity, but hitherto in vain; nor have our medical gentlemen been
more happy in its cure.

"Cutaneous diseases, as the itch, herpes, &c. (the result of a dirty
skin,) are not uncommon in Canada. But from the domestic and moral
character of the inhabitants, the venerial disorder is comparatively
rare."[1]

  [Footnote 1: Les maladies du Canada ne diffèrent pas essentiellement
  de celles des mêmes latitudes en Europe. Les maladies
  inflammatoires, telles que la pleurésie, la péri-pneumonie, &c.
  règnent en hiver, et les fièvres du genre du typhus, l'été et
  l'automne. Il a régné dans l'hiver de 1709 à 1810, dans plusieurs
  parties du Bas-Canada, une maladie épidémique qui a enlevé un
  grand nombre de personnes de tout âge. Elle était d'une nature
  inflammatoire, et la saignée copieuse et répétée s'est trouvée un
  remède efficace.

  Les goîtres, (maladie de la gorge si commune en Suisse,) sont
  assez ordinaires en Canada. On a eu recours dans ce pays-ci,
  comme dans celui-là, à plusieurs hypothèses, pour se rendre
  raison de cette difformité, mais jusqu'ici sans succès; et nos
  médecins n'ont pas plus réussi à en guérir ici qu'ailleurs.

  Les maladies cutanées, telles la gale, &c. (résultat de la
  malpropreté,) sont assez communes en Canada; mais en conséquence
  des habitudes domestiques et du caractère moral des habitans, la
  maladie vénérienne y est comparativement rare.]

_Moulins._--Il n'y a point de moulin-à-eau dans la seigneurie, et de
quatre moulins-à-vent qui y sont construits, trois seulement sont
bons.

_Marchands._--Le nombre des marchands est ici de six, quoique la
place ne soit guères avantageuse pour le commerce.

_Artisans._--Les artisans y sont en assez grand nombre. Voici ceux
du village seul: six forgerons; cinq tisserands; deux tonneliers;
huit menuisiers, dont deux font aussi le métier de charpentiers; un
horloger; cinq bouchers, dont deux seulement fournissent le village;
un charron; deux maçons; deux boulangers; et six cordonniers, dont un
est, en outre, sellier, charpentier et bon _biberon_, par dessus le
marché: preuve incontestable, je crois, qu'_ici_, comme ailleurs, on
trouve des gens _à talens universels_.

Le pain est presque toujours très mauvais, quoiqu'on le paye cher;
nos boulangers n'étant point assujettis à la taxe de leur pain, comme
ceux de la ville, le vendent ce qu'ils veulent.

_Auberges._--On a dans ce village, trois auberges, dont deux sont
fort proprement tenues. _L'Hôtel de Boucherville_ est agréablement
situé, et l'on y est logé commodément.

_Denrées et leurs prix._--La proximité où est Boucherville de
Montréal, et la facilité de communication entre ces deux places,
sont cause que nos habitants, journellement instruits des prix de la
ville, nous vendent ici leurs denrées aussi chèrement, quelques fois
même à un plus haut prix, que vous ne les payez à Montréal. Il n'y a
point ici de tarif particulier, sous aucun rapport.

_Domestiques, leurs gages; journaliers, leur salaire._--Les
domestiques sont en petit nombre, les uns à _l'entretien_, les autres
à des prix si différents qu'il m'est impossible de vous dire le prix
moyen des services de cette classe de serviteurs. Le salaire des
journaliers me paraît assez déterminé: homme ou femme, on leur paye
1_s_8_d_. par jour et on les nourrit; ils demandent 2_s_6_d_. par
jour.

_Manufactures, Industrie._--Il y a ici grand nombre de tisserans,
dont cinq dans le village seul. Ils manufacturent du coutil, de la
flanelle, du droguet, de la toile de diverses sortes, de l'étoffe
croisée, du berg-op-zoom et du basin. J'ai cru que vous aimeriez à
voir le tarif suivant des prix de façon de ces articles et de la
quantité qu'on en peut faire par jour.

                                    Prix par aune.            Par jour.

    Le coutil,                          à 24 sols. On en fait,  5 aunes.
    La flanelle de 2/3 d'aune de large, à 12 sols.    Do. de 6 à 8 do.
    Le droguet simple,                  à 12 sols.    Do. de 6 à 8 do.
      Do. croisé,                       à 24 sols.    Do. de 4 à 5 do.
      Do. acadien,                      à 30 sols.    Do. 3 do.
    Toile, proprement dite,             à 12 sols.    Do. de 6 à 8 do.
      Do. simple,                       à 12 sols.    Do. de 6 à 8 do.
      Do. croisée, à 4 marches,         à 24 sols.    Do. 5 do.
      Do. acadienne, à 2 marches,       à 12 sols.    Do. de 6 à 8 do.
    Etoffe croisée,                     à 12 sols.    Do. de 12 à 15 do.
    Berg-op-zoom,                       à 20 sols.    Do. 8 do.
    Basin,                              à 15 sols.    Do. de 6 à 8 do.

Les bas, les gands, les mitaines et autres ouvrages de tricotage,
et les chapeaux de paille ordinaires pour hommes et femmes,
étant une branche d'industrie générale chez les Canadiens, il
est peut-être inutile de remarquer qu'il s'en fait dans cette
paroisse et seigneurie: mais les _fromages des Viger_ et ceux des
_Brodeur-Lavigne_ sont trop renommés, pour ne mériter pas, je crois,
de vous rappeller que les uns se font à Boucherville et les autres à
Varennes.

Varennes!....... Mais où m'entraine ma sensualité! Me voilà sorti
de ma paroisse, déjà loin de mon clocher! Eh bien, continuons notre
petite excursion en vous informant, qu'on fabrique à St. Denis du
coton à 20 sols l'aune, et des mouchoirs; et que l'on y fait, ainsi
qu'à Verchères, des chapeaux de paille qui ne le cèdent guères en
beauté à ceux qui nous viennent d'Angleterre: j'en ai vu un, de
femme, ces jours derniers, qui certainement ne déparerait pas la
boutique de vos modistes; il coûtait 12_s_6_d_. Les habitants de
Berthier font aussi des courtepointes _à-pois_ et _à-grain-d'orge_.
Il se pourrait que vous ignorassiez ces particularités: il convenait
donc de faire cette petite digression.

Mais c'est assez pour aujourd'hui; adieu. Croyez moi, mon respectable
ami,

Bien sincèrement le votre,

    S. R.


    A WILLIAM BERCZY, ECUYER, A MONTREAL.

  BOUCHERVILLE, le 7 Octobre, 1811.

MON CHER MONSIEUR,

J'ai mis fin aujourd'hui à mes visites domiciliaires, et me trouve en
moyen de vous donner un nouvel et dernier _à-compte_ à l'acquit de
mes promesses du 22 Septembre dernier.

_Le village de Boucherville_, 1811.--Le village de Boucherville
se forme de 91 maisons, y compris le Presbytère et la maison de
la mission des Sœurs de la Congrégation de Notre-Dame: 25 sont
de pierre de même qu'une très jolie église et deux chapelles,
les autres sont de bois. A la plûpart de ces maisons est attaché
un jardin potager, où l'on rencontre communément quelques arbres
fruitiers. J'ai compté 71 jardins. Le sol ne paraît pas du tout
favorable aux vergers, car, d'une dixaine à-peu-près qu'on a voulu
y planter, et qui ne datent pas de longtems, la plus grande partie
est déjà détruite. Les arbres, tous couverts de ce qu'en langage de
jardiniers, on appelle _chancre_, se gâtent rapidement. J'ai été
fort surpris, en faisant la récolte de mes pommes, de voir plusieurs
de mes pommiers, en apparence bien sains, se rompre facilement sous
le poids d'un enfant, et d'appercevoir alors sous l'écorce de ces
branches cassées un bois sec et vermoulu: ce sont pourtant de jeunes
arbres, mais le sol étant de glaise leur est défavorable. En un mot,
mon cher monsieur, nos jardiniers d'ici sont comme le pauvre ami
L......; ils survivent à leur ouvrage.

Voici un état de la population de ce village:

                               Mâles.   Femelles.
    Mariés,                        93          96
    Non-mariés,                    18          42
    Apprentis et domestiques,      22          34
                                  ---         ---
                                  133         172  = 305

    Enfants au dessus de 12 ans,   31          42
    Do. audessous do.             104          99
                                  ---         ---
                                  134         141  = 275
                                  ----------------------
                                Total,               580

Ce qui établit, entre 1810 et cette année, une bien légère différence
de population.

    Les catholiques du village, l'année dernière, }
      étaient au nombre de                        } 569
    Les protestants,                                  3
                                                    ---
    Ce n'est que                                      8 d'augmentation.
                                                    ---
                                                    580

Je vous disais dans ma première lettre que les domestiques étaient
ici en petit nombre, et qu'il ne paraissait pas y avoir pour eux
des gages à-peu-près fixes. En achevant de parcourir aujourd'hui
la partie du village où il y en a le plus, je me suis cependant
convaincu de deux choses:--1º. Que le nombre de ces serviteurs est
grand, puisqu'on en compte 52; et 2º. Que les gages d'une servante
sont généralement de 7_s_6_d_. par mois. N'y a-t-il pas de la
noblesse à revenir de ses erreurs, à les avouer!

_Chevaux et vaches._--J'ai compté dans le village 74 chevaux et 149
vaches. Les habitants de la _paroisse_ entretiennent, l'un portant
l'autre, 2 chevaux, et 3 vaches chacun.

_Ecoles._--Nous avons ici deux écoles; une pour les garçons
et l'autre pour les filles. La première mérite à peine d'être
mentionnée; la seconde est tenue par deux Sœurs de la Congrégation
de Notre-Dame. J'ai été voir ces Dames; voici ce que j'en ai appris.

Boucherville est une des plus anciennes missions de leur communauté.

Elles ont, année commune, une cinquantaine d'enfans sous leur
direction, qui se classent en pensionnaires, demi-pensionnaires
et externes; auxquelles elles enseignent à lire, compter, coudre,
broder, tricoter, &c. en même tems qu'elles les instruisent de leurs
devoirs religieux.

Un enfant pensionnaire paye 6_s_8_d_. et un minot de froment par
mois; un demi-pensionnaire, 5_s_. et un demi minot de froment par
mois; un externe 5_s_. en tout pour l'année.

Il est facile, ce me semble, de calculer quel peut-être le revenu de
cette maison. Mettons le bled à 10_s_. le minot. Ces Dames ne peuvent
guères prendre commodément plus de

    30 Pensionnaires, à la Mission, c'est à £10 chacune, £300
    12 demi do.                 do.       à  £6      do.   72
    12 Externes,                            5_s_.    do.    3
    --                                                    ---
    54 Ecolières. (1811.)                                £375

C'est avec une aussi modique somme que ces bonnes Dames nourrissent,
chauffent et éclairent 30 pensionnaires, 2 servantes et elles-mêmes;
qu'elles donnent à diner à 12 demi-pensionnaires; qu'elles se
vêtissent et s'entretiennent elles-mêmes. C'est de cette même somme
qu'elles doivent payer, à 7_s_6_d_. par mois, 2 et 3 domestiques
annuellement,--pourvoir aux réparations de leur établissement, au
modeste ameublement de leur maison, à la nourriture de 4 vaches, &c.
Quelle économie ne faut-il pas! De quel secours, de quelle utilité
n'est pas à l'instruction particulière de la classe pauvre des
habitans de ce pays,--une aussi pieuse et charitable institution!

J'ai répondu, je crois, à toutes vos questions; adieu, mon cher ami.

Tout à vous,

    S. R.




KANG-HI.


KANG-HI, Empereur de la Chine, né en 1654, monta sur le trône en
1661, et mourut en 1722. Sa réputation a pénétré des extrémités de
l'Asie jusqu'aux extrémités de l'Europe. On a vu peu de souverains
réunir dans un degré aussi éminent toutes les qualités qui font les
grands princes. Sa pénétration d'esprit, ses vastes connaissances,
sa majesté, sa bravoure, sa magnificence, sa bienfaisance, son
application infatigable aux soins du gouvernement lui méritèrent les
glorieux surnoms de PERE et MERE de son peuple.

Quand l'Empereur Chim-chi, son père, fut sur le point de mourir, il
fit appeller ses enfans pour en nommer un à l'empire. Il demanda à
l'aîné s'il voulait être Empereur. Ce Prince répondit qu'il était
trop faible pour porter un si grand fardeau. Le second fit à-peu-près
la même réponse. Lorsqu'il interrogea le jeune Kang-hi, qui n'avait
pas encore sept ans accomplis, il répondit: "Papa, Empereur,
donnez-moi l'empire à gouverner, et l'on verra comment je m'en
démêlerai." Cette réponse naïve et hardie charma le père. "Il a du
courage," dit-il, "qu'il soit Empereur."

Pendant la minorité de Kang-hi, l'empire fut administré sous
l'autorité de sa mère par un Conseil de Régence, nommé par l'Empereur
avant sa mort. Pa-tou-rou-koum, un des quatre Conseillers de Régence,
était un homme d'un mérite extraordinaire. Du rang de simple soldat
il s'était élevé aux plus hautes dignités; et il s'était distingué
par des prodiges de force et de valeur, lorsque les Tartares firent
la conquête de la Chine. Mais la fortune l'aveugla. Sa hauteur, son
orgueil, son avarice devinrent extrêmes. Dès que Kang-hi eut été
déclaré majeur à l'âge de treize ans et un jour, Pa-tou-rou-koum
fut accusé, convaincu de concussions, et condamné a être haché dans
la place publique. Déja on lui avait lu sa sentence; et on allait
lui mettre à la bouche le bâillon qu'on met aux criminels d'état,
lorsqu'il s'écria d'une voix forte: "En qualité d'homme, qui ai
gouverné l'état, j'ai quelque chose d'important à communiquer à
l'Empereur avant que de mourir." Il fit trembler tous ceux qui
étaient présens, et on craignit qu'il ne fît impression sur un jeune
Prince, et qu'il ne recouvrât son ancienne faveur. On n'osa cependant
point cacher cette circonstance à l'Empereur. Il était alors avec
son Conseil. Dès qu'on eut rapporté la demande de Pa-tou-rou-koum,
tous les Conseillers d'Etat se prosternèrent et supplièrent pour
que la sentence de mort fût sur le champ exécutée. Le jeune Prince
répondit: "Non, qu'on l'amène." Aussitôt que Pa-tou-rou-koum fut
en présence de Kang-hi, il découvre sa poitrine, et montrant les
cicatrices dont elle était couverte, il lui dit d'une voix tonante:
"Seigneur, aurez-vous le cœur d'envoyer au supplice un homme qui a
reçu toutes ces blessures pour sauver la vie à votre ayeul." Tous
les grands se prosternèrent et demandèrent la mort du coupable et
la punition de son insolence. "Non, non," répliqua Kang-hi, "il ne
sera pas dit qu'un homme, qui a ainsi exposé sa vie pour sauver
celle de mon ayeul, a été mis à mort par mon ordre. Qu'on le remène,
qu'on l'enferme entre quatre murailles." On bâtit à Pa-tou-rou-koum
une maison entre ces quatre murailles où il finit ses jours. Tout
l'empire admira la sagesse du jeune Empereur, et sentit qu'il avait
un maître.

L'éclat et les occupations du trône ne gâtèrent pas l'éducation de
Kang-hi. Il disait lui-même à ses enfans pour les animer à l'étude:
"Tchang et Lin, mes deux-ministres, furent mes maîtres, et me firent
étudier sans relâche les King et les annales. Ce ne fut qu'après,
qu'ils m'enseignèrent l'éloquence et la poésie. A dix-sept ans, mon
goût pour les livres me faisait lever avant l'aurore, et coucher
bien avant dans la nuit. Je m'y livrai tellement que ma santé en fut
affaiblie. Mais mes connaissances s'étendaient: et on ne peut bien
gouverner un grand empire qu'avec de grandes connaissances."

Toujours occupé des soins de l'état, il portait ses vues sur tous
les objets qui pouvaient servir ou nuire à la félicité de l'empire.
Ses réflexions sur les peuples de l'Europe méritent d'être connues.
"Les Oross, (les Russes,) les Hong mao, (les Hollandais,) les Fou
lan ki de Luçon, sont des européens qui dépendent de plusieurs
puissances d'Europe. Les Oross ne faisaient ci-devant qu'un petit
état en Europe; ils y sont devenus puissans, et ont presque détruit
la belliqueuse nation de Souecia, (la Suède.) Ils se sont étendus
vers l'orient: ils ont des ports de mer et des vaisseaux de guerre
en Europe, à Cachan, à Astarahan, sur le lac Tengkis, (la mer
Caspienne,) en Sibir, (la Sibérie.) Ils ont des armées nombreuses:
ils se sont rendu tributaires les hordes de Ayaki, (Tourgout au nord
de la mer Caspienne,) et plusieurs autres: ils pensent à se rendre
maîtres des Hoey-Hoey, (les Mahométans,) qui ont divers petits
princes depuis Tengkis jusqu'à Cachegar: ils s'allient avec les
Eleuths, (Tartares vers le nord-ouest, et l'ouest de la ville de
Hami,) nos ennemis. Les Oross sont devenus nos voisins du côté des
fleuves de Selinghe, Toula, Kerlons, Sahalien Oula; et ils ont, dans
ces quartiers-là des Tartares qui leur sont tributaires, des forts,
des villes, et des troupes. Ils sont munis de bonne artillerie: ils
continuent à s'établir au nord du fleuve Sahalien Oula, jusqu'à son
embouchure: ils ont passé le Cap Noshata; et sur les côtes de la mer,
qui est vers l'embouchure de ce fleuve, ils ont déjà des soldats: ils
pensent à y construire des forts et des vaisseaux pour venir dans
les mers du Japon, de Corée et de nos provinces méridionales de la
Chine. Les Hong mao sont très puissans dans les mers des Indes: ils
ont détruit les Fou lan ki, (les Portugais,) dont il y a quelques
restes à Gao-men, (Macao.) Ils ont parmi eux beaucoup de Chinois.
Nous les avons chassés de Tay Ouan, (l'île Formose,) mais ils sont
bien puissans à Soum en ta la, (Sumatra,) à Koua oua, (Java,) à
Manlakia, (Malaque,) à Poni, (Bornéo,) à Mely Loki, (les Moluques,)
et dans d'autres lieux. Ils se font craindre à Mien, (Ava,) à Sien
lo, (Siam,) et dans d'autres pays près de la province Chinoise de Yun
nan. Ils ont de bons soldats, un nombre infini de bons vaisseaux et
beaucoup d'argent. Les Fou lan ki de Luçon ont beaucoup de Chinois.
Ils peuvent aisément devenir très puissans dans les pays voisins de
la Chine et du Japon. Leur Roi en Europe est très riche, et possède
de grands états loin de l'Europe. Il est de la même famille que le
Roi de Foulan, (France,) nation puissante et belliqueuse, estimée et
respectée par terre et par mer dans tout le monde. Les Oross, les
Hong mao, les Fou lan ki, comme les autres européens, viennent à bout
de tout ce qu'ils entreprennent, quelque difficulté qu'il y ait. Ils
sont intrépides, habiles, et profitent de tout. Tant que je régnerai,
il n'y a rien à craindre d'eux pour la Chine. Je les traite bien: ils
m'aiment, m'estiment, et cherchent à me faire plaisir. Les Rois de
Fou lan et de Poro tou kal, (Portugal,) ont soin de m'envoyer de bons
sujets dans les sciences et les arts qui servent bien notre dynastie.
Mais si notre gouvernement devient faible, si on manque d'attention
sur les Chinois des provinces du midi, et sur le grand nombre de
barques qui en partent tous les ans pour Luçon, Calapa, (Batavia,)
le Japon et autres pays, si la division se met parmi nos Mantcheou
et les princes de ma famille, si les Tartares Eleuths nos ennemis
viennent à bout d'attirer à eux les Tartares de Sy hay, (pays de
Kokonor,) et les Calca et les Mongou nos tributaires, que deviendra
notre empire. Les Oross au nord, les Fou lan ki de Luçon à l'orient,
les Hong mao au sud feront de la Chine ce qu'ils voudront. Vous,
princes de ma famille, grands, mandarins, faites réflexion sur ce
que je dis; et, dans des placets, marquez-moi en détail ce que vous
pensez. Faisons attention à ce qui peut arriver dans la suite."

Kang-hi fit aux Eleuths une guerre longue et sanglante où il dépensa
sept millions de _taels_, (cinq milliards deux cent cinquante
millions, monnaie de France.) Les victoires qu'il remporta sur ces
peuples ont été gravées à Paris, quelques années avant la révolution.
Mais ce qui doit exciter davantage notre étonnement, ou plutôt notre
admiration, c'est qu'après avoir terminé sa guerre des Eleuths, il
remit à tout son empire une année entière d'impôts. Il eut seulement
l'attention qu'une seule province chaque année, jouît de la grâce
qu'il accordait.

On représentait à ce Prince issu des rois Tartares, qui avaient fait
la conquête de la Chine, qu'il était étonnant qu'il confiât la garde
de sa personne à des eunuques chinois; il répondit: "Je crains trop
le TIEN, pour avoir peur des eunuques; mais les eunuques me font
veiller sur moi."

Peu de tems avant de mourir, Kang-hi dit aux princes ses enfans:
"J'ai étudié avec soin l'histoire, et j'ai réfléchi sur ce qui est
arrivé sous mon règne. J'ai remarqué que tous ceux qui cherchaient
à nuire aux autres finissaient mal; que ceux qui n'avaient point
d'entrailles trouvaient des gens cruels; et que les gens de guerre
même qui étaient sanguinaires sans nécessité dans le pays ennemi,
ne mouraient pas de leur mort naturelle. Le Tien venge un homme
par un autre, et souvent même il permet que celui qui a préparé le
poison le boive. Me voici presque arrivé à ma soixante et dixième
année. Il y a bien des familles où je vois la quatrième et même la
cinquième génération. Je n'ai vu le bonheur, la paix et les richesses
se perpétuer que dans celles où l'on aime et cultive la vertu. La
pauvreté, les revers, les malheurs et mille accidens ont précipité
sous mes yeux dans la misère, ou même dissipé les maisons où l'on
s'enrichissait par l'injustice, et où l'on était âpre à la vengeance,
et livré au désordre. Je conclus de tout ce que j'ai vu que les
événemens ne se trompent pas. Ceux qui font le bien en recueillent le
fruit; ceux qui font le mal en reçoivent le châtiment."




CHRONIQUE DE MORÉE,


_Traduite et publiée pour la première fois d'après un manuscrit grec
inédit, par J. A. Buchon._

La conquête des provinces byzantines par les Français, offre sans
contredit l'un des plus intéressans spectacles de l'histoire du moyen
âge. Cependant jusqu'ici nous possédions peu de détails sur cette
conquête. Quoi de plus singulier que les provinces d'Achaie, de Morée
et l'Archipel transformés en seigneuries féodales? Comment ne pas
s'attacher à la lecture des récits qui nous rappellent quelques-unes
de nos plus illustres familles introduisant sur le sol de la Grèce
les mœurs, les usages et jusqu'aux lois de la France du 12e. siècle!
M. BUCHON a saisi avec empressement l'occasion de publier dans son
importante collection des chroniques nationales un manuscrit de la
bibliothèque du roi, contenant des détails neufs et piquans sur
cette partie de l'histoire byzantine. Ce manuscrit est un poème grec
barbare qui avait fixé l'attention de Ducange et de Boivin, sans
toutefois que ces deux érudits l'aient jamais publié. M. Buchon l'a
traduit en français, et il est le premier qui en ait enrichi notre
littérature historique. L'auteur original est inconnu, mais tout
porte à croire qu'il vivait dans le 14e. siècle. Ce poème, écrit
en vers politiques, est divisé en deux livres: le premier, de 1189
vers, contient la prise de Constantinople par les Francs, et quelques
mots sur les événemens qui l'ont suivie; le deuxième livre, composé
de 7002 vers, est entièrement consacré aux affaires du Péloponèse
depuis la conquête qui en fut faite par Guillaume de Champlitte et
Geoffroy de Ville-Hardoin en 1205, jusqu'au règne d'Isabelle de
Ville-Hardoin sa petite-fille, dans les premières années du 14e.
siècle. Les détails géographiques sont d'une exactitude rigoureuse,
mais le style du poème est loin d'offrir l'élégance harmonieuse
des beaux âges de la Grèce antique. M. Buchon nous rend compte
de cette circonstance avec une grande vérité. "Les soixante ans,
dit-il, pendant lesquels les Francs avaient possédé l'empire de
Byzance, avaient suffi pour défigurer la langue des vaincus, et cette
corruption avait dû être plus grande encore dans le Péloponèse,
conquis et gouverné en détail par des chevaliers français qui avaient
morcelé ses vieilles républiques en autant de seigneuries et y
avaient introduit leur langage." Ramon de Muntaner, un des chevaliers
de la grande compagnie catalane qui vint aux secours d'Andronic et
déposséda le duc d'Athènes, nous explique parfaitement, dans la
chronique catalane qu'il nous a laissée sur cette expédition, la
cause de cette corruption de la langue grecque. "Toujours, depuis
la conquête," dit-il, "les princes de Morée ont pris leurs femmes
dans les meilleures maisons françaises. Ainsi ont fait les autres
nobles et chevaliers établis en Morée, qui ne se mariaient qu'à
des filles issues de chevaliers français. Aussi, disait-on, que
les meilleurs gentilshommes du monde étaient ceux de Morée, et on
y parlait aussi bon français qu'à Paris." Notre chroniqueur paraît
avoir été un moraïte élevé dans la maison et attaché au service
de quelqu'un de ces barons français, en qualité de clerc. La
conversation des écuyers, dans la salle d'armes, lui aura inspiré
de bonne heure l'estime qu'il manifeste en toute occasion pour la
franchise guerrière; et son mépris pour les petites fourberies, trop
habituelles aux sujets d'un despote. C'est là sans doute qu'animé par
le récit des prouesses des vainqueurs, il aura conçu le projet de les
célébrer; et c'est là aussi qu'il aura puisé en partie cette habitude
de mélanger sans nécessité les mots français aux mots grecs, de
manière à en former en quelque sorte une nouvelle langue.

Nous ne saurions trop féliciter M. Buchon d'avoir compris parmi les
chroniques qui composent sa collection, ce poème si pittoresque, si
intéressant, où la conquête française se représente avec toute sa
naïveté; il a eu soin de faire imprimer la première partie du texte
grec, pour donner une idée de l'idiôme de cette époque, et fournir
aux savans une garantie de l'exactitude de sa traduction.--_Courrier
Français._




ANECDOTES.


TRAIT TIRÉ DE L'HISTOIRE DES ARABES.

HÉGIAGE, célèbre guerrier arabe, mais d'un caractère cruel et féroce,
avait condamné plusieurs prisonniers de guerre à la mort. L'un d'eux
ayant obtenu d'Hégiage un moment d'audience, lui tint ce discours:
vous devriez, seigneur, m'accorder ma grâce; car un jour, ABDARRAHMAN
ayant prononcé des imprécations contre vous, je lui représentai qu'il
avait tort, et dès cet instant, j'ai toujours été brouillé avec lui.
Hégiage lui ayant demandé s'il avait quelque témoin de ce fait,
l'officier nomma un prisonnier prêt à subir la mort ainsi que lui.
Le général fit avancer ce dernier, et après l'avoir interrogé, il
accorda la grâce que l'autre sollicitait; ensuite il demanda à celui
qui avait servi de témoin, s'il avait aussi pris sa défense contre
Abdarrahman. Celui-ci continuant de rendre hommage à la vérité,
eut le courage de répondre qu'il n'avait pas cru devoir le faire.
Hégiage, malgré sa férocité, fut vivement frappé de tant de franchise
et de grandeur d'âme. Eh bien: reprit-il, après un moment de silence,
si je vous accordais la vie et la liberté, seriez-vous encore mon
ennemi?--Non, seigneur, répondit le prisonnier. Il suffit, dit
Hégiage, je compte entièrement sur cette simple parole. Vous m'avez
trop prouvé l'horreur que vous cause le mensonge, pour que je puisse
douter de vos promesses. Conservez cette vie qui vous est moins
chère que l'honneur et que la vérité, et recevez la liberté comme la
récompense dûe à tant de vertu.


LES DEUX AMIS ANGLAIS.

Les deux classes de l'école de Westminster n'étaient séparées que par
un rideau qu'un écolier déchira un jour par hasard. Comme cet enfant
était d'un naturel doux et timide, il tremblait de la tête aux pieds,
dans la crainte du châtiment qui lui serait infligé par un maître
connu pour être rigide. Un de ses camarades le tranquillisa, en lui
promettant de se charger de la faute et de subir la punition; ce que
réellement il fit. Les deux amis, qui étaient devenus hommes, lorsque
la guerre civile d'Angleterre éclata, embrassèrent des intérêts
opposés: l'un suivit le parti du Parlement, et l'autre le parti du
Roi, avec cette différence que celui qui avait déchiré le rideau
tâcha de s'avancer dans les emplois civils, et celui qui en avait
subi la peine, dans les militaires.

Après des succès et des malheurs variés, les républicains
remportèrent un avantage décisif dans le nord de l'Angleterre, firent
prisonniers tous les officiers considérables de l'armée de CHARLES,
et nommèrent peu après des juges pour faire le procès à ces rebelles,
comme on les appellait alors. L'écolier timide, qui est un de ces
magistrats, entend prononcer parmi les noms des criminels celui de
son généreux ami, qu'il n'a pas vu depuis le collège; il le considère
avec toute l'attention possible, croit le reconnaître, s'assure par
des questions sages, qu'il ne se trompe pas, et sans se découvrir
lui-même, prend avec un grand empressement le chemin de Londres. Il y
employa si heureusement son crédit auprès de CROMWELL, qu'il préserva
son ami du triste sort qu'éprouvèrent ses infortunés complices.


BARRINGTON.

_N. Barrington_: C'est le nom d'un fameux voleur d'Angleterre. Après
avoir exercé longtemps sa profession avec une adresse et un bonheur
extraordinaires, il tomba enfin entre les mains de la justice, et
fut condamné à la déportation. On dit qu'à Botany Bay, où il s'est
établi, il est devenu honnête homme, qu'il s'y est acquis par une
conduite sage et par un travail opiniâtre, une fortune aisée et une
bonne réputation, et qu'il y remplit même les fonctions de juge de
paix. La _déportation_, qui amende l'homme, vaudrait donc mieux que
la _détention_, qui achève de le corrompre!


MALKIN.

_Thomas William Malkin_ est mort en 1803, à Makney, en Angleterre,
âgé seulement de sept ans; il a vécu pour augmenter le nombre
des enfans extraordinaires, qu'une intelligence précoce a rendus
célèbres. Il avait à peine six ans, qu'outre sa langue maternelle, il
possédait le latin au point d'expliquer tous les ouvrages de Cicéron.
Ses connaissances en géographie n'étaient pas moins remarquables;
il fesait de mémoire, et à la main, des cartes dont on admirait la
précision et la netteté. Il dessinait aussi très correctement et avec
beaucoup de goût. Dans un petit roman politique de sa composition,
on trouve la description d'un pays imaginaire, auquel il avait
donné un gouvernement et des lois. Après la mort de cet enfant,
les chirurgiens, ayant ouvert sa tête, trouvèrent que la cervelle
excédait de beaucoup, par son volume, celle des autres enfans de même
âge.


MADAME BAYON.

_Madame Bayon_ périt aussi héroïquement que Lucrèce. Elle avait
dix-huit ans, quand son père, propriétaire à St. Domingue, sa mère
et ses sœurs expirèrent sous ses yeux. Les nègres révoltés avaient
mis le feu à la maison, toute la famille avait péri dans les flammes;
et la jeune femme allait expirer, quand deux nègres, frappés de sa
beauté, la sauvèrent. Ils lui réservaient les derniers outrages, et
déjà ils se disputaient la primauté du crime, quand Madame Bayon,
profitant de leurs débats, se plongea un poignard dans le sein, et
mourut à leurs pieds.


DESESSARTS ET DUGAZON.

_Desessarts_ et _Dugazon_ étaient deux acteurs des plus distingués
du Théâtre Français, et liés de l'amitié la plus intime. Desessarts
était d'une grosseur énorme, et quand il jouait le rôle d'Orgon dans
le _Tartuffe_, il fallait une table d'une hauteur extraordinaire pour
qu'il pût se cacher dessous. Dugazon, qui aimait à faire le plaisant
et le mystificateur, rencontre un jour son ami Desessarts, et lui
crie, du plus loin qu'il l'apperçoit: "Bonne nouvelle, mon ami, une
place superbe à obtenir; vite, habille-toi en noir et suis moi."
Desessarts lui fait plusieurs questions, auxquelles il ne répond
que par ces mots: "Mon Dieu, tu le sauras; habille-toi et partons."
Desessarts s'habille, et se rend avec Dugazon chez le ministre de la
maison du Roi. "Monseigneur," dit gravement Dugazon, "mon camarade
Desessarts, que j'ai l'honneur de vous présenter, ayant appris la
mort de l'éléphant du jardin du Roi, vient vous supplier de lui
accorder la survivance de sa place." Le ministre rit beaucoup de la
plaisanterie, mais Desessarts ne la prit pas aussi bien; il sortit
furieux et appela Dugazon en duel. Dugazon refusa de manière à se
faire presser plus vivement; enfin il cède. Arrivé sur le terrain, il
dit aux témoins: "Messieurs, les avantages doivent être égaux dans
une affaire d'honneur; je vous prie d'appuyer la proposition que
je vais faire à mon camarade." Alors il se tourne vers Desessarts,
et lui dit en traçant du haut en bas avec de la craie une ligne
qui partageait en deux sa grosse personne: "Mon ami, tu as beaucoup
plus d'embonpoint que moi. Eh bien, pour égaliser la partie, je te
sauve la moitié du corps; tous les coups qui porteront de ce côté ne
compteront pas." Les témoins éclatèrent de rire, Desessarts lui même
ne put garder son sérieux, et le duel fut remplacé par un déjeuner.


LE TUTEUR ET SA PUPILLE.

Un particulier jouissant d'une fortune assez considérable, la laissa,
en mourant, à sa fille unique, et il nomma son frère exécuteur de son
testament et tuteur de l'héritière. Elle avait environ dix-huit ans;
et, dans le cas où elle mourrait sans être mariée, ou dans celui où
s'étant mariée, elle n'aurait point eu d'enfans, son bien revenait à
son tuteur, ou aux héritiers de ce tuteur. Cette circonstance fit que
plusieurs parens de la jeune personne répandirent dans le monde qu'il
était imprudent de la laisser demeurer chez son oncle, soit qu'ils y
crussent du danger, soit qu'ils fussent mécontents de la disposition,
qui, en effet, était très préjudiciable à leurs intérêts et à leurs
espérances. Quoi qu'il en soit, l'oncle, sans avoir égard à ces
propos, emmena sa nièce dans une maison de campagne qu'il avait près
de la forêt d'Esping, et peu après elle disparut.

On fit de grandes recherches à ce sujet, et comme on disait qu'elle
était sortie avec son oncle, pour aller dans la forêt, et qu'il était
revenu sans elle, on l'arrêta. Quelques jours après, il subit un long
interrogatoire dans lequel il convint d'être sorti avec sa nièce,
et assura que comme il revenait à la maison, elle s'était amusée
derrière lui, qu'il l'avait cherchée avec soin dans le bois, sans
pouvoir la retrouver, qu'il ne savait pas d'ailleurs où elle était,
ni ce quelle était devenue.

L'intérêt qu'il avait à la mort de sa pupille, et le zèle intéressé
des autres parens fortifièrent les soupçons contre lui, de sorte
qu'on le retint en prison. Le lendemain, de nouveaux faits fournirent
les plus fortes preuves contre lui. On apprit qu'un gentilhomme du
voisinage avait fait sa cour à sa nièce; que quelques jours avant
qu'elle disparut, il avait fait un voyage vers le nord; que la jeune
demoiselle avait déclaré vouloir se marier avec lui à son retour;
que l'oncle avait souvent désapprouvé ce mariage avec les termes les
plus forts; qu'elle avait beaucoup pleuré et lui avait reproché ce
procédé, ainsi que l'abus de son autorité sur elle. Une femme déposa
et jura qu'ayant passé par la forêt d'Esping, vers les onze heures
du matin, le même jour que la jeune fille avait disparu, elle avait
entendu une voix de femme qui disputait avec chaleur, sur quoi elle
s'était approchée de plus près, et sans voir personne, elle avait
entendu la même voix prononcer ces mots: _ne me tuez pas, mon oncle,
ne me tuez pas_; qu'étant fort effrayée, et ayant entendu un coup
de fusil du même côté, elle avait fait beaucoup de diligence pour
s'éloigner; que d'ailleurs elle n'avait point eu de repos qu'elle ne
fût venue déclarer ce qui lui était arrivé.

Il parut sur ces preuves, qu'on trouva évidentes, que cet homme avait
assassiné sa nièce, pour hériter de son bien. L'impatience de le
punir d'un crime si atroce fut telle, qu'on le condamna promptement
à mort, et qu'il fut exécuté avec la même diligence.

Environ dix jours après l'exécution, la jeune fille qu'on croyait
morte, revint à la maison. Il se trouva que tous les faits qui
avaient induit en erreur les juges et le public, n'étaient pas moins
vrais; et voici comment tout s'était passé.

La jeune fille déclara qu'elle était convenue avec son amant de se
sauver avec lui. Il avait répandu le bruit qu'il allait faire un
voyage dans le nord, et il s'était caché dans une petite cahute de
la forêt. Elle ajouta que le jour de sa disparition, il avait des
chevaux prêts pour elle, pour lui même et pour deux domestiques;
qu'elle était sortie, comme on l'avait dit, avec son oncle; qu'en
revenant, ce dernier lui avait reproché la résolution dans laquelle
elle persistait d'épouser quelqu'un qu'il n'agréait pas; qu'après
beaucoup de débats, elle avait dit avec émotion: "que voulez-vous?
j'ai placé en lui mes inclinations; si je ne l'épouse pas, ma mort
en résultera; _ne me tuez pas, mon oncle, ne me tuez pas_;" que
précisément comme elle prononçait ces mots, elle avait entendu près
d'elle un coup de fusil qui l'avait fait tressaillir, et qu'aussitôt
elle avait vu sortir du bois un homme tenant un pigeon ramier qu'il
venait de tirer; qu'étant près de l'endroit fixé pour le rendez-vous,
elle avait imaginé quelques prétextes pour que son oncle prît les
devants, et que son amant lui ayant présenté un cheval qu'il tenait
tout prêt, elle était montée dessus, et s'était éloignée rapidement;
qu'au lieu d'aller vers le nord, ils s'étaient retirés dans un
logement que l'amant avait retenu près de Windsor, où ils s'étaient
mariés le même jour, et qu'au bout d'une semaine, ils avaient fait,
pour leur plaisir, un petit voyage en France, au retour duquel ils
avaient appris la catastrophe malheureuse qu'ils avaient occasionnée
bien innocemment à leur oncle.


LE GROS LIVRE DE MADAME L*****.

Dans l'endroit où demeuraient mes parens, dans mon enfance, vint
s'établir une femme jeune, d'une figure intéressante, vertueuse,
et aimable autant que pas une que j'aie eu le plaisir de connaître
un peu particulièrement. Elle était fille d'un habile sculpteur
ou statuaire de Montréal: orpheline dès son bas âge, elle était
tombée entre les mains d'un tuteur qui s'était contenté de lui faire
apprendre à lire et à écrire dans une des missions de nos Sœurs de
la Congrégation à la campagne. Dans le fait, quoiqu'il n'y ait de
cela qu'une trentaine d'années, il était assez rare qu'on en fît
apprendre davantage alors, même à une demoiselle d'un certain rang et
d'une certaine fortune. Celle dont je parle venait de se marier, à
l'âge de quatorze ans, à un habitant de la paroisse où elle avait été
instruite, tanneur de son métier, et beaucoup moins fortuné qu'elle.
Ceux qui regardaient au rang et à la richesse, trouvaient que pour
la fille d'un artiste et l'héritière d'une certaine fortune, ce
n'était pas ce qu'on pouvait appeller bien choisir: mais elle était
trop jeune et trop accoutumée à l'obéissance pour avoir d'autre
volonté que celle de son tuteur. Si je n'avais pas été enfant alors,
je l'aurais regardée elle-même comme une enfant: je me rappelle qu'un
de ses plaisirs favoris était de se faire sauter au plancher par son
mari.

Le voisinage et la fréquentation lui firent prendre de l'amitié ou
de la bienveillance pour moi, et à moi de l'estime et de l'attention
pour elle. J'avais dès lors, en dépit de l'amour du jeu ordinaire
à tous les enfans, une espèce de passion pour la lecture. Madame
L. aimait aussi à lire, et insensiblement il s'établit entre nous
deux une espèce de commerce d'échange ou de prêt réciproque de
livres. Malheureusement nous n'en étions bien fournis ni l'un ni
l'autre; mais enfin nous tirions parti de ceux que nous avions, ou
qui nous tombaient sous la main. Presque tous les jours, elle venait
chez nous, ou j'allais chez elle, où je ne manquais pas d'ouvrir
quelqu'un de ses livres qui étaient en tout tems et à toute heure, à
ma disposition. Parmi ces livres, il en était un que j'affectionnais
d'une manière toute particulière: je l'appellais le _gros livre_ de
Madame L. Ce gros livre n'était pourtant autre chose que le dernier
tome (8vo.) de la Géographie de DELISLE. Ce tome traitait d'une
partie de l'Europe, de l'Amérique et des nouvelles découvertes. Il ne
conservait plus de sa couverture que le dos, et même quelques unes
des premières et des dernières feuilles manquaient; mais il était
orné de cartes enluminées et d'estampes représentant des villes, des
palais, des églises, des souverains dans leurs habits de cérémonie,
deux individus de chaque peuple dans leur costume national, &c.
C'était sans doute ce qui m'en plaisait davantage: pourtant je
ne me contentais pas de regarder les _images_; je lisais aussi,
principalement la partie historique, et j'en sais encore par cœur
plusieurs passages, surtout pour ce qui avait rapport au Canada. J'en
ai conclu depuis que rien ne pouvait être plus utile que de donner
de bonne heure aux enfans des livres qui puissent leur plaire et
les instruire en même tems. S'ils sont tant soit peu studieux, ils
s'orneront la mémoire d'une foule de connaissances, et apprendront un
nombre de choses dont ils n'auront peut-être ni le tems ni l'occasion
de s'occuper dans la suite, ou qui leur rendront beaucoup plus
faciles les études auxquelles on les appliquera.

Pour revenir à mon livre favori, il me semblait que je ne pouvais
m'en passer; j'avais perdu la moitié de mon contentement quand je ne
l'avais pas dans ma cassette avec ceux qui m'appartenaient. Quand
je l'avais eu pendant deux ou trois mois, je le reportais à Madame
L. et m'excusais de l'avoir gardé si longtems; mais au bout d'une
huitaine de jours, j'allais le remprunter, encore pour deux ou trois
mois. Enfin, peu content de ce commerce d'emprunt et de remise, qui
durait déjà depuis une couple d'années, je proposai à Madame L. de
me donner son _gros livre_ en échange pour deux des miens. Quelle
ne fut pas ma joie, quand sa réponse accompagnée du sourire de la
bienveillance, me fit connaître qu'elle acquiesçait à ma proposition!
Je n'eus rien de plus pressé que d'aller chercher les deux volumes
que je lui donnais pour le sien, et qui étaient l'un, le livre de
piété intitulé DIEU SEUL, et l'autre, un tome des œuvres de RACINE
comprenant cinq ou six tragédies, le premier vieux, le dernier neuf,
et proprement relié. J'aurais été au comble du bonheur si ce n'eut
été d'un seul point qui m'inquiétait un peu: j'avais fait mon échange
sans en parler à mes parens, et je n'étais pas accoutumé à rien
faire définitivement sans leur aveu, encore moins à leur mentir;
dans le cas dont je parle, il me semblait que ç'aurait été leur
mentir tacitement, ou indirectement, que de ne leur rien dire de ma
transaction. Au bout de trois jours, la conscience et le scrupule
me pressant de plus en plus, je dis à ma mère ce qui en était. Quel
revers, ou plutôt quel coup de foudre, quand au lieu de l'assentiment
auquel je m'attendais, elle me reprocha d'un ton sévère mon manque
de droiture, et m'ordonna, pour m'en punir, d'aller sur le champ
porter à Madame L. son livre et de rapporter ceux que j'avais donnés
en échange. Je ne répliquai ni ne murmurai; je pleurai amèrement et
perdis l'appétit pour trois jours, et le sommeil pour trois nuits
entières. J'avais pourtant espéré que, touchés de mon affliction, mes
parens reviendraient de leur rigidité à mon égard; mais mon espérance
fut vaine; et il me fallut recourir de nouveau à mon systême
d'emprunt et de remise qui dura tant que je demeurai voisin de Madame
L.

En pensant à la profonde affliction que j'éprouvai à cette occasion,
j'ai souvent été tenté de blâmer l'extrême rigidité de mes parens
à mon égard. Peut-être en effet une légère réprimande et la remise
du consentement à quelques jours, eussent-elles été une peine
proportionnée au délit: mais une fois le mot dit, et l'ordre donné,
il convenait de tenir ferme; car il n'y a pas, selon moi, de plus
mauvais système que de se montrer faible avec les enfans. Pour
revenir à Madame L., cette intéressante personne mourut à la fleur
de son âge, mère de plusieurs enfans. Qu'on me permette, en versant
une larme de regret sur sa tombe, d'adresser à sa mémoire les vers
suivants:

    Louise, hélas! tu meurs aux jours de ton printems,
    Toi, qui, pour ton époux, tes amis, tes enfans,
    Jusques en ton hiver étais digne de vivre!
    Puis-je mettre en oubli ton amabilité,
        Ta bienveillance, ta bonté,
        Le bonheur que j'ai vu s'en suivre?
    Non, ces dons précieux de la divinité
    Vivront dans ma mémoire autant que ton _gros livre._

    M.




VERS.

LÉONIDAS A SES SOLDATS.

(_Extrait d'une tragédie nouvelle par M. Pichat._)


    Eh, bien! écoutez donc l'espoir qu'un dieu m'inspire,
    Et le but salutaire où notre mort aspire.
    Contre ce roi barbare et qui compte aux combats
    Autant de nations que nos rangs de soldats
    Que pourraient tous les Grecs? puissance inattendue:
    Il faut qu'une vertu, même à Sparte inconnue,
    Frappe, étonne, confonde un despote orgueilleux.
    De notre sang versé, va sortir, en ces lieux,
    Une leçon sublime! Elle enseigne à la Grèce,
    Le secret de sa force, aux Perses leur faiblesse,
    Devant nos corps sanglans on verra le grand roi
    Pâlir de sa victoire, et reculer d'effroi:
    Ou, s'il ôse franchir le pas des Thermopyles,
    Il frémira d'apprendre, en marchant sur nos villes,
    Que dix mille, après nous, y sont prêts pour la mort.
    Mais que dis-je, dix mille? ô généreux transport!
    Notre exemple en héros va féconder la Grèce.
    Un cri vengeur succède au cri de sa détresse.
    Patrie, indépendance, à ce cri tout répond
    Des monts de Messénie aux mers de l'Hellespont;
    Et cent mille héros qu'un saint accord anime,
    S'arment, en attestant notre mort unanime.
    Au bruit de leurs sermens, sur ces rochers sacrés,
    Réveillez vous alors, ombres qui m'entourez!
    Voyez en fugitif sur une frêle barque,
    L'Hellespont emporter ce superbe monarque,
    Et la Grèce éclipsant ses exploits les plus beaux,
    Rassurer son Olympe aux pieds de nos tombeaux.
    Si de tels intérêts, j'ôse un moment descendre,
    Amis, je vous dirai quel culte à notre cendre
    Va consacrer l'histoire et la postérité.
    Oui, nous nous emparons d'une immortalité
    Où nulle gloire humaine encor n'est parvenue;
    Et quand de Sparte enfin l'heure sera venue,
    De ses débris sacrés, qui ne se tairont pas,
    Les tyrans effrayés détourneront leurs pas.
    Alors des temps fameux levant les voiles sombres
    Le voyageur sur Sparte évoquera nos ombres;
    Et de Léonidas et de ses compagnons
    Les échos n'auront pas oublié les grands noms.
    ............ Ecoutez! leur gloire vengeresse
    Dans l'avenir encor ressuscite la Grèce!
    Oui, vaincus, opprimés, dans les siècles lointains,
    Les Grecs ne seront pas déchus de leurs destins,
    Tant que de notre gloire entretenant leurs villes,
    Vous resterez debout, rochers des Thermopyles.


LE MÉRITE DES FEMMES.--SONNET.

    La compagne de l'homme obtint de la nature
    Un don plus cher encor, plus sûr que la beauté:
    Le ciel en la formant doua sa créature
    D'un cœur fait pour l'amour et la félicité.

    Soit fille, épouse ou mère; en toute conjoncture,
    Elle est comme un rayon de la Divinité.
    Quels sentimens exquis! quelle âme tendre et pure!
    Quel courage sublime, et quelle aménité!

    Elle aime à s'immoler; c'est là sa jouissance;
    Et n'a que sa douceur, ses pleurs, sa patience,
    Pour désarmer un sexe oppressif et jaloux.

    Pourquoi lui reprocher des erreurs, des caprices,
    Effets de notre empire et de nos artifices?
    D'elle sont ses vertus; ses défauts sont de nous.


CONTE.

    Guillot, armé d'un gros tronc de sarmant,
    Emoustillait sa femme un jour de fête;
    On court au bruit.--Eh! voisin, doucement,
    Tu vas lui rompre ou les reins ou la tête.--
    Depuis vingt ans, ami, je lui répète,
    De l'alphabeth, deux lettres seulement;
    Mais point ne veut en meubler sa mémoire.--
    Parbleu, compère, il est donc décidé
      Que ces lettres sont du grimoire.--
    Eh! non, morgué, ces lettres sont C. D.


LES DEUX VOYAGEURS.

    Un gros ivrogne, affourché sur sa bête,
    Clopin-clopant regagnait sa maison;
    Il faisait nuit; par bonheur, le grison
    Prudent et sobre avait toute sa tête.
    Par fois l'instinct vaut mieux que la raison:
    Près du logis, Aliboron s'arrête;
    Son maître jure, et prend matin-bâton,
    Veut passer outre; Aliboron tient bon;
    Et par bonheur pour cette pauvre bête,
    Lanterne en main, un quidam devant eux
    Passe, et du rustre éclaire la cabane:
    J'ai tort, dit-il, lâchant la bride à l'âne!
    Oh! qu'en voyage, il est bon d'être deux!


LES DEUX CONFRERES.

      Maître Poitu, Procureur en la Cour,
      Atteint au col d'une humeur qui l'obstrue,
      Au Médecin demandait l'autre jour,
      Si l'on pouvait y mettre une sang-sue.
    Le remède, dit-il, peut arrêter le mal:
      Mais entre nous, je doute qu'il opère:
        Car je crains bien que l'animal
      Ne prenne pas sur la peau d'un confrère.


ON NE DORT PLUS.

        On ne dort plus,
      Quand le cœur jeune encore
    Laisse échapper mille soupirs confus,
    Lors qu'en secret un mal que l'on ignore
    Un feu cruel sans cesse nous dévore,
        On ne dort plus. (ter.)

        On ne dort plus,
      Quand on a trouvé celle
    Dont on chérit les grâces, les vertus,
    Le jour, la nuit, ne songeant qu'à sa belle,
    On se promet de n'aimer jamais qu'elle,
        On ne dort plus.

        On ne dort plus,
      Quand par la jalousie
    Tous nos esprits, hélas! sont combattus,
    Quand par malheur de cette frénésie,
    L'âme souffrante est une fois saisie,
        On ne dort plus.

        On ne dort plus,
      Quand toujours la victoire
    Met à nos pieds les peuples abattus;
    Le cœur épris des charmes de la gloire,
    Pour vivre un jour au temple de mémoire,
        On ne dort plus.


_Pour la Bibliothèque Canadienne._

THÉMIS ET L'AMOUR.

    On demande pourquoi la justice et l'amour
    Sont peints tous deux privés de la clarté du jour?
    C'est que toujours l'on vit sur tout ce qui respire
    Ces Dieux, aveuglément, exercer leur empire.
    Cupidon au hazard tire de son carquois
    Et décoche ses traits par caprice et sans choix:
    Tout comme lui, Thémis sans plus de prévoyance,
    Laisse tomber son glaive et pencher sa balance.


LE RICHE ÉCONOME.

    Certain richard apperçut de la rive
    Un madrier sur le fleuve en dérive.
    Notre Harpagon, au risque de périr,
    Se jette à l'eau, parvient à le saisir.
    En vain il tire, et nage à perdre haleine;
    Le flot tous deux loin du bord les entraine.
    Seul il pourrait se tirer de danger,
    Et sans encombre au rivage arriver;
    Mais à tout prix il veut garder sa proie.
    Enfin un cable est jetté. Quelle joie!
    Avec son bois il se voit attiré:
    Dieu soit béni, dit-il, je l'ai sauvé.




JOURNAL DE MÉDECINE.


Au commencement du mois dernier, a paru le premier numéro d'un
nouvel ouvrage périodique intitulé _Journal de Médecine de Québec_,
(jolie brochure de 64 pages, 8vo.) publié et rédigé par le Dr.
Docteur XAVIER TESSIER, et imprimé par Mr. FRANÇOIS LEMAÎTRE. Presque
tous les journaux de la province, en faisant l'éloge de l'ouvrage,
n'ont pu s'empêcher de louer aussi l'amour de l'étude et du travail
de l'éditeur, ainsi que son zèle pour le bien public en général,
et celui de la profession médicale en particulier. La vue de ce
premier numéro a beaucoup augmenté le plaisir que son annonce nous
avait causé, et nous avons à louer encore le Dr. Tessier de ses
connaissances et de ses talens comme médecin et comme écrivain, et à
lui souhaiter dans sa louable entreprise tout le succès qu'il a pu
se promettre, et qu'il parait mériter à si justes titres. Un journal
de médecine était devenu, ce nous semble, nécessaire dans le pays,
auquel il donne un nouveau degré d'importance sous le rapport de la
science et de la littérature; et, comme on l'a dit ailleurs, c'est
une pensée heureuse que d'avoir entrepris la publication de celui
dont il s'agit. Le nombre des médecins, chirurgiens, pharmaciens,
&c. est devenu, depuis quelques années, assez considérable pour
qu'ils pussent soutenir à peu près seuls par leur simple souscription
annuelle de vingt schelins par an, un ouvrage de ce genre; mais un
tel ouvrage peut être utile non seulement à ceux qui professent l'art
de guérir, mais encore aux membres éclairés de la société, et il
doit trouver parmi eux dans ce pays un bon nombre d'abonnés. Ce que
nous pourrions dire de plus du _Journal de Médecine de Québec_, pour
faire connaître davantage ce qu'il sera, ne vaudrait pas ce qu'en dit
l'éditeur lui-même; c'est pourquoi nous croyons à propos de mettre la
préface et le plan de l'ouvrage sous les yeux de nos lecteurs.

"_Préface._--Quiconque s'intéresse au progrès des sciences, a dû
remarquer, avec satisfaction, les améliorations qui depuis quelques
années, se sont succédées les unes aux autres dans la profession
de la Médecine en Canada: aussi a-t-il dû être convaincu, que les
membres qui la composent doivent redoubler d'efforts, pour seconder
l'impulsion que le tems et des circonstances heureuses viennent de
lui donner.

Déjà se sont élevées parmi nous des institutions qui, par de légers
sacrifices, doivent produire les plus heureux résultats, et qui nous
donnent lieu d'espérer que le tems n'est pas éloigné, où l'élève
du médecin trouvera dans son pays natal, les moyens d'acquérir des
connaissances qui pourront le rendre digne un jour d'être le gardien
de ce précieux dépôt, la santé de ses concitoyens.

Témoins de ces progrès fortunés, nous avions formé le dessein de ne
point demeurer spectateur oisif, mais au contraire, de contribuer,
autant qu'il serait en nous, au succès de la science médicale en ce
pays.

A cette fin, nous avions cru voir dans la publication d'un Journal de
Médecine, un sûr moyen d'être utile au corps auquel nous appartenons,
en lui donnant la facilité de communiquer avec les maîtres de l'art,
dans l'une et l'autre Hémisphère; et au Public particulièrement,
en détruisant des préjugés qui ne sont que trop enracinés, et qui
paralysent sans cesse le zèle du Médecin Canadien.

Dernièrement nous avons soumis notre dessein à plusieurs de nos
confrères. La bonté avec laquelle ils ont applaudi à nos vues et
l'offre généreuse qu'ils ont bien voulu faire, de nous soutenir de
leurs talents et de leurs lumières, ont fait disparaître l'obstacle
qui s'opposait à notre projet, notre jeunesse. Ainsi soutenus, nous
nous sommes déterminés à solliciter la protection des amis des
sciences, et la faveur du public en général, tout en leur soumettant
le plan que nous nous proposons de suivre.

_Plan de ce Journal._--Quelque soit notre désir de nous renfermer
scrupuleusement dans l'ordre suivi par toutes les publications de
cette nature en Europe et en Amérique, nous sommes persuadés que le
public éclairé verra avec nous que les circonstances particulières
où nous nous trouvons, nous obligent à suivre une route un peu
différente dans les détails, sans pourtant dévier entièrement de
la marche ordinaire des Journaux de Médecine; c'est pourquoi nous
diviserons notre ouvrage en trois parties.

La première sera consacrée à l'analyse des ouvrages du jour, dans
lesquels nous puiserons tout ce qui nous paraîtra devoir intéresser
le Médecin.

Nous regrettons fort d'être obligés pour le moment de nous borner
à de simples extraits pris dans les journaux de l'endroit où ces
ouvrages commencent à paraître. La barrière qui nous sépare de
l'ancien continent, ne nous permettant pas de nous procurer les
ouvrages mêmes avec autant de facilité que les journaux qui les
révisent, nous prive du plaisir de pouvoir exercer nous mêmes un
choix qui dans bien des cas serait mieux adapté à nos besoins.

Quelque soit d'ailleurs la tâche de la critique, nous nous engageons
à l'entreprendre aussitôt que nous serons en état de nous procurer
les ouvrages originaux à tems.

La seconde partie sera un recueil de toutes les nouvelles
découvertes, soit dans le traitement des maladies, ou dans toute
autre branche de la Médecine, ainsi que des cas extraordinaires qui
méritent de fixer l'attention.

La troisième enfin, et celle à laquelle nous promettons une attention
particulière, comprendra tout ce qui intéresse de plus près le
Médecin et le public Canadien.

C'est dans la vue de mériter, autant qu'il sera en nous,
l'encouragement que nous avons lieu de rencontrer dans toutes
les classes de la société, et plus particulièrement celle de nos
confrères, que nous donnerons d'abord un apperçu des maladies
qui auront prévalu dans la saison passée; après quoi, nous nous
permettrons quelques réflexions que l'occasion pourrait exiger, sur
ce qui regarde plus immédiatement la conservation de la santé dans
chaque individu; puisqu'il est vrai que c'est à des préjugés trop
généralement répandus, que nous devons rapporter ces obstacles qui le
plus souvent entravent les vues du Médecin.

Le reste de l'ouvrage sera entièrement dévoué à tous les écrits
dont les personnes qui prennent quelqu'intérêt à l'avancement de la
science en Canada voudront bien faire part au public.

Le désir que nous avons de donner une carrière aussi étendue que
possible à la discussion, nous oblige d'informer ceux qui voudraient
bien nous faire part du fruit de leurs recherches, et de leurs
observations, que nous n'exigerons pas les noms de leurs auteurs:
mais le bon ordre que nous désirons voir règner dans des discussions
où il est quelquefois difficile de se contenir dans de justes
bornes, nous oblige d'interdire l'entrée dans notre journal à tout
écrit anonyme, qui comporterait une critique trop sévère d'opinions
avancées par un correspondant qui aura paru avec sa signature. La
connaissance dont le public est redevable à celui qui veut travailler
à l'avantage de ses concitoyens, semble exiger de nous cette
protection; mais nous avons une trop haute idée de la libéralité dont
s'honore la classe de ceux qui sont chargés de veiller au bien-être
de leurs concitoyens, pour croire que nous aurons jamais occasion de
faire valoir une condition qui, nous l'espérons, ne paraîtra ici que
pour la forme.

Cependant, comme nous aurons souvent occasion de traiter nous-mêmes,
des matières qui par leur nouveauté demanderaient la plus grande
latitude dans les discussions, nous croyons devoir informer nos
lecteurs, que tout écrit anonyme qui n'attaquerait que nos propres
opinions, recevra un accueil favorable; notre unique désir étant,
comme nous venons, de le dire, de donner un plus libre champ, à une
discussion honnête et raisonnée.

Après avoir soumis au public les motifs qui nous ont engagé à
entreprendre cette publication, et la conduite que nous devons
tenir, nous attendrons avec empressement les effets d'une émulation,
qui nous donnera lieu de nous réjouir d'avoir peut-être contribué
à en éveiller le mobile. Heureux si nous pouvons un jour goûter la
douce consolation d'avoir fait quelque chose pour le bien de nos
concitoyens; c'est de ce sentiment seul que nous attendons notre
unique récompense."

Nous tâcherons de donner dans notre prochain numéro, quelques
extraits du discours préliminaire, qui nous a paru également bien
pensé et bien écrit.

On souscrit à Montréal chez Messrs. E. R. FABRE et Cgnie, agens pour
la ville et le district.




LANGUE FRANÇAISE.


J'ai publié dans un autre journal, il y a une huitaine d'années,
trois ou quatre morceaux, où je tâchais de faire sentir leur tort à
ceux qui en parlant ou écrivant en français, emploient des mots et
des tournures anglaises; comme ces écrits n'ont pas eu en apparence
tout l'effet que j'en attendais, on ne trouvera peut-être pas mauvais
que j'en remette ici quelques extraits sous les yeux des lecteurs de
la _Bibliothèque Canadienne_, avec quelques légers changemens dans le
dernier. M.

"La manière d'écrire de Mr. de COURVAL me plaît beaucoup, non pas
parce qu'elle est élégante et recherchée, mais bien parce qu'elle
est simple, naturelle, et ce me semble, adaptée au sujet. Si je ne
savais que les NOTIONS sur la BOTANIQUE sont écrites depuis longtems,
les écarts, les transitions subites, et la négligence apparente que
j'y remarque, me feraient croire que Mr. _de Courval_ a voulu imiter
le style et la marche du MANUSCRIT qu'on dit venu de Ste. Hélène. Ce
qui me plaît surtout dans ce style, c'est que je n'y remarque aucun
anglicisme; ce n'est pas peu de chose dans un pays et dans un tems où
l'on semble ne faire plus de façons d'introduire à foison, dans les
discours et les écrits, des mots et des tournures anglaises."

"Rien ne dépare tant un idiome que les mots et les tours barbares
qu'on y introduit mal à-propos; et les personnes qui ont à cœur la
pureté de leur langue, devraient reprouver de tout leur pouvoir, et
tourner en ridicule, cette manie d'anglifier le français, qui paraît
devenir plus générale de jour en jour. Il y a, il est vrai, dans
la langue anglaise, et surtout dans le style de palais, certains
mots qu'il est difficile de rendre par des mots français absolument
correspondants; mais ces mots presque intraduisibles sont en
très-petit nombre; et si on ne pouvait pas les traduire par des mots
qui auraient exactement le même sens, on pourrait au moins les rendre
par des périphrases. Cette difficulté de rencontrer dans les deux
langues des mots qui signifient exactement la même chose, surtout
en ce qui regarde les lois et les procédures judiciaires, vient de
ce que ces lois et ces procédures n'étaient pas les mêmes en France
et en Angleterre. Mais quoiqu'elles ne soient pas absolument les
mêmes, elles se ressemblent pourtant, surtout à l'époque actuelle.
Les termes qui ne se rencontrent pas dans les anciennes lois peuvent
se trouver dans les nouvelles. Les mots Maire et _Mayor_, Echevin et
_Alderman_, exprimaient les mêmes dignités, quoique les fonctions
des dignitaires ne fussent pas exactement les mêmes en France et en
Angleterre. Il y a présentement en France, un Parlement, des Jurés,
&c. on doit donc savoir comment il faut rendre les termes, _bill,
verdict, foreman_, &c. On ne devrait pas être plus en peine de
rendre exactement, _warrant, presentment, indictment, impeachment_,
&c. car les lois criminelles de France se sont beaucoup rapprochées
des lois anglaises, quant à la manière de procéder. Il y a à notre
barreau des hommes très capables de faire la traduction en question;
et en la faisant, ils rendraient, selon moi, un service important
à leurs confrères plus jeunes et moins expérimentés qu'eux; car on
est toujours tenté de rire, quand on entend un avocat plaidant en
français, dire, le _presentment_, le _foreman_ des jurés, un _writ_
d'exécution, un _bill_ d'_indictment_, ou _d'indictement_ et même
_indicter_! et plusieurs autres mots anglais prononcés souvent comme
s'ils étaient français. Si quelques uns des termes Français qui
correspondent à ces mots anglais, semblaient d'abord nouveaux, on
s'y accoutumerait pourtant peu à peu, et ils deviendraient à la fin
techniques."

"On ne peut s'empêcher d'être surpris en voyant comme on défigure
dans ce pays, la première comme la plus universelle des langues de
l'Europe. Les étrangers se font gloire de bien parler français; et
cette langue est présentement dans presque tous les pays de l'Europe,
une branche essentielle de l'éducation; et nous qui avons l'avantage
de la parler naturellement, nous en faisons assez peu de cas pour la
défigurer. Il y a certainement ici un grand nombre de personnes qui
parlent et qui écrivent bien le français; mais combien de fautes ne
remarque-t-on pas dans la manière dont prononcent cette langue des
personnes qui, vu l'éducation qu'elles ont reçue et les maîtres sous
lesquels elles ont étudié, devraient la prononcer parfaitement bien;
que de fautes de construction et d'anglicismes surtout, d'autres ne
font-ils pas en écrivant? Mais ce sont surtout les mots tout-à-fait
étrangers qui choquent le plus, soit dans la conversation, soit
dans les écrits. Puisque personne n'a encore entrepris de faire
disparaître ces termes barbares, en faisant connaître au moyen d'un
ou de plusieurs papiers publics, les termes français équivalents, je
me chargerai de la partie de la tâche qui est à ma portée; car pour
la remplir en entier, il faudrait être plus versé que je ne le suis
dans la connaissance des lois françaises et anglaises. Je traduis
donc,

  _Presentment_----par dénonciation, (simple.)
  _Indictment_----accusation, (formelle.)
  _Bill of indictment_----acte d'accusation.
  _To indict_----accuser, (formellement ou juridiquement.)
  _Impeachment_----accusation, (publique.)
  _To impeach_----accuser,
   (publiquement.)
  _Writ_ est un ordre écrit émanant du Prince, d'une
   Cour de Justice, ou d'un supérieur compétent.

Il n'y a ni difficulté ni ambiguité, quand le mot _writ_ est suivi
d'un autre, comme

  _Writ of execution_----ordre d'exécution, ou
   lettres exécutoires.
  _Writ of election_----ordre d'élection, ou
   lettre circulaire.
  _Warrant_, signifie aussi ordre.

Mais de même que _writ_, ce mot a plusieurs sens différents; il
signifie autorisation, quand il émane de l'Orateur de la Chambre des
Communes, d'une Cour de Justice, ou d'un magistrat: il signifie aussi
contrainte, et prise-de-corps; on le rend par brevet, quand il s'agit
d'une place à la Cour; procuration, quand il est question d'une
lettre de procureur.

_Verdict_ signifie déclaration, rapport ou jugement: ainsi il n'y
aura pas d'amphibologie, quand il s'agira de jurés, et que le mot
sera exprimé; le rapport ou la déclaration des jurés; les jurés ont
fait leur rapport.

Si l'officier qu'on nomme en anglais _Sheriff_, n'était chargé que
de l'exécution des lois civiles, il n'y aurait pas de difficulté;
il faudrait lui donner le nom qu'on donnait en France à l'officier
chargé des mêmes fonctions. Mais le _Sheriff_ est aussi chargé de
l'exécution des lois criminelles; il faut donc lui laisser son nom,
pourvu qu'on le francise un peu, en l'écrivant schérif, comme on
écrit schelin d'après le mot anglais _shilling_.

Un _bill_, en terme de législation, n'est autre chose qu'un projet de
loi. Le mot anglais est plus court; mais ce n'est sûrement pas une
raison pour lui donner la préférence.

En terme de palais, ou de jurisprudence criminelle, on a déjà vu que
_bill of indictment_ signifie acte d'accusation: or rien de plus
commun que d'entendre dire à quelques uns des nôtres, les grands
jurés ont trouvé, ou n'ont pas trouvé _bill!_ pour signifier qu'ils
ont reçu, ou rejetté l'acte d'accusation. Les mots _true bill_, ou
_no bill_, endossés sur ces actes d'accusation, lorsqu'ils sont
rapportés en cour, veulent dire simplement, les premiers, que l'acte
est reçu, ou qu'il y a matière à procès, et les derniers, qu'il n'y a
pas matière à procès.

_Poll_ signifie, les voix ou les suffrages; cependant d'après le sens
qu'on lui donne ici, on ne peut guères le traduire que par élection.
Je crois pourtant qu'on peut dire, l'état des voix ou des suffrages.

_Foreman_, veut dire premier, chef, président &c. _The foreman of the
jury_, le premier juré, ou le président des jurés, ou du jury; _the
foreman of a comity_, le président d'un comité, ou d'un bureau. On
appelle encore en anglais, _foreman_ dans une imprimerie, &c. celui
que nous devons appeller maître-compagnon.

Pourquoi dire _stage_, quand on peut dire diligence, et _steam-boat_,
ou _horse-boat_, quand on peut et doit dire, bateau-à-vapeur, ou à
chevaux? Les mots français sont plus longs, à la vérité, mais ce
n'est pas une raison de leur préférer les mots anglais. _Steam-boat_
se francisera sans doute tôt ou tard, comme _packet-boat_ s'est
francisé en devenant paquebot; mais en attendant, il faut se servir
de la seule expression avouée par la langue, surtout en écrivant.

Rien de plus choquant, et pourtant rien de plus commun, que
d'entendre dire un _Watch-man_, les _Watch-men_, ou même la _Watch_.
Rien de plus aisé pourtant que de dire le guet, un homme, ou les
hommes, ou les gens du guet.

_Saucepan, Bowl, &c._ étant des ustensiles d'un usage général, ces
mots ont passé dans le langage du peuple qui les croit français, de
même que les termes sauvages, _micouan, orogan, niitas, &c._

Bien des personnes qui sauraient comment rendre en français
_side-board_ ne veulent pas s'en donner la peine.




EXTRAITS


_De la Découverte des Sources du Mississipi, &c._

Les Etats-Unis et le Canada, avec toutes les régions immenses qui
en dépendent, présentent une forêt non interrompue, et peut-être la
plus vaste du monde, entrecoupée seulement par des clairières, où
sont pour ainsi dire, encadrés--des villages, des bourgs, et des
villes, des champs, des étangs, des lacs, et traversée, en tout
sens, par des rivières. De vingt parties il en existe peut-être
encore dix-huit dans un état sauvage, et les forêts du Mississipi
en sont aussi une continuation. Eh bien, au milieu de ces massifs
d'arbres, qui dérobent la terre aux yeux du spectateur, et dont la
nature seule dirige la naissance, la vie et la mort, on rencontre de
vastes et riantes prairies, dénuées de toute apparence non seulement
d'arbres, mais même d'arbustes et de broussailles; et, ce qui est
plus étonnant, on y trouve par fois parsemés ça et là des bosquets
et des bouquets, disposés avec un tel ordre et une telle symétrie,
qu'il serait impossible de croire que la main de l'art ne les ait pas
placés à dessein, si le silence mortel de leur solitude ne venait
nous assurer du contraire. On voit même que l'herbe n'est jamais
tombée que sous la faulx du tems. C'est un phénomène qui embarrasse
mon imagination autant qu'il étonne mes regards.


Douze miles plus haut, sur le bord occidental du Mississipi, on
trouve d'autres mines de plomb, qu'on appelle les _mines de Dubuques_.

Un Canadien de ce nom était l'ami d'une tribu de Renards qui ont dans
ce lieu une espèce de village. En 1788, ces sauvages lui accordèrent
la faculté d'exploiter ces mines. Il y fit des établissemens qui
fleurissaient; mais les parques tranchèrent ses jours et sa fortune.
Il n'avait pas d'enfans, les sauvages n'aimaient que lui, et pour se
débarrasser au plutôt de ceux qui les obsédaient pour lui succéder,
ils brulèrent ses fournaux, ses magazins, et sa maison, et ils firent
voir, par cette mesure énergique et persuasive, qu'ils ne voulaient
d'autres blancs parmi eux, peuples rouges, que ceux qu'il leur
plairait d'agréer.

Les parens et les créanciers de _Dubuques_ provoquèrent une
délibération du congrès des Etats-Unis, afin que la propriété de ces
mines leur fût adjugée; on dit que leur réclamation était fondée
sur un traité de cession, ou d'acquisition passé entre Dubuques et
les Indiens, que ce traité avait été sanctionné par un acte du baron
de CARONDELET, alors gouverneur pour l'Espagne de la Louisiane à
l'ouest du Mississipi, et que le général HARRISON l'avait confirmé,
lors qu'il en prit possession pour les Etats-Unis, en 1804; mais le
congrès jugea en faveur des sauvages. Ce qui est aux sauvages est,
en quelque sorte, aux Etats-Unis, et il n'est pas ordinaire qu'on
juge contre ses propres intérêts. AUGUSTE s'abstint de statuer dans
une cause où il aurait été partie et juge, et il perdit son procès.
Un gouvernement aussi libéral que celui des Etats-Unis aurait dû
l'imiter.

Les sauvages gardent encore ces mines exclusivement pour eux, et
avec beaucoup de jalousie; tellement que j'ai dû avoir recours au
_tout-puissant_ ordinaire, au _Whiskey_, pour obtenir de les voir.
Ils coulent eux-mêmes le plomb dans des trous qu'ils creusent dans le
tuf pour le réduire en saumons. Ils les échangent avec les traiteurs
contre des articles de première nécessité; mais ils les leur portent
eux-mêmes de l'autre côté de la rivière, et leur défendent de la
passer. Malgré toutes ces précautions, je doute que ces sauvages
gardent encore longtems ces mines: car elles sont trop riches, et les
Américains trop spéculateurs.

Dubuques repose en roi dans une caisse de plomb renfermée dans un
mausolée: ces Indiens le lui ont érigé sur le sommet d'une petite
colline qui surmonte leur camp et domine le fleuve. Cet homme était
devenu leur idole, parce qu'il avait, ou leur avait fait croire qu'il
possédait un antidote contre la morsure des serpens à sonnettes.--Un
monsieur très respectable, qui était l'ami de Dubuques, a voulu
me persuader que ce jongleur prenait entre ses mains les serpens
à sonnettes, et qu'en leur parlant un langage impératif et à leur
portée, il les apprivoisait et les rendait doux comme des colombes.
Je me bornai à lui observer que je croyais tout cela, parce qu'il me
disait l'avoir vu lui-même, mais que si je le voyais de mes propres
yeux, je ne le croirais pas.


Après avoir parcouru un espace d'environ 670 milles de déserts, cet
endroit (_la Prairie du Chien_) se présente comme par enchantement,
et le contraste est d'autant plus frappant, en ce qu'il annonce une
certaine civilisation; la langue française est la dominante, et on y
est très bien reçu.

Je ne puis et je ne dois quitter la Prairie du Chien sans rappeller
les honnêtetés qui m'ont été prodiguées par M. RAULET (ROLETTE),
agent et associé de la compagnie S. O.

Les Américains en général regardent les Canadiens comme des ignorans.
J'ignore s'ils le sont; mais je sais qu'ils sont très polis et très
obligeants, ou du moins, je les ai toujours trouvés tels, même parmi
la basse classe.


    Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par
    le typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été
    conservée et n'a pas été harmonisée.


[The end of _La Bibliothèque Canadienne, Tome II. Fevrier, 1826. Numero 3_ by Michel Bibaud]
