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Title: Le Dimanche des Enfants-Tome 8 (Le Dimanche des Enfants #8)

Date of first publication: 1840

Editor: Janet, Louis (Madame Veuve)

Author: Foa, Eugénie

Author: De Sainte-Marguerite

Author: De Somerville, Jules

Author: Des Essards, Gustave

Author: Saunders, Lucy

Author: D***, H.

Author: Wilson, J. M.

Author: Des Essarts, Alfred

Author: F***, M. A*.

Author: Bertin, Emm.

Author: Des Essarts, Anna

Author: Midy, Th.

Author: de Mirbel, Léonide

Author: Charles-Malo

Author: de Revel, Camille

Author: Toussaint-Michel

Author: Richomme, Fanny

Author: Poujoulat, Baptistin

Author: d'Auvigny, Louise

Illustrator: Emy, H.

Illustrator: Lassalle, Louis

Date first posted: March 1, 2026

Date last updated: March 1, 2026

Faded Page eBook #20260301

 

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LE  DIMANCHE

DES  ENFANTS


——————

Imprimerie de Ducessois, 55, quai des Grands-Augustins,

près le Pont-Neuf.


LE  DIMANCHE

DES  ENFANTS

 

JOURNAL

 

DES RÉCRÉATIONS

 

Tome Huitième.

 

LJ

 

 

PARIS

 

MADAME VEUVE LOUIS JANET, LIBRAIRE-ÉDITEUR,

RUE SAINT-JACQUES, 59.


TABLE

DES MATIÈRES CONTENUES DANS CE VOLUME

Pages
Le terme de janvier 1Gustave des Essards.
Grizelle Cochrane   14J. M. Wilson.
La petite orpheline 19Mlle Louise d’Auvigny.
Un tableau de fleurs25Jules de Somerville.
La reconnaissance   31De Sainte-Marguerite.
La protectrice des orphelins  42Alfred des Essarts.
Simon Vouet    45Mme Eugénie Foa.
Le témoin providentiel   55M.A*. F***.
Le frère de lait    65Emm. Bertin.
Le doigt de Dieu    80Mlle Lucy Saunders.
La Rose Blanche d’Angleterre  91Mme Anna des Essarts.
Le mercredi des Cendres  104Charles-Malo.
La sylphide    106H** D***.
Le proverbe    112Léonide de Mirbel.
Les six sous d’omnibus   125Mme Camille de Revel.
Les Garaguaï de Sainte-Victoire    133Toussaint-Michel.
Pauvre petit!  141Th. Midy.
Sainte Élisabeth de Hongrie   145Mme Fanny Richomme.
Le petit Marot 156Mme Eugénie Foa.
Un enfant gâté 164Mlle Lucy Saunders.
Le sac aux écus176Th. Midy.
Hélène ou la bergère de Drepane    182Mme Eugénie Foa.
Maria198Baptistin Poujoulat.

FIN DE LA TABLE.


LISTE

DES VIGNETTES DE CE VOLUME

DESSINS

de m. H. Emy.

Pages
1.Le terme de janvier 1
2.La petite orpheline 19
3.La reconnaissance   31
4.Simon Vouet    45
5.Le frère de lait    65
6.Le doigt de Dieu    80
7.La Rose Blanche d’Angleterre  91
8.Le proverbe    112
9.Les six sous d’omnibus   125
10.Le petit Marot 156
11.Un enfant gâté 164
12.Hélène ou la bergère de Drepane    182
13.Maria198

Le terme de Janvier.

man and girl standing beside bedridden old lady wearing a cap
Imp. Lith. de Cattier
 
Non, Marianne, ne craignez rien, s’écria Louise émue, voilà de quoi payer cet homme impitoyable.

Paris, Mme Ve LOUIS JANET, Éditeur du DIMANCHE des Enfants.


LE

 

DIMANCHE  DES  ENFANTS

 

JOURNAL  DES  RÉCRÉATIONS.

LE TERME DE JANVIER.
PAR M. GUSTAVE DES ESSARDS.

I.
Louise de Raynal.

Sept heures venaient de sonner à l’église Saint-Sulpice. Le dernier coup de l’horloge vibrait encore, quand une petite main blanche et délicate poussa les persiennes qui fermaient l’une des fenêtres d’un grand hôtel, situé dans la rue du Pot-de-Fer. Bientôt les rideaux furent tirés, et une tête de jeune fille pleine de malice et de grâce parut à travers les vitres. Elle s’assit contre la fenêtre et se mit à broder au métier, avec un empressement extrême.

La jeune fille travaillait depuis quelque temps, quand elle entendit ouvrir la porte de sa chambre. Une vive rougeur colora ses joues ; elle rabattit précipitamment un morceau de mousseline sur son métier, pour le cacher.

« Comment ma nièce ! déjà levée ! dit en entrant une dame âgée.

— Oui, ma tante, et depuis longtemps ; aussi voyez... répondit celle-ci en découvrant sa broderie... Voyez comme j’avance.

— Mais c’est très-bien, en vérité ! Tu vois, Louise : quand on veut, on peut. Il est fâcheux que tu ne veuilles pas plus souvent.

— Oh ! ma tante, ne me grondez pas ; depuis que je travaille, il me semble que je n’ai jamais été paresseuse ; mais le temps passe si vite, que je ne sais si je pourrai avoir fini pour le premier de l’an.

— Vois, mon enfant, comme le travail change la vie ! Jadis, tu trouvais les journées mortellement longues, les heures s’écoulaient lentement, tandis qu’à présent elles passent sans que tu t’en aperçoives. La nuit arrive, et tu voudrais déjà que le jour parût pour reprendre l’ouvrage que tu quittes à regret.

— C’est vrai, ma bonne tante ; mais alors mon père était absent, et je n’avais pas la force de travailler. Maintenant, il est revenu ; le jour de l’an approche et je veux lui faire une surprise. Vous lui avez dit que j’étais paresseuse ; il m’a grondée ; j’ai à cœur de lui prouver que je me suis corrigée.

— C’est bien, ma nièce, continue avec persévérance et sois convaincue que rien ne saurait être plus agréable à ton père.

— Vous me promettez le secret ?

— Je serai muette... A bientôt, mon enfant.

— Je vais m’habiller, afin d’être prête quand sonnera le déjeuner. » Louise embrassa sa tante et se mit à sa toilette.

Mademoiselle de Raynal avait perdu sa mère en venant au monde. Ce terrible événement plongea M. de Raynal dans un profond désespoir. Il confia Louise à madame d’Anisy, sa sœur, et partit, espérant calmer sa douleur par l’absence. Madame d’Anisy, veuve depuis longtemps et sans enfants, accepta avec joie cette mission, et consacra sa vie à l’éducation de sa nièce.

Louise avait un cœur excellent ; mais sa légèreté, son indolence, lui faisaient commettre des fautes nombreuses. La mobilité de son esprit l’empêchait de développer les qualités naturelles qu’elle possédait. Elle commençait un ouvrage avec empressement, puis bientôt elle s’en lassait ; alors elle l’abandonnait, ou bien, quand, pressée par sa tante, elle était obligée de l’achever, elle le faisait sans soins, sans goût, sans plaisir. Elle entreprenait vingt choses à la fois et les laissait inachevées. Elle ouvrait un livre, en lisait quelques pages, puis en prenait un autre.

Louise arriva ainsi à l’âge de douze ans, sans que les remontrances de sa tante pussent rien changer à la légèreté de son caractère.

A cette époque, son père revint de ses voyages. M. de Raynal était un homme d’un aspect froid et sévère ; il portait sur sa figure les traces du profond chagrin que les années n’avaient fait qu’affaiblir, sans les dissiper complètement. En revoyant sa fille après tant d’années de séparation, il ressentit, pour Louise, toute la tendresse qu’il avait pour sa pauvre mère. De son côté, la jeune fille, touchée de cette affection si douce et si tendre, n’eut plus qu’une pensée : celle de mériter l’amour de son père. Elle l’entoura de soins ; elle eut pour lui ces égards de tous les instants, ces prévenances délicates qui font le charme de la vie intérieure.

M. de Raynal aimait la musique. Louise, qui jusqu’alors avait à peine étudié son piano, travailla sans relâche, avec une persévérance infatigable à acquérir un talent qui devait être agréable à son père.

L’approche du jour de l’an trouva la jeune fille dans ces bonnes dispositions. Elle entreprit de broder un bonnet de velours pour les étrennes de son père.

M. de Raynal savait que Louise lui ménageait une surprise, mais il n’osait espérer qu’elle aurait assez de persévérance pour achever un travail aussi long et aussi difficile. Louise cependant redoublait de zèle. Quelques jours avant le premier de l’an, elle termina sa broderie et monta elle-même le bonnet de son père.

Mais le grand jour est arrivé. La jeune fille se lève de bonne heure et attend avec impatience le moment où elle pourra faire sa surprise. Sa tante entre enfin dans sa chambre et la conduit près de M. de Raynal.

« Mon père, dit Louise avec émotion, vous m’avez reproché ma paresse et ma légèreté ; j’ai travaillé à me corriger. Recevez, je vous en prie, cet ouvrage comme une preuve de la sincérité de mes bonnes intentions.

— Merci, ma fille, oh ! merci, s’écria M. de Raynal en pressant Louise sur son cœur... tu me fais oublier tous les maux que j’ai soufferts... Je pleure, mais ce sont des larmes de joie qui coulent de mes yeux. Si ta pauvre mère vivait, elle partagerait mon bonheur ; mais, quoiqu’elle ait quitté la terre... du haut des cieux elle te bénit, mon enfant. Je te remercie de la surprise que tu me fais, mais je veux récompenser ton zèle. Depuis longtemps tu désires un collier de perles, comme celui que porte ta cousine Mathilde de Lussac. Voici deux cents francs qui te serviront à en acheter un pareil. Chaque fois que tu le mettras, souviens-toi, ma fille, que je te l’ai donné pour récompenser ton zèle et ta persévérance.

Louise, charmée du cadeau que lui faisait son père, pria sa tante de l’accompagner chez un bijoutier pour y choisir le collier de perles. Madame d’Anisy consentit à se rendre aux désirs de sa nièce, mais au moment de sortir, une violente migraine vint s’opposer à la réalisation immédiate de ce projet. Louise, tout entière aux soins qu’exigeait la santé de sa tante, supporta, sans murmurer, ce fâcheux retard.

II.
La vieille Marianne. — Le petit Jacques.

Deux jours s’étaient écoulés, quand M. de Raynal reçut une invitation de bal pour sa fille. Pendant l’absence de son père, Louise avait vécu dans la retraite avec sa tante. Quelques jeunes personnes de son âge, et surtout Mathilde de Lussac, étaient sa seule société. M. de Raynal pensant qu’une fête brillante, comme devait être celle pour laquelle il avait reçu une invitation, serait agréable à Louise, consentit à ce qu’elle s’y rendît avec sa tante.

Le jour même du bal, elle allait sortir avec madame d’Anisy, quand Mathilde arriva. « Eh bien ! dit la jeune fille, en embrassant Louise, tu es des nôtres ce soir.

— Oui, ma cousine, mon père me l’a permis.

— Oh ! tant mieux ! nous nous amuserons beaucoup. Toutes nos bonnes amies du catéchisme s’y trouveront aussi ; mais as-tu songé à ta toilette ?

— Elle est toute prête : tiens, regarde, la voilà sur mon lit.

— Une jolie robe de mousseline blanche, avec une ceinture rose ; un jupon et des souliers de satin, blancs ; mais c’est comme moi... tout à fait comme moi... Et dans tes cheveux ?

— Une rose.

— Moi aussi ! oh ! c’est charmant ! on nous prendra pour deux sœurs. Nous danserons toujours ensemble. Adieu, ma cousine ; ma mère m’attend pour faire des visites. Mais tu vas sortir ?

— Oui, je vais avec ma tante acheter un collier de perles comme le tien.

— Rien n’y manquera. Tu verras que, quand nous entrerons dans le salon, on nous prendra pour des jumelles.

— Quel bonheur !

— Adieu, à ce soir... » dit Mathilde en quittant sa cousine.

Louise ouvrit la fenêtre de sa chambre et se pencha en dehors pour suivre des yeux sa bonne amie. Lorsqu’elle fut arrivée au détour de la rue, elle allait se retirer, quand un spectacle horrible vint déchirer son cœur. Une pauvre vieille femme était étendue, sanglante et mutilée, sur le pavé. En voulant traverser la rue du Pot-de-Fer, fort étroite en cet endroit, son pied avait glissé, et avant qu’elle pût se relever, une voiture lui avait passé sur la jambe. Quelques personnes s’empressèrent de secourir la pauvre blessée et la transportèrent chez le concierge de l’hôtel de M. de Raynal.

« Ma tante... ma tante, s’écria Louise en se jetant dans les bras de madame d’Anisy, on vient d’apporter ici une pauvre femme bien âgée, qu’une voiture a renversée sanglante dans la rue. Oh ! venez, avec moi, prier mon père de lui donner asile. »

M. de Raynal accéda aux vœux de sa fille, et Marianne, (c’était le nom de la vieille), fut installée dans une petite chambre bien chaude, où le médecin de la maison vint bientôt la visiter. La blessure était grave ; la cuisse de Marianne avait été cassée en deux endroits. Après le premier appareil posé, la malade fut en proie à un délire affreux. Ses cris arrivaient jusque dans la chambre de Louise. La jeune fille, agenouillée près du bénitier entouré de rameaux bénis, qui était placé à la tête de son lit, priait Dieu pour la pauvre femme.

Quand la nuit arriva, madame d’Anisy fit dire à Louise de commencer sa toilette pour se rendre au bal. Louise se présenta devant son père, et lui dit en pleurant :

« Permettez-moi, je vous prie, de ne pas aller à cette fête ; vous avez recueilli dans cet hôtel une pauvre femme qui souffre ; la pensée de ses douleurs me poursuivrait jusqu’au milieu de ce bal... Je vous en conjure, mon père, ne m’ordonnez pas d’y aller.

— Reste près de moi, mon enfant ; je comprends trop le sentiment qui t’anime pour résister à ta prière. »

Louise prit son ouvrage et se mit à travailler auprès de son père.

Vers neuf heures, comme tout reposait dans l’hôtel, le marteau de la porte cochère retentit violemment. Bientôt on entendit un bruit de gens qui se querellaient.

« Vous n’entrerez pas, disait le concierge.

— Oh ! mon bon Monsieur, laissez-moi, je vous en prie, répondait une voix d’enfant.

— Veux-tu bien t’en aller... mauvais garnement.

— Eh ! bien non, je ne m’en irai pas... je veux parler à votre maître.

— Mon maître n’a que faire à un petit intrus comme toi.

— Pierre, amenez-moi cet enfant, dit M. de Raynal à un domestique. »

Quelques instants après, le concierge, tout ému, se présenta devant son maître, tenant un jeune garçon de douze ans environ par le collet de sa blouse.

« Qu’y a-t-il donc ? et pourquoi tout ce bruit ? demanda M. de Raynal.

— Monsieur, j’étais dans ma loge, en train de souper, quand un coup de marteau retentit avec tant de force, que je laissai tomber sur mes doigts la cuillère pleine de soupe, que j’allais avaler. Je tirai le cordon et je vis ce vaurien pousser brusquement la porte, et traverser la cour comme s’il eût été poursuivi. Je courus après lui et l’arrêtai au moment où il allait entrer sous le vestibule. « Où vas-tu ? lui demandai-je. — Laissez-moi entrer. — Non. — Je vous en prie. — Pourquoi ? » Enfin, Monsieur, vous avez entendu tout le tapage qu’il faisait.

— Eh bien ! mon enfant, me direz-vous maintenant pourquoi vous vouliez entrer ainsi dans cet hôtel ?

— Oui, Monsieur, c’était pour voir ma grand’ mère.

— Votre grand’ mère !

— En revenant de l’atelier où je travaille toute la journée, la porte de notre petite chambre était fermée. J’ai frappé plusieurs fois, j’ai appelé ma mère, mais elle ne m’a pas répondu. Les voisins, attirés par le bruit que je faisais, m’ont appris qu’elle avait été blessée ce matin et qu’on l’avait transportée dans cet hôtel ; je venais la voir, Monsieur. »

Le pauvre enfant pleurait en disant ces paroles, et de grosses larmes coulaient le long de ses joues.

« Votre mère est beaucoup mieux, dit Louise en s’approchant de lui avec émotion.

— Merci, Mademoiselle, je vous crois... mais je voudrais bien la voir... Oh ! si vous saviez comme je suis malheureux ! Le soir, quand je rentre, elle entend mon pas dans l’escalier. Alors, elle descend un étage pour me voir et m’embrasser plus tôt.

— Pierre, dit M. de Raynal, conduisez cet enfant près de cette pauvre femme.

Le jeune garçon suivit le domestique.

— Comme il aime sa grand’ mère, dit Louise quand il fut parti.

— Cet enfant m’intéresse ; il a de l’âme ; je suis convaincu qu’il serait reconnaissant du bien qu’on ferait pour lui.

— N’est-ce pas naturel, mon père ?

— C’est très-naturel, en effet, mon enfant, mais cela n’arrive pas toujours. Tiens, j’ai eu un exemple d’ingratitude bien frappant dans mon dernier voyage en Allemagne. »

Louise se rapprocha de son père pour ne perdre aucune de ses paroles.

III.
Une histoire de voleurs.

Avant d’arriver à l’événement que je vais te raconter, il faut que je remonte à quelques années. Mon père, M. de Raynal, habitait son château de la Sorbière, situé sur les bords de la Loire, près de Nantes.

C’était une belle propriété, à l’exploitation de laquelle il employait un grand nombre d’ouvriers. L’un d’eux, nommé Laurent, était actif, laborieux et fidèle ; mon père lui avait accordé sa confiance, et certes elle ne pouvait être mieux placée.

En faisant creuser les fondations d’une maison que mon père voulait élever, les ouvriers rencontrèrent une couche de granit. Il fallut employer la mine pour la faire sauter. Laurent dirigeait les travaux. Un jour, croyant que le feu qu’on avait approché de la poudre s’était éteint, il s’avança jusque sur la mine pour le rallumer. A ce moment, une détonation épouvantable se fit entendre ; Laurent, déchiré par les morceaux de granit, fut renversé sans vie sur la terre.

Mon père, désespéré de cet événement, se chargea de l’avenir du fils aîné de Laurent. Victor, c’est le nom de cet enfant, devint le compagnon de mes jeux et de mes travaux : il fut élevé comme moi, sans qu’on fit aucune différence entre nous.

Victor répondit peu aux soins qu’on prenait de lui ; son caractère violent et emporté ne pouvait subir la plus légère contrariété ; une jalousie aveugle égarait son esprit et lui inspirait les plus cruelles pensées. Plus âgé que moi de quelques années, il aurait dû faire des progrès plus rapides dans ses études ; mais, malgré les soins constants des professeurs qui s’occupaient de notre instruction, Victor avait à peine fait le premier pas que déjà je touchais le but. Sentant son infériorité, mais ne voulant pas comprendre quel était le résultat de sa conduite, Victor me prit en haine ; son caractère s’aigrit et devint insupportable. Mon père crut alors devoir lui faire quelques reproches pleins de sagesse et de bonté, mais Victor s’indigna de ces observations toutes paternelles.

Un jour il disparut du château, sans qu’on sût ce qu’il était devenu. On s’aperçut, après son départ, qu’une grande quantité d’argenterie avait été enlevée. Par respect pour la mémoire de Laurent, mon père ne fit aucune recherche pour découvrir le coupable. Il le livra à ses remords.

Depuis lors on n’entendit plus parler de Victor.

Il y a trois ans, je parcourais l’Allemagne. Une nuit, j’étais sur la route de D...; trois chevaux vigoureux emportaient rapidement ma chaise de poste. Le ciel, couvert de nuages épais, était sombre ; le tonnerre grondait et les éclairs se succédant sans cesse, jetaient de funèbres clartés sur la terre. La route, en cet endroit, est fort dangereuse ; d’un côté, s’ouvre un gouffre profond, tout hérissé de rochers dont les pointes se dressent aiguës et menaçantes ; de l’autre, un marais immense, formé d’une boue infecte, s’étend au loin.

La plus légère inattention du postillon, le moindre écart des chevaux, vous perdent sans ressources.

J’avais hâte de quitter ces lieux ; aussi criai-je au postillon de redoubler de vitesse. A ce moment, une vive lumière brilla sur le bord de la route ; une détonation se fit entendre, et la voiture s’arrêta soudain.

Une douzaine d’hommes s’élancèrent vers nous. Les uns se tinrent à la tête des chevaux, les autres s’emparèrent du postillon. Trois d’entre eux se présentèrent à la portière de la voiture et me forcèrent à descendre. J’avais saisi mes armes et j’allais vendre chèrement ma vie, quand je fus désarmé, garrotté et attaché contre un arbre qui se trouvait au bord de la route.

Les brigands visitèrent mes malles, les coffres de la voiture, et prirent tout ce qui était à leur convenance. Quand leur visite fut achevée, l’un deux, qui me parut être le chef de la bande, s’avança vers moi, et, sans dire un seul mot, me fouilla.

La lueur d’une lanterne sourde que portait un de ses compagnons éclaira sa figure... Je jetai un cri d’horreur... Cet homme... c’était Victor.

Un sourire, plein de haine, vint me montrer qu’il m’avait reconnu. Il ordonna froidement les préparatifs de ma mort. Il ne s’agissait de rien moins que de me pendre aux branches les plus élevées de l’arbre auquel j’étais attaché. Déjà les brigands m’avaient dépouillé de mes vêtements, quand un bruit étrange se fit entendre sur la route. L’un des voleurs placés en sentinelle accourut épouvanté et dit quelques mots à l’oreille de Victor. Il tressaillit, rassembla promptement ses compagnons et leur donna l’ordre de se disperser rapidement.

Lui seul resta près de moi. « Tu m’accablais jadis de ta supériorité, me dit-il, maintenant c’est à mon tour. Tiens, voilà comment je prends ma revanche. » Un coup de pistolet partit, et je tombai sanglant sur la terre.

Quand je revins à moi, j’étais dans un lit, entouré de médecins qui attendaient avec anxiété la fin de la crise qui devait me sauver ou me perdre.

Grâce au ciel, la blessure que j’avais reçue, se guérit promptement. J’appris donc à quelles circonstances je devais la vie. La bande de voleurs dont Victor était le chef, avait longtemps et impunément désolé le pays ; mais enfin, les crimes de ces scélérats s’étant multipliés d’une manière effrayante, les habitants des campagnes avaient pris les armes pour les poursuivre, jour et nuit, sans relâche. Une troupe de ces braves gens s’était présentée fort à propos, pendant que les brigands faisaient les préparatifs de mon supplice. Ma voiture brisée au milieu de la route, l’un des chevaux tué, le postillon attaché sur un rocher, mon corps étendu sanglant sur la terre, apprirent à ces hommes courageux que les ennemis qu’ils cherchaient, n’étaient pas loin. Ils chargèrent quelques-uns d’entre eux de me transporter au village voisin, et s’élancèrent bravement à la poursuite des malfaiteurs. Ils prirent si bien leurs mesures, qu’ils parvinrent à s’emparer d’un grand nombre de ces misérables. Victor, chargé de tout l’or qu’il m’avait volé, échappa à leurs recherches.

Après quelques mois, je pus continuer mon voyage, sans danger pour ma santé.

Tu le vois, mon enfant, dit M. de Raynal en finissant, bien souvent, dans le monde, on a affaire à des ingrats. Et cependant, il faut toujours faire le bien, quand bien même on n’aurait d’autre récompense que le plaisir qu’on éprouve à s’acquitter d’un devoir.

Louise avait écouté bien attentivement les paroles de son père. Quand il eut achevé, elle se jeta tout éplorée dans ses bras, et levant vers le ciel ses yeux baignés de larmes, elle le remercia de lui avoir conservé son père.

IV.
Le terme de janvier.

Le lendemain de l’accident arrivé à Marianne, la pauvre vieille supplia M. de Raynal de la faire transporter dans sa chambre. Les médecins y consentirent ; et, loin d’être fatiguée de ce changement, elle parut éprouver une amélioration sensible.

Une de ses voisines vint s’installer près d’elle, pour la soigner pendant que son petit fils Jacques était à son atelier. Louise envoyait, chaque jour, savoir des nouvelles de Marianne et veillait à ce qu’elle ne manquât de rien.

Le 8 janvier, dès sept heures du matin, on frappa à la porte de la petite chambre qu’habitait Marianne ; sa voisine courut ouvrir.

« La veuve Marianne, demanda brusquement un monsieur.

— C’est ici. Donnez-vous la peine d’entrer. »

Le visiteur s’avança dans la chambre, la parcourut des yeux, et un sourire dédaigneux plissa ses lèvres. Cet homme était d’une taille élevée, mais son dos vouté le faisait paraître beaucoup moins grand qu’il ne l’était réellement. Ses cheveux noirs, épais et gras, couvraient presque en entier son front bas et déprimé ; ses yeux, toujours en mouvement, avaient quelque chose d’inquiet ; ses lèvres étaient ombragées d’épaisses moustaches noires qui rejoignaient de larges favoris.

En le regardant, on éprouvait un sentiment de répulsion involontaire. Sa physionomie exprimait tant de bassesse et de fausseté, qu’on s’éloignait de lui comme d’un animal immonde.

Quand il eut terminé son examen, il se tourna vers le grabat de Marianne :

« C’est vous qui êtes la veuve Marianne ? demanda-t-il de sa voix dure.

— Oui, Monsieur. Qu’y a-t-il pour votre service ?

— Il y a que vous devez trois termes de loyer et que le quatrième échoit aujourd’hui. Si vous ne pouvez pas payer, il faudra sortir d’ici.

— Mais, Monsieur, qui êtes-vous donc ?

— Je suis le propriétaire de la maison. Je l’ai achetée après la mort de M. Duval, et aujourd’hui elle m’appartient, à moi, M. Rudinant. Ainsi, tenez-vous pour avertie ; si, à midi, vous ne m’avez pas payé les quatre termes que vous devez, et qui montent à cent francs, je vous renvoie et garde vos meubles pour les faire vendre.

— Vous me chassez ! mais, mon bon Monsieur, ayez pitié de moi ; je suis bien vieille et je ne puis travailler en ce moment.

— Qui vous en empêche ?

— Hier, une voiture m’a renversé dans la rue, et j’ai la jambe cassée.

— Si vous étiez restée chez vous à travailler, cela ne vous serait pas arrivé ; après tout, je n’y puis rien.

— Mais vous pouvez au moins m’accorder un peu de temps pour vous payer.

— Je vous accorde jusqu’à midi.

— Oh ! vous êtes bien dur et bien cruel pour les malheureux ! Puissiez-vous n’avoir jamais besoin d’être secouru !

— C’est bon... c’est bon ; vous m’avez entendu, dit M. Rudinant en sortant.

— Que faire ?... mon Dieu ! que faire ? s’écria Marianne quand il fut parti... Aura-t-il la cruauté de me jeter mourante sur le pavé ?... Et mes meubles... tout ce que je possède au monde... tout ce que je comptais laisser à mon petit Jacques... Oh ! c’est affreux !... cent francs ! et dire que je n’ai pas cent francs ! O mon Dieu ! mon Dieu ! »

La pauvre vieille appuya la tête dans ses mains et se mit à pleurer.

Elle était depuis longtemps plongée dans la plus profonde douleur, quand Louise entra, suivie d’un domestique de son père. « Bon jour, Marianne, lui dit la jeune fille avec intérêt, comment vous portez-vous aujourd’hui ?

— Oh ! c’est vous, ma bonne demoiselle, répondit la vieille en levant la tête.

— Mais qu’avez-vous ? vous pleurez !

— Oh ! je suis bien malheureuse !

— Que vous est-il donc encore arrivé ?

— Depuis vingt-trois ans j’habite cette chambre, et jusqu’à cette année, j’ai toujours bien payé mon terme ; mais, l’hiver dernier, Jacques a été malade, et j’ai tout abandonné pour le soigner. Depuis lors, j’ai travaillé pour m’acquitter envers le propriétaire. C’était un bon et digne homme que M. Duval. Quand vous aurez de l’argent, vous me paierez, mère Marianne, me disait-il ; mais il est mort, et la maison a été vendue. Le nouveau propriétaire est venu ce matin, et, si, à midi, je n’ai pas payé les quatre termes que je dois, il vend mes meubles et me jette à la porte.

— Non, Marianne, ne craignez rien, s’écria Louise émue, voilà de quoi payer cet homme impitoyable.

— Mais, Mademoiselle... je ne sais... je n’ose... tant d’argent !

— Oh ! prenez... prenez cet argent, bonne femme, il était destiné à satisfaire un caprice... ne vaut-il pas mieux l’employer à faire une bonne action ?

— Bien !... bien, ma fille, s’écria M. de Raynal en entrant... et il pressa Louise sur son cœur.

— Marianne, continua-t-il, prenez sans crainte ; ne privez pas ma fille du plaisir de faire le bien aux malheureux.

— Oh ! merci, ma bonne demoiselle, le ciel vous bénira comme je vous bénis.

— Vous allez quitter cette maison, Marianne, dit M. de Raynal ; il ne faut pas que vous restiez plus longtemps dans cette maison.

— Et qui donc me paiera ? dit M. Rudinant en entrant.

— Ce sera moi, Monsieur, » s’écria M. de Raynal en s’avançant vers lui.

En entendant cette voix, Rudinant pâlit, se troubla et regarda la porte, comme pour s’en aller.

— C’est bien, Monsieur, dit-il en hésitant ; je m’en rapporte à vous... maintenant, je vous laisse.

— Restez ! cria M. de Raynal, et il fit signe à son domestique de se mettre devant la porte.

— Misérable ! je te retrouve donc enfin !

— Monsieur, vous m’insultez, dit Rudinant en se couvrant.

— Chapeau bas, malheureux ! chapeau bas, vous dis-je, car vous n’êtes ici qu’un criminel devant ses juges. Ah ! c’est vous qui êtes sans pitié !... c’est vous qui, pour quelques pièces d’argent, chassez de sa demeure une pauvre vieille femme près de descendre dans la tombe ! Eh bien ! moi aussi je serai sans pitié !

— Entrez... entrez tous, s’écria M. de Raynal en parlant aux gens de la maison que le bruit de cette scène avait attirés. Savez-vous quel est cet homme, demanda M. de Raynal.

— C’est notre propriétaire, dirent les nouveaux venus.

— Savez-vous comment il a gagné sa fortune ? — Non ! non !

— Je vais vous le dire : il y a bien des années de cela, un pauvre ouvrier mourut au service de M. de Raynal.

— M. de Raynal ! murmura la vieille.

— Mon père recueillit chez lui, dans sa maison, le fils aîné de cet homme et l’éleva comme son enfant. Un jour, il disparut en emportant l’argenterie de son bienfaiteur.

— Victor ! dit Marianne en tressaillant.

— Il quitta la France et alla en Allemagne. Là, il se mit à la tête d’une bande de voleurs. Une nuit, il attaqua une chaise de poste sur la grande route. Un seul voyageur s’y trouvait ; c’était le fils de M. de Raynal. Victor le reconnaît et décide qu’il sera mis à mort comme les criminels... qu’il sera pendu ! Dérangé dans ses préparatifs sanglants par une troupe de paysans armés pour le prendre, il lui tire à bout portant un coup de pistolet qui l’étend sur la terre, et il s’enfuit avec tout l’or qu’il lui a volé. Il échappe à toutes les recherches et revient en France sous un nom supposé. Avec le produit de ses vols, il achète une maison. Ce misérable assassin, ce voleur infâme, le voilà... c’est lui... Celui qui a voulu assassiner le fils de son bienfaiteur, c’est Victor, que vous voyez devant vous... et moi, je suis le fils de M. de Raynal. »

Victor, pâle et tremblant, courbait la tête sous ces paroles menaçantes. Tout à coup, la vieille femme se dresse sur son lit, les cheveux épars, les yeux égarés :

« Victor !... M. de Raynal ! s’écrie-t-elle... Victor... sois... maudit... ingrat, voleur, assassin ! sois maudit ! car tu as voulu chasser ta mère ! car tu as voulu vendre le grabat sur lequel elle allait expirer... Sois maudit sur la terre comme au ciel. »

En disant ces mots, elle étend vers lui ses longues mains desséchées et tombe sans vie sur son lit de douleurs.

Victor, livré à la justice, reçut le châtiment de ses crimes.

M. de Raynal prit soin du petit Jacques.

A quelque temps de là, comme Louise faisait sa toilette pour aller au bal, son père entra dans sa chambre : « Louise, lui dit-il, en lui mettant au cou un superbe collier de perles, je suis heureux de t’offrir ce bijou que tu as si bien mérité ; mais souviens-toi toujours que la plus belle parure d’une jeune fille est l’innocence et la vertu. »

GRIZELLE COCHRANE.
(Chronique anglaise.)
PAR J.-M. WILSON.

Un des plus redoutables ennemis du dernier roi Jacques, fut le chevalier Jean Cochrane ; il se fit remarquer, l’un des premiers, dans la rébellion d’Argyle ; mais, après une résistance opiniâtre, il fut accablé par le nombre et fait prisonnier par les troupes du roi. On lui fit son procès, et on le condamna à mourir sur l’échafaud. Quelques jours seulement lui furent accordés pour mettre ordre à ses affaires et l’on n’attendait plus que la signature de Jacques pour le conduire au supplice ; la famille et les amis de cet infortuné venaient de lui dire un long et triste adieu. Une personne manquait seule à cette dernière et solennelle entrevue : c’était sa fille chérie, sa bien-aimée Grizelle.

La nuit jetait son voile sombre sur les barreaux de la prison ; le captif pressait sa tête brûlante contre le mur froid et humide de son cachot pour en comprimer les battements terribles, car alors il se désespérait de l’idée de ne plus revoir sa fille, quand la porte s’ouvrit en tournant lentement sur ses gonds rouillés ; et le geôlier entra, suivi d’une jeune fille à la taille élancée et svelte, aux yeux noirs et vifs, mais secs, — il y avait longtemps qu’ils ne pouvaient plus répandre de larmes ; — les longs cheveux de l’inconnue, noirs comme du jais, étaient séparés sur son front, blanc à l’égal du marbre. Le malheureux Cochrane leva aussitôt la tête :

« Ma fille ! ma chère Grizelle ! s’écria-t-il, et la jeune fille tomba dans ses bras.

— Mon père ! mon père ! sanglota la malheureuse enfant ; et elle essuya une larme brûlante.

— Vous n’avez que fort peu d’instants à rester ensemble, » murmura alors sourdement le geôlier en s’en allant.

— Que Dieu te protège et te console, ma chère fille, reprit le chevalier en pressant Grizelle contre son cœur et imprimant un baiser sur son front ! j’appréhendais de mourir sans t’avoir pu donner ma bénédiction. Ah ! cette idée douloureuse me torturait plus que l’attente de la mort même ; mais te voilà, mon ange, tu es venue recevoir le dernier embrassement de ton père......

— Ah ! n’achève pas.... au nom du ciel.... non, pas le dernier ! mon père ne mourra pas !

— Calme-toi, mon enfant ; calme-toi, reprit Cochrane, plût à Dieu que j’eusse des consolations à te donner ; mais il n’y a plus d’espoir ; avant trois jours, tes jeunes frères et toi vous serez... » et l’infortuné suffoquait, et le mot orphelins expirait sur ses lèvres.

« Trois jours ! répéta avec un tressaillement de joie la jeune fille, en redressant soudain la tête et couvrant de baisers la main de son père. Trois jours ! il y a donc de l’espoir, et tu vivras ! Mon grand-père n’est-il pas l’ami du confesseur du roi ? Il lui demandera la vie de son fils, et mon père sera sauvé.

— Non, non, ma chère Grizelle, ne t’abuse pas ; il est trop tard ; le roi a signé mon arrêt de mort et le courrier est déjà même en route pour l’apporter.

— Que Dieu me soit en aide, reprit alors Grizelle en levant les mains au ciel ; puis elle se tourna vers le chevalier et lui dit : Il faut nous séparer ; mais nous nous reverrons, mon père ; nous nous reverrons....

— Que veux-tu dire, ma fille, s’écria celui-ci avec anxiété.

— Ne m’interroge pas encore..... prie pour moi, bénis-moi, mais non pour la dernière fois. »

Le geôlier entra ; il fallut se séparer.

Deux jours s’étaient écoulés depuis cette entrevue. Un voyageur, venant du Nord, passait, à la nuit tombante, le pont tournant de Berwick, se dirigeant le long du Marygate. Il aperçoit un banc devant la porte d’une hôtellerie et il va s’y asseoir. Il était vêtu d’une veste de drap grossier et d’un manteau de même étoffe. Cet étranger était jeune évidemment ; mais son chapeau était, avec intention, si bien rabattu sur ses yeux qu’il dérobait tous ses traits. Il tenait d’une main un petit paquet, de l’autre son bâton de pèlerin. Sans vouloir entrer dans l’hôtellerie, il demanda un verre de vin et tira de sa poche une croûte de pain. Puis après avoir mangé et s’être reposé un instant, ce mystérieux personnage se remit en route.

Pourtant la nuit était bien noire ; le ciel menaçait d’une tempête ; déjà le vent soufflait en tourbillons.

« Que Dieu vous garde, si vous allez loin par une telle nuit, murmura la sentinelle du pont, quand l’inconnu repassa près d’elle. »

Mais alors une vaste plaine déserte s’étendit devant le voyageur, ne présentant, pendant bien des milles, qu’une étendue de marais couverts de broussailles et de troncs d’arbres rabougris.

Il gravissait avec peine la colline, bravant l’orage qui grondait avec fureur autour de lui ; la pluie tombait à torrents, et toutefois il poursuivait sa marche. Il n’était déjà plus qu’à deux ou trois milles de Berwick, lorsque la violence de l’ouragan le contraignit enfin à chercher un abri dans les buissons, le long de la route. Près d’une heure s’était écoulée depuis qu’il avait cherché ce refuge ; l’obscurité de la nuit s’était accrue avec l’orage ; bientôt retentit le bruit des pas d’un cheval ; un cavalier s’avançait, baissant la tête au vent. Soudain le personnage mystérieux s’élance, saisit la bride du cheval et mettant un pistolet sur la poitrine du voyageur, lui crie : Descendez !

Celui-ci, frappé de terreur, cherche ses armes, mais, en un instant, la main de l’inconnu le saisit, l’étreint à la gorge, le jette avec violence à bas de son cheval, s’empare précipitamment du sac des dépêches dont il était porteur, et disparaît, comme l’éclair, à travers la plaine.

Le lendemain matin, les habitants de Berwick se portaient en foule vers le lieu où venait d’être commis ce vol audacieux ; ils se répandaient de tous côtés à la recherche de l’auteur d’un pareil attentat, mais ils n’en trouvèrent aucune trace....

*    *    *    *    *    *    *

Trois jours s’étaient écoulés, et le chevalier Cochrane existait encore. Les dépêches, parmi lesquelles se trouvait l’ordre de son exécution, avaient été volées. On espérait qu’avant l’arrivée d’un nouvel ordre, le père du condamné aurait réussi dans son intercession auprès du confesseur du roi.

Grizelle ne quittait pas le chevalier d’un instant ; elle ne cessait de lui faire tout espérer de la démarche de son grand-père. Il y avait déjà quinze jours que l’arrestation du courrier avait eu lieu ; le prisonnier renaissait à l’espérance.... quand tout à coup il apprend que le roi s’était montré sourd aux instantes prières de son confesseur et qu’il avait, une seconde fois, signé l’arrêt de mort. Un jour encore, et c’en était fait de lui.

« Que la volonté de Dieu s’accomplisse, s’écria l’infortuné Cochrane.

— Peut-être, murmura sourdement sa fille avec l’accent du désespoir.

Encore une fois le cavalier, chargé des dépêches, s’apprêtait à franchir la plaine de Tweedmouth ; et, comme la première, il portait sur lui l’arrêt de mort du chevalier. Mais il se tenait maintenant sur ses gardes ; enfonçant les éperons dans les flancs de son coursier, il précipitait sa marche et tenait un pistolet à la main pour se défendre en cas d’attaque ; la lune jetait alors une pâle lumière sur la plaine et prêtait à chaque buisson une forme fantastique ; il allait tourner l’angle d’un petit taillis, lorsqu’un coup de feu dirigé sur la tête de son cheval, effraie l’animal qui se dresse sur ses pieds de derrière et jette à terre son cavalier. A l’instant, le genou d’un homme presse la poitrine du courrier, et cet homme se penche sur lui, brandissant un poignard, et lui crie : Rends tes armes ou meurs.

Le cœur faillit au messager du roi ; sans répondre, il livra donc ses armes. « Va-t’en maintenant de ce côté, ajouta l’inconnu ; et moi, de cet autre, avec ton cheval et tes dépêches. »

Le courrier se releva tout tremblant et se dirigea sur Berwick, tandis que son audacieux voleur, monté sur son cheval, galopait à travers la plaine.

Déjà cependant l’on faisait tous les préparatifs pour l’exécution du chevalier ; le bourreau n’attendait plus que la signature de la sentence de mort, lorsqu’on apporta la nouvelle de l’événement extraordinaire que nous venons de raconter. Chacun était frappé d’étonnement. Cochrane lui-même, dont la vie était encore une fois prolongée, tomba dans les bras de sa fille, en disant : « Décidément la main de la Providence est dans tout ceci.

— Ne vous l’ai-je pas dit ? mon père ne mourra pas, répliqua Grizelle ; et, pour la première fois, la jeune fille pleura. »

Quinze jours ne s’étaient pas écoulés que la porte de la prison fut ouverte comme par miracle. Le comte D*** se jeta dans les bras de son fils. Ses démarches auprès du confesseur avaient enfin été couronnées de succès ; et le roi, après avoir signé deux fois son arrêt de mort, avait enfin signé sa grâce.

Le chevalier s’était empressé de retourner chez lui avec son père ; sa famille l’entourait pleurant de joie ; mais Grizelle qui avait tant souffert pendant la captivité de son père, était encore absente. Chacun admirait avec reconnaissance cette Providence mystérieuse, qui, par deux fois, avait intercepté la malle et sauvé la vie de Cochrane, quand un étranger demanda à être introduit près du chevalier ; celui-ci ordonna qu’on le fit entrer ; c’était un homme vêtu, comme nous l’avons déjà dit, d’un petit manteau de drap grossier. En entrant, l’inconnu mit la main à son chapeau, mais ne se découvrit pas.

« Lorsque vous aurez lu ceci, dit-il, en tirant de son sein deux papiers, jetez-les au feu. »

Le chevalier prend les papiers, les parcourt vivement des yeux, tressaille et pâlit.... C’étaient ses deux arrêts de mort.

« Mon libérateur ! s’écria-t-il alors ; comment te remercier, te récompenser jamais ?... toi qui m’as sauvé la vie ! Mon père, mes enfants, joignez-vous à moi. »

Le vieux comte serra la main de l’étranger ; les enfants embrassaient ses genoux ; celui-ci cachait toujours sa figure dans ses mains et il fondait en larmes.

« De quel nom, reprit enfin le chevalier avec une nouvelle explosion de reconnaissance, devrai-je appeler mon libérateur ? »

Alors l’inconnu ôtant son chapeau, les longs cheveux noirs de Grizelle Cochrane tombèrent en boucles sur le petit manteau.

« Grand Dieu ! s’écria le pauvre père au comble de l’ivresse, ma fille ! mon enfant ! ma chère Grizelle !...

*    *    *    *    *    *    *

Grizelle Cochrane est la bisaïeule de M. C***, le célèbre banquier anglais de nos jours.


La petite orpheline.

girl sleeping in bed with standing woman and a seated old woman minding her
Imp. Lith. de Cattier
 
« Marianne sera ma fille!... »

Paris, Mme Ve LOUIS JANET, Éditeur du DIMANCHE des Enfants.

LA PETITE ORPHELINE.
(Récits contemporains.)
PAR Mlle LOUISE D’AUVIGNY.

Vers le milieu de l’été de 1831, une femme jeune encore, mais pâle, amaigrie, succombant sous le poids d’un énorme paquet de linge mouillé, regagnait paisiblement la mansarde qu’elle occupait dans la rue de la Vieille-Tixeranderie. Elle tenait par la main une petite fille de quatre à cinq ans, qui, malgré son air misérable et souffreteux, chantait joyeusement ; elle avait relevé le pan de sa robe, qui laissait voir ses deux petits genoux frêles, et elle y avait déposé soigneusement quelques cailloux et petits morceaux de bois qu’elle avait trouvés sur le bord de l’eau.

Lorsqu’elles furent arrivées en haut de leurs six étages, la petite courut déposer son trésor dans un vieux pot à fleurs, au coin de la chambre ; puis elle prit un petit tampon de chiffons qu’elle décorait du nom de sa poupée, — c’étaient ses joujoux à elle, pauvre petite ! — La mère posa son paquet sur une table et se laissa tomber, plutôt qu’elle ne s’assit, sur le bord de son misérable grabat ; elle serrait sa tête de ses deux mains, et semblait en proie à une vive souffrance. Au bout de quelques instants, la petite s’approcha et lui dit bien bas : « Maman, j’ai faim !... » La pauvre mère se leva, et, allant ouvrir un vieux coffre, où, selon l’habitude des gens de la campagne, elle serrait ses provisions, elle en tira un morceau de pain dur, quelques fruits et les donna à la petite, qui retourna s’asseoir sur son petit escabeau pour partager son dîner avec sa poupée. Le repas dura longtemps ; quand il fut fini, sa mère la coucha dans son lit ; et, comme elle se sentait la fièvre et qu’elle craignait de la donner à son enfant, elle s’étendit tout habillée à côté d’elle. L’enfant dormit jusqu’au matin sans s’éveiller. La mère souffrait et pleurait ; elle regrettait son pays, les montagnes du Jura.

Madeleine était veuve d’un pauvre chaudronnier qui était venu à Paris dans l’espérance d’y faire fortune. Son mari étant tombé malade, les petites économies furent employées à le soigner : le chagrin le conduisit au tombeau. Il y avait deux mois qu’il était mort, et à peine un an qu’ils étaient à Paris, où Madeleine ne connaissait personne.

Peu communicative et ayant peine à se faire comprendre à cause de son patois singulier, elle avait passé tout son temps auprès du lit de son mari. Depuis qu’il était mort, elle avait trouvé quelque ouvrage, quelques blanchissages à faire ; et c’est ainsi qu’elle et sa petite Marianne avaient vécu ; mais, le matin, elle s’était sentie malade ; et la persévérance qu’elle avait mise à continuer son ouvrage, avait encore aggravé son mal.

Le lendemain, elle eut beaucoup de peine à se lever ; mais enfin elle alla reporter son linge et en employa le prix, en revenant, à l’achat de quelques provisions pour sa fille, car elle prévoyait qu’elle ne pourrait sortir de quelques jours. De retour chez elle, elle se coucha. Marianne venait de temps en temps auprès d’elle, se levait sur ses petits pieds, la baisait doucement, avec le cœur bien gros, et s’en retournait à ses joujoux. Madeleine la regardait et pleurait, en tournant machinalement entre ses doigts les grains de son chapelet ; le soir, elle la plaçait à côté d’elle sur le lit !...

Deux jours se passèrent ; le mal de la pauvre mère empirant et le pain de l’enfant diminuant toujours !... Le lendemain, Madeleine, qui se mourait, lui dit en pleurant d’en prendre le dernier morceau ; la petite le prit et se rapprochant du lit de sa mère : « Mais, dit-elle, j’ai été sage, mère, une pomme !... »

— Je n’en ai pas, dit Madeleine ; mange, mon trésor, et quand je me porterai bien, tu en auras et un gâteau aussi !... Elle soupira, car elle sentait bien qu’elle ne pourrait tenir sa promesse.

— Oh ! reprit l’enfant, je voudrais voir le pays où tu me donnais de si bon caillé !

— Et moi, reprit la pauvre mère, je voudrais ne l’avoir jamais quitté !... tu ne serais pas orpheline, pauvre petite ! ajouta-t-elle, le cœur gonflé ; et, levant les yeux au ciel, elle pria Dieu de veiller sur sa pauvre enfant, dont le triste sort lui déchirait l’âme.

Dieu, vers qui montent toutes les prières, exauça la pauvre Madeleine. Les voisines ne la voyant pas paraître depuis trois jours, commencèrent à s’inquiéter ; et l’une d’elles, soit curiosité, soit véritable intérêt, vint frapper à la porte et entra. Elle s’approcha du lit de Madeleine qui chercha à lui exprimer, dans son patois, le mal qu’elle éprouvait, puis elle lui recommanda sa fille. La voisine émue lui adressa quelques consolations que Madeleine ne comprit pas et sortit pour aller raconter, à la laitière et aux autres voisines, l’histoire de la pauvre femme.

Une jeune ouvrière, nommée Joséphine, qui demeurait dans la maison de Madeleine, mais à l’étage inférieur, entendit ce triste récit, et jugea que les secours étaient pressants. Elle connaissait Marianne, qu’elle avait caressée plusieurs fois ; elle remonta donc bien vite auprès de sa mère, qui s’appelait madame Chapau, et lui ayant appris ce qui se passait, elle prit dans une tasse un peu de bouillon et le monta à Madeleine, car elle pensait que l’épuisement était peut-être pour beaucoup dans sa maladie.

En voyant entrer Joséphine, la pauvre mère fit un mouvement de joie ; la petite fille, qui la connaissait, courut à elle et l’embrassa. — Les bons cœurs entendent toutes les langues. — Joséphine comprit parfaitement le regard que la malheureuse mère attachait sur sa fille ; elle lui prit les mains, et, se baissant vers la petite, elle lui promit de la soigner jusqu’à la fin de cette cruelle maladie ; mais lorsqu’en relevant la tête, elle arrêta de nouveau son regard sur la figure de Madeleine, elle fut épouvantée et pensa que le rétablissement de la pauvre femme serait bien éloigné, s’il avait jamais lieu ! Elle sortit, après lui avoir promis de revenir à la fin de la journée, lorsque son ouvrage serait fini ; elle l’engagea à prendre le bouillon qu’elle apportait et qui, du moins, était chaud, car la malade n’avait bu jusqu’alors que de l’eau froide.

Mais à peine fut-elle partie que Madeleine, faisant un effort sur elle-même, se redresse sur son séant, et, appelant Marianne, lui fait boire tout ce que contenait la tasse, car elle voyait que, pour elle, c’était bien inutile ; puis elle retomba sur son traversin et reprit son chapelet.

Vers le soir, Madeleine, saisie d’un froid mortel, sentit que sa dernière heure approchait ; elle rassembla tout ce qui lui restait de forces pour appeler sa fille et l’asseoir sur son lit ; elle pleurait amèrement en la regardant ; et l’enfant, étonné de voir sa mère en cet état, n’osait faire un seul mouvement. Madeleine, la serrant dans ses bras, lui dit : « Sois bien bonne, bien obéissante, ma pauvre chérie ; aime bien le bon Dieu ! pense à ta pauvre mère et prie pour elle qui ne peut pas se confesser, avant de mourir !... Oh ! ajouta-t-elle avec des sanglots, pourquoi sommes-nous venues ici ?... »

Elle tint longtemps la petite fille dans ses bras, la caressant et promenant sa main sur sa tête... Peu à peu ses paroles devinrent moins distinctes ; ses doigts crispés s’embarrassèrent dans la blonde chevelure de Marianne, qui, effrayée, poussa un faible cri à moitié étouffé par l’épouvante ! Le cri de l’enfant parvint encore jusqu’au cœur déjà glacé de la mère, et, par un instinct admirable, ses doigts, que tordaient les convulsions de l’agonie, se desserrèrent... Marianne glissa à terre et courut au pied du lit, où, toute tremblante, elle s’assit sur ses talons et se mit à pleurer tout bas...

Elle se releva enfin, et, s’approchant du lit de sa mère, elle l’appela d’abord doucement... puis plus haut... puis, voyant que celle-ci ne lui répondait pas, elle se mit à crier en appelant et voulut prendre la main qui pendait sur le bord du grabat... cette main était glacée... L’enfant eut peur, et, sans savoir ce qu’elle faisait, elle courut à la porte, qui, par bonheur, n’était pas fermée, et, descendant un étage, elle alla s’asseoir, toujours pleurant, auprès de la porte de Joséphine, où elle finit par s’endormir.

En rentrant chez elle, la jeune ouvrière aperçut quelque chose qui l’empêchait d’approcher, elle se baissa et reconnut la petite ; un terrible froid au cœur la saisit : « Mon Dieu, dit-elle, est-ce que cette pauvre femme est morte ! et, soulevant l’enfant, qui dormait toujours, elle monta avec madame Chapau dans la chambre de Madeleine. Elle poussa un cri à la vue de la morte, dont les yeux ouverts semblaient fixés sur sa fille et sur elle !... Ce cri réveilla la petite, qui, se débattant dans ses bras, répétait : « Je veux aller avec maman !... »

Alors la mère de Joséphine s’approcha, ferma les yeux de Madeleine : « Elle dort, dit-elle, ma petite ; sois sage et tu la reverras. » Elles descendirent, et l’enfant étant couchée et endormie, elles allèrent annoncer la mort de Madeleine.

Mais, qu’allait devenir Marianne !... Dieu, en l’envoyant, après la mort de sa mère, se réfugier auprès de la porte de Joséphine, ne semblait-il pas la lui confier ? La jeune fille, debout auprès du lit où dormait sa protégée, réfléchissait profondément ; peu à peu elle s’affermit dans les projets qu’elle roulait dans sa tête, et, se tournant vers sa mère, elle lui dit d’une voix émue : « Marianne sera ma fille !... »

La mère voulut d’abord faire quelques objections ; mais ceux qui vivent des bienfaits de la Providence ne sauraient douter de sa bonté ; elle pensa que celui qui lui envoyait une nouvelle charge, leur procurerait les moyens de la supporter ; et, le lendemain, lorsque la petite se réveilla, les deux femmes la couvrirent de caresses en l’appelant ma fille.... Puis, comme c’était dimanche, elles allèrent à l’église, où Joséphine pria pour sa fille adoptive, et aussi pour la pauvre Madeleine, morte de misère et sans secours !....

Vers le milieu de la journée, la petite étant sortie sur le carré, rentra en tremblant, et dit à Joséphine que deux vilains hommes tout noirs, qui portaient sur leur dos une grande boîte blanche, lui avaient dit d’une grosse voix : « Va-t’en, petite ; » et elle avait eu bien peur.

Joséphine serra l’enfant dans ses bras en pleurant, et lui fit répéter tout bas une prière pour les morts. La petite ayant redemandé sa mère, la jeune fille lui dit qu’elle la reverrait si elle était sage ; alors, enchantée d’un bon déjeuner et de la belle robe noire qu’allait lui faire sa nouvelle maman, l’enfant reprit bientôt son heureuse insouciance ; et peu à peu, si elle n’oublia pas sa mère, elle cessa du moins d’en parler.

Les voisines s’étant assemblées pour parler de la mort de Madeleine, vinrent à songer à la petite. On apprit qu’elle était chez Joséphine. Les unes blâmèrent la jeune ouvrière, les autres hochaient la tête en disant : « C’est un beau feu qui ne durera pas ; l’enfant finira toujours par aller à l’hôpital. » Plusieurs cependant louèrent sincèrement sa belle action ; puis, comme madame Chapau quitta la maison, on les oublia bientôt.

Joséphine s’affermit, de plus en plus, dans sa résolution. La petite était gentille et douce, et lorsque les premiers moments de sauvagerie furent passés, on put lui reconnaître beaucoup d’intelligence et un cœur bon et reconnaissant. La jeune mère adoptive se serait sentie bien disposée à la gâter, mais elle songeait que ce ne serait remplir qu’à demi la tâche que Dieu lui avait confiée, si elle ne corrigeait Marianne de ses petits défauts : elle se montrait donc avec elle ferme et juste ; elle voulait en faire une jeune fille pieuse, estimable.

Lorsque Marianne grandit, ses idées se développèrent ; elle se rappela la mort malheureuse de sa mère, et sentit tout ce que Joséphine avait fait pour elle ; aussi, l’aimait-elle bien tendrement et se montrait-elle empressée de lui plaire pour la dédommager des sacrifices qu’elle faisait pour elle.

Dieu permit que Joséphine prospérât ; elle eut bientôt plus d’ouvrage qu’elle n’en put faire ; tous ceux qui la connaissaient, s’empressèrent de l’obliger ; elle put, à son tour, prendre quelques ouvrières. Mais elle n’a jamais voulu se marier, dans la crainte que son mari n’eût pas, pour sa fille adoptive, la même affection qu’elle. D’ailleurs n’a-t-elle pas une fille bonne, dévouée, dont elle se croit presque la mère, et qui a pour elle une affection et une vénération que ses propres enfants n’auraient peut-être pas ; que peut-elle désirer de plus ?...

Depuis dix ans, Joséphine accomplit sa pieuse mission ; et si, le jour de la première communion, vous vous trouvez à l’église Saint-Méry, regardez parmi les jeunes vierges qui viennent se présenter à Dieu, vous en distinguerez une plus modeste, plus pieuse encore que les autres, et qui écoute avec une religieuse attention les exhortations que lui fait une femme bien jeune, et qu’on prendrait pour sa sœur, sans l’attendrissement tout maternel de son regard : arrêtez-vous ! ce sont elles, qu’une même pensée unit aux pieds de Dieu. Toutes deux prient pour la pauvre Madeleine : « O mon Dieu ! dit la mère, que Madeleine ne me demande pas un jour : Joséphine, qu’as-tu fait de ma fille ? » — L’enfant n’a qu’une prière : « Mon Dieu, réunissez-moi à mes deux mères dans votre sein paternel. »

UN TABLEAU DE FLEURS.
PAR JULES DE SOMERVILLE.

« Eh quoi ! déjà dix heures ! allons ! vite, vite, à l’ouvrage, disait la gentille Céline en s’éveillant. Fi ! que c’est laid d’être ainsi paresseuse ! on croirait vraiment, mademoiselle, que vous avez du temps de reste ; c’est après demain la fête de votre mère, et votre tableau n’est point encore achevé. »

Tels sont les reproches que s’adressait la jeune fille, tout en retirant de dessous son chevalet, certaine vieille tête de Zénon à laquelle son père la faisait travailler. « Par prudence, fermons soigneusement la porte de ma chambre. Si l’on venait jamais à surprendre mon secret !... »

Céline tire alors, d’un cabinet voisin, un joli vase de fleurs qu’elle y tenait caché ; puis elle saisit ses pinceaux. Sa chambre n’est séparée de l’appartement de sa mère que par un petit couloir ; fort souvent donc elle entend aller et venir près de sa porte ; son cœur bat de crainte ; son pinceau demeure suspendu dans sa main ; enfin il lui semble, à tout instant, qu’on va frapper et la surprendre à l’improviste.

Mais, (direz-vous, mes enfants), pourquoi donc cette peur, ce mystère ? Madame Derfeuille ne sait-elle pas que sa fille s’occupe de peinture, n’encourage-t-elle pas ce délassement utile ?... Oui, sans doute ; mais les mamans sont-elles obligées de tout savoir ! Madame Derfeuille ne se doute pas que sa petite Céline travaille pour sa fête ? Aussi ne le faisons-nous qu’en cachette, à la dérobée, et tremblons-nous bien qu’on ne nous surprenne !

Les heures passent vite, lorsqu’on travaille. Il semble à Céline qu’elle ne fait que de se mettre à l’ouvrage, et voilà déjà dix heures ; on vient de l’appeler pour déjeuner. Elle enlève lestement son tableau, le cache derrière un paravent, puis se rend lestement dans la salle à manger.

Son père et sa mère s’y trouvaient, ainsi qu’Adolphe, son étourdi de frère. Celui-ci, dès qu’il la voit paraître, s’écrie malignement : « Quoi ! te voila déjà levée, ma sœur ! il est de si bonne heure ! Tu dois avoir encore les yeux tout gros de sommeil. »

Céline, sans répondre à l’impertinent Adolphe, saute au cou de M. et de madame Derfeuille, et les embrasse : « Ah ! papa, le vilain bavard ! le méchant ! »

— Rassure-toi, mon enfant, dit en souriant M. Derfeuille ; ta mère et moi sommes bien assurés que tu quittes, à l’heure même, tes pinceaux. Il n’y a que l’étude qui te puisse faire, un moment, oublier les devoirs qu’un enfant, bien né, doit, chaque matin, remplir en se levant.

— Plaisante manière de l’excuser ! reprend vivement madame Derfeuille ; tu sais bien, mon ami, que Céline ne manque jamais, tous les matins, de venir, dès qu’elle se lève, nous donner le bon jour.

— Vous verrez, répliqua M. Derfeuille, que c’est la tête de mon Zénon qui aura causé cet oubli ! N’est-ce pas, Céline ? Mais à propos, elle doit s’avancer, je pense, depuis le temps que tu y travailles. »

Céline, d’abord interdite : « Oui, oh ! oui, papa ; elle avance : je lui tenais le nez hier, et demain je ferai la bouche.

— Surtout, repart Adolphe très-gravement, tâche qu’il soit parlant : il n’est rien de comparable à un philosophe qui harangue... »

Sur ces entrefaites, le déjeuner est servi ; l’on se met à table ; la conversation semblait alors montée sur le ton plaisant : « C’est une bien belle chose, reprend Adolphe, qu’une tête antique ! aussi quel plaisir doit avoir ma sœur à faire tous ces vieux portraits de philosophes grecs ! voilà, je crois, mon père, le douzième au moins qu’elle peint pour vous plaire ; il ne tiendra bientôt qu’à vous de vous croire en famille avec tous ces grands hommes...

— Ah ! çà, Monsieur le goguenard, répliqua M. Derfeuille, avez-vous bientôt fini ? Je trouve assez plaisant qu’un morveux de votre espèce se mêle de venir ici critiquer mes goûts, ceux de ma Céline.

— Tes goûts, soit, interrompt madame Derfeuille ; mais je ne pense pas que ce soit précisément ceux de ta fille, et tu conviendras que l’aspect de toutes ces vieilles têtes n’est pas fort récréatif pour une enfant de son âge. »

Céline gardait le silence, de peur de trahir son secret.

« Ma mère a raison, répond Adolphe ; et moi, si j’étais peintre, ce n’est pas dans le portrait que je donnerais ; ce genre-là rétrécit les idées, puis il est sans intérêt. Vous-même, soyez de bonne foi, mon père ; quand vous nous menez, chaque année, au Musée, vous arrêtez-vous jamais devant les portraits de messieurs tels et tels, de madame ***, de la baronne A*, du vicomte B*, car, en vérité, ces pauvres portraits, on en voit là sur toutes les lettres de l’alphabet. Si ce genre de peinture n’attire point vos regards, vous ne pouvez conséquemment pas rendre justice au mérite du peintre ; or, vous conviendrez que ce n’est point la peine d’avoir du talent, pour n’être pas remarqué ; l’artiste travaille donc alors pour l’intérêt seul, et non pour la gloire.

— Pour la gloire ! pour la gloire ! Voilà le grand cheval de bataille de toutes ces jeunes têtes.... Ah ! mon pauvre Adolphe, plus tard tu connaîtras mieux le monde ; tu apprendras alors, par expérience, que, dans les arts, il est souvent très-sage de sacrifier une vaine gloire à des intérêts mieux entendus. Tel jeune peintre, en entrant dans la carrière, a dédaigné de s’abaisser jusqu’au simple portrait qui l’eut fait vivre, — ce qui d’abord est indispensable, quoi qu’on en dise — et végète encore aujourd’hui, dans sa mansarde, tout entouré qu’il est de grands tableaux d’histoire ou de paysages que fort peu de gens achètent.

— Cela vous plaît à dire, mon père ; mais toutes ces grandes scènes de l’histoire, ces brillants faits d’armes, tous ces beaux traits d’humanité... Voilà ce qui plaît, ce qu’on admire en peinture. A la vue d’Achille se précipitant dans le camp des Troyens et défiant Hector, moi je me sens presque un héros ; comme lui, je pleure Patrocle ; le feu qui brille dans ses yeux, passe dans les miens ; je partage tout son courroux. A l’aspect du combat des Horaces, il semble que je devienne Romain ; je me surprends Spartiate, au passage des Thermopyles ; à la bataille de Fontenoy, je me crois vainqueur avec Maurice, et je franchis le mont Saint-Gothard avec les armées françaises victorieuses.... Rien n’est donc, selon moi, comparable aux tableaux d’histoire. Là, du moins, le cœur, les yeux, l’esprit, tout est satisfait ; mais vos portraits....

— Il est comique en vérité, ce cher Adolphe, interrompt Céline ; ne voudrait-il pas qu’une femme atteignît à ce grandiose de peinture ?

— Non, plutôt il est fou, reprend monsieur Derfeuille ; il se donne les tons de médire hautement des portraits. Il oublie donc que Céline a fait le mien l’an dernier, et qu’alors il tenait un tout autre langage. — Qu’un étranger ne prenne aucun intérêt au portrait qu’on peut lui offrir du premier venu, rien de plus simple. De même qu’au spectacle, à la promenade, mille gens se voient, se regardent, se coudoient le plus indifféremment du monde, lorsqu’ils ne se connaissent pas ; de même aussi pouvons-nous regarder, avec une profonde insouciance, toute cette foule de portraits de gens inconnus l’un à l’autre qui figurent, par exemple, au Musée ; mais suit-il de là que des amis ou des parents se puissent rencontrer avec indifférence, se voir sans plaisir ? Or, si chaque famille concentre toutes ses affections dans son propre intérieur, les portraits destinés à retracer, à perpétuer même l’image de quelques membres de ces familles, sont vraiment chers et précieux. J’en appelle au cœur de Céline... à mesure qu’elle voyait les traits de son père naître sous ses doigts, reproduits par son pinceau, n’éprouvait-elle pas un plaisir toujours croissant, toujours plus vif ?

— C’est seulement alors, mon père, reprit tendrement Céline, que j’ai senti tout le prix du peu de talent que je possède.

— Et moi, mon Adolphe, penses-tu que j’aie vu de même, sans une joie inexprimable, cette image de mes traits, d’ailleurs si frappante que j’ai cru la devoir plutôt au cœur qu’au pinceau de ma fille.... Toi-même, ingrat, réponds : Quand l’été dernier, je fis ce voyage d’outremer... qui vous consolait, toi, ta mère et ta sœur ?... mon portrait. Tous trois, vous veniez, chaque matin, dans mon cabinet, saluer mon image ; vous lui adressiez vos vœux ; vous lui souriiez comme à moi-même ; je vous semblais toujours présent, et cette tendre illusion adoucissait vos regrets. Et aujourd’hui, que je suis au milieu de vous, le pauvre portrait est délaissé ! je le conçois, il peut bien vous sourire toujours comme par le passé ; mais il ne répond pas, lui, à vos caresses par des embrassements ; il ne vous serre pas, comme moi, dans ses bras. »

Monsieur Derfeuille achevait à peine, et des larmes d’attendrissement coulaient des yeux de sa femme, et ses deux enfants se pressaient sur son sein. Ce bon père, tout ému lui-même, poursuivit de la sorte : « Eh ! l’on médit des portraits !! tout le génie de la peinture est là. C’est à ce besoin impérieux, irrésistible de nous retrouver sans cesse avec les êtres qui nous sont chers, que nous devons l’origine de la peinture : c’est là le baume de l’absence. Le premier tableau créé fut un portrait. Les besoins du cœur une fois satisfaits, le domaine de l’esprit ne tarda pas à s’enrichir d’une conquête nouvelle. Les hommes, après avoir retracé d’abord réciproquement leur image, en vinrent tout naturellement à l’idée de donner, en quelque sorte, une vie nouvelle aux héros de la fable et de l’histoire. Cet art ingénieux vint replacer, sous nos yeux, jusqu’aux âges les plus reculés, comme dans notre intérieur, il nous met en présence de nos ancêtres. Nous sommes toujours avec eux, nous les voyons, nous leur parlons ; il peut nous sembler même qu’ils ne nous ont jamais quittés. »

Ici, madame Derfeuille prit à son tour la parole : « Mon ami, voilà des pensées fort sages et fort touchantes, à propos de peinture ; allons, allons, Adolphe peut se tenir pour battu ; mais moi, tout en convenant que la peinture n’a jamais plus de charme que lorsqu’elle se consacre à reproduire l’image des êtres qui nous furent chers, je te ferai cependant observer que ton goût exclusif des portraits t’entraîne un peu loin.

— N’est-il pas vrai, maman ? interrompit étourdiment Céline, et mon frère n’avait pas si grand tort, en disant tout à l’heure que ces têtes antiques que papa me fait peindre, ne m’amusaient guère.

— De fait, répond Adolphe, depuis un an elle ne sort pas de la Grèce. D’abord, elle a peint le sage Socrate qui lui faisait la moue, puis le grave Xénophon qui semblait dormir en la regardant, puis Héraclite qui pleurait toujours, ensuite Plutarque qui ne disait pas grand’chose ; enfin, elle est restée cinq grands jours sur la barbe d’Homère, et, pour l’achever de peindre, vous lui donnez ce vilain Zénon qui lui fait la grimace...

— J’en suis très-fâché sans doute pour Céline ; tout mon désir à moi, c’est de posséder toutes ces têtes dans ma galerie de tableaux.

— Bien, très-bien, répliqua madame Derfeuille ; mais à mon tour, j’aimerais à voir figurer, par ci, par là, dans ce petit muséum, quelques tableaux de fleurs. Tu le sais, je suis folle des fleurs. — Ici, Céline sourit avec intention. — J’aurais toujours désiré que ma fille se livrât à ce genre de peinture. Les fleurs, riantes images de la vie, comme disent les poëtes, sont en effet ce que je vois sur la terre, de plus enchanteur et de plus séduisant ; je ne sais rien qui leur soit comparable. Êtes-vous triste ? l’aspect d’une fleur vous récrée ; vous semblez renaître en respirant le parfum des fleurs ; c’est au point que, s’il n’existait pas de fleurs au monde, la vie serait tout à fait monotone et désenchantée ; je regarde aussi la peinture des fleurs, comme l’étude la plus intéressante pour une jeune fille. Ainsi donc, entendons-nous, mon ami ; je te passerai tes portraits, passe-moi mes fleurs. »

— Ah ! mon petit papa, reprit alors Céline, que j’aurais de plaisir à peindre désormais des fleurs !

— Eh ! mesdames, que ne parliez-vous plus tôt ! ainsi mes portraits vous ennuient décidément ; eh bien ! dès que Céline n’aura plus rien à démêler avec mon cher Zénon, je lui promets de faire venir ici l’un de nos peintres les plus habiles de fleurs, afin qu’elle soit, dans un an, précisément pour ta fête, en état de t’offrir un charmant tableau de fleurs, comme tu les aimes.

— Ce sera me faire le plus grand plaisir, ajouta madame Derfeuille.

— Et à moi donc, s’écria Céline en sautant de joie ; je ne me sens pas d’aise (et la friponne de rire malicieusement sous cape). Voilà qui est convenu, bien arrêté : dans un an, je saurai peindre les fleurs. Adieu, papa, je vais vite me mettre à l’ouvrage, puisque M. Zénon m’attend. »

En disant ces mots, elle disparaît, rentre dans sa chambre, reprend son tableau de fleurs. Il faut voir avec quelle ardeur elle y travaille.

Le lendemain se passe ; or, voilà le jour de la fête de madame Derfeuille arrivé. Dieu soit loué ! le tableau est achevé. Céline avait acheté secrètement un cadre ; elle profite du moment où son père et sa mère sont retenus au salon de compagnie par des visites, pour se glisser dans la chambre à coucher de sa mère ; elle avait à peine posé le tableau sur une chaise, qu’elle entend la voix de ses parents ; elle n’a que le temps de se cacher bien vite derrière une bergère.

La porte s’ouvre... le premier objet qui frappe les regards de monsieur et de madame Derfeuille, c’est le tableau ! Serait-ce une illusion, un enchantement ! Leur surprise est sans pareille ; ils approchent, et lisent ces mots tracés sur la toile : Céline, à sa mère.

Il faudrait s’être trouvé soi-même dans la position de ces bons parents, pour exprimer toute leur joie. Ce furent des exclamations de plaisir, des transports à n’en plus finir. Ils veulent appeler Céline, l’accabler de caresses. La pauvre enfant était là, non moins ravie elle-même. — C’est dire que l’amour filial reçut tout aussitôt sa plus douce récompense.

Nous pourrions bien, à la rigueur, mes enfants, reprocher à Céline d’avoir, une fois en sa vie, eu quelque chose de caché pour sa mère, car jamais une jeune fille bien élevée ne doit avoir de secrets pour ses parents... mais combien de pères et de mères pardonneraient en revanche, de grand cœur, qu’on les surprît d’une manière aussi aimable !


La reconnaissance.

young man sitting with bound hands in an Arab market with two Arabs standing over him
Imp. Lith. de Cattier
 
Quel est le prix de ce captif?

Paris, Mme Ve LOUIS JANET, Éditeur du DIMANCHE des Enfants.

LA RECONNAISSANCE.
(HISTOIRE VÉNITIENNE.)
PAR Mme DE SAINTE-MARGUERITE.

C’était une grande fête à Venise que le jour de l’Ascension ! On y célébrait une antique cérémonie destinée à perpétuer le souvenir d’une époque glorieuse dans les fastes de la république. La ville de Narenta, située de l’autre côté de la mer Adriatique, était habitée par des pirates dont les courses continuelles désolaient les pays soumis à la domination des Vénitiens. Le doge[1] Pierre Urseolo les vainquit ; la flotte victorieuse rentra à Venise le jour de l’Ascension, aux acclamations de tout le peuple, qui demanda qu’à l’avenir on célébrât l’anniversaire de cette victoire. Deux cents ans plus tard, le pape Alexandre III, fuyant les persécutions de l’empereur Frédéric Barberousse, vint chercher un asile à Venise ; le sénat eut l’honneur de réconcilier ces deux puissants rivaux. L’on vit alors Frédéric à genoux recevoir l’absolution du pape dans l’église de Saint-Marc, et lui baiser les pieds. Pour témoigner sa reconnaissance aux Vénitiens, le pape accorda à leur ville le titre de fille aînée du saint-siège, et donna au doge Ziani un anneau magnifique en lui disant : « Recevez-le comme une marque de l’empire de la mer, afin que la postérité sache que la mer vous appartient par la victoire, et doit être soumise à la république, comme l’épouse à l’époux. » Depuis cette époque, on célébra chaque année le mariage du doge avec la mer, le jour anniversaire de la victoire de Narenta (nous verrons bientôt comment se faisait la cérémonie des fiançailles); un grand événement ajoutait encore à la fête de l’année 1688. Le général Morosini, commandant la flotte vénitienne, venait de chasser les Turcs de la Morée et de soumettre cette grande province à la domination de la république. Il rapportait, de cette brillante expédition, les fameux lions de marbre qui donnaient leur nom au port du Pirée[2] et paraissaient préposés à sa garde. Ces lions, ouvrage d’un des plus célèbres sculpteurs de l’antiquité, et la plus précieuse dépouille des vaincus, avaient été offerts en présent à la ville par Morosini et destinés à orner les portes de son bel arsenal. Ce jour avait donc été choisi pour recevoir des mains de Morosini les étendards pris sur les ennemis et inaugurer son buste dans la grande salle du palais des doges, avec cette inscription : A Morosini, le Péloponésiaque : de son vivant.

Le ciel même sembla s’associer à cette fête ; le soleil se leva radieux ; il jetait des gerbes de lumière sur les arceaux étagés de la magnifique église de Saint-Marc, sur les gracieuses découpures du palais des doges, et faisait resplendir de mille feux le vieux lion ailé de Saint-Marc et la statue de saint Théodose, premier patron des Vénitiens avant la translation à Venise des reliques de l’évangéliste saint Marc, vers la fin du neuvième siècle. Dès le matin donc, la population envahit la place Saint-Marc et le môle ; les patriciens, les sénateurs ainsi que les hauts fonctionnaires de l’État ne tardèrent pas à arriver, et offrirent aux regards avides de la multitude les représentants de ces familles illustres qui, depuis douze siècles, faisaient la gloire de la république. Là, se voyaient les descendants de ce doge Participatio, qui, par sa fermeté, sauva Venise de la barbarie des soldats de Pépin, fils de Charlemagne. Ici, la famille des Urseolo, dont le chef, Pierre, consacra son immense fortune à rebâtir l’église de Saint-Marc et le palais ducal, détruits dans une sédition en 977. Plus loin, les Michieli, qui donnèrent à l’État Dominique Michieli, dont la valeur délivra Baudouin II, roi de Jérusalem, et détruisit la flotte sarrasine devant Jaffa ; enfin l’antique maison des Cornaro, d’où sortit la célèbre Catherine Cornaro, la fille aînée de saint Marc, qui fit don de son royaume de Chypre à la république, et vint oublier, au sein de sa patrie et de la culture des arts, les peines et les soucis inséparables de la royauté. Les Capello, les Mocenigo, les Zeno, les Barbenigo, les Faliero, les Dandolo, comptaient tous, au nombre de leurs ancêtres, des doges célèbres par leurs hauts faits, et plusieurs d’entre eux occupaient d’importants emplois dans le gouvernement vénitien.

Or, pendant que ce cortége s’avançait pour s’embarquer dans les innombrables gondoles noires qui couvraient le grand canal[3], l’antique Bucentaure[4], témoin depuis quatre siècles de cette grande fête, avait quitté l’arsenal et était venu jeter l’ancre devant le môle. De la cale dorée de ce palais flottant long de cent pieds, on voyait sortir quarante-deux rames rouges que trois cents bras invisibles faisaient mouvoir. Son pont était orné de sculptures marines ; d’élégantes arcades ornées de têtes antiques soutenaient un toit arrondi et recouvert de velours cramoisi, servant à protéger le trône du doge, et les banquettes destinées aux grands de Venise. A la proue, se tenaient les hallebardiers revêtus de leur pittoresque costume ; enfin, sur la pointe qui fendait les eaux, s’élevait la statue de Venise gardée par son lion fidèle, à laquelle la paix souriait.

A peine midi eut-il sonné, que la cloche de Campanile[5] fit un bruyant appel à toutes celles de la ville qui s’ébranlèrent à la fois : les canons des forts et de la flotte pavoisée, se joignirent à ce concert : c’était le signal du départ du doge qui sortait par la grande porte du palais, au milieu des robes rouges et noires des sénateurs et des patriciens, et des éclatants costumes des chefs de l’armée. Il était revêtu de la tunique d’or et du manteau d’hermine ; sa couronne ducale, toute brillante de pierreries, laissait passer les bords d’une calotte de toile blanche ; elle était surmontée du bonnet recourbé du pêcheur vénitien.

La vue de cet antique appareil excita l’enthousiasme du peuple, et ce fut au milieu des acclamations universelles, que le cortége traversa le Môle, et monta sur le Bucentaure. Les officiers de marine se placèrent dans une galerie à jour, qui entourait le salon du doge, et l’amiral de la république se tint debout près du grand mât, au haut duquel flottait le drapeau rouge de Venise. A un signal, le Bucentaure, fier de porter les rois de la superbe Venise, s’ébranla, et vogua majestueusement vers la pleine mer ; sur la même ligne, s’avançait la riche gondole du patriarche, ornée de festons d’or. Ce n’était pas seulement de nobles gondoles qui accompagnaient le Bucentaure, le peuple entier semblait flotter à sa suite, car, dans cette ville singulière, marcher c’est voguer sur les lagunes. On arriva au port de Saint-Nicolas du Lido, et l’on s’arrêta au bord de cette mer, source de la prospérité de la république. Le patriarche quitta sa gondole pour bénir l’illustre alliance ; lorsqu’il eut adressé au ciel l’antique action de grâces, le doge s’inclina vers la poupe, et jeta dans l’Adriatique, le glorieux anneau donné jadis par le pape Alexandre III. Puis, suivant la coutume, il le retira à l’aide d’un fil de soie, et livra aux flots un simple anneau d’or, en prononçant ces paroles : « Mer, nous t’épousons en signe de notre perpétuelle domination. »

Aussitôt, le canon du fort du Lido tonna, les portes de l’église de Saint-Nicolas s’ouvrirent, et le nouvel époux vint célébrer par un Te Deum, cette union qui, depuis tant de siècles, dévouait la mer à Venise. Puis, monté sur le vaisseau nuptial, il regagna solennellement son palais.

La rencontre.

Lorsque les diverses gondoles se furent dispersées, une d’entre elles vint s’arrêter auprès de l’arsenal ; un jeune enfant à la belle chevelure blonde, et aux traits majestueux dont on retrouve l’original dans les admirables portraits du Titien, s’élança de la barque avec légèreté : « Allons, allons, mon cher Pepino, viens donc vite ; qu’attends-tu pour me rejoindre ? disait-il à un homme d’un âge mur, dont les manières respectueuses annonçaient sa déférence aux volontés de son jeune compagnon.

— Vous ne voulez pas m’écouter, seigneur Luigi ; vous verrez que votre noble père n’apprendra pas avec plaisir, votre course à l’arsenal, lorsqu’il vous croit rentré au palais Mocenigo. Si le doge ne le retient pas bien longtemps, vous m’exposez à être grondé, et peut-être même chassé.

— Qu’est-ce que tu dis là ? mon père te chasser ! il est trop bon pour cela ; il ne te grondera même pas. D’ailleurs, je prends tout sur moi, et tu verras qu’il ne résultera rien de mauvais de notre petite course ; viens toujours. Je meurs d’envie de voir les prisonniers turcs que le général Morosini a amenés avec lui de Morée ; il travaille à l’arsenal, à ce qu’on m’a dit. »

Pepino, tout en murmurant, quitta la gondole et suivit son jeune maître. Arrivés sur le quai, tous deux s’arrêtèrent pour examiner les esclaves turcs enchaînés, surveillés par les gardiens de l’arsenal. Ce triste spectacle émut vivement le cœur du jeune Mocenigo, qui ne put cacher la pitié que lui faisait éprouver le sort de ces victimes de la guerre. Un de ces malheureux avait une physionomie si noble, et un extérieur si distingué, que Luigi s’arrêta plus longtemps auprès de lui, et le considéra attentivement. Abulféda (ainsi se nommait le pauvre Turc), remarquant sur le visage de l’enfant, une expression de douceur et d’humanité, le salua avec un air de bienveillance qui enhardit Luigi à l’interroger sur ses malheurs. Abulféda répondit avec noblesse aux questions de l’enfant qui, plus d’une fois, pendant ce triste récit, surprit des larmes dans ses yeux. Luigi se sentit pris d’une affection extraordinaire pour cet infortuné ; il prit congé de lui, non sans lui promettre de revenir bientôt le revoir.

Malgré les prévisions de Pepino, le seigneur Mocenigo ne revint que fort tard de la cérémonie, de sorte que Luigi ne put lui parler de sa visite à l’arsenal ; il rêva toute la nuit de son pauvre Abulféda, et, le lendemain matin, il cajola Pepino afin qu’il voulût bien diriger leur promenade du côté de l’arsenal ; il revit avec plaisir Abulféda, et bientôt ils éprouvèrent l’un pour l’autre, une si vive sympathie, que Luigi ne laissait plus passer un seul jour sans visiter son nouvel ami, et adoucir les privations causées par sa captivité ; mais, quoique le Turc parût toujours recevoir avec plaisir les caresses du jeune Mocenigo, Luigi ne put s’empêcher de remarquer qu’il était souvent plongé dans une morne tristesse ; plus d’une fois il vit, sur son visage, les traces des larmes qu’il avait versées, et qu’il s’empressait de cacher aux yeux de son jeune ami, de peur de l’affliger. Un jour qu’il avait paru plus accablé qu’à l’ordinaire, malgré ses efforts pour dissimuler son abattement, Luigi fut si touché de sa douleur, qu’il prit la résolution de supplier son père de mettre un terme aux souffrances du pauvre esclave.

Lorsque Luigi se présenta devant Mocenigo, celui-ci s’aperçut bien vite de la préoccupation de son fils ; après les premières effusions de sa tendresse, l’enfant conta à son père, la rencontre qu’il avait faite du pauvre prisonnier turc. Il lui dépeignit avec une touchante naïveté l’amitié qui les unissait, et tout l’intérêt qu’il éprouvait pour son cher Abulféda ; il finit par prier son père de prendre en pitié cet infortuné, et de mettre un terme à ses malheurs, si la chose était en son pouvoir. Mocenigo aimait tendrement son fils ; il avait observé d’ailleurs, que celui-ci ne lui faisait jamais de demande qui ne fût dictée par la bonté et la générosité ; il promit donc à Luigi, d’aller voir son protégé, de s’informer des causes de sa tristesse, et de tâcher d’y remédier.

L’épreuve.

Peu de jours après, Mocenigo se rendit à l’arsenal ; il n’eut pas de peine à reconnaître Abulféda, tant était exact le portrait que lui en avait fait son fils. Lorsqu’il l’eut examiné quelques instants en silence, il fut frappé de l’air de noblesse et de dignité qui éclatait sur toute sa personne, malgré les pauvres vêtements dont il était couvert.

« Êtes-vous, lui dit-il enfin, cet Abulféda que mon fils aime si tendrement, et dont il me parle toujours avec tant de plaisir ?

— Oui, répondit Abulféda, vous voyez ce malheureux qui languit dans l’esclavage ; Luigi est la seule créature humaine qui ait pris en pitié mon infortune : aussi, je prie tous les jours le Dieu des chrétiens et des Turcs, de le préserver surtout de l’affreux état où je suis tombé.

— Je vous remercie de vos souhaits pour mon fils ; mais dites-moi (car je désire vous faire du bien), en quoi puis-je vous secourir ? mon fils dit que vous êtes en proie à des regrets continuels, et...

— Puissant prophète ! s’écria le Turc, peut-on me demander ce qui m’afflige quand je suis privé du premier des biens que Dieu ait accordés à l’homme : la liberté !

— Cependant, dit Mocenigo, combien de milliers de chrétiens ne retenez-vous pas dans les chaînes, et n’accablez-vous pas des plus horribles traitements ?

— Je ne vous accuse pas de la barbarie de vos compatriotes, pourquoi me reprochez-vous l’inhumanité des miens ? Quant à moi, je n’ai jamais pratiqué l’exécrable coutume d’enchaîner mes semblables ; jamais je n’ai dépouillé de Vénitien de ses richesses pour augmenter les miennes ; j’ai toujours respecté les lois de l’humanité, et je n’en ressens que plus vivement la douleur de les voir si indignement violées à mon égard. » Ici, quelques larmes s’échappèrent des yeux d’Abulféda ; cependant il maîtrisa son émotion, et croisant les mains sur sa poitrine : « Dieu est bon ! s’écria-t-il en baissant la tête, et l’homme doit se soumettre à ses décrets. »

Mocenigo fut profondément touché de cette noble résignation : « Abulféda, je suis sensible à vos malheurs, et je pourrai peut-être les adoucir ; dites-moi : que feriez-vous pour recouvrer votre liberté ?

— Ce que je ferais ! j’atteste le ciel que j’affronterais tous les périls.

— Eh bien ! si votre courage répond à l’idée que je m’en fais, votre délivrance est assurée. Je n’ai qu’une chose à vous proposer.

— Quelle est-elle ? quelle est-elle ? il faudra qu’elle soit impossible pour que je puisse balancer...

— Doucement, doucement, reprit Mocenigo, on pourrait nous entendre : parlons bas et prêtez-moi toute votre attention : Un seigneur de cette ville m’a cruellement offensé ; il m’a fait tout le mal qu’il est possible à un homme de faire ; il est aussi brave qu’orgueilleux, et j’avoue que sa valeur m’a fait craindre jusqu’à présent de me venger de ses outrages ; mais votre contenance imposante, la fermeté de vos discours, tout me persuade que je ne pouvais remettre ma vengeance en des mains plus sures. Prenez ce poignard ; aussitôt que les ténèbres envelopperont la ville, je vous conduirai moi-même dans le lieu où vous briserez vos fers, en servant les ressentiments de votre libérateur. »

Qui pourrait peindre le dédain et la honte qui éclatèrent alors dans les yeux d’Abulféda. L’indignation le priva, pendant quelques instants, de l’usage de la parole ; enfin, élevant ses bras aussi haut que la longueur de ses chaînes le lui permettait, il s’écria d’une voix tremblante : « Divin prophète ! voilà donc les hommes auxquels tu permets que tes fidèles musulmans[6] soient asservis ! Sors de ma présence, indigne chrétien, et sache qu’Abulféda ne ferait pas l’horrible métier d’assassin, quand tu lui donnerais toutes les richesses de Venise, et qu’il lui faudrait même soustraire à la mort son père et ses enfants. »

A cette réponse, Mocenigo ne montra pas la moindre confusion ; il lui dit qu’il était fâché de l’avoir offensé, mais qu’il aurait cru que la liberté lui était encore plus chère : « Je vous quitte, ajouta-t-il ; vous réfléchirez à ma proposition, et peut-être demain, ne vous semblera-t-elle plus aussi digne de mépris. » Abulféda lui tourna le dos sans proférer un mot, et Mocenigo reprit le chemin de son palais.

Le lendemain, Mocenigo retourna à l’arsenal, accompagné cette fois de Luigi, et abordant l’esclave : « Abulféda, la proposition que je vous fis hier dut vous étonner ; cependant, je viens aujourd’hui la discuter plus tranquillement avec vous ; je ne doute pas que si vous voulez écouter mes raisons...

— Chrétien, interrompit Abulféda d’une voix sévère et calme à la fois, cessez d’insulter un infortuné par des offres mille fois plus affreuses pour lui que l’esclavage. Si votre religion permet des crimes semblables à celui que vous me proposez, apprenez qu’ils sont abominables aux yeux d’un vrai croyant ; rompons dès ce jour toute liaison, et soyons désormais étrangers l’un à l’autre.

— Non, non, s’écria Mocenigo en se jetant dans les bras d’Abulféda ; soyons plutôt unis toute la vie, par les liens de l’estime et de l’amitié, généreux Abulféda ! votre vertu peut servir de modèle aux chrétiens même ; la tendresse que vous porte mon fils, m’avait vivement intéressé à votre destinée ; dès que je vous vis hier, je résolus de vous rendre à cette patrie que vous honorez. Pardonnez-moi une épreuve inutile de vos sentiments, qui n’a fait que vous élever dans mon estime : le cœur de Mocenigo est aussi éloigné du meurtre et de la trahison, que celui d’Abulféda lui-même. Soyez libre, votre rançon est déjà payée, sans autre obligation que de vous souvenir toujours de l’amitié de cet enfant qui vous serre dans ses bras. »

Abulféda, à ces mots, se précipite aux pieds de Mocenigo ; il embrasse ses genoux, il les baigne de ses pleurs ; sa joie est si grande, qu’il ne peut trouver une parole pour exprimer toute sa reconnaissance. Il fut rendu à la liberté, dès le jour même.

Mocenigo l’adressa au capitaine d’un navire prêt à faire voile vers les îles de la Grèce, et lui donna une bourse, pleine d’or, pour subvenir aux dépenses de son voyage. Ce ne fut pas sans un extrême regret, qu’Abulféda se sépara de son jeune ami dont l’affection avait mis fin à ses malheurs ; il l’embrassa mille fois, et pria le ciel avec ardeur de répandre toutes ses bénédictions sur cette tête chérie.

Malheur et joie inespérée.

Dix années s’étaient écoulées ; pendant ce long intervalle, aucune nouvelle d’Abulféda n’était parvenue à Mocenigo, qui s’occupait, avec la plus vive sollicitude, de surveiller l’éducation de son fils, et de lui faire acquérir tous les talents qui peuvent embellir l’existence. Le succès couronna ses efforts ; Luigi devint un des jeunes seigneurs les plus remarquables de son temps par son instruction, l’étendue de ses connaissances militaires, et la beauté de sa personne. Il joignait à tous ces avantages un excellent cœur, une bravoure sans égale ; sa bonne conduite, son respect filial, lui concilièrent l’estime de tous ses concitoyens ; aussi chaque noble enviait le bonheur de Mocenigo, et donnait son fils pour modèle à ses enfants. Une terrible catastrophe vint tout à coup interrompre le cours de cette vie paisible et fortunée.

A cette époque, les Turcs, ayant rompu la trêve conclue précédemment, ravageaient de nouveau les îles de la Grèce ; Mocenigo, chargé par son frère, le doge Dominique Mocenigo, à une mission importante, s’embarqua avec son fils sur un vaisseau vénitien qui devait les conduire à leur destination. Ils mirent à la voile avec un vent favorable ; tout semblait leur promettre une heureuse navigation, lorsqu’à la moitié de la traversée ils aperçurent un vaisseau turc qui cinglait vers eux à pleines voiles. L’équipage vénitien, saisi de terreur à la vue du danger, ne songeait qu’à se rendre, quand Luigi, tirant son épée, reprocha avec énergie aux Vénitiens leur lâcheté, les anima si bien par ses discours, qu’ils résolurent d’opposer à l’attaque une résistance désespérée. Le vaisseau turc les approcha d’abord dans un silence effrayant, puis tout à coup le bruit terrible de l’infanterie se fit entendre. Trois fois les infidèles s’élancèrent sur le pont du vaisseau en poussant d’horribles clameurs, et trois fois ils furent repoussés par la valeur de Luigi et de ses braves compagnons. La perte des Turcs avait été si grande, qu’ils se disposaient à cesser le combat, quand soudain il parut à l’horizon deux vaisseaux qui marchaient avec une incroyable vitesse ; qu’on juge de la terreur des Vénitiens, lorsqu’ils reconnurent le fatal pavillon de leurs ennemis ! Dès lors on ne songea plus à se défendre ; tout l’équipage tomba au pouvoir des Turcs. Les Vénitiens échappés au massacre furent chargés de fer, et enfermés dans la cale du vaisseau, jusqu’à son arrivée sur les côtes de Barbarie. Alors on débarqua tous les prisonniers enchaînés, et on les exposa dans le bazar des esclaves pour être vendus. Là, ils eurent la douleur de se voir marchandés selon leur âge, leur taille et leur force apparente, par des hommes qui les achetaient pour les revendre avec bénéfice. Un Turc s’approcha ; la richesse de ses habits, la majesté de sa démarche, la suite nombreuse qui l’accompagnait, tout annonçait la supériorité de son rang ; il porta de tristes regards sur ces infortunés, qu’il considéra avec une vive expression de pitié, et désignant du geste le jeune Mocenigo : « Quel est le prix de ce captif ? — Je ne le céderai pas, répondit le capitaine, à moins de mille pièces d’or.

— Voilà qui est fort extraordinaire ; je vous en ai vu vendre de bien plus vigoureux pour beaucoup moins.

— C’est vrai ; mais il faut que celui-ci me dédommage de la perte qu’il m’a occasionnée.

— Quelle perte a-t-il pu vous causer, de plus que ceux que vous avez vendus un prix bien moindre ?

— C’est lui qui excitait les chrétiens à cette résistance opiniâtre qui m’a coûté mes plus braves matelots. Trois fois, nous nous sommes élancés sur son navire, avec l’impétuosité de la tempête, et trois fois nous avons été repoussés, en laissant vingt de nos meilleurs soldats sans vie. Si je n’en puis trouver le prix que je demande, il mourra de désespoir au bord de ma galère. »

A ce moment, le Turc examina le jeune Luigi avec plus d’intérêt. Celui-ci, qui, jusqu’alors avait tenu les yeux baissés dans un morne silence, les releva tout à coup, et jeta un grand cri à la vue de l’homme qui parlait au capitaine. Le Turc, saisi d’une aussi vive émotion, prend Luigi dans ses bras, et le presse contre son sein avec les transports d’un père qui retrouve le fils qu’il pleurait depuis longtemps. Pendant quelques instants, la joie, l’amitié leur firent oublier à tous deux les témoins qui les entouraient. Abulféda ne cessait d’accabler des caresses les plus tendres, l’aimable enfant dont la douce affection l’avait rendu au bonheur ; mais lorsqu’il apprit que son bienfaiteur était au nombre des malheureux esclaves exposés sur la place publique, il couvrit sa tête d’un pan de sa robe, et sembla succomber sous le poids de la douleur. Bientôt revenu à lui-même, il éleva les mains vers le ciel et bénit la Providence qui lui offrait l’occasion de rendre le bienfait qu’il avait reçu.

Il courut aussitôt à l’endroit du marché où le vieux Mocenigo attendait son sort dans le silence du désespoir. Le voir, lui prodiguer les noms les plus tendres, et briser lui-même ses chaînes, tout cela dura moins de temps que nous n’en mettons à le raconter. Après avoir délivré le père et le fils, il les conduisit dans une magnifique maison, sa demeure habituelle ; et là, Abulféda apprit aux deux Vénitiens que, sorti d’esclavage, et rendu à son pays par leur générosité, il avait pris du service dans les armées turques ; qu’ayant eu le bonheur de se distinguer dans plusieurs occasions, il avait été élevé à la dignité de pacha de Tunis. — « Depuis que j’occupe ce poste, ajouta-t-il, je ne trouve pas de plus grand bonheur que celui de pouvoir alléger l’infortune des malheureux captifs chrétiens. Dès qu’il arrive ici un navire chargé de quelques-unes de leurs victimes, je cours aussitôt racheter un aussi grand nombre d’esclaves que ma fortune peut me le permettre. Dieu me montre aujourd’hui qu’il a bien voulu approuver le zèle que j’ai mis à tâcher de m’acquitter du devoir sacré de la reconnaissance, puisqu’il m’a donné le pouvoir de servir les dignes amis, auxquels je suis redevable de mon élévation. »

Mocenigo et son fils passèrent quelques jours dans la maison d’Abulféda qui mit tout en usage pour leur faire perdre jusqu’au souvenir de leur malheur ; lorsqu’il s’aperçut qu’ils désiraient retourner à Venise, il leur dit qu’il ne voulait pas les retenir plus longtemps, qu’ils étaient maîtres de s’embarquer, le lendemain, sur un vaisseau prêt à faire voile pour leur patrie, et après les avoir tendrement embrassés, il les fit conduire à bord par un détachement de ses propres gardes. Qu’on juge de leur surprise et de leur joie, lorsqu’ils reconnurent leur propre vaisseau, et qu’ils y retrouvèrent autour d’eux tous les compagnons de leur infortune, rachetés par la générosité d’Abulféda ! Ils levèrent l’ancre en bénissant leur digne ami, et arrivèrent à Venise après une heureuse traversée.

Luigi Mocenigo continua de se faire aimer et respecter par son humanité, et son empressement à soulager toutes les misères. Il n’oublia jamais combien il aurait été malheureux si Dieu n’avait pas inspiré au capitaine turc l’idée de les conduire à Tunis, où il devait retrouver Abulféda. Cet exemple mémorable des vicissitudes humaines l’empêcha d’être enivré par l’orgueil, quand le choix unanime des Vénitiens le porta à la suprême puissance. Il fut élu doge de Venise après Silvestre Valiero, en l’année 1700.


[1] Chef de la république de Venise, élu par le peuple. Il pouvait être déposé.

[2] Le Pirée, port d’Athènes, joint à cette ville par une longue muraille, portait aussi le nom de port des Lions.

[3] Le grand canal qui divise Venise en deux parties égales, a plus d’une lieue de long : ses deux rives sont ornées de palais de marbre d’une architecture admirable.

[4] Nom donné au vaisseau corsaire, à la cérémonie du mariage du doge avec la mer Adriatique.

[5] Nom du cloître de l’église Saint-Marc.

[6] Nom des adorateurs de Mahomet.

LA PROTECTRICE DES ORPHELINS.
LÉGENDE.
PAR M. ALFRED DES ESSARTS.

Le soleil colorait les champs de la contrée

Où vécut autrefois une reine adorée,

Que le ciel recueillit au nombre des élus,

Comme une chaste étoile, une perle de plus.

Se dérobant au joug d’une pompe importune

Et cheminant à pied pour trouver l’infortune,

Élisabeth[7] suivait, en côtoyant les blés,

De modestes sentiers bien rarement foulés.

Son regard, fatigué de l’or et de la soie,

Savourait les trésors que la terre déploie;

Prisme doux et charmant où les bluets d’azur

Offrent le frais bandeau qui couronne un front pur.

La reine poursuivait ses saintes rêveries

Et descendant du haut de leurs branches fleuries,

Les oiseaux voltigeaient sur le bord du chemin

Prêts à venir, joyeux, à l’appel de sa main.

Elle semblait porter, comme la Providence,

A la nature entière un gage d’abondance.

Deux dames escortaient, priant avec ferveur,

Celle en qui rayonnait la grâce du Sauveur.

  — Voyez! à l’horizon déjà le jour décline,

Et l’ombre ainsi qu’un voile entoure la colline,

On ne distingue plus que la cime des bois;

Les pâtres, les chasseurs ont regagné leurs toits;

Et pas un malheureux n’a salué sa reine!

Et comme ce matin mon escarcelle est pleine!

Mon Dieu! défendez-vous que je sèche des pleurs;

Voulez-vous vers une autre envoyer les douleurs,

Vous qui m’avez donné le rang et la puissance

Pour nourrir la vieillesse et protéger l’enfance?...

— Oh! ne vous plaignez pas, madame; vos bienfaits

N’attendent pas les vœux, préviennent les souhaits :

Le riche en son manoir, le pauvre sous le chaume

Sont fiers de vous nommer patronne du royaume,

Et votre charité prend des soins superflus

A chercher des souffrants quand il n’en reste plus.

— Écoutez ces sanglots, ces accents de détresse....

C’est un enfant que Dieu dans sa honte m’adresse,

Écoutez! —

         Sur un banc agenouillé pleurait

Un pâle jouvenceau qui tout bas murmurait :

— Jésus! je suis donc seul, déjà seul, à mon âge!

Pourtant tu le sais bien, j’ai toujours été sage,

Et je priais, le soir, auprès de mon aïeul.

Il dort sous ce grand drap qu’on appelle un linceul....

« Au revoir! » m’a-t-il dit, mais j’ai la souvenance

Que mes parents aussi m’en donnaient l’espérance,

Quand le pesant sommeil descendit sur leur front....

Jamais, hélas! jamais ils ne s’éveilleront!

Pitié, pitié d’Arnold dont la peine est extrême,

Jésus! tu fus enfant et tu souffris toi-même;

Pitié! car j’ai grand’peur, pitié! car j’ai grand’faim....

Laisse tomber du ciel quelques miettes de pain.

— Arnold! dit une voix qu’un ange eût admirée.

  L’enfant se retourna, la figure empourprée,

Plein de honte et de joie, et croyant qu’il rêvait

Et que la vision pour le fuir se mouvait,

N’osant pas la toucher d’une main téméraire,

Se disant que peut-être il revoyait sa mère :

Car c’était la candeur de ses traits bien-aimés

Et l’azur de ses yeux dans le tombeau fermés.

— Arnold! viens ça, petit.... Rassure-toi, je t’aime.

— O madame, merci!

                  — C’est le Maître suprême

Qu’il faut remercier.... Mais moi, je ne suis rien,

J’exécute ses lois, et lui seul fait le bien.

— Comme je suis content! Je pleurais tout à l’heure,

C’est presque avec plaisir que maintenant je pleure....

Jamais on n’eut pour moi de regards aussi doux.

— Prends ce gâteau, ces fruits, dit la reine, et suis-nous.

— Mais, s’écria l’enfant, où va-t-on me conduire?

— Dieu, qui de ton malheur a bien voulu m’instruire,

Protège l’orphelin, et ne permettrait pas

Que vers un précipice on dirigeât ses pas.

Non moins que le péché, le doute est une offense;

Tu n’as pour bouclier que ta simple innocence.

Crois donc au Protecteur qui t’a remis à moi,

La force des enfants c’est leur naïve foi.

Contemple, cher Arnold, ces forêts, ces vallées,

Ces nids où vont dormir les familles ailées;

Vois la ville dresser ses clochers et ses tours :

Chacun a son abri, Dieu veille sur nos jours;

Et quand pour t’arracher à ta douleur amère

Il daigne m’envoyer, ne suis-je pas ta mère?

— Si vos autres enfants allaient être jaloux....

— Mes enfants sont nombreux, ils t’accueilleront tous.

  Arnold plaçant sa main dans la main de la reine,

Ils marchèrent ainsi : la ville était prochaine.

Le peuple, à leur entrée, accourut; mille voix,

Comme un hymne d’amour, crièrent à la fois :

« Vive, vive à jamais Élisabeth la bonne,

Qui semble recevoir ce que son cœur nous donne!

Quand déjà son palais, d’infortunés est plein,

Elle y conduit encore un nouvel orphelin. »

Et la reine disait : — Vous m’avez entendue,

Ma journée, ô Seigneur! n’a pas été perdue!...


[7] Sainte Élisabeth de Hongrie, fille du roi André. — Sa charité égalait sa piété ; elle s’occupait à filer de la laine pour faire des étoffes qu’elle distribuait aux pauvres. Elle nourrissait neuf cents indigents, mais elle avait surtout une tendresse extrême pour les petits orphelins, et elle en prenait un soin particulier.


Simon Vouet.

painter and boy stand looking at a painting on an easel while man and woman look on
Imp. Lith. de Cattier
 
C’est bien mauvais, n’est-ce pas? disait le père.

Paris, Mme Ve LOUIS JANET, Éditeur du DIMANCHE des Enfants.

SIMON VOUET.
PAR Mme EUGÉNIE FOA.

I.
La lettre.

Le couvre-feu n’avait pas encore sonné ; le jour baissait ; on était à la mi-septembre, en 1596, lorsqu’un coureur, à la livrée anglaise, frappe à la porte d’une maison située rue de la Harpe à Paris. La personne qui lui vint ouvrir, était une bourgeoise. « Que désirez-vous ? demanda cette femme.

— Messire Laurent Vouet, peintre de portraits, répondit le coureur.

— C’est ici ; que lui voulez-vous ?

— Voici une lettre. »

Et après avoir remis dans les mains de cette femme un grand papier plié en quatre, attaché avec une faveur bleue, le coureur se retira.

« Allons, encore une lettre, se dit la bourgeoise en retournant la missive en tous sens, — quel malheur, Seigneur Jésus, de ne pas savoir lire... J’ignore la plupart des choses qui se passent chez moi... Aussi quelle idée ont les parents de ne pas vouloir que leurs enfants apprennent à lire !

— Qu’as-tu donc à parler ainsi toute seule, sœur Marthe, dit un homme d’un certain âge venant au-devant d’elle ?

— J’ai... j’ai... que je suis en colère contre feu Martin Thiébaut, notre père, et contre feu Jacqueline des Vertus, notre mère. Sais-tu lire, toi, Jacques ? ajouta brusquement la femme de Laurent Vouet.

— Quelle question ! reprit Jacques Thiébaut ; demande-moi si je sais faire des chausses, des bonnets, des bas, si je sais chanter au lutrin, si je sais me battre pour notre bon roi Henri IV, mais ne me demande pas si je sais déchiffrer le grimoire qu’il y a dans les livres... Ça n’est pas l’usage dans notre famille ; de père en fils, jamais un Thiébaut n’a su lire ; et certes, moi, Jacques Thiébaut, je ne dérogerai pas à cet usage ; ma femme ne sait pas lire, mon fils Gérard ne sait pas lire, et ma petite Mariote ne le saura jamais non plus.

— Eh ! pourquoi, s’il vous plaît, reprit dame Vouet se croisant les bras devant son frère.

— Par ce que ça ne sert à rien, répliqua Jacques sans hésiter.

— Ah ! ça ne sert à rien ! s’écria la femme du peintre ; eh bien ! alors, ajouta-t-elle en tendant tout à coup la lettre à son frère : « Voici une commande pour toi, vois donc un peu ce que c’est. »

Le chaussetier prit la lettre, la tourna à son tour en tous sens ; son visage devint inquiet. « Je vais faire lire ça au chaussetier du coin qui sait lire, murmura-il d’un air confus.

— Oui, pour qu’il garde la commande pour lui, pour qu’il connaisse tes pratiques, répliqua sa sœur reprenant la lettre ; donne ; mon fils Simon va rentrer, et il nous lira ça, lui, et il le lira tout d’une haleine, sans se reposer, oh ! c’est que c’est un savant, mon fils. Je n’ai pas fait comme notre père... Au contraire, je me suis dit : Simon saura lire ; aussi fallait voir comme il vous a appris ça, en trois ans de temps, ni plus ni moins ; il n’avait pas douze ans qu’il savait déjà le nom de toutes les lettres de l’alphabet ; à treize, il épelait fort joliment, ma foi ; enfin, à quatorze ans, car il n’a que quatorze ans, ce cher enfant, il sait lire partout, dans les livres, dans les papiers, sur les affiches posées au-dessus des bornes, sur les devantures de boutiques.

— Eh bien ! où est-il ton Simon ? » demanda Jacques à sa sœur.

En ce moment, on entendit, de la rue, une voix d’enfant, jeune et fraîche, qui chantait, en s’approchant, le refrain d’une vieille chanson d’un poëte nommé Clément Marot, qui vivait au commencement du quinzième siècle.

« Voilà mon fils, cria la sœur de Jacques Thiébaut en se précipitant vers l’escalier. Comme elle ouvrait la porte de la rue, un homme marchant gravement, une sonnette à la main, passait devant la maison du peintre Laurent Vouet en criant, sur un ton guttural : « Il est sept heures, éteignez vos feux ; il est sept heures. »

II.
Lecture de la lettre.

« Ah ! tu arrives à propos pour nous lire cette lettre, mon fils, dit en l’embrassant la bourgeoise à un jeune garçon, dont la figure joviale et ronde, les grands yeux noirs, le front découvert, témoignaient autant d’intelligence que de bonté... Lis nous ça ! » Et elle lui présenta la lettre ouverte ; celui-ci s’approcha d’une table sur laquelle une mêche brûlait trempée dans un verre d’huile, et il lut cette espèce de circulaire :

« Lady Stanhope, bien qu’anglaise de nom, mais française d’origine, désirerait faire faire son portrait par le meilleur peintre français ; en conséquence, elle invite MM. les artistes de Paris, à lui envoyer un échantillon de leur savoir-faire.

« Une assemblée des meilleurs peintres de Londres désignera le peintre français jugé digne de faire le portrait en question.

« Lady Stanhope offrira alors au peintre qui aura été choisi, cent livres sterling pour son portrait, autant pour son voyage, en outre un logement dans son hôtel, et une place à la table même de S. G.

« Faire remettre l’envoi, qui sera retourné sans frais, à l’hôtel de l’ambassade anglaise.

« Londres, ce 10 septembre 1596. »

Toute joyeuse, la femme de Laurent Vouet alla trouver son mari.

— A l’œuvre, Laurent, lui cria-t-elle avant même d’avoir ouvert la porte de l’atelier, où le vieux peintre broyait des couleurs pour le lendemain. — A l’œuvre, voici une bonne commande, un beau portrait d’Anglaise pour lequel nous aurons deux cents livres sterling. Combien cela fait-il de livres françaises, notre homme ? ajouta la bourgeoise en s’arrêtant pour calculer.

— Quatre mille huit cents livres, reprit Simon qui suivait sa mère, le front incliné vers la terre, la figure sérieuse.

— Quatre mille huit cents livres ! répéta Marthe avec une grande explosion de joie ; mais c’est là une fortune, une fortune immense ! avec cet argent-là, Laurent, nous achèverons de payer cette petite maison où je suis née, où je t’ai épousée, où mon Simon, mon cher enfant, est venu au monde, et dans laquelle je serais si heureuse d’achever mes jours ; puis tu es malade de trop de travail, mon pauvre Laurent ; tu te reposerais, et puis mon cher Simon, qui a tant envie d’apprendre, de voir, de voyager, il irait, où il voudrait, étudier les grands maîtres ! comme il dit, il irait à Rome ; n’est-il pas vrai, mon cher enfant ?

— Oui, ma bonne mère, répondit Simon ému et pensif.

— Ta, ta, ta, que voilà bien les femmes et les enfants !... interrompit Laurent Vouet en haussant les épaules ; ça parle, ça jabote, et comme disait défunt mon père, un fin chasseur de renard, ça vend la peau de l’ours avant de l’avoir jeté par terre ; il faut faire un portrait d’abord, puis l’envoyer. Cette lettre vous dit qu’on ne s’adresse pas seulement à moi ; on a écrit à tous les confrères, à Fréminet, à Dorigny, à Charmoy, à Dubreuil, à Louis François, à Bunel, Janet, Corneille de Lyon, à Dumoutier, enfin à tous les peintres de l’époque, et à Jean Cousin aussi, qui l’emportera sur nous tous...; il ne faut donc pas tant pousser de cris de joie...

— Et qui sait, mon père, reprit le petit Simon avec un air de malice réfléchie ! Jean Cousin est vieux, il est marié, il passe les trois quarts de l’année à Sens où il a toutes ses aises ; il est riche, il ne voudra pas se déranger pour gagner un argent dont ses confrères ont plus besoin que lui ; et, quant aux autres peintres français... ils ne sont pas forts.

— Comme il dit ça... le petit, répliqua Laurent... ils sont au moins aussi forts que moi.

— Bast ! en vous appliquant bien, mon père, reprit Simon d’un ton singulier.

— Je voudrais bien t’y voir, à ma place ! dit celui-ci en secouant la tête... Mais à propos, où passes-tu tout ton temps, et d’où vient qu’à peine on t’aperçoit dans mon atelier ? Ce n’est pas en jouant du matin au soir qu’on devient un peintre, Simon ; sais-tu cela ?

— Si bien, mon père, que, si je n’étudie pas ici, je n’en passe pas moins mes journées à peindre, et M. de Harlay...

— M. de Harlay te gâte, interrompit brusquement Laurent Vouet ; et, depuis le jour où tu sauvas son fils qui se noyait...

— Depuis ce jour, répliqua Simon en calmant son père, M. de Harlay m’a fait ouvrir toutes les galeries du Louvre, et m’a obtenu la permission de copier les tableaux...

— Voilà donc où tu passes tes journées, dit le peintre d’un ton de voix singulièrement radouci.

— Mon ami, nous n’avons qu’un enfant, reprit Marthe prenant à deux mains la tête de Simon, et baisant ses beaux cheveux bruns et bouclés, mais il nous donnera la satisfaction de dix. — Dam ! nous l’aimons pour dix, répliqua Laurent.

— Allons, voilà huit heures qui sonnent, dit Marthe, il faut nous coucher et éteindre nos feux ; dans ces maudits temps de troubles, de ligues, de je ne sais quoi, si on voyait de la lumière chez nous, on croirait que nous conspirons, et on nous inquiéterait... Ah ! me voilà toute triste, mon Dieu ! j’ai tant besoin d’argent !... Oh ! cette maison, cette maison !! si M. Brandon, le vieil avare qui nous a prêté de l’argent dessus, nous en chasse j’en mourrai, c’est sûr.

— Non, vous ne mourrez pas pour cela, chère maman, je vous assure, dit son fils en lui souhaitant le bon soir... vous garderez votre maison.

— Mais si on ne paie pas M. Brandon ! fit observer Marthe en soupirant.

— On le paiera, affirma Simon.

— Mais avec quoi ? enfant.

— Dieu y pourvoira, ma mère, » répondit Simon, en passant dans la pièce voisine où il couchait.

III.
Les deux chiffres.

Pendant quinze jours, la maison du peintre semblait vouée au dieu du silence ; la bourgeoise elle-même ne parlait plus ; on la voyait trottiner dans la maison, s’occupant du ménage, marchant sur la pointe des pieds quand elle passait devant l’atelier d’où son mari ne bougeait pas du matin au soir, le nez toujours collé sur la toile qu’il peignait.

Durant ces mêmes quinze jours, la conduite de Simon fut inexplicable ; ce n’était plus cet enfant joueur qui ne pensait qu’à rire ou à faire des niches aux passants ; il semblait, depuis cette lettre de lady Stanhope, vieilli de dix années.

« Il comprend enfin la position précaire dans laquelle nous nous trouvons, disait la femme du peintre à son frère, si ça pouvait lui faire penser à prendre un état.

— N’a-t-il pas celui de son père ? objectait l’oncle.

— Hélas ! mon frère, répondait Marthe en soupirant, la peinture est chose fort honorable, mais ça ne donne pas de l’eau à boire ; ah ! si Laurent était seulement chaussetier comme toi !...

— Il vous arrive peu de commandes ; cependant celle qui vous est venue d’Angleterre l’autre jour, dit le frère de Marthe.

— Nous ne la tenons pas encore, la commande, fit Marthe en secouant la tête d’un air d’incrédulité.

— Bast... qui sait ? interrompt une voix qui partait du corridor près de l’endroit où Marthe causait avec son frère, c’était la voix de Simon, et elle semblait avoir repris toute sa verve moqueuse.

— C’est toi, Simon ? dit Marthe tournant la tête vers la porte ; mais ne voyant rien, elle reprit : « J’avais cru entendre mon fils.

— C’est lui aussi, répondit le chaussetier ; eh bien ! tu le disais si triste ! il paraît au contraire fort gai.

— Les enfants ! dit la mère de Simon en haussant les épaules, on ne sait jamais ce qu’ils sont ; mais où donc est-il allé ?

— Je crois, reprit le chaussetier, que je l’entends au-dessus de nous, dans l’atelier de son père.

— Il va sans doute voir son ouvrage avant qu’on l’emballe ; veux-tu venir aussi, toi, frère ? dit Marthe se dirigeant vers l’escalier.

— Dam ! je ne m’y connais pas beaucoup, répliqua le chaussetier, mais c’est égal, et il suivit sa sœur. »

Ceci se passait la veille du jour où l’envoi devait s’effectuer pour l’Angleterre. En entrant dans l’atelier, Marthe et son frère trouvèrent le père et le fils debout et pensifs tous les deux devant une toile posée sur un chevalet.

— C’est bien mauvais, n’est-ce pas ? disait le père.

— Ça n’est pas bien bon, répondait le fils sur le même ton.

— Eh bien ! dit Marthe en paraissant tout à coup, tu n’es guère consolant, mon fils.

— Je dis mon opinion, ma mère ; puis, se tournant vers son père, Simon ajouta : — Je viens de chez les autres peintres ; ils ont décidé qu’aucun d’eux ne signerait son épreuve, de sorte qu’il n’y aura d’affront pour aucun nom d’artiste français.

— C’est assez bien vu, reprit Laurent, mais alors comment saura-t-on ?...

— C’est le père Fréminet qui a eu cette idée, et il vous envoie un chiffre pour placer sur votre tableau. Tenez, dit Simon sortant un morceau de carton de son escarcelle.

— Lequel est pour moi, reprit Laurent, trouvant deux morceaux de carton collés l’un derrière l’autre : l’un porte le no 24, et l’autre, 25.

Simon devint rouge en reprenant le second carton.

— Le 25 n’est pas pour vous, père, se hâta-t-il de dire ; gardez le 24. — Pour qui donc le 25 ? demanda Vouet.

— Pour un confrère... ici... à côté..., mais, ajouta Simon vivement, est-ce qu’on ne dîne pas bientôt ? je me meurs de faim.

— Je voudrais emballer mon tableau d’abord, dit Laurent, pour le porter à l’ambassade anglaise avant l’heure du couvre-feu.

— J’ai vu comment s’y est pris le père Fréminet ; il faut rouler la toile, l’envelopper, la cacheter, mettre le chiffre dedans et le répéter dessus ; laisse-moi arranger tout ça, mon petit père, je t’en supplie. »

La voix de Simon était si calme... il embrassa son père avec tant de tendresse, que Laurent ne put s’empêcher de sourire et de dire : Il faut laisser faire à cet enfant tout ce qu’il veut.

— Ah ! comme son père le gâte, murmura Marthe.

Et le mari, la femme et le chaussetier quittèrent l’atelier en y laissant Simon.

Celui-ci les suivit de l’œil jusqu’à ce qu’ils eussent disparu ; puis il alla furtivement fermer l’atelier à clef.

— Me voilà seul, enfin, dit-il en se frottant les mains.

IV.
Le chiffre 25.

Un mois après l’envoi des peintures à Londres, chaque artiste reçut à domicile un mot de l’ambassadeur anglais, qui les invitait à se rendre à son hôtel. Laurent reçut son invitation comme les autres.

— Je t’en prie, mon père, laisse-moi aller avec toi, dit Simon, et comme celui-ci hésitait à lui accorder sa demande, Marthe ajouta : — Laisse aller le petit avec toi, Laurent ; il a de bonnes jambes, et si ton numéro est choisi, il viendra tout de suite me l’apprendre. — Je le veux bien, dit Laurent.

Et tous les deux, le père et le fils, se mirent en route pour l’ambassade. En y arrivant, on les introduisit dans une grande pièce, où ils trouvèrent tous les peintres appelés à concourir pour le portrait de lady Stanhope.

Quand tout le monde fut rassemblé, un valet parut, portant un paquet qu’il remit à celui des peintres dont l’âge lui parut le plus vénérable : c’était le père Fréminet ; il l’invita à l’ouvrir, et se retira.

Ce paquet, ouvert, se trouva être une toile sur laquelle était peint un très-joli portrait de femme ; cette toile portait le chiffre 25 ; une lettre, attachée au chiffre, était ainsi conçue :

« On invite le no 25 à se faire connaître, et à vouloir bien se rendre auprès de l’ambassadeur, chargé de lui compter la somme nécessaire pour faire son voyage, et un à-compte sur le prix convenu, s’il le désire. »

Cette lecture, faite à haute voix par le père Fréminet, avait été troublée par un incident qui n’eut du reste aucune suite ; au moment où le vieillard avait nommé le n. 25, un cri d’exclamation soudain l’avait interrompu ; chacun s’était retourné vers son voisin, mais tous les visages exprimaient si bien le même sentiment, celui de la curiosité, qu’il fut impossible de deviner de quelle bouche ce cri était parti ! — Eh bien ! où est le no 25 ? qu’il se montre, dit le père Fréminet en posant la lettre près du portrait ; puis, comme personne ne répondait, il renouvela sa question.

N’obtenant pas plus de réponse à cette seconde interpellation qu’à la première, Laurent Vouet prit la parole. — Le n. 25 n’est donc pas ici, dit-il.

— Probablement, reprit quelqu’un ; autrement il se nommerait.

— Et personne ne le connaît ? ajouta Laurent Vouet.

— Personne ! répondit le père Fréminet ; c’est cependant moi qui ai distribué les numéros, et je n’ai pas la moindre idée...

— Attendez donc, interrompit Laurent, de l’air de quelqu’un qui se souvient ; lorsque mon petit m’a apporté mon no 24, un second nº était collé derrière, et c’était le 25.

— Je me rappelle en effet, dit Fréminet, que, dans le nombre des numéros que j’ai donnés à ton fils à distribuer, celui-ci y était. A qui l’a-t-il porté ? Où est ton fils ?

— Ici, dit Laurent, appelant Simon.

— Me voici, dit une voix d’enfant, timide et honteuse ; et Simon, qui jusqu’alors s’était tenu derrière tout le monde, s’avança, pâle, tremblant, la tête basse, et tortillant son bonnet dans ses mains.

— A qui as-tu porté le no 25, Simon, lui demanda son père.

— Oui, répéta Fréminet, à qui as-tu porté le no 25.

— A celui qui a fait ce portrait, répondit l’enfant pouvant à peine articuler un mot.

— Mais quel est-il ? — quel est-il ? s’écria-t-on de toutes parts. — C’est... c’est... — Achève, achève donc.

— C’est moi, dit-il enfin, en allant cacher sa rougeur dans le sein de son père.

— Toi... toi..., mon enfant, exclama Laurent, aussi tremblant que son fils ; toi ! tu as fait cette tête là !... Et où, chez qui, quel est ton maître ?...

— Vous, mon père, reprit Simon doucement.

— Mais tu fais mieux que moi, cent fois mieux, répliqua celui-ci.

— J’ai étudié aussi les maîtres dans les galeries du Louvre, dit l’enfant, tellement complimenté par tous les vieux peintres qui l’entouraient, qu’il ne savait où cacher sa confusion.

Mais ce fut sa mère qui se trouva heureuse entre toutes les mères, quand elle apprit que c’était son fils qui l’avait emporté sur tous les peintres ; elle voulut, à toutes forces, partir avec lui pour Londres, et l’accompagner.

Simon Vouet réussit si bien au portrait de lady Stanhope, que plusieurs autres dames de la cour voulurent se faire peindre par le petit Français de quatorze ans : ce qui retarda de quelque temps le retour de Simon à Paris.

En 1611, M. de Harlay ayant été nommé à l’ambassade de Turquie, emmena avec lui son jeune protégé. Celui-ci peignit parfaitement de mémoire le grand seigneur Achmet Ier, qu’il n’avait vu qu’une fois et de profil, pendant l’audience que ce seigneur avait donnée à l’ambassadeur ; mais l’ennui s’étant emparé de lui en Turquie, Simon Vouet quitta ce pays, et s’embarqua pour Venise, où les ouvrages de Paul Véronèse le charmèrent au point qu’il en fit plusieurs copies ; de là, il passa à Rome, où il étudia le Caravage et Valentin.

Ces études constantes, ce désir qu’il avait de se surpasser, de sortir de la foule des peintres médiocres, qui n’avaient pas à cette époque le goût bien épuré, tout cela lui réussit. Louis XIII lui accorda une pension ; le cardinal Barbarini, devenu pape en 1624, le nomma prince de l’Académie de Saint-Luc, et Virginie de Vezzo, peintre elle aussi, et de famille noble, lui accorda sa main.

En 1627, ayant été nommé premier peintre du roi, Simon Vouet fut logé aux galeries du Louvre ; il y fit quelques peintures ainsi qu’au Luxembourg et à Saint-Germain en Laye. Il excellait surtout dans les portraits au pastel. Le roi prenait un si grand plaisir à les lui voir peindre, qu’il voulut s’essayer aussi dans cet art ; il y réussit complétement, dit l’histoire.

Simon Vouet régénéra la peinture en France, et forma des élèves qui se distinguèrent dans la suite, tels que Le Sueur et Le Brun, François Perrier, Pierre Mignard, etc., etc...

Ses principaux ouvrages à Paris sont : la chapelle de l’hôtel Seguier, aujourd’hui l’hôtel des Fermes, où il a peint un grand plafond, représentant l’Adoration des Mages. Derrière une balustrade qui couronne la corniche de la chapelle, les rois d’Arabie et de Saba y étaient représentés chargés de présents, et avec une nombreuse suite ; le tableau d’autel est un christ en croix, et, sur les lambris, onze sujets de la vie de Notre-Seigneur, et onze autres, plus petits au dessous, peints sur ces dessins. Dans les salles du bas, on voit une Assomption, et, dans une autre pièce, Minerve et Bellone. Une galerie, au premier étage de l’hôtel Bullion, expose les travaux d’Ulysse en quinze tableaux sur les murs ; en dix-neuf, au plafond.

Simon Vouet a peint plusieurs tableaux pour le président de Fourcy en sa maison de Chessy ; il en a peint aussi à Saint-Eustache, à Saint-Nicolas-des-Champs, à Saint-Médard, aux Minimes de la Place-Royale, au noviciat des Jésuites, aux Bernardins, à la Chambre des enquêtes, du Palais, à la Cour des Aides.

Le roi Louis XVI possédait dix-sept tableaux de ce maître.

On a gravé, d’après Vouet, un grand nombre d’estampes dont la plupart étaient dues au burin de ses deux gendres, Dorigny et Tortebat.

Vouet est mort à Paris en 1641, à l’âge de cinquante-neuf ans, et fut enterré dans l’église de Saint-Jean-en-Grève. C’est le peintre de France qui ait le plus travaillé.

UN TÉMOIN PROVIDENTIEL.
(CHRONIQUE NORMANDE.)
PAR M. A. F***.

I.

Un Italien, nommé Zambelli, était allé, en l’année 16**, fonder une maison de commerce en Angleterre ; ses affaires y avaient prospéré ; à cinquante ans, sa fortune était faite ; il sentit le besoin d’aller finir ses jours dans sa patrie, et près d’un frère qu’il chérissait. Il fit part de cette résolution à sa famille, que cette nouvelle combla de joie. Plus tard, une seconde lettre, datée de Rouen, annonça qu’il serait à Lucques sous deux mois environ : temps strictement nécessaire pour terminer ses affaires à Paris et faire le voyage. Son frère s’empressa de lui retenir une maison ; de jour en jour, il l’attendait ; mais deux mois, quatre mois, six mois s’écoulèrent, et Zambelli n’avait pas paru, et même, chose étrange, aucune nouvelle lettre de lui n’était parvenue à Lucques.

L’inquiétude de la famille devint extrême. Cornélio (c’était le nom du frère), se rendit à Paris ; il y fit des recherches inouïes. Il alla dans toutes les maisons avec lesquelles Zambelli devait être en relations d’affaires. Partout, on avait bien vu, du moins on avait cru voir Zambelli. Un individu était venu, sous ce nom, toucher des sommes considérables. Les marchands montraient la signature Zambelli, apposée au bas des quittances : « Toutes ces signatures sont fausses, s’écriait Cornélio indigné ; dépeignez-moi le faussaire, pour que je le cherche en tous lieux et le confonde. » Mais on ne put le satisfaire ; il n’était resté de cet homme aucun souvenir.

Ainsi un vol audacieux avait été commis, et on entrevoyait un autre crime plus affreux encore. Cornélio, poursuivant ses démarches, se rend de Paris à Rouen. Il visite successivement toutes les hôtelleries de cette ville. A l’Hôtel de la Crosse, on a vu Zambelli ; il a fait quelque séjour ; puis il est parti pour Paris avec un valet ; ce valet, on ne l’a point remarqué ; d’ailleurs, sept ou huit mois se sont écoulés, depuis ce départ, et comment se rappeler un domestique entre mille qu’on voit se succéder sans cesse avec les gentilshommes et les marchands, qui affluent dans cette hôtellerie, l’une des plus fréquentées de Rouen.

Ce fut alors que Cornélio vint porter plainte devant le lieutenant criminel ; celui-ci pressentit qu’un grand crime avait dû être commis entre Rouen et Paris ; mais comment s’en assurer ? Comment surtout découvrir le coupable ? Enfin, au milieu de recherches multipliées et sans résultat, une pensée soudaine vint un jour l’assaillir, et il n’y put résister.

Il y avait six ou sept mois, un orfèvre, nommé Martel, jusque-là entièrement inconnu à Rouen, était venu y ouvrir une boutique ; on ne savait d’où venait cet homme : son air, l’expression de sa physionomie avaient quelque chose d’étrange ; il ne disait rien de ses antécédents ; et ceux qui avaient hasardé des questions sur ce point, n’avaient reçu que des réponses évasives. Frappé de l’analogie de son commerce avec celui qu’avait fait Zambelli, averti d’ailleurs par un pressentiment involontaire, il lui envoya quelqu’un qui, sous prétexte de faire des emplettes, s’entretint longuement avec lui, et, dans la conversation, glissa le nom de Zambelli.

A ce nom, l’émissaire vit Martel pâlir et le regarder d’un air inquiet. Ce fait, rapporté au lieutenant criminel, ne pouvait que fortifier ses soupçons. Il résolut, par excès de zèle, de pousser l’épreuve plus loin. Par son ordre, un sergent se présenta chez Martel pour réclamer le montant d’une obligation fausse, de quatre cents écus, payable par corps, et fabriquée sous un nom supposé.

Martel, dès qu’il vit ce billet, cria à la fausseté et refusa de payer. Sommé alors de se rendre en prison et n’obéissant qu’à un premier mouvement, il suivit volontiers le sergent avec cette sécurité d’un homme certain qu’il ne doit rien ; puis bientôt, s’arrêtant tout à coup et laissant apercevoir un trouble extrême : « Je suis bien tranquille, quant à cette obligation, dit-il ; elle est fausse, et je saurai le prouver ; mais n’y aurait-il pas quelque autre chose ? Ne vous a-t-on parlé de rien ? »

Le sergent joue l’étonné, et proteste qu’il ne sait ce qu’on veut lui dire ; Martel se rassure et le suit, d’un pas plus ferme, jusqu’à la geôle, où on l’écroue. Une heure après, on l’amène devant le lieutenant criminel : « Il n’est plus temps de feindre, s’écria celui-ci d’un ton impératif : oui, l’obligation qu’on vous a montrée est fausse ; mais il s’agit d’autre chose. Un citoyen de Lucques, du nom de Zambelli, est mort, et c’est vous qui êtes son meurtrier ; en vain vous chercheriez à le nier, j’en ai la preuve entre mes mains ; au surplus calmez votre frayeur : Zambelli était étranger ; personne ici ne songe à venger sa mort ; seulement il faut tout avouer avec sincérité ; votre vie est à ce prix. »

Fasciné par le ton d’assurance avec lequel on lui parlait, souriant à l’espoir de racheter, avec de l’or, sa vie pour laquelle il tremblait : « Je vois bien, reprit Martel, qu’il y a, dans tout ceci, de l’œuvre de Dieu, puisque, là où il n’y avait d’autre témoin que moi, cela est venu à connaissance. Je vais donc tout vous avouer.... »

Et il allait tout dire, lorsque l’apparition subite du greffier qui venait recevoir sa déclaration, le réveilla comme d’un songe. Il avait deviné le piége, et, quand le lieutenant criminel l’invita à lever la main, et à jurer de dire la vérité : « Non, non, je n’ai rien à dire ; je n’ai rien dit, s’écria-il ; je suis innocent. »

Tous ses efforts et les sollicitations du magistrat pour en obtenir davantage étant superflus, il le fait descendre dans les prisons. Mais bientôt inspiré par les scélérats dont elles regorgent, Martel proteste contre son incarcération, s’inscrit en faux contre le billet qu’on lui a présenté et prend tout à la fois à partie le lieutenant criminel et le sergent qui l’a arrêté.

Cette circonstance devenait infiniment grave. Un excès de zèle blâmable avait mené trop loin le lieutenant criminel, car il n’est permis à personne de faire le mal en vue du bien ; le juge surtout ne doit jamais chercher la vérité par le mensonge, et faire lui-même ce qu’il est de son devoir de condamner chez les autres. Heureusement que trente années de travaux et d’intégrité plaidaient en faveur de celui-ci. Le parlement sut tout, et excusa tout.

La procédure que Martel avait osé commencer, fut suspendue pour trois mois, et le procès relatif au meurtre de Zambelli, évoqué sans délai au parlement.

Martel est donc transféré à la conciergerie ; et presque aussitôt, Me Bigot de Thibermesnil, premier avocat du roi au parlement de Normandie, homme d’un haut savoir, d’une vertu plus grande encore, s’en va sur la route de Rouen à Paris, chercher, de village en village, les traces d’un grand crime qui doit avoir été commis.

II.

A trois semaines de là, dans le village d’Argenteuil, près Paris, régnait une agitation extrême. Les habitants avaient suspendu leurs travaux, quitté leurs demeures : ils étaient tous réunis à la porte de l’hôtel du Heaume ; et, à les voir partagés en groupes, s’entretenir avec feu, interroger avidement ceux qui sortaient de l’hôtellerie, il était clair qu’en cette maison, il se passait quelque chose d’étrange. En effet, dans la vaste salle de l’hôtellerie transformée ce jour-là, en salle d’audience, Laurent Bigot assisté du bailli d’Argenteuil, interrogeait les nombreux témoins d’un événement déjà un peu ancien.

Que de démarches avait faites ce digne magistrat, depuis le jour où il avait quitté Rouen ! Combien de villages il avait visités, d’officiers subalternes il avait questionnés, sans pouvoir rencontrer le moindre indice du crime dont il cherchait les traces ! Mais à l’heure où, désespérant du succès, il allait tristement songer au retour, on vint lui annoncer qu’on venait d’exhumer un cadavre trouvé, quelques mois avant, dans des vignes, près d’Argenteuil.

M. Laurent Bigot constatait l’identité du malheureux Zambelli, et déjà le bailli commençait à haute voix, la lecture des actes dressés, quand tout-à-coup un cri perçant vint l’interrompre ; et, au même instant, un vieillard aveugle, que personne n’avait encore remarqué, se présenta aux magistrats. Il semblait en proie à une vive agitation, et faisait signe qu’il avait quelque chose à dire.

C’était le vieux Gervais, pauvre mendiant, né dans ce pays où il était aimé de tous. Lorsque ses courses le ramenaient à Argenteuil, on le logeait dans l’hôtellerie. Il venait d’y arriver après une longue tournée, et il était allé s’asseoir inaperçu sur un des deux bancs de pierre pratiqués dans l’intérieur de l’immense cheminée. C’est de là qu’il s’était élancé en poussant un cri, quand il entendit ce que lisait le bailli.

Mais, absent depuis longtemps d’Argenteuil, que devait-il savoir ? aveugle d’ailleurs, que pouvait-il avoir à dire ? M. le premier avocat du roi regardait, avec une sorte de respect, cette belle et noble figure de vieillard, dont la sérénité semblait porter un défi au malheur.

« Infortuné, dit-il, que pouvez-vous avoir à nous apprendre ? » Mais, remis d’un premier mouvement dont il n’avait pas été le maître, l’aveugle maintenant semblait embarrassé, indécis.

— Ah ! monseigneur, puis-je parler, dit-il ; n’y a-t-il point de danger pour ma vie ? » Et il tournait, de tous côtés, sa tête blanchie, d’un air de défiance et d’effroi.

— Parlez, parlez en liberté, lui dit Me Bigot ; mais encore une fois, que pouvez-vous savoir ? »

Alors, le vieillard raconta qu’il y avait huit ou neuf mois environ, partant d’Argenteuil pour aller en pèlerinage, il était sur les hauteurs qui dominent la paroisse, lorsque, averti par les aboiements de son chien, il prêta l’oreille et s’arrêta. Une voix d’homme, mais faible, plaintive, suppliante, se faisait entendre : « Monstre ! s’écriait cette voix, ton maître ! ton bienfaiteur ! Grâce... faut-il mourir si loin de ma patrie, de mon frère ! » Puis avait retenti un dernier cri affreux, déchirant ; et, après cela, on n’avait plus entendu que les pas précipités d’un homme.

« Entraîné, dit Gervais, par un mouvement invincible, je m’étais avancé : « Qu’y a-t-il donc, m’écriai-je, et qui peut se plaindre ainsi ? — Rien, avait répondu une voix troublée, rien ; c’est un malade qui vient de s’évanouir. Bon homme, allez à vos affaires. » Et j’entendis que cette même voix grommelait tout bas : « Loue Dieu de ce que tu es aveugle, car c’en était fait aussi de toi. »

« Je compris qu’un crime affreux venait d’être consommé ; et comment vous peindre l’effroi dont je fus saisi ? Tout contribuait à m’épouvanter ; en ce moment, un violent orage éclatait sur nos têtes ; le tonnerre grondant à coups redoublés, semblait poursuivre le meurtrier. On eût dit que le monde allait finir. Tremblant, hors de moi, je continuai ma route, et j’avais bien juré alors de ne jamais révéler ce que je venais d’entendre, car le coupable est peut-être de ces contrées, et la vie d’un pauvre aveugle, comme moi, n’est-elle pas à la merci de qui veut la prendre. Mais tout à l’heure, quand M. le bailli a parlé d’un corps humain trouvé à si peu de distance du lieu où j’avais entendu la voix, je n’ai pu retenir un cri. J’ai tout dit, monsieur le juge ; maintenant, puisse-t-il ne point m’en arriver de mal ! »

Pendant ce récit, M. Laurent Bigot avait paru comme absorbé dans une rêverie profonde ; puis, tout à coup s’adressant à Gervais : « Vieillard, lui dit-il, je vais vous faire une question ; réfléchissez bien avant d’y répondre : « Cette voix qui se fit entendre à vous sur la montagne, cette voix qui vous a répondu, qui vous a menacé, votre mémoire en a-t-elle gardé un exact souvenir ? Croiriez-vous que vous pourriez la reconnaître, si elle se faisait encore entendre à vous, mais la reconnaître au point de ne pas la confondre avec une autre ?

— Oui, monsieur l’avocat du roi, s’écria aussitôt Gervais, comme je reconnaîtrais la voix de ma mère, si elle vivait encore, la pauvre femme !

— Mais, reprit M. Bigot, huit ou neuf mois se sont écoulés depuis ce jour.

— Il me semble qu’il y a peu d’heures, reprit Gervais ; car ma frayeur fut si grande alors, que je crois toujours entendre et la voix qui se plaignait et la voix qui m’a parlé, et le tonnerre, qui, ce jour-là, grondait plus fort que d’ordinaire. »

Et comme M. Laurent Bigot allait encore exprimer un doute, l’aveugle, levant les mains vers le ciel : « Dieu est bon, dit-il, et il n’abandonne pas les aveugles ; depuis que je n’y vois plus, j’entends mieux. Mais, si vous ne me croyez pas, interrogez tous les habitants d’Argenteuil ! Dans les jours de fête, ils se sont souvent amusés à m’embarrasser en contrefaisant leurs voix et me demandant : « Qui t’a parlé ? » qu’ils disent si je m’y suis jamais trompé. » Les habitants s’écrièrent tous ensemble que le vieillard disait vrai.

Quelques heures après, M. Laurent Bigot de Thibermesnil sortait d’Argenteuil, retournant à Rouen ; il emmenait avec lui Gervais, l’aveugle.

III.

Qu’elle était belle, au seizième siècle, la grande salle du parlement de Normandie, avec son noir plafond d’ébène, semé de gracieuses arabesques et de pendentifs[8] où brillaient le vermillon, l’or et l’azur, avec ses tapisseries fleurdelysées, sa vaste cheminée, ses lambris dorés, ses porches où resplendissaient les armes des rois et des dauphins de France, et son immense tableau où l’on voyait Louis XII, le père du peuple, et son vertueux ministre, le bon cardinal d’Amboise, lorsque dans un jour de solennité, cent vingt magistrats étaient là assis, avec leurs longues barbes blanches et leurs robes d’écarlate, ayant à leur tête leurs présidents revêtus de manteaux fourrés d’hermine. Saisis de respect, étonnés de tant de magnificence et de majesté, les justiciables s’inclinaient devant ce sénat imposant.

Mais qu’était-ce en outre, quand, levant les yeux, on voyait, au-dessus de tous ces magistrats assemblés, ce beau tableau du crucifix où paraissaient Moïse, le législateur, les quatre Évangélistes, et, au premier plan, le Christ entre sa Mère et l’Apôtre ? A cet aspect, on ne pouvait se défendre d’un mouvement de crainte religieuse.

C’était dans ce sanctuaire auguste que, la veille de Noël au matin, le parlement était réuni à l’extraordinaire. Mais, cette fois, les magistrats avaient revêtu leurs robes noires ; leur attitude était triste et pensive. Par toute la ville on s’interrogeait, avec curiosité, sur ce qui pouvait se passer dans le secret du conseil : texte inépuisable d’entretiens et de conjectures pour cette foule immense qui se pressait dans la cour et dans toutes les avenues du Palais !

Le parlement, après de longs débats, se décida à entendre l’aveugle d’Argenteuil. Gervais avait paru devant les chambres assemblées. Sa déposition naïve avait fait une impression profonde ; mais des doutes préoccupaient encore les esprits. Était-il possible qu’un aveugle fût assez sûr de son ouïe, de sa mémoire, pour reconnaître une voix qui n’avait retenti qu’une seule fois à ses oreilles ? Il fallait, pour l’éprouver, faire monter successivement tous les prisonniers de la conciergerie du palais, et avec eux Martel. Si, après les avoir entendus parler, l’aveugle, spontanément et sans faillir, sans hésiter une seule fois, distinguait et reconnaissait constamment la voix qui l’avait tant frappé, ce dernier indice, réuni à tous les autres, ne permettrait plus d’incertitude, et un grand exemple serait enfin donné. Or, ce n’était pas sans dessein que la veille de Noël avait été choisie pour cette épreuve, inouïe jusqu’alors dans les fastes judiciaires.

Faire ainsi venir tous les prisonniers un jour ordinaire, eût été éveiller leurs soupçons, leur suggérer des ruses, mettre à l’aventure le succès de l’expérience toute nouvelle qu’on allait tenter. Mais l’usage voulait que, la veille des grandes fêtes, on mandât, l’un après l’autre, tous les prisonniers devant la grand’chambre. Quelquefois même ces magistrats, à l’occasion de la fête, donnaient la liberté aux détenus pour des causes légères.

Avant tout, il fallait faire comprendre à l’aveugle tout ce qu’il y avait de sacré dans le ministère dont le ciel semblait l’avoir investi. A la tête du parlement était le président Feu, renommé par sa haute sagesse et par sa gravité.

« Gervais, dit-il à l’aveugle d’un ton solennel et pénétré, là, au-dessus de nous, est l’image de l’Homme-Dieu qui fut mis en croix et mourut injustement sur de faux témoignages. Jurez par cette image, jurez par Dieu lui-même, qui est présent ici et nous entend, que vous n’affirmerez rien dont vous ne soyez aussi sûr que vous l’êtes de votre existence, que vous l’êtes du malheur qui vous prive de voir le soleil. »

IV.

Après ce serment, que le vieillard prêta avec cet accent de l’âme qui ne permet pas de mettre en doute la sincérité d’un témoin, commença l’épreuve solennelle. Déjà dix-huit prisonniers avaient comparu et répondu aux questions qu’on leur avait adressées : l’aveugle, en les entendant, n’avait fait aucun mouvement ; de leur côté, en apercevant cet homme qui leur était complétement inconnu, ils étaient restés indifférents et paisibles.

Ce fut alors qu’on introduisit, à son tour, un dix-neuvième prisonnier. Mais, qui dira la stupéfaction de celui-ci, à la vue de Gervais ? qui peindra le bouleversement soudain de tous ses traits, son visage qui se contracte, ses cheveux qui se dressent, la sueur soudaine qui glace son front et sa défaillance subite ! Atterré qu’il était, lorsqu’il revint un peu à lui, on voyait percer dans ses gestes involontaires, le poignant témoignage d’une âme bourrelée de remords.

Les juges se regardaient entre eux dans l’attente de ce qui allait suivre. Et voilà que, dès les premiers mots que répond Martel aux questions du président, l’aveugle qui, depuis le commencement de cette scène ignorée de lui, était demeuré froid et impassible, s’émeut tout à coup et prête l’oreille ; il écoute avidement, écoute encore, puis recule brusquement, en faisant un geste d’horreur et d’effroi, comme pour repousser, de ses deux mains, un objet qu’il sait près de lui et qui l’épouvante, cherchant à s’enfuir et s’écriant : « C’est lui, oui, c’est bien la voix que j’entendis sur les hauteurs d’Argenteuil. »

Le geôlier emmenait Martel (car c’était lui); il l’emmenait plus mort que vif ; obéissant en cela au président, qui lui avait enjoint de faire monter un autre prisonnier ; mais cet ordre, prononcé très-haut, avait été accompagné d’un signe que le geôlier comprit ; et, quelques minutes après, ce fut encore Martel qu’il amena, qu’il fit asseoir une seconde fois sur la sellette, et qui fut interrogé sous un faux nom. De nouvelles questions amenèrent d’autres réponses ; mais aussitôt, secouant la tête d’un air d’incrédulité : « Non, s’écria l’aveugle, c’est une feinte ; je reconnais toujours la voix qui m’a parlé sur les hauteurs d’Argenteuil. » Et jamais il n’hésita d’un instant.

Enfin l’horrible mystère était éclairci ; une voix surhumaine semblait retentir dans la salle d’audience et dire à l’aveugle : « C’est lui ! c’est l’assassin de Zambelli. » Ce tonnerre vengeur qui, au jour du crime, avait grondé sur les hauteurs d’Argenteuil, venait d’atteindre le coupable ; et ce misérable, terrassé, frémissant, balbutia enfin un aveu tardif, devenu désormais presque inutile pour les magistrats, grâce à l’unique et miraculeux témoin que le ciel leur avait envoyé.

A peu de jours de là, dans un noir cachot de la conciergerie, retentissait un arrêt terrible ; et quelques heures après, cet arrêt s’exécutait sur la place du Vieux-Marché ; et des hommes, des femmes, pâles, tremblants, se redisaient les uns les autres avec effroi, des paroles bien solennelles et à voir de quel air ils les répétaient ; c’est qu’une voix s’était fait entendre à eux du haut d’un théâtre de douleur ; et toute faible qu’elle était alors, cette voix qui allait s’éteindre, avec quel empire, en ce moment suprême, elle avait retenti au-dessus de cette immense multitude ! et les paroles qu’elle avait proférées ne pouvaient être oubliées de longtemps ; elle s’était confessée, avait détesté son forfait à la face de la terre et du ciel ; elle avait proclamé surtout qu’en quelque désert que le criminel veuille accomplir son œuvre d’iniquité, Dieu, témoin inaperçu de ce que le reste du monde ignore, s’y trouvera toujours avant lui, voyant tout, n’oubliant rien, et plus tard juge inexorable et terrible...

Voilà ce que Martel repentant avait dit au moment suprême, et ce que Gervais, le témoin providentiel, ne cessait de répéter, plus tard, en racontant cette lamentable histoire : « Jamais le crime ne demeure impuni. »


[8] Corps de voûte suspendue en dehors de la ligne droite d’un mur.


Le frère de Lait.

Boy seated in a chair with three soldiers surrounding him, one with arm on his shoulder
Imp. Lith. de Cattier
 
D’où viens-tu? demanda Thiébert.

Paris, Mme Ve LOUIS JANET, Éditeur du DIMANCHE des Enfants.

LE FRÈRE DE LAIT.
HISTOIRE DES TEMPS PASSÉS.
PAR M. Emm. BERTIN.

I.
Voyage nocturne.

La nuit était sombre. Le vent soufflait avec violence et soulevait, en montagnes furieuses, les flots de la mer. Le tonnerre grondait ; le ciel était, à chaque instant, déchiré par les éclairs. C’était une nuit affreuse. Deux hommes cependant marchaient rapidement dans un petit chemin bordé de deux haies élevées. L’eau coulait en cascades sur les pierres déchaussées et rendait leur voyage bien pénible. L’un d’eux tenait, d’une main, une lanterne, dont la lueur servait à guider ses pas ; de l’autre, il conduisait un petit cheval tout ruisselant de pluie. La pauvre bête avait grand’peine à porter son cavalier, vieillard dont les cheveux blancs flottaient au vent. Le chemin devint si difficile, que le guide ne put s’avancer qu’avec les plus grandes précautions. A tout moment, le cheval se cabrait, effrayé par la clarté brillante des éclairs.

Après une heure de marche, les voyageurs se trouvèrent dans un carrefour où venaient aboutir plusieurs chemins. Une croix de bois, élevée sur un piédestal en granit, était placée dans cet endroit. Les deux voyageurs s’arrêtèrent et, découvrant leur tête, adressèrent au ciel une courte et fervente prière.

« Allons, monsieur le curé, dit le guide en reprenant sa lanterne qu’il avait posée à terre, il faut nous hâter, car la nuit s’avance.

— Fasse le ciel qu’il soit temps encore ! dit le vieillard d’une voix triste ; puis bientôt il reprit : Monseigneur était donc bien mal, quand tu es parti ?

— Oh ! oui, monsieur le curé ; la bonne Marguerite ne conservait plus d’espoir, et quand elle m’a dit : Hubert, va bien vite chercher M. le curé de Quimperlé, je suis parti sans perdre de temps, car j’ai bien vu qu’avant la fin de la nuit notre bon maître aurait rendu son âme à Dieu.

— Et son fils ? le jeune Raoul.

— Vous ne le reconnaîtriez plus, monsieur le curé ; vous savez comme il était méchant ; il nous rendait tous malheureux ! Eh bien ! depuis que son père est malade, il est doux, affable, bon pour tout le monde. Le pauvre enfant ne quitte pas la chambre de M. le baron. Il cherche à lui faire oublier ses souffrances par ses caresses, et pour ne pas augmenter la douleur de son père, il lui cache ses larmes.

— Pauvre enfant ! que va-t-il devenir ? son oncle, le comte de Kerfeck, est un homme avare et ambitieux qui, sans respect pour la mémoire de son frère, cherchera par tous les moyens à dépouiller Raoul de son patrimoine.

— Oh ! ne craignez rien, monsieur le curé, le château de Penafiel est fort et les hommes d’armes de M. le baron se feront tuer jusqu’au dernier, plutôt que d’abandonner leur jeune seigneur. — Mais le comte de Kerfeck emploiera la trahison, pour arriver à son but. — Le ciel alors protégera l’orphelin et renversera les projets du méchant.

— Tu as raison, Hubert ; il faut avoir confiance dans la Providence, car elle est plus puissante que les remparts les plus élevés et plus forte que les cœurs les plus courageux ! — Mais dis-moi, mon ami, comment va la blessure de Jehan ?

— Merci, monsieur le curé, le pauvre petit va bien, grâce aux soins de la bonne Marguerite.

— A-t-on pu savoir enfin comment il s’est fait ce trou à la tête ?

— Jehan n’a jamais voulu le dire, mais notre jeune seigneur a confessé, les larmes aux yeux, que c’était lui qui, dans un accès de colère, avait lancé une pierre à son frère de lait.

— Quelle méchanceté !

— Oh ! ne le blâmez pas : il a noblement réparé sa faute en l’avouant. Si vous aviez vu sa douleur, quand mon malheureux enfant est tombé sanglant ; si vous aviez entendu ses cris, vous auriez fait comme nous, vous lui auriez pardonné.

— Et Jehan, que disait-il ?

— Il cherchait à consoler son frère de lait. Raoul, lui disait-il, en essayant de sourire, mon frère, ne pleurez pas, ce n’est rien ; demain je serai mieux, et nous reprendrons nos jeux.

— Généreux enfant ! Et cependant, depuis quinze ans qu’il vit avec Raoul, que de souffrances n’a-t-il pas éprouvées ? sans cesse battu, tourmenté par lui, il n’a jamais fait entendre une seule plainte.

— Raoul est vif, facile à irriter ; mais au fond, il a de nobles qualités ; quand il a commis une faute, il ne tarde pas à s’en repentir.

— Puis, à la première occasion, il recommence.

— Vous êtes bien heureux, monsieur le curé, que ma femme ne vous entende pas, car elle se fâcherait contre vous : elle aime Jehan et Raoul d’une égale affection. — Elle les a nourris tous deux, et jamais une mère n’a été plus tendre pour ses enfants. Mais nous voici bientôt arrivés. Il faut marcher avec précaution, car la moindre distraction pourrait nous perdre. De ce côté, il y a un marais dans lequel nous disparaîtrions sans espoir. — Par ici, la mer en furie jette son écume jusque sur les rochers. »

Et, tous deux, ils continuèrent leur pénible voyage, à pas lents et en silence ; on n’entendait que le bruit des flots et les sifflements du vent à travers les sapins qui bordaient la côte.

II.
La chambre du mourant.

Le château de Penafiel était l’un des plus redoutables de toute la Bretagne. Bâti sur des rochers élevés qui s’avançaient jusque dans la mer, il semblait avoir été placé là par quelque géant, jaloux de lutter de puissance avec les flots en courroux. Ses murs épais, flanqués de tours menaçantes, étaient jour et nuit gardés par des sentinelles vigilantes.

En ce temps-là, mes enfants, la France n’était pas comme aujourd’hui tranquille et paisible : les seigneurs se faisaient la guerre entre eux, cherchant par tous les moyens à accroître leur puissance. A l’abri derrière les murs de leur manoir, ils se rendaient indépendants de l’autorité royale et ne reconnaissaient aucun maître. Sans cesse tourmentés par le démon de la guerre, ils accablaient le peuple d’impôts et sacrifiaient sans pitié tout ce qui s’opposait à leur volonté. Vous comprenez bien, qu’exposés incessamment à être attaqués par leurs voisins, les seigneurs se tenaient en garde contre leurs surprises. Le château de Penafiel, par sa position qui le rendait en quelque sorte inaccessible, avait été souvent assiégé ; mais la valeur des troupes qui le défendaient, le courage des sires de Penafiel avaient fait échouer toutes ces entreprises.

Pendant que Hubert et M. le curé de Quimperlé se dirigeaient vers le château, ses habitants étaient plongés dans la plus profonde douleur. Les hommes d’armes, rassemblés dans une salle basse, devisaient tristement de la santé de leur maître, le baron de Penafiel.

« Mes amis, dit l’un d’eux en entrant, je viens de voir dame Marguerite ; notre bon seigneur ne passera pas la nuit.

— A genoux, mes enfants, s’écria alors un vieillard dont le visage pâle et amaigri était sillonné de larmes, à genoux et prions pour le salut du sire de Penafiel. » Tous les hommes d’armes s’agenouillèrent et l’on entendit, sous les voûtes de la salle-basse, des sanglots étouffés.

La chambre du seigneur était à peine éclairée par une torche de résine retenue contre le mur par une pointe en fer.

Cette obscurité donnait aux meubles, en chêne sculpté, des formes bizarres qui ajoutaient à la tristesse. Une femme, jeune encore, mais aux traits flétris par la douleur, veillait attentivement auprès du mourant. Parfois elle se levait pour aller à la fenêtre. Ses yeux cherchaient à percer l’obscurité de la nuit ; mais le ciel était tellement sombre qu’elle ne pouvait rien distinguer. « Hubert n’arrive pas, disait-elle, d’une voix triste ; il devrait être de retour.

— M. le curé est bien vieux, et voyager à cette heure, par un temps comme celui-ci, n’est pas chose facile à son âge ; c’est lui qui aura retardé mon père. » Ces paroles furent prononcées à voix basse par un petit garçon de quinze ans, qui s’était rapproché de dame Marguerite, en l’entendant se plaindre. Ses membres grêles, ses traits délicats, sa figure pâle, révélaient toute sa faiblesse.

« C’est toi Jehan, dit Marguerite en le pressant contre son cœur ; comme tu as froid, mon enfant ! Tes mains sont glacées ; d’où viens-tu ?

— J’étais auprès de mon frère Raoul, lorsqu’il s’est couché ; il a voulu tenir ma main dans la sienne, et je n’ai pas osé la retirer, de peur de le réveiller.

— Tu as bien fait, Jehan. Il faut redoubler d’attention et de soins pour Raoul ; bientôt il n’aura plus de père ; seul au monde, sans parents, sans amis, il faut que nous remplacions pour lui tout ce qu’il y a perdu ; mais j’entends du bruit ! Le pont-levis se baisse ; la herse se lève..., ce sont eux... c’est ton père... Dieu soit loué !

Jehan sortit aussitôt de la chambre du sire de Penafiel. Bientôt il revint ; son front était plus soucieux encore qu’à l’ordinaire. — Eh bien, demanda Marguerite. — Ce n’est pas mon père. — Mais qui donc, à cette heure, peut venir au château ? — Le comte de Kerfeck. — Le comte de Kerfeck ! s’écria Marguerite avec terreur. »

A cet instant, le comte entra. C’était un petit homme gros et trapu ; ses yeux à fleur de tête étaient ombragés de sourcils noirs, épais et rudes, qui se rejoignaient au-dessus de son nez. Une balafre coupait sa joue et faisait grimacer sa bouche dégarnie de dents. Sa main pressait le pommeau d’une large épée : « Mon frère va mourir ; pourquoi ne m’a-t-on pas prévenu ? dit-il d’une voix dure, à Marguerite.

— D’autres soins nous occupaient, monseigneur, et nous avons pensé.... — Vous avez eu tort... Sortez... »

Marguerite s’éloigna tristement. Jehan avait disparu.

Le comte se promena, quelques instants, en silence dans la chambre du mourant ; ses bottes armées d’éperons aigus résonnaient sur le plancher.

Le sire de Penafiel fit un mouvement dans son lit. Le comte s’approcha de lui. « C’est moi, frère, dit-il en adoucissant sa voix.

Le mourant souleva sa paupière appesantie et ses yeux se fixèrent sur le comte. Il tira lentement sa main de dessous ses draps et la lui présenta.

— Je suis venu vers vous, à cette heure suprême, pour écouter vos dernières volontés. Oubliez les querelles de notre vie passée, et ne voyez en moi que votre frère bien-aimé, l’oncle de Raoul.

— Raoul ! murmura le baron.

— Je suis le seul de la famille qui puisse le protéger ; c’est donc à moi que revient de droit la tutelle de mon neveu.

Le sire de Penafiel parut reprendre ses forces. Il se souleva sur son lit et regardant fixément son frère : — Vous venez de vous trahir, comte de Kerfeck : ce que vous voulez, ce n’est pas le pardon de vos torts envers moi ; c’est mon héritage. Vous voulez dépouiller mon fils ; mais le ciel m’a laissé la force d’exprimer ma volonté.... Vous ne serez pas le tuteur de Raoul... Mes derniers vœux sont écrits sur un parchemin scellé de mes armes et qui sera remis au duc de Bretagne. C’est lui que je charge de veiller sur mon fils et de le défendre contre vous.

— Malédiction ! s’écria le comte..., mais ce parchemin, où est-il ?... Là peut-être. » Et s’élançant vers l’angle de la chambre, le comte prit dans ses bras un coffre en ébène, cerclé de lames de fer. « La clef... la clef, cria-t-il avec fureur. »

Mais le sire de Penafiel était retombé sans forces sur son lit.

« La clef ! criait le comte en se frappant le front... Eh bien ! je m’en passerai. » Avec la pointe de son poignard, il défit les lames de fer, brisa la serrure et ouvrit le coffre. Un morceau de parchemin, scellé de cire noire, roula sur le plancher. « Je le tiens, hurla le comte ; Raoul est en mon pouvoir.

— Pas encore ! s’écria Jehan qui, caché derrière un bahut, avait assisté à cette scène horrible ; et avant que le comte fut revenu de son effroi, le frère de lait de Raoul avait disparu emportant le parchemin.

« Misérable ! s’écria Kerfeck en s’élançant sur les traces de Jehan. » Mais il fut arrêté à la porte par le vénérable curé de Quimperlé qui s’approcha du lit du mourant et appuya contre ses lèvres le signe de la rédemption.

« A genoux, M. le comte, dit-il avec autorité, à genoux ! et prions pour le repos de l’âme du sire de Penafiel. »

Le comte dévora sa rage et s’agenouilla au chevet de son frère.

Au moment où tous les assistants priaient religieusement, un enfant, pâle, les cheveux en désordre, les yeux remplis de larmes, se précipita dans la chambre. « Mon père !... mon père !... ne m’abandonnez pas, cria-t-il avec désespoir. »

Aux accents de cette voix chérie, le sire de Penafiel recueillit ses forces, et se dressant sur son lit : « Hommes d’armes et vassaux des barons de Penafiel, dit-il d’une voix forte, je vous confie mon enfant, votre seigneur et maître. Reconnaissez ici Raoul de Penafiel pour mon seul héritier ; jurez de périr tous plutôt que de l’abandonner !

— Nous le jurons, répondirent tous les hommes d’armes.

— Maintenant, je puis mourir en paix... » murmura le sire de Penafiel ; et, ses forces l’abandonnant, il tomba sans vie sur son lit.

III.
La tour des revenants.

Deux mois après la mort du sire de Penafiel, les habitants du château étaient plongés dans la douleur. La veille, Raoul était sorti accompagné de son oncle, et depuis ce temps, il n’avait pas reparu. Marguerite, Hubert et Jehan, réunis dans une grande salle remplie d’armures, devisaient sur cet événement. Des messagers, envoyés à la hâte de tous côtés, n’étaient pas encore revenus. L’un d’eux, plus actif que les autres, arriva enfin : « Eh bien ! Godefroi, quelles nouvelles, demanda Hubert. — De bien tristes. — Qu’as-tu donc appris ?

— En passant sur la falaise qui mène au château de Kerfeck, j’ai aperçu sur les rochers des morceaux d’étoffe qui flottaient au vent. Je suis descendu de cheval et j’ai reconnu le manteau de notre jeune maître ; ne comprenant pas pourquoi il se trouvait en cet endroit, j’ai poursuivi mes recherches ; plus loin, j’ai trouvé son poignard et sa toque ; puis enfin, sur le bord de la mer, j’ai vu le cadavre de son beau cheval noir.

— Grand Dieu ! plus de doute : il est mort, cria Marguerite.

— Mais comment son oncle ne nous a-t-il pas avertis ?

— J’ai continué mon chemin jusqu’à Kerfeck, reprit Godefroi, et j’ai vu messire le comte. Quand je lui ai fait part de ce qui m’était arrivé, il a paru en proie à la plus profonde douleur, et voilà ce qu’il m’a dit : « Hier, quand je sortis de Penafiel avec Raoul, il était gai et content ; nous fîmes ainsi la route jusqu’à Kerfeck. A peine y étions-nous arrivés, que, par un caprice que je ne puis concevoir, il voulut partir ; j’essayai en vain de le retenir ; mes instances ne purent le fléchir. Je lui proposai de le faire accompagner par mes gens, mais il refusa avec colère, disant qu’il était assez grand pour ne pas avoir besoin d’être suivi comme un enfant. Il partit alors, et je remarquai que son cheval se cabrait avec violence. Au moment où j’allais lui proposer de lui en donner un autre, il piqua des deux et disparut. Je ne doute pas qu’emporté par son cheval, Raoul n’ait été précipité dans les flots. » Voilà ce que m’a dit le sire de Kerfeck.

— Il y a quelque trahison là-dessous, murmura Jehan ; Raoul n’est pas mort... son oncle le retient prisonnier. »

Le lendemain matin, Jehan se présenta, dès l’aurore, dans la chambre de son père. Ses vêtements de la veille avaient été remplacés par des habits sales et déguenillés.

— Jehan, lui dit Hubert, ce n’est pas le moment de plaisanter ; que veut dire ce déguisement ?

— Je ne plaisante pas, mon père ; je pars pour le château de Kerfeck. Raoul n’est pas mort, j’en ai la conviction ; je veux le voir ; je veux pénétrer jusqu’à lui.

— Mais ses vêtements trouvés accrochés aux pointes des rochers ! son cheval étendu sans vie sur le bord de la mer !

— Ruses de son oncle pour faire croire qu’il est mort. Enfin, je veux savoir ce qu’il est devenu. Si je réussis, nous obtiendrons justice du comte de Kerfeck. Gardez ce parchemin, mon père ; il contient les dernières volontés de notre bon seigneur. Attendez un mois encore, et si, au bout de ce temps, je ne suis pas de retour, si Raoul n’est pas ici, partez sur-le-champ pour Rennes et présentez cet écrit à monseigneur le duc de Bretagne. Adieu, mon père ; consolez ma bonne mère Marguerite, et dites-lui que je suis parti pour aller sauver mon frère de lait. »

Jehan partit sans plus tarder. Il marcha toute la journée et arriva bien tard près du château de Kerfeck. Ses pieds déchirés par les cailloux de la route, ruisselaient de sang. Il s’assit sur une pierre, et tirant du sac en cuir qu’il portait sur ses épaules, un morceau de pain noir, il mangea avec avidité ; l’eau d’une fontaine servit à le rafraîchir.

Lorsque la nuit fut venue, il s’approcha lentement, et comme s’il eût été exténué de fatigue, des murs du château. D’une voix suppliante, il demanda un asile pour la nuit. La sentinelle le repoussa durement ; Jehan se laissa tomber sur la terre, et demeura quelque temps sans faire aucun mouvement. Il entendit bientôt les hommes d’armes du château causer entre eux et s’apitoyer sur son sort. Enfin, l’un d’eux se décida à lever la herse, et jetant une planche sur le fossé, il vint ramasser Jehan et le fit entrer dans le château.

Le jeune Breton demeura, quelque temps, sans donner aucun signe de vie ; puis il se hasarda enfin à ouvrir les yeux. Ses regards peignirent l’étonnement le plus grand.

« Eh bien ! mon garçon, ça va-t-il mieux ? demanda celui qui avait eu pitié de sa misère. » Jehan prit sa main et la mit sur son cœur. — D’où viens-tu ? demanda Thiébert (c’était le nom de cet homme). Jehan fit signe qu’il venait de bien loin.

— Mais parle donc, que nous sachions un peu qui tu es.

L’enfant remua la tête avec tristesse, et fit comprendre qu’il était muet.

Cette circonstance ajouta encore à l’intérêt qu’avait excité Jehan. Les hommes d’armes lui prodiguèrent leurs soins. Thiébert, qui remplissait les fonctions de porte-clef dans le château, le prit sous sa protection et lui donna asile dans la chambre qu’il habitait.

Le lendemain, dès l’aube du jour, le château retentit des cris des hommes d’armes, des écuyers, des varlets qui se préparaient à partir. Monseigneur le duc de Bretagne avait convoqué toute la noblesse du duché, à Rennes, et le comte de Kerfeck se rendait à sa cour.

Avant son départ, le comte fit appeler Thiébert et eut un long entretien avec lui. Le porte-clef revint soucieux et repoussa durement Jehan, quand le pauvre garçon vint pour l’embrasser.

Vers le milieu de la journée, un grand bruit de trompettes annonça le départ du comte. Thiébert suivit le cortége jusque sur les murs du château et n’en descendit que quand le sire de Kerfeck eut disparu avec ses gens.

Cet événement servait à souhait les projets de Jehan. Il espérait parvenir à gagner la confiance de Thiébert, et à savoir de lui, si Raoul n’était pas enfermé dans le château. Pour arriver à son but, Jehan chercha à reconnaître les bontés du porte-clef, en lui rendant tous les services qu’il pouvait. Il prévenait ses moindres désirs et devinait sa pensée, avant qu’il ne l’eût exprimée. Au bout de quelques jours, Thiébert, qui parfois semblait lui montrer une certaine défiance, lui témoigna une confiance entière.

Jehan remarqua que, deux fois dans la journée, le matin et le soir, le porte-clef s’éloignait, emportant avec lui un morceau de pain noir et une cruche d’eau. Il se hasarda à le suivre, et le vit entrer dans une tourelle isolée, placée à l’extrémité du château. Thiébert, après avoir ouvert une grosse porte en chêne, doublée de fer, descendit quelques marches et ouvrant successivement plusieurs autres portes, disparut aux regards de Jehan.

Le jeune garçon retourna bien vite dans sa chambre ; et quand Thiébert revint, il le trouva jouant avec un gros chat qu’il aimait tendrement.

Le soir même, quelques instants avant l’heure où le porte-clef avait coutume de sortir, Jehan coupa un morceau de pain noir, remplit la cruche d’eau, et voyant que Thiébert était endormi, il le réveilla et lui montra ce qu’il avait fait.

« Tiens, c’est vrai, dit le porte-clef, j’avais oublié le prisonnier de la Tour des Revenants. » Et se levant, encore endormi, il se dirigea vers la table pour prendre la cruche et le morceau de pain. Mais Jehan avait mis sur sa route une énorme bûche que le moindre choc devait renverser. Thiébert, en passant, la fit tomber sur son pied. La douleur qu’il ressentit, fut si vive qu’il poussa un cri terrible. Jehan courut à lui et le soutint, car il chancelait. « Maudite bûche ! s’écria Thiébert quand il put parler ; j’ai le pied écrasé. »

Le jeune garçon remplit un sceau d’eau et fit signe au porte-clef de tremper son pied dedans. « Tu as raison, mon enfant, dit le blessé, ça me soulage un peu. »

Jehan, après quelques instants, lui montra le morceau de pain noir et la cruche qu’il avait préparée : « Ah bah ! dit Thiébert, il s’en passera pour ce soir. »

Jehan lui fit comprendre que peut-être le prisonnier avait faim. « Tant pis, je ne peux pas y aller. Demain matin, je serai mieux ; il attendra bien jusque-là. »

Le lendemain, le pied de Thiébert était noir et enflé. Il éprouvait une si grande douleur qu’il ne pouvait plus se tenir debout. Quand l’heure du déjeuner du prisonnier arriva, le porte-clef devint soucieux. « Comment vais-je faire ? dit-il avec humeur. Messire le comte m’a défendu de laisser entrer personne dans la Tour des Revenants, et cependant, je ne peux pas y aller ; ce pauvre enfant va mourir de faim ; si j’envoyais le muet lui porter son déjeuner : il ne me trahira pas. » Thiébert réfléchit un instant ; puis il appela Jehan. « Sais-tu où est la Tour des Revenants ? » Le muet fit signe que non.

Cette réponse parut contrarier le porte-clef. « Au fait, c’est vrai, il n’est guère sorti d’ici, reprit-il ; mais, de cette fenêtre, on voit la tour. Enfant, dit-il à Jehan, essaie de pousser mon fauteuil jusqu’à la fenêtre. » Jehan parvint à faire ce que Thiébert désirait. « Tu vois bien cette porte, dit le blessé en étendant son bras vers la tour ; tu l’ouvriras avec cette clef ; tu descendras cinq marches ; tu tourneras à gauche et tu trouveras une seconde porte dont voici la clef. Au bout du corridor, il y a une troisième porte ; tu passeras doucement ta main contre le mur, et tu sentiras un bouton que tu tireras à droite ; la porte s’ouvrira et tu mettras dans le cachot du prisonnier ce pain et cette eau. Prends bien garde de te tromper. »

Jehan partit, le cœur plein d’angoisses. A mesure qu’il approchait de la Tour des Revenants, ses forces l’abandonnaient. Arrivé à la porte, il reprit courage et pénétra hardiment dans l’intérieur. Thiébert lui avait donné une petite lanterne avec laquelle il éclairait sa marche. Lorsqu’il fut parvenu à la dernière porte, sa main tremblait tellement, qu’il ne put trouver le bouton. Après bien des recherches, il le sentit ; aussitôt qu’il l’eut tiré, la porte s’ouvrit et Jehan se trouva dans un caveau voûté, dans lequel régnait la plus grande obscurité. Il tourna sa lanterne vers le fond du cachot et aperçut une ombre dans un coin.

« Raoul, dit-il d’une voix tremblante. » L’ombre s’éleva lentement. « Raoul, mon frère, répéta Jehan.

— Jehan ! s’écria Raoul en se précipitant dans ses bras. Et confondant leurs larmes et leurs sanglots, ils restèrent longtemps serrés l’un contre l’autre.

« Dieu soit loué, dit enfin Jehan, je ne m’étais pas trompé. Vous vivez encore, monseigneur ! — Mon frère, mon ami ! — Je viens vous sauver. — Toi ! — Moi, moi seul. — Mais mon oncle ? — Il est parti pour les États de Bretagne. — Et mon geôlier. — Il a le pied écrasé et ne peut marcher. — Alors partons. — Oh ! pas encore. Il faut agir avec prudence. Ce soir, quand la nuit sera déjà bien avancée, je viendrai vous apporter votre nourriture ; alors, vous me suivrez et je vous dirai ce que vous aurez à faire ; mais maintenant, il faut que je m’en aille, car Thiébert est soupçonneux et si je restais trop longtemps, il se défierait de moi ; et cependant, j’ai tant de choses à vous dire ! Il y a si longtemps que je n’ai parlé.

— Comment donc ? — Ah ! c’est que vous ne savez pas... pour inspirer plus de confiance à votre geôlier, je me suis fait muet.

— Quel supplice !

— J’aurais fait bien autre chose pour arriver jusqu’à vous. Mais adieu... Bon courage... A ce soir. »

Jehan referma les portes, et rentra chez Thiébert : « Tu as été bien longtemps ! lui dit le blessé. »

Jehan montra qu’il n’avait pu tout d’abord trouver le bouton de la porte. « Que faisait le prisonnier ? » Jehan fit signe qu’il dormait ; alors Thiébert se montra complétement satisfait.

La journée s’écoula bien lente pour les deux enfants. Raoul se levait, à chaque moment, et venait écouter à la porte s’il n’entendait aucun bruit. Jehan, inquiet et tremblant, calculait dans sa tête les moyens d’assurer la fuite de son frère de lait.

Vers dix heures, Thiébert lui dit d’aller porter la nourriture du prisonnier. Jehan prit les clefs d’une main ferme et les serra avec force contre son cœur. Bientôt il fut auprès de Raoul. « Suivez-moi sans bruit, lui dit-il, et ne dites pas un mot, quoi qu’il arrive. » Jehan éteignit sa lanterne, et, suivi de son frère, se glissa le long des murs jusqu’à la herse. Réunissant leurs forces, les deux enfants parvinrent à la lever. Alors Jehan prenant une longue perche qu’il avait mise là dès le matin, la jeta en travers sur le fossé ; il noua une corde autour des reins de Raoul et en attacha l’autre bout à l’une des pointes de la herse, afin de lui donner la facilité de remonter, s’il venait à tomber.

Avant de commencer ce périlleux voyage, Raoul et son frère se mirent à genoux et adressèrent à la sainte Vierge une fervente prière ; puis, se relevant, ils s’embrassèrent tendrement.

« Que Dieu vous protège ! monseigneur, dit Jehan en essuyant ses larmes ; allez au château de Penafiel et dites à mon père et à ma bonne mère que je vis encore.

— Adieu ! mon sauveur, mon frère, dit Raoul en embrassant une dernière fois Jehan. » Puis, il se mit à cheval sur la perche, et, s’aidant de ses mains, il traversa lentement le fossé sur ce pont fragile. Arrivé heureusement de l’autre côté, il fit un signe d’adieu à Jehan et partit en courant. Le fils d’Hubert retira vivement la perche, baissa la herse et revint auprès de Thiébert. Le blessé dormait profondément. Jehan se coucha sans bruit auprès de lui, mais l’inquiétude le tint éveillé toute la nuit.

Le lendemain matin et les jours suivants, il fut, régulièrement deux fois par jour, porter un morceau de pain noir et une cruche d’eau dans la Tour des Revenants, comme si le prisonnier y avait toujours été.

La blessure de Thiébert était devenue tellement grave, qu’il ne pouvait remuer de dessus son lit. Jehan comprit que tant qu’il resterait dans cet état, il n’avait rien à craindre ; il résolut de retarder sa fuite, afin de donner à Raoul tout le temps d’agir, sans être inquiété par son oncle.

IV.
Les états de Bretagne.

Ce jour là, la ville de Rennes était en émoi ; les cloches sonnaient à toute volée ; les hérauts parcouraient les rues en criant : « Noël ! Noël ! à monseigneur le duc ! » Les trompettes retentissaient ; les varlets, les pages, les écuyers, les hommes d’armes s’apprêtaient en toute hâte pour la cérémonie qui allait avoir lieu. Monseigneur le duc de Bretagne devait, ce jour-là même, clore les états. Mais, avant de se séparer, toute la noblesse bretonne devait lui jurer hommage et foi.

L’assemblée était annoncée pour midi ; et cependant, dès le matin, le peuple, revêtu de ses beaux habits de fête, se pressait sur la ligne que devait suivre le cortège. Le spectacle de cette foule sans cesse agitée, la variété de couleurs de tous ces vêtements, les coiffes blanches des femmes, les larges feutres arrondis des hommes, les tabliers à raies rouges et noires, les gilets verts et blancs : tout ce pêle-mêle était rempli d’étrangeté.

Au moment où le cortège commençait à défiler, deux voyageurs, épuisés de fatigue, arrivaient par la porte de l’Orient. Leurs vêtements, couverts de poussière, annonçaient la longue route qu’ils venaient de faire. Étonnés du mouvement inaccoutumé qui agitait la ville, ils demandèrent à des passants ce qui causait cette émotion.

« C’est monseigneur le duc qui va lever les États de Bretagne.

— A quelle heure se tient l’assemblée ? demanda le plus âgé des voyageurs. — A midi. — Nous avons juste le temps d’arriver au château de la Motte. Allons, monseigneur, un peu de courage ; nous touchons au but de notre voyage.

— Mes forces sont épuisées, Hubert ; mes pieds ensanglantés par les fatigues de la route ne peuvent plus me porter. Abandonne-moi à mon malheureux sort...

— Vous abandonner !... oh ! non... que diraient Marguerite et Jehan ?...

— Jehan ?... tu as raison, il est encore prisonnier, lui ; il faut le sauver avant tout. »

Les deux voyageurs se mirent en marche et se dirigèrent vers le château de la Motte. Quand ils furent arrivés aux grilles d’entrée, les gardes refusèrent de les laisser passer. « Arrière, manants ! criaient-ils en les repoussant avec leurs hallebardes.

— Laissez-moi donc passer ; je suis le baron de Penafiel...

— Ah ! ah ! l’histoire est bonne ! ils sont morts tous deux, et le comte de Kerfeck est le seul héritier de leurs biens. »

A cet instant, un grand mouvement se fit dans la foule. De tous côtés on voyait le peuple battre des mains et crier : « Vive Olivier ! vive Clisson ! »

Ce nom réveilla le courage abattu de Raoul. Comme le peuple se pressait pour voir le brave guerrier, son coursier ne pouvait avancer. Raoul et Hubert se précipitèrent vers lui, saisirent la bride du cheval et firent faire place au valeureux capitaine. Par ce moyen, le jeune Penafiel se trouva introduit dans le château de la Motte. Il suivit la foule des seigneurs et parvint, sans être aperçu, jusque dans la salle des États.

L’assemblée était nombreuse. Le duc seul n’était pas encore arrivé. Son entrée fut saluée par les acclamations de la noblesse. Aussitôt qu’il fut assis, les seigneurs bretons s’avancèrent successivement pour lui jurer fidélité.

Quand Raoul vit le comte de Kerfeck se lever de sa place et venir se placer devant le duc, il descendit fièrement les marches de l’escalier sur lequel il était placé : « Justice !... justice !.. monseigneur, dit-il d’une voix forte.

— Que voulez-vous ? demanda le duc de Bretagne... Qui êtes-vous ?

— Demandez au comte de Kerfeck, monseigneur, il vous le dira certainement. »

Le comte, pâle et tremblant, n’osait lever la tête.

« Çà donc, puisque mon bel oncle a perdu la parole, je suis obligé de le remplacer. Je suis Raoul, baron de Penafiel, et je viens demander justice et protection contre le seigneur, comte de Kerfeck. — C’est un imposteur, répliqua le comte en reprenant quelque assurance. »

Raoul tira de dessous ses vêtements, un parchemin scellé de cire noire, et l’approcha respectueusement de ses lèvres ; puis, s’avançant vers le duc de Bretagne, il mit un genou en terre, et le lui présenta : — « Que contient cet écrit ?

— Les dernières volontés de mon père, monseigneur. Redoutant la méchanceté de mon oncle, il a confié ma garde à vous, monseigneur le duc, et je viens vers vous, plein de confiance dans votre justice. Mon oncle, abusant de ma jeunesse m’a entraîné dans son château, et me dépouillant de mes vêtements, il m’a jeté presque nu sur la paille humide d’un cachot, privé d’air et de jour. C’est ainsi que j’ai vécu pendant près d’un mois, et je serais mort, si mon frère de lait, un noble enfant plein de cœur et d’âme, n’avait risqué sa vie pour sauver la mienne ; voilà, monseigneur, pourquoi je demande justice. »

Ces paroles furent accueillies avec faveur par l’assemblée tout entière. La noblesse de Bretagne couvrit d’un murmure menaçant, les excuses que le comte cherchait à présenter.

Par arrêt des États, le comte de Kerfeck fut condamné à la dégradation.

Cette punition était affreuse. On faisait monter le chevalier félon sur un échafaud ; on y brisait à ses yeux, les pièces de son armure ; son écu, le blason effacé, était attaché et traîné à la queue d’une jument. Le héraut d’armes accablait d’injures l’ignoble chevalier. Après avoir récité les vigiles funèbres, le clergé prononçait des malédictions contre le coupable. Trois fois on demandait son nom, et trois fois le héraut d’armes répondait qu’il ignorait ce nom, et n’avait devant lui qu’un traître. On répandait alors sur sa tête un bassin d’eau chaude ; on le tirait en bas de l’échafaud par une corde ; il était mis sur une civière, transporté à l’église, couvert d’un drap mortuaire, et les prêtres psalmodiaient sur lui les prières des morts.

Le comte de Kerfeck subit cet affreux supplice, sans prononcer un seul mot ; mais quand on releva le drap mortuaire qui le couvrait... il était mort.

Raoul partit sur-le-champ pour le château de Kerfeck, et délivra son frère de lait qui commençait à être inquiet de sa longue absence.

Le baron de Penafiel hérita de tous les biens de son oncle. Jamais il n’oublia les services que lui avait rendus Jehan. Il le traita toujours comme son égal, comme son frère. Ainsi se trouva justifiée cette parole du vénérable curé de Quimperlé :

« Il faut avoir confiance dans la Providence, car elle est plus puissante que les remparts les plus élevés, et plus forte que les cœurs les plus courageux. »


Le doigt de Dieu.

older man shaking hand of younger man with eyes raised
Imp. Lith. de Cattier
 
Ah mon fils, mon fils, tu as bien raison de bénir ainsi que moi le Ciel.

Paris, Mme Ve LOUIS JANET, Éditeur du DIMANCHE des Enfants.

LE DOIGT DE DIEU.
(Récits contemporains.)
PAR Mlle LUCY SAUNDERS.

Pierre Caoudal était un humble maître d’école de village, aux environs de Brest ; depuis bientôt trente ans, ce digne homme apprenait, chaque jour, aux petits enfants à craindre Dieu, à lire la messe, à parler bas-breton ; toute une génération avait passé par ses mains ; il n’y avait pas, à dix lieues à la ronde, et grâce à lui, un seul ouvrier, un paysan qui ne sut lire, prier Dieu, honorer ses parents. Aussi comme il était aimé ce bon monsieur Caoudal ! Il fallait entendre tout le concert de bénédictions que lui donnaient les pauvres mères. « Mon fils, disait l’une, était bien le plus mauvais petit gars du pays... eh bien ! depuis qu’il va à l’école du père Caoudal, il est doux et gentil comme un mouton. Et moi donc ! répliquait une autre ; croiriez-vous que le mien qui ne connaissait, l’an dernier, ni bon Dieu, ni sainte Vierge, fait à présent ses prières, matin et soir, ni plus ni moins que M. le curé. Oh le brave et digne homme que ce M. Caoudal ! répétait-on ainsi de toutes parts. Ajoutons que les petits enfants se rendaient toujours sans crainte à son école ; on ne connaissait là ni martinet, ni férule ; Pierre Caoudal ne faisait pas usage de ces moyens violents, et pourtant on travaillait, on lui obéissait à la parole. Que faisait-il pour cela ? Je ne vous le dirai pas : c’était là son secret.

Maintenant qui pourrait croire que, malgré cette tendre affection que lui portait tout le village, notre pauvre maître d’école ne fut pas heureux. C’est que, parmi ces écoliers si gentils, si dociles, il s’en trouvait un, un seul qui se montrait constamment rebelle à ses leçons ; et cependant c’est celui-là qu’il chérissait le plus, qu’il choyait, récompensait avec le plus de joie... c’était Michel, son fils unique. Pierre Caoudal en avait le cœur navré ; toute sa sollicitude, ses prières, sa tendresse venaient échouer contre le caractère intraitable de ce vilain Michel. Bientôt même, avec les années, un défaut plus déplorable encore se développa chez ce mauvais garnement : l’amour du vin, C’est au point qu’à dix-sept ans, Michel Caoudal buvait déjà comme un vieux marin ; il arrivait fréquemment qu’on le ramenât, chez son père, dans un état complet d’ivresse.

Le pauvre maître d’école en était au désespoir ; il avait si bien cru que Michel lui succéderait un jour ; il se demandait alors, avec un profond sentiment de tristesse, ce qu’il ferait jamais d’un grand mauvais sujet qui ne se plaisait que dans le désordre, le bruit, les luttes, les excursions périlleuses, et semblait même les braver avec audace, tant il était ce qu’on appelle heureux, au milieu de toutes ses incartades. Par exemple, tombait-il d’un arbre ? un autre, à sa place, se fût cassé bras et jambes ; il en était quitte, lui, pour une légère contusion. Une barque venait-elle à chavirer par son imprudence ? un de ses camarades se fût, en pareille occurrence, noyé vingt fois pour une... Eh bien ! il trouvait toujours moyen de se tirer d’affaire, soit en se raccrochant à la nacelle, soit en gagnant la rive.

Aussi ce qu’il aimait pardessus tout, de passion, c’étaient les promenades en mer. Combien de fois ne lui arriva-t-il pas de s’écrier : « Oh ! que je voudrais être marin ! » Longtemps son malheureux père combattit cette vocation d’autant plus aventureuse qu’à l’époque dont nous parlons ici (l’année 1794), la France se trouvait en guerre avec l’Angleterre ; il ne pouvait sortir, des ports français, aucun bâtiment marchand qu’il ne fût armé en guerre pour se défendre, à l’occasion, contre les corvettes anglaises.

Toutes les instances de Pierre Caoudal devenant décidément inutiles, le pauvre père finit par céder ; il permit donc à son fils de s’embarquer sur le brick la Providence, qui allait précisément mettre à la voile, du port de Brest, pour les Indes-Orientales.

Combien les adieux de Pierre et de Michel vous eussent fait mal à voir, mes enfants ; c’était, d’un côté, la joie la plus folle ; de l’autre, la douleur la plus amère. — Vous auriez vu ce bon père, les larmes aux yeux, trembler des mille dangers qu’allait courir son fils, et, s’imaginant ne plus le revoir, l’embrasser avec de convulsives étreintes ; et Michel, au contraire, répondre aux touchants baisers de ce vieillard par des chants, des exclamations d’une joie délirante et de petits sifflements moqueurs. C’est ainsi qu’il lui disait : « Allons donc, père, est-ce qu’il faut pleurer comme ça ?... N’ayez donc pas peur... je défie la mer, les Anglais et le sort... J’ai mon étoile, moi... vous verrez !... vous verrez !... »

Enfin, on se sépara ; Pierre Caoudal rentra, le cœur tout navré, dans sa cabane ; et notre jeune marin en herbe, se confiant en lui-même, s’achemina en chantant vers la ville.

Bientôt le voilà heureux, on a levé l’ancre ; Michel se voit lancé sur l’Océan. Il est tout d’abord en extase devant cette magnifique immensité d’eau... mais, contre son attente, la mer reste obstinément calme, la traversée promet d’être heureuse, aucune croisière ennemie n’inquiète la marche du brick. Et lui qui ne rêvait secrètement que combats et tempêtes, il commence à trouver ce train de vie singulièrement ennuyeux et monotone ; or, pour se distraire, que fit Michel ? Dans ses rares instants de repos à bord, il s’enivrait d’eau de vie, ou bien il plaisantait grossièrement les matelots sur leurs actes de dévotion et leur croyance en Dieu, lui qui ne croyait à rien. Aussi, bien qu’il fut assez aimé de l’équipage, parce qu’au fond c’était un bon camarade, il s’attirait, tous les jours, de sévères réprimandes du capitaine, et force taloches de la part des matelots.

Enfin la Providence arrive aux Indes. En échange de sa cargaison, la voilà chargée des plus riches marchandises, et elle remet à la voile. Le plus beau temps favorisait son retour ; le vent était excellent, la mer calme et belle, et point de corvette ennemie qui lui donnât la plus petite chasse. Bref, elle n’était plus qu’à vingt lieues environ de la côte bretonne.

Un soir que, selon son habitude, le capitaine avait fait éteindre tous les feux de bord pour ne pas donner l’éveil aux Anglais, la nuit s’assombrit au point qu’il devenait impossible de distinguer à trois brasses[9] devant soi. Au milieu du plus profond silence et d’une obscurité complète, le brick filait toujours avec rapidité ; l’équipage restait muet ; on n’entendait rien, ni voix, ni bruit, rien que le clapotement monotone des vagues.

Tout à coup un choc épouvantable fait tourbillonner le navire et l’enlève comme par une puissance surhumaine ; ses flancs craquent avec un fracas horrible ; on le dirait brisé ; il tombe sur l’arrière,... il va périr. Quelle pouvait donc être la cause d’un événement aussi surnaturel ? La voici : Une frégate hollandaise qui de même, par prudence, avait éteint ses feux et voguait à voiles déployées, s’était jetée, sans y voir, sur ce malheureux brick : c’est ainsi qu’elle avait, en apparence, presqu’enfoncé sa proue. Par l’effet de cette secousse, tous les matelots de la Providence avaient été renversés ; ils roulaient pêle-mêle sur le pont ; ce n’était plus parmi eux que terreur, confusion, cris de détresse ; chacun s’attendait à voir, à tout moment, sombrer le navire.

De son côté, le commandant de la frégate, épouvanté de ses propres avaries, comprit bien vite l’imminent danger que couraient les infortunés dont il entendait les clameurs lamentables ; il fait soudain mettre ses chaloupes à la mer ; tous les matelots français s’y précipitent.

Une fois qu’ils eurent été recueillis sains et saufs, sur le pont de la frégate, le capitaine de la Providence procède à l’appel de tout son monde. Personne n’y manquait... personne, hors un seul... et celui-là, c’était Michel Caoudal. Qu’était-il devenu ? comment n’avait-il pas suivi ses camarades ? Voilà ce que chacun se demandait ; puis d’autres ajoutaient par réflexion : « Sans doute la violence du choc l’aura jeté à la mer. » D’autres encore (et c’étaient de vieux Bretons), murmuraient, de leur côté, tout bas : « Tant pis pour lui ; Michel était un brave matelot sans doute, mais aussi par trop ivrogne ; puis après tout, c’était un vrai loup-garou qui ne croyait à rien. »

Eh bien ! non ; tout le monde se trompait ; Michel n’était pas tombé à la mer. En expiation de son impiété, Michel avait été réservé, par la volonté céleste, à l’une des épreuves les plus terribles auxquelles puisse être exposée créature humaine. Un miracle incomparable devait s’accomplir sous ses yeux, pour éclairer son âme des lumières de la foi.

Au moment de l’horrible rencontre des deux navires, Michel, pris de vin, dormait paisiblement dans un des coins du brick, et ni ce choc, ni le tumulte, ni les cris de désolation des matelots ne l’avaient tiré de son sommeil de plomb. Tout l’équipage était, depuis longtemps, passé sur la frégate hollandaise, et s’entretenait de sa mort, qu’il dormait, lui, encore à la même place.

Cependant le brick avait éprouvé une avarie beaucoup plus légère qu’on ne l’avait pensé. Une fois abandonné à lui-même, sans guide et sans pilote, il se relève peu-à-peu, se redresse, et obéissant à l’attraction alternative du courant qui l’entraîne, et des vents qui gonflent ses voiles, il reprend insensiblement sa course ; il semble même se jouer des flots qui viennent se briser en écume aux pieds de la Vierge, son ornement et sa sauve-garde tutélaire. Tantôt il gravit, avec vitesse, d’énormes montagnes d’eau et s’y balance un instant pour revenir ensuite au point du départ, et retomber de là dans un profond abîme, d’où il s’élancera, plus tard encore, emporté par des vagues nouvelles.

Ah ! c’eût été pour vous, mes enfants, une bien terrible chose à voir que ce navire ainsi livré à lui-même, devenu le jouet de la mer et des vents, n’ayant surtout qu’un seul homme à bord... et cet homme là dormait, dormait toujours, rêvant peut-être alors à sa patrie qu’il croyait revoir, à son vieux père qu’il allait embrasser.

Enfin le jour est venu... Michel s’éveille ; il étend les bras, se frotte les yeux et les porte machinalement sur les cabines[10] qui l’entourent ; il n’y voit aucun de ses camarades. « Tiens, se dit-il, c’est singulier !... personne ! Ah ! ah ! ils sont tous sur le pont... il y a donc inspection générale ou grande manœuvre... mais c’est drôle pourtant... je n’entends rien.

Michel, quoique un peu intrigué déjà, monte sans trop de défiance encore l’escalier de l’écoutille[11]. Le voilà sur le pont, il regarde de tous côtés : « Ah ! mon Dieu, s’écrie-t-il hors de lui, mon Dieu ! serait-ce un horrible cauchemar ?... Personne... mais non. » Il parcourt, comme un fou, toutes les parties du pont ; personne sur le tillac, aux cordages, au gouvernail. « Mais, cependant je ne rêve point ; je ne suis pas ivre ; mes yeux sont bien ouverts ; je me touche, je me sens, c’est bien moi ! je me suis endormi hier, heureux, plein d’espoir, enivré des toasts portés à ma chère Bretagne ; le bruit des manœuvres, la voix sourde du marin de quart[12] retentissaient naguère encore à mon oreille... et maintenant seul, tout seul, sur ce bâtiment !... Oh non ! cela est impossible. » Et le malheureux, en proie au plus violent délire, court de nouveau de tous côtés, appelle à grands cris ; nulle voix ne lui répond ; partout, autour de lui, il ne voit que solitude, immensité des mers et du ciel.

« Juste Dieu ! reprit-il enfin en se tordant les mains de désespoir, qui me dira donc par quel inconcevable mystère quarante hommes ont tout à coup disparu d’ici ? Pourquoi me voilà seul, abandonné sur ce navire tout chargé de richesses ? car c’est bien là cette même Providence qui nous ramenait à Brest ; voilà bien ses voiles, son gouvernail, ses hamacs ; rien n’est changé : c’est elle, toujours elle... et personne ici que moi ! personne ! Mais alors que faire ? que devenir sur cette mer inconnue ? errer à l’aventure, souffrir des tortures mille fois plus horribles que la mort, et, jeté enfin par la tempête sur une île déserte, périr là de faim, de froid, de misère... Ah ! mon Dieu ! C’est à en devenir fou. »

Et, pour la première fois de sa vie, Michel Caoudal versa des larmes ; ses genoux se dérobaient sous lui ; son âme, jusqu’alors endurcie, s’ouvrait, comme malgré lui, à des sentiments inconnus et tumultueux de piété filiale, de regrets, de repentir.

Après un instant de morne silence, il reprit en sanglotant : « Mon père ! mon bon père ! je ne te reverrai plus ; je ne pourrai donc te faire oublier, par mon amour, les tourments dont j’ai abreuvé ta vie ! Il me faudra mourir loin de toi, sans t’avoir embrassé au moment suprême, sans savoir même si tu m’as pardonné ! »

Et Michel, absorbé par cette cruelle pensée, laissa tomber tristement sa tête sur sa poitrine. Il demeura quelque temps ainsi le front baissé, le regard fixe et méditatif. Tout à coup il se lève. Quelle lumière soudaine éclaire son cœur ! quelle étrange révolution vient de s’opérer en lui ! son œil brille, étincelle ; on dirait ce jeune homme inspiré du ciel.

« C’en est fait ! je suis sauvé ! s’écrie-t-il alors en se précipitant à deux genoux devant la proue du bâtiment que battait la mer de ses flots. J’ai la foi ! je suis sauvé ! ce navire n’a pas, sans motif, porté le beau nom de Providence ! il n’aura pas été vainement placé sous l’invocation de la sainte Vierge ! l’image sacrée de cette auguste patronne des matelots que j’implore, aux pieds de laquelle j’abjure mon impiété et mes erreurs, prendra ma misère en pitié ; elle intercédera pour moi la miséricorde divine, en laquelle je crois en chrétien humble et repentant. Sainte Vierge ! voyez mes larmes, entendez mes sanglots ; grâce, grâce pour le pauvre matelot. Et vous, mon Dieu ! ne m’abandonnez pas ; n’infligez pas au malheureux pêcheur le châtiment que méritait son iniquité ; pardonnez-lui, car il se repent de toutes ses fautes ; sauvez-le de la mort pour qu’il puisse vous adorer à jamais, revoir son père et lui dire en recevant sa bénédiction : « Mon père, je viens vous rendre heureux ; je suis digne de vous ; Dieu a éclairé mon âme de sa pure lumière. »

Il a dit et soudain une voix intérieure lui répond : « Espère ! » — « Oui, j’espère, s’écria Michel en se relevant avec des transports de joie ; j’espère. O Providence ! te voilà mon seul guide. Je m’abandonne à toi. Que ce navire soit ou mollement bercé par les flots, ou battu par la tempête... j’ai la foi ! il porte ton nom, il me fera toucher le port, je verrai ma patrie et mon père ! »

Ce sublime moment d’exaltation une fois calmé, Michel se prit à combiner, avec le plus grand sang-froid, toutes les voies de sécurité et de prévoyance que lui prescrivait sa position, la plus inouïe, sans contredit, de toutes celles qu’il ait été donné à l’homme de conjurer.

Son premier soin fut de s’assurer s’il restait assez de vivres à bord pour parer aux chances d’une navigation si incertaine ; il fut d’abord complétement rassuré à cet égard ; les provisions du brick pouvaient suffire à l’alimentation d’un seul homme pendant trois grands mois.

Ce premier point éclairci, un autre danger non moins sérieux préoccupa vivement Michel : la Providence avait toutes ses voiles déployées ; par un vent frais, elle filait jusqu’à dix nœuds à l’heure, tantôt dans une direction, tantôt dans une autre. Comme le malheureux jeune homme ignorait l’emploi de la boussole qui l’eût dirigé, et ne possédait aucune des connaissances qui lui eussent été nécessaires pour distinguer la route qu’il fallait suivre, il comprit l’imminente urgence pour lui de carguer[13] ses voiles pour donner moins de prise aux vents ; autrement il courait le risque d’aller, à tout moment, se briser sur une côte.

Mais cette entreprise, d’ailleurs hérissée de difficultés et de périls, était surhumaine pour un seul matelot. Et ce fut là aussi, je vous le jure, pour le pauvre Michel, un travail horriblement long et pénible. Il fallait toute sa foi en Dieu, sa volonté de fer, son héroïque persévérance pour ne pas succomber mille fois de découragement à la tâche.

Enfin le brick n’a plus que sa voile ; dès lors sa marche devient et plus sûre et plus lente. Il ne restait maintenant à Michel, pour s’abandonner tout à fait à la Providence, qu’à fixer la barre à l’aide d’un cordage, pour l’empêcher de vaciller et préserver en même temps le gouvernail de tout accident. C’est ce qu’il fit. Après quoi il se signa, s’assit tranquillement, sa lunette à la main, sur le pont, l’œil incessamment fixé sur la mer, car tout son espoir était d’être rencontré, d’un moment à l’autre, par quelque bâtiment qui le pût secourir.

Tout un jour se passa dans cette attente, puis bien d’autres encore pendant lesquels l’infortuné Breton sur son tillac, assis, immobile, le regard toujours fixé sur l’immensité des eaux, se laissait conduire à l’aventure. Il ne faisait, en réalité, selon l’urgence, d’autre manœuvre que celle de tourner sa voile au vent... pour le surplus, il s’en remettait tout à la grâce de Dieu, car il s’était insensiblement habitué aux horreurs de sa position ; et seul sur l’Océan, les mille dangers qui l’environnaient, ne lui semblaient plus, pour ainsi dire, que les périls inséparables d’une navigation ordinaire. « Ce temps d’épreuves finira pour moi, un jour ou l’autre, se répétait-il sans cesse, espérons... espérons toujours. »

Et cette foi, chez Michel Caoudal, était si vive, si pure, si persévérante que, chaque nuit, lors même que le vent soufflait avec violence, que la voix de la tempête se mêlait furieuse au mugissement des flots ; il n’en redescendait pas moins paisiblement dans son hamac[14] ; le pauvre brick était souvent alors tourbillonné par les vagues qui menaçaient de l’engloutir. Eh bien ! Avant de s’endormir, Michel faisait pieusement sa prière et recommandait son âme à Dieu. Puis, le lendemain, à son réveil, les vents s’étaient calmés, le soleil brillait, la mer était belle.

Après deux éternels mois d’une existence si miraculeuse, un jour enfin Michel croit apercevoir une petite ligne, bien loin à l’horizon. « Jésus, mon Dieu ! s’écria-t-il tout hors de lui, mes yeux ne m’abusent-ils pas...? mais ce point noir... c’est la terre... la terre !... ah ! j’en mourrais de joie... Si c’était la France, ma Bretagne bien aimée, » et cette douce pensée faisait battre délicieusement son cœur, et son œil se mouillait de larmes et ses dents claquaient de saisissement.

Mais le vent ne cessait de pousser la Providence vers ce point noir que Michel dévorait si ardemment des yeux..., et ce point noir se dessinait toujours davantage sous la lentille de sa longue vue. Il n’y avait plus à en douter...; c’était la terre... c’était un continent.

Au bout d’une heure, le brick avançant toujours, Michel put distinguer peu à peu des côtes, un port, même des clochers, des maisons... Mais hélas ! cette terre était inconnue pour lui ; ce n’étaient pas les côtes chéries de sa Bretagne ; rien là ne rappelait la France à son souvenir.

« Si cette terre était inhospitalière, pense aussitôt Michel ! Si je devais, en l’abordant, perdre la liberté ou la vie !... Oh ! non ! Dieu qui, par un miracle de sa toute puissance, m’a réservé deux mois, ainsi seul, au milieu de l’océan, ne permettra pas que son œuvre de miséricorde ne puisse s’accomplir ; livrons-nous sans crainte à cette dernière voie de salut ; envoyons à cette côte, quelle qu’elle soit, un signal de détresse. »

Nous avons dit, en commençant, que la Providence était armée en guerre ; chaque sabord[15] avait sa caronade[16]. Michel n’hésite plus. Tout seul qu’il est et quoiqu’artilleur assez novice, il se risque à mettre le feu à l’une des pièces pour donner l’alarme. Le coup part... il est étourdi et renversé du choc... n’importe ; il se redresse et, l’oreille tendue, écoute avec anxiété... lui répondra-t-on ?... rien encore... ne l’aurait-on pas entendu ? Ah ! que cette attente est cruelle ! » Dans son impatience, déjà il se prépare à redoubler ses signaux... lorsqu’un coup de canon vient enfin répondre au sien... son cœur en a bondi. Il se précipite sur le pont... une embarcation s’avançait vers lui à force de rames... bientôt elle a touché le brick... elle aborde, plusieurs hommes sautent sur le tillac... et devinez un peu quels étaient ces hommes ?... des Américains.

Des Américains ! Ainsi Michel parti, comme au milieu d’un songe, presque des côtes de la Bretagne, voguant sans boussole, sans voiles, au caprice des vents, à la grâce de Dieu, se retrouvait, au réveil, au sein du Nouveau-Monde, à deux mille lieues de sa patrie. Alors qu’il rêvait encore de Brest, c’est New-York qui apparaissait, comme par enchantement, à ses yeux.

Je vous laisse à juger de l’étrange stupéfaction des pilotes côtiers qui entouraient Michel, en ne trouvant que lui sur ce vaisseau. Leur étonnement fut bien plus grand encore lorsqu’il leur eut fait le récit de ses aventures. Deux heures plus tard, le jeune Breton entrait dans le port de New-York.

L’histoire merveilleuse de Michel Caoudal fit bientôt grand bruit par la ville. Sa délivrance avait été providentielle ; tout le monde voulut le voir, le complimenter, le féliciter... et comme, d’après les lois qui régissent la marine marchande, toutes les richesses qui se trouvaient à bord de la Providence devenaient, comme épaves[17], sa propriété légitime, en moins de huit jours, il en trouva, grâce au bien vif intérêt qu’il inspirait, le placement le plus avantageux. Il réalisa ainsi, pour le tout, la somme énorme de 400,000 francs.

Le voilà riche, prodigieusement riche ; il ne lui restait plus maintenant qu’un désir, celui de revoir sa patrie, d’embrasser son vieux père. Il remit donc à la voile pour la France ; mais alors il ne revenait plus seul ; la Providence avait assez fait pour lui ; il plaça cette fois son brick et sa fortune sous la garde des hommes ; il prit avec lui un capitaine et des matelots américains. La traversée fut heureuse.

Ah ! quel bonheur indicible ce fut pour Michel de revoir sa terre natale, de saluer enfin la petite cabane du vénérable Pierre Caoudal. Hélas ! ce bon vieillard ne l’attendait plus depuis longtemps ; tout le monde l’avait dit mort. Or, dès que celui-ci put se jeter dans les bras de son père, il s’écria avec une volubilité entraînante et le couvrant de baisers : « C’est moi... j’existe encore... me voilà, mon père... mais je ne suis plus cet impie d’autrefois qui ne croyait à rien, car Dieu a opéré un miracle en ma faveur... et puis je suis riche, très-riche... nous allons être heureux... Ah ! je vous conterai tout... mais d’abord allons faire dire une grand’ messe à la paroisse pour remercier le ciel de la délivrance de votre fils. » Le pauvre maître d’école en voyant si inespérément Michel dans ses bras, en entendant surtout des paroles si pieuses dans sa bouche, tout hors de lui, tremblant d’émotion, ne savait plus s’il rêvait, s’il devait en croire ses yeux, ses oreilles. Mais son étonnement cessa bientôt, quand Michel lui eut tout raconté. « Ah ! mon fils ! mon fils ! tu as bien raison de bénir, ainsi que moi, le ciel ; le doigt de Dieu est visiblement dans tout ceci. »

Cependant le retour miraculeux de Michel avait fait à Brest une sensation profonde. Les armateurs de la Providence, non contents de retrouver le brick qu’ils avaient cru perdu, intentèrent un procès au fils de Pierre Caoudal pour obtenir de lui la restitution du prix des marchandises qu’il avait vendues. Les débats furent longs, animés ; bref, un arrêt intervint qui adjugea la moitié de la cargaison à Michel : ce qui lui assura en définitive une fortune de 200,000 francs.

Michel Caoudal fit l’achat d’une belle habitation pour son père et pour lui ; le pauvre Pierre ne voulut cependant pas dire adieu à son village, abandonner ses petits enfants ; il continua, comme par le passé, à leur apprendre à lire, à prier Dieu ; mais, à dater de ce jour, son école fut gratuite ; il faisait plus encore : il prenait soin des nécessiteux, faisait l’aumône à tous les pauvres. « Il faut bien rendre aux hommes, disait-il souvent, ce que l’on tient de la Providence ! » Quant à Michel, digne émule de son père, il fit aussi chérir son nom par ses nombreux bienfaits. On le reçut bientôt parmi les marguilliers de la paroisse ; enfin, un beau jour, il fit solennellement placer, dans la chapelle de la Vierge, une belle statue d’argent massif en l’honneur de la douce et sainte patronne des matelots.


[9] On donne ce nom à une mesure équivalente à celle de deux bras étendus.

[10] Niches construites dans un bâtiment marchand, souvent adossées aux parois du navire et contenant une couchette.

[11] Ouverture du tillac, par laquelle on descend dans l’intérieur du bâtiment.

[12] On appelle quart le temps déterminé pendant lequel chaque matelot fait à son tour sentinelle et veille à la sécurité du vaisseau.

[13] Trousser et accourcir les voiles.

[14] Filet suspendu à deux points fixes et dans lequel on met un lit.

[15] Ouverture pratiquée dans le flanc d’un vaisseau et par où l’on tire le canon.

[16] Pièce d’artillerie.

[17] Se dit des choses égarées, des débris que la mer rejette.


La Rose blanche d’Angleterre.

hooded monk whispering to a man suited in armour
Louis Lassalle del et lith.Imp. Lith. de Cattier
 
Ce soir quelqu’un vous attendra près des Lices désertes....

Paris, Mme Ve LOUIS JANET, Éditeur du DIMANCHE des Enfants.

LA ROSE BLANCHE D’ANGLETERRE.
(CHRONIQUE DU QUINZIÈME SIÈCLE.)
PAR Mme ANNA DES ESSARTS.

I.
Le fils du roi.

Dans une salle basse d’une riche brasserie d’Anvers, se tenaient autour d’une table plusieurs honnêtes bourgeois de la ville. Le gobelet en main, ils discouraient sur les affaires du temps. Exaltés par le souvenir des guerres de la Rose blanche et de la Rose rouge[18], les uns étaient pour le roi Édouard IV ; les autres, pour le faible Henri VI. La discussion allait s’échauffer lorsque le maître de la brasserie, Gauthier Warbeck, l’interrompit en s’écriant : « Eh ! que vous importent de pareilles questions ? Il y a longtemps que les deux rois dorment du dernier sommeil. Ces événements appartiennent maintenant à l’histoire ; il est survenu, depuis, bien d’autres drames aussi terribles : le meurtre des deux enfants de la Tour, la mort de leur bourreau Richard III, l’avénement au trône de Henri VII et la révolte de Lambert Simnel qui usurpa le nom du comte de Warwick[19].

— Maître Gauthier a beau dire, répliqua l’un des convives, comme ces événements ne sont que les suites des fatales guerres, il est naturel de remonter à la source avant de s’occuper des résultats.

— Moi, vois-tu, Charlot, je n’aime pas la politique. Ce qui m’intéresse uniquement, c’est ma brasserie. Pourvu qu’on boive toujours de la bierre...

— La guerre ne ruine nullement les brasseurs ; il faut bien que les braves se rafraîchissent après la bataille.

— Sans doute ; mais alors ils boivent et ne paient pas. On offre avec enthousiasme aux vainqueurs ce qu’on leur vend d’ordinaire, et par malheur l’enthousiasme n’emplit pas l’escarcelle... Que les Anglais s’arrangent entre eux, ça ne nous regarde pas. Vivent les Flamands ! »

Soudain on entendit frapper à la porte. Comme c’était le soir et que l’heure du couvre-feu approchait, les convives se regardèrent d’un air étonné. Gauthier se leva et demanda d’une voix ferme. « Que voulez-vous ? — L’hospitalité pour la nuit. Je suis un pauvre voyageur. — Entrez. » Et Gauthier ouvrit l’huis avec précaution.

On vit alors un homme d’un âge mur, aux traits durs, aux vêtements grossiers. « Entrez, répéta le brasseur et soyez le bien venu. Quel est votre nom ? — Je m’appelle Jordan ; j’arrive de Gand, et je vais rejoindre ma famille qui réside non loin de cette ville. — C’est bien. Vous ne serez peut-être pas fâché de goûter de ma bierre. Perkins, apporte un verre de plus. »

Celui à qui s’adressait le brasseur était un enfant de seize ans, déjà grand pour son âge. Sa physionomie charmante portait l’empreinte d’une telle distinction qu’on se demandait, en le regardant, s’il n’était pas plutôt le fils abandonné d’une haute famille que le neveu d’un obscur artisan.

Lorsque Perkins s’approcha de l’étranger, celui-ci le regarda très-attentivement. Gauthier s’en aperçut. « Qu’y a-t-il donc d’extraordinaire dans Perkins, dit le brasseur. Ressemblerait-il à quelqu’un de vos amis ? — De mes amis !... Oui, un ami, un maître qui dort maintenant du sommeil éternel. — Serait-ce le petit duc d’Yorck ? — Lui-même. — En effet, il existait une frappante analogie entre les traits de l’illustre défunt et ceux de mon neveu. Du reste, chacun appelle ici Perkins, le fils du roi ; car il est né à Londres et Édouard IV lui a servi de parrain. Quel honneur pour notre famille ! »

L’étranger ne répondit rien, et, le reste de la soirée, il demeura silencieux ; mais, le lendemain matin, en prenant son bâton de voyage, il dit à Perkins Warbeck : « Nous nous reverrons. »

II.
La duchesse de Bourgogne.

Marguerite d’Yorck, sœur du roi Édouard IV, et duchesse douairière de Bourgogne, était assise au fond du préau de son castel d’Anvers, lorsqu’on vint lui annoncer l’arrivée d’une personne qu’elle attendait. La duchesse alla recevoir le nouveau venu dans une salle du manoir, et renvoyant ses caméristes, elle resta seule avec l’étranger qui, la veille, avait été reçu sous le toit de Gauthier Warbeck.

« Eh ! bien, lui dit-elle, qu’y a-t-il de nouveau en Angleterre ?

— J’y ai trouvé, madame, les esprits très-disposés en faveur de l’illustre maison d’Yorck. Lambert Simnel, notre Warwick d’autrefois, déchu du rang où votre bonté l’avait élevé, vient de passer des cuisines de Henri VII à la royale fauconnerie. Il pouvait, s’il eût triomphé, porter un sceptre à la main ; aujourd’hui, il est moins puissant que l’oiseau perché sur son gantelet. Il faut que l’usurpateur l’ait trouvé bien inoffensif pour avoir osé toucher, pendant trois ans, aux mets que Simnel lui préparait.

— Notre choix ne fut pas heureux, dit la duchesse en soupirant. — Oui, mais j’ai quelque chose d’important à vous communiquer. — J’écoute.

— Hier, craignant de me présenter à une heure avancée dans votre castel, le hasard m’a conduit à la demeure d’un honnête brasseur de cette ville, nommé Gauthier Warbeck. J’ai passé la nuit chez lui et j’y ai trouvé son neveu, Perkins, enfant de seize ans qui ressemble d’une manière étrange à monseigneur d’Yorck. Comme votre noble frère, Édouard IV, fut le parrain de Perkins, on a surnommé celui-ci le fis du roi. Ses parents n’existent plus ; son oncle l’a recueilli depuis peu ; on le connaît à peine à Anvers... Voici, je le crois, un nouveau prétendant à la couronne d’Angleterre. Qu’en pense madame de Bourgogne ?

— Vous m’amènerez ce jeune homme. Ah ! si je parvenais enfin à punir l’usurpateur de ma race, le fils du farouche Richard III, ce meurtrier de ma famille !...

— Oui, madame, dit l’étranger. Dieu le voudra. » Et quittant aussitôt Marguerite de Bourgogne, il se rendit chez Gauthier Warbeck qu’il trouva entouré de ses ouvriers.

— Hier, dit-il au brasseur en le prenant à l’écart, hier je vous ai trompé. Je n’arrive pas de Gand, mais d’Angleterre ; je ne m’appelle pas Jordan, je suis Fryon, ancien homme d’armes d’Édouard IV. Le petit Édouard V et Richard d’Yorck grandirent sous mes yeux ; je veillais chaque jour, au milieu de serviteurs fidèles, sur leurs précieuses personnes. Chers enfants, comme je les aimais ! comme j’étais content, lorsqu’ils passaient joyeux devant moi pour aller s’ébattre au préau ! « Bonjour, Fryon, criaient-ils d’une voix argentine ! » et moi, j’essuyais furtivement une larme, car les pauvres enfants n’étaient pas destinés au bonheur. Ils furent sacrifiés bien cruellement, maître Gauthier ! Ah ! depuis cette époque, la duchesse de Bourgogne déteste encore plus la famille de Richard III, duc de Glocester ; et moi-même, humble soldat, je maudis le meurtrier. Non, il n’est pas juste que la couronne reste entre des mains impures... Mais j’oublie l’objet de ma visite... m’y voici. Vous avez un neveu qui ressemble parfaitement au duc d’Yorck. La duchesse Marguerite, ma noble maîtresse, le sait. Elle désire voir Perkins Warbeck. Voulez-vous le confier à ma garde ? Je le présenterai à madame de Bourgogne.

— Comment, s’écria le brasseur, madame notre duchesse daigne jeter les yeux sur Perkins, le neveu d’un brasseur !

— Madame Marguerite songe à faire plus. Si vous y consentez, Perkins restera au manoir ; la duchesse le traitera comme s’il était véritablement son neveu ; et, afin que l’illusion soit complète, elle a l’intention de le nommer Richard.

— Bonté du ciel ! mes amis seront-ils étonnés quand ils apprendront...

— Gardez-vous en bien ! Personne ne doit être initié à un pareil secret. Perkins habitera le castel, il y recevra vos visites, mais vos amis le croiront bien loin... en voyage.

— Quoi ! je ne pourrai pas même dire à mes parents...

— Impossible ! A dater du jour où Perkins deviendra l’hôte du castel, une barrière impénétrable s’élèvera entre son avenir et son passé. Ce ne sera plus un vassal, un vilain, mais bien le fils adoptif de la duchesse, un gentilhomme, un enfant de sang royal... Emmenerai-je Perkins ? — Sera-t-il heureux ? — Pouvez-vous en douter ! »

Le brasseur réfléchit un instant, poussa un gros soupir, puis sortit. Il rentra une minute après avec son neveu. « Messire Fryon, dit-il à l’émissaire de la duchesse de Bourgogne, voici Perkins Warbeck ; je le remets entre vos mains. Va, mon ami et que le ciel te protège !

L’ancien homme d’armes d’Édouard IV entraîna le jouvencel hors de la maison. Un quart d’heure ne s’était pas écoulé qu’ils franchissaient déjà le pont-levis du castel, et bientôt Perkins se trouva devant la duchesse. Il se mit en tremblant aux genoux de Marguerite, mais celle-ci lui dit : « Relève-toi, Perkins, et viens près de moi. »

Alors la duchesse ayant fait asseoir l’enfant, reprit d’un ton affectueux : « Perkins, je suis la sœur d’Édouard IV, la tante d’Édouard V qui fut ainsi que son frère, Richard d’Yorck, assassiné par l’ordre du cruel duc de Glocester. J’ai appris que mon frère était ton parrain, et je t’aime en souvenir de mon frère. Maintenant que je suis presque seule au monde de l’illustre famille des Plantagenets, je sens le besoin de m’attacher à tous ceux qui me la rappellent. Perkins ! je t’ai choisi pour remplacer dans mon cœur les êtres chéris que j’ai perdus. Désormais tu resteras avec moi ; le hasard t’a donné les traits du jeune duc d’Yorck : plus je te regarde, plus je crois le revoir, et je veux te nommer mon neveu pour tromper ma douleur.

— Votre neveu ! madame, s’écria Perkins ; vous m’appelleriez votre neveu !

— Tu ressembles tant au pauvre Richard !... C’est décidé, Perkins, je te garde au château. Tu recevras une brillante éducation, et un jour tu seras chevalier !

— Chevalier ! quoi ! j’aurais, comme ces nobles gentilshommes que je vois passer devant la brasserie de mon oncle, un beau vêtement d’acier, un casque orné de longues plumes blanches, une écharpe enrichie de broderies d’or.

— Oui, Perkins, tu commanderas une nombreuse troupe d’hommes d’armes ; on te nommera « monseigneur. »

— On nommerait « monseigneur » le pauvre Perkins Warbeck !

— Sans doute, puisque tu seras mon neveu.

— Et maître Gauthier que deviendra-t-il ?

— Maître Gauthier conservera sa brasserie ; nous le rendrons bien riche, et c’est toi qui seras la cause de sa fortune. Mais tu me promets d’être soumis, d’exécuter fidèlement mes ordres ?

— Je jure de vous obéir aveuglément ; n’est-ce pas le devoir d’un vassal ?

— Tais-toi, je te considère comme mon neveu ; dès aujourd’hui tu n’es plus Perkins Warbeck, mais Richard d’Yorck ?

— Richard d’Yorck ! il est mort à la Tour de Londres.

— Oublions cet affreux événement. Tu me représentes Richard, et pour moi Richard est ressuscité. Héritier de l’illustre race des Plantagenets, en souvenir de notre sainte cause, je te donne le surnom de la Rose blanche d’Angleterre. Puisse la Rose blanche renverser la Rose rouge de son orgueilleuse tige ! »

Et la duchesse fit conduire Perkins dans une salle du palais. Là, des pages lui enlevèrent ses vêtements grossiers et l’habillèrent somptueusement. On boucla ses cheveux, on couvrit son front d’un chaperon garni de perles ; puis, venant le chercher, Marguerite l’entretint longtemps de ses devoirs futurs ; elle lui recommanda la discrétion, lui apprit le rôle qu’il devait remplir, lui raconta les moindres détails de la vie du jeune duc d’Yorck ; et le jouvencel promit d’obéir, sans rien comprendre à ce jeu fatal où l’on risquait son existence.

Lorsque le brasseur se présenta au castel et demanda son neveu, on lui répondit que Perkins était parti et qu’il voyageait sous la conduite d’un guide vertueux. De brillantes promesses, de nombreux dons achetèrent le silence de Gauthier ; et il revint à son logis, le cœur plein de folles espérances.

III.
Un tournoi à la cour de Charles VIII.

On avait trompé le brasseur. Perkins n’était pas parti. La duchesse le tint longtemps caché au castel d’Anvers, et lorsqu’il se fut habitué aux manières élégantes de la cour et à sa position nouvelle, Marguerite résolut de le faire voyager, afin de développer encore mieux son intelligence par la vue de mille tableaux divers.

Jusqu’ici, le jeune homme avait agi comme l’automate dont le mécanicien monte les rouages à son gré. Maintenant l’ambition tourmentait son cœur ; il savait qu’il marchait sur une pente dangereuse, et il se laissait entraîner inconsidérément. Le titre qu’il portait, les honneurs qu’on lui décernait, tout cela flattait son amour-propre. Enfant auquel on avait tourné la tête avec des promesses insensées, il prenait la royauté pour un jouet : n’avait-il pas la folie de se nier à lui-même sa naissance obscure ? Il se croyait le droit d’exiger les hommages d’autrui, s’imaginait qu’un sang royal coulait dans ses veines ; enfin il ne trouvait pas une couronne trop lourde pour son front de dix-huit ans. Bercé par de coupables illusions, il se rendit en Portugal et de là gagna l’Irlande, où les sujets de Henri VII, las d’un joug importun, le reçurent avec les plus grandes démonstrations de joie. On ne douta pas, un seul instant, qu’il ne fût Richard d’Yorck, auquel les meurtriers d’Édouard V avaient sauvé la vie. Le bruit de cet événement se répandit en France ; Fryon, l’émissaire de la duchesse, fortifia beaucoup les intrigues de Marguerite à la cour de Charles VIII, et Perkins y fut enfin accueilli sous le nom qu’il avait usurpé. Ses nombreux partisans l’y suivirent.

Un tournoi se donnait dans la bonne ville de Paris. Il avait commencé depuis la veille, et c’était le jour des trespignés, castils et behours, combats à la mêlée. Le faux duc d’Yorck comptait parmi les concurrents.

Il dormait encore et rêvait à l’avenir, à la gloire, que déjà l’aurore blanchissait les toits de la vieille cité, que déjà les cris joyeux du peuple remplissaient les airs. Perkins s’éveilla tout étonné de ce bruit tumultueux, mais le souvenir lui revint, et, se jetant au bas de sa couche, il appela ses écuyers. Les varlets le couvrirent de son gaubisson et de sa cotte d’armes ; puis il passa dans la salle des atours, où se trouvaient étalés les mantels, les panaches, les armures, enfin toute la parure d’un chevalier. La reine envoya ses pages pour mettre la dernière main au costume du gentil sire. Une damoiselle vint lui présenter la lance et lui ceindre l’écharpe ; et Perkins, accompagné d’une suite brillante, prit enfin le chemin des lices.

Les rues sont jonchées d’herbes odoriférantes ; à chaque pas, on rencontre de nobles seigneurs précédés de varlets et portant le faucon sur le poing. Les dames, richement vêtues, montent de blanches haquenées[20] aux longues rênes de soie et font lentement le tour des lices, dont elles attendent l’ouverture. Des tentes ornées de banderoles d’étoffe précieuse et de guirlandes de roses, des gradins, des portiques et des galeries, des balustrades surmontées d’écussons, garnissent le lieu du combat. Quatre lances qui soutiennent des draperies de velours cramoisi, aux franges de perles et d’argent, sont attachées au-dessus des loges où les dames se hâtent d’entrer, afin de voir arriver les chevaliers.

Bientôt le clairon retentit, et les hérauts d’armes[21] crient : Lacez les heaumes[22], armez-vous. Bientôt se présentent les aspirants qui vont se placer auprès des barrières. Plusieurs se sont fait inscrire sous les noms belliqueux d’Ogier, de Lancelot, de Roland, espérant rappeler ainsi les exploits des preux de Charlemagne. Le pourtour des lices est hérissé de bannières et de gonfanons[23] sur lesquels on lit ces mots : Honneur aux braves, prix et los au mieux faisant.

Soudain redoublent le bruit des fanfares, les sons des cloches, les cris de Montjoie et Saint-Denis. C’est le roi qui s’avance avec son cortège. Les hérauts d’armes sont en tête, marchant deux à deux et portant le rameau de paix. Des couronnes de chêne ceignent leur front ; une ceinture chamarrée d’or serre leur taille. Puis apparaît, escorté de maréchaux, poursuivants[24] et varlets, le roi d’armes[25] surnommé Montjoie, et dont la cotte de velours violet étincelle de fleurs de lis. Après, marchent les estafiers[26], vêtus de hoquetons noirs[27] brodés de jais ; six palefrois blancs, traînant un char magnifique, trente bannerets[28] suivis d’arbalétriers[29] tenant leurs bannières, les juges-diseurs[30], les tambourins, les fifres, les trompettes, les écuyers avec leurs tuniques de taffetas de couleur de neige, leurs manches bleues galonnées d’or, leurs chapels aux plumes blanches et bleues ; enfin se montrent le corps des pages, le roi Charles VIII, les princes du sang, les connestables[31] et l’échanson, tous accoultrés[32] de velours cramoisi et montant des palefrois[33] couverts de plumes d’autruche et de clochettes. Derrière eux chevauchent la reine Anne de Bretagne et ses filles d’honneur.

Les augustes époux prennent place au balcon du milieu, et l’ouverture du tournoi est annoncée. Les hérauts partagent la terre et le soleil[34] des lices et mesurent les armes des concurrents ; les juges-diseurs lèvent leurs baguettes blanches, les soldats coupent de leurs haches les câbles tendus devant la lice, la barrière s’ouvre ; et, des deux côtés opposés, fondent, les uns sur les autres, en faisant le signe de la croix, deux imposants quadrilles de chevaliers. Un instant, ils se contemplent à travers les mailles de leurs visières, puis ils se heurtent violemment. Leurs lances se brisent contre leurs boucliers ; ils reviennent avec d’autres lances qui se brisent encore, et, du haut des galeries, leurs familles les excitent au combat. C’est plaisir à voir que toutes ces armures resplendissant au soleil, ces cimiers ornés de gerbes d’or et de couronnes de lis, ces casques aux formes diverses et souvent bizarres, car les uns représentent des dragons, les autres, des chimères.

Perkins, malgré ses dix-huit ans, se distinguait au milieu des braves. Tantôt penché sur la crinière de son noir palefroi ; tantôt renversé en arrière, il évitait les coups de ses agresseurs, leur portait de rudes atteintes, et sa lance frappait avec la rapidité de l’éclair.

Déjà les combattants avaient vidé les arçons ; le faux duc d’Yorck et son adversaire étaient restés seuls en lice, et l’attention de la foule se fixait sur eux. Après des efforts réitérés, l’étranger perdit selle, et les cris du peuple et des juges proclamèrent le triomphe de Perkins. Les théorbes des ménestrels l’accompagnèrent aux pieds de la reine, qui lui passa au cou une chaîne de pierreries et lui adressa les compliments les plus flatteurs. Tout le monde, excepté le roi, félicitait le vainqueur. Charles VIII avait l’air sombre et préoccupé. Mais, enivré de ses succès, le jeune homme ne s’était pas aperçu de cette subite froideur, lorsqu’au moment où il rentrait dans sa tente, il sentit une main lui frapper l’épaule. Se retournant, il vit à ses côtés un homme mystérieusement enveloppé d’une longue robe de moine et le visage voilé d’un capuchon.

« Ce soir, quelqu’un vous attendra près des lices désertes, lui dit rapidement l’inconnu ; il y va de votre salut, de votre vie, peut-être ; ne manquez pas au rendez-vous. » Et sans donner à Perkins le temps de lui répondre, le moine disparut.

IV.
1494.

Perkins hésita longtemps avant d’aller au lieu du rendez-vous ; enfin il s’y rendit accompagné d’un seul écuyer. Quand il quitta le palais du roi pour se diriger à cheval vers les lices, la lune éclairait les murs de la vieille cité ; ses rayons coloraient les toits anguleux des maisons, et flottaient comme de longues gerbes d’or à la surface de la rivière.

Le jeune homme suivit lentement le bord de la Seine, et, durant ce trajet, ses rêveries le ramenèrent au passé. Le cœur plein d’un regret indéfinissable, il se rappela son oncle le brasseur, le beau pays de Flandres et le jour où, pauvre orphelin, il avait été cordialement accueilli sous le toit du bon Gauthier Warbeck. Nulle voix intérieure ne lui disait alors : « Tu joueras le rôle indigne d’un ambitieux, d’un usurpateur. » Ah ! que ne pouvait-il rayer de son existence ces quatre dernières années ! Mais il était trop tard ; Perkins n’osait plus renoncer à son faux titre, à sa fatale mission, et il n’osait d’ailleurs révéler un mystère auquel l’honneur de hauts personnages se trouvait attaché.

Enfin les lices s’offrirent à sa vue. L’aspect de ce champ solitaire où, quelques heures avant, s’agitait une foule tumultueuse acheva de l’attrister. Deux hommes, en s’approchant de lui, l’arrachèrent à ses pénibles réflexions.

« Quoi, c’est vous, Clifford, s’écria Perkins, et toi aussi, Fryon ! — Nous-mêmes, monseigneur, reconnaissez en moi le moine de ce matin. Je suis à Paris secrètement et j’ai eu hâte de faire instruire de mon arrivée votre premier écuyer, messire Clifford. — Qu’as-tu donc à m’apprendre ?

— Le tyran d’Angleterre vous a perdu dans l’esprit de Charles VIII. D’un moment à l’autre, le roi de France peut vous livrer à son très-aimé frère. Fuyez donc, monseigneur, fuyez au plus vite, prenez la route de Flandre où madame Marguerite vous attend. Des chevaux sont attachés aux poteaux des lices. Choisissez-en un, fuyez, nous vous suivrons. Des avis seront donnés à vos varlets pour qu’ils vous rejoignent promptement. — Partons, dit Perkins, le salut de l’Angleterre me l’ordonne. »

Bientôt on n’entendit plus, dans l’espace, que la course impétueuse des cavaliers pressant avec vigueur les flancs de leurs montures. Bientôt les grèves, les masures, les tours de Paris disparurent à leurs yeux et les villages semblèrent s’enfuir derrière eux comme des flèches. Parfois une tête curieuse se montrait à quelque lucarne, car ce bruit soudain réveillait les paisibles habitants des campagnes ; parfois aussi les voyageurs étaient obligés d’exhiber de faux papiers qui leur donnaient le titre de messagers royaux ; mais aucun obstacle réel ne s’opposa à leur fuite ; et, deux jours après, ils s’arrêtaient haletants devant le pont-levis du castel d’Anvers. Au son de l’olifant[35] le pont-levis s’abaissa. Ils furent introduits dans une salle du castel où se tenaient la duchesse de Bourgogne et sa suite.

« Vive le duc d’Yorck ! crièrent tous les assistants, vive la Rose blanche d’Angleterre !

— Monseigneur, dit Marguerite, un vaisseau vous attend sur nos côtes. Allez reconquérir le domaine de vos aïeux, et puisse la victoire couronner vos efforts ! »

V.
1499.

Il faisait nuit. Un calme profond régnait dans les rues étroites qui avoisinent la Tour de Londres, lorsque des pas sourds retentirent sur le sol. Un homme s’arrêta devant le bâtiment féodal ; à un petit signal qu’il donna, une porte basse s’ouvrit doucement.

« Qui vive ? demanda un inconnu apparaissant au seuil de la porte. — Rose blanche d’Angleterre, répondit à voix basse le nouveau venu. — Entrez, Fryon, je vais aller chercher le prisonnier. »

L’inconnu ferma la porte et laissa Fryon dans la première cour. L’émissaire de la duchesse de Bourgogne, se cachant derrière un pan de mur, se mit à écouter et à regarder autour de lui. On entendait au loin les sentinelles qui se promenaient sur les murailles en fredonnant un refrain de ballade dont le vent emportait les paroles ; mais les lumières étaient complétement éteintes, et depuis longtemps le sommeil engourdissait les habitants de la vieille cité.

Des ombres se dessinèrent sur le mur que la lune éclairait faiblement. Le prisonnier, si impatiemment attendu, se montra. Ce prisonnier, c’était le malheureux Perkins Warbeck. Quatre geôliers de la Tour qu’il avait gagnés, l’escortaient.

« Ah ! monseigneur, s’écria Fryon, monseigneur, je vous retrouve enfin, mais dans quel état !

— Ne m’appelle pas monseigneur ; appelle-moi Perkins Warbeck. Aux yeux de tous, je ne suis plus Richard d’Yorck.

— Vous ne cesserez jamais de l’être aux miens.

— Partons, mes amis. » Et Perkins, faisant ouvrir l’huis de la Tour, posa avec résolution le pied sur le seuil.

En cet instant, une troupe d’archers sortit d’une ruelle et se hâta de couper le passage aux fugitifs. « Arrêtez, dit le capitaine. » Et saisissant brusquement Perkins par le bras, il l’entraîna dans l’intérieur de la Tour.

« Perkins Warbeck, continua le capitaine, tu ne sortiras plus d’ici que pour marcher au supplice.

— Peu m’importe, dit le jeune homme, je suis coupable, mais bien moins que toi, misérable, qui m’as deux fois perdu, deux fois trahi. Oubliant l’affection que je te portais, tu m’as livré au roi d’Angleterre ; aujourd’hui tu deviens mon bourreau[36]. »

Peu soucieux de ces justes reproches, Clifford ramena Perkins au cachot que l’infortuné venait de quitter. Autant Perkins se trouvait courageux quand il nourrissait l’espoir de se sauver, autant il se sentit désespéré lorsqu’il vit la lourde porte du cachot se refermer sur lui. Ainsi ses projets de victoire, les efforts de ses partisans, ses transports de joie à l’idée d’une prochaine délivrance, ses émotions croissant à mesure que l’heure désirée approchait, toute cette puissance d’énergie morale et physique, s’anéantissait en une seule minute. Eût-il jamais pensé, en franchissant le seuil de sa prison, qu’il allait y rentrer plus malheureux, plus humilié ? Ses mains fiévreuses palpaient en vain les murs humides du cachot afin d’y découvrir quelque issue mystérieuse : le résultat de cette lutte fut un épuisement et un découragement complets. Il tomba presque inanimé sur le sol glacé, ses yeux se fermèrent, il lui sembla que le cachot se rétrécissait pour l’étouffer... Ses mains se joignirent instinctivement, un rayon du ciel éclaira son cœur, le calme y descendit ; la pensée d’une meilleure vie l’occupa uniquement.

Le lendemain du jour d’expiation, le peuple se pressait dans les rues de Londres, pour assister à la mort de Perkins Warbeck. Le faux duc d’Yorck sortit de la Tour, les mains liées derrière le dos, la tête rasée. Ses compagnons d’infortune le suivaient. Au moment où l’on atteignait le lieu du supplice, un vieillard s’échappant de la foule, courut à Perkins et l’embrassa en sanglotant. « Mon oncle ! s’écria le jeune homme.

— Mon pauvre Perkins, tu ne mourras pas ! Messires les bourreaux, épargnez-le ! On m’accordera sa grâce... Il n’est pas coupable, le pauvre enfant ! On a profité de ma crédulité pour l’arracher de mes bras, et de son inexpérience pour l’entraîner au mal. Ce n’est pas lui qu’il faut punir, ce sont les grands seigneurs qui le mettaient en avant et complotaient, sous son nom, contre le roi d’Angleterre. Il est si jeune ! vous craindriez d’immoler un enfant. Laissez-moi l’emmener ; je cacherai si bien son existence que nul ne s’occupera désormais de lui. Ayez pitié du pauvre Perkins Warbeck. »

Les archers repoussèrent le brasseur. Entraîné par eux, le vieux Gauthier tendit encore les mains vers Perkins ; ils se dirent adieu d’une voix déchirante et furent séparés pour toujours.

Avant de subir le supplice qui l’attendait, le faux duc d’Yorck se retourna du côté du peuple, et lui adressa ces mots : « Mes amis, vous voyez où m’a conduit mon fatal orgueil, je m’offre en exemple aux ambitieux. Si je voulais me disculper à vos yeux, je dirais, comme mon oncle, que j’ai été le jouet de grands seigneurs, mais rien ne m’obligeait de garder le silence et j’eusse mieux fait de jeter le masque et de m’arrêter au bord de l’abîme. Dieu nous ouvre sans cesse les bras ; n’hésitons jamais à nous y précipiter et à confesser nos fautes, de peur d’avoir plus tard à rendre des comptes encore plus terribles.

Perkins se tut. Du sein de la foule une seule voix, s’éleva pour crier : « Vive la Rose Blanche d’Angleterre ! »


[18] On distinguait ainsi deux factions ennemies dont les querelles implacables amenèrent la guerre civile en Angleterre. La rose rouge représentait la maison de Lancastre, et la rose blanche, celle d’Yorck.

[19] Lambert Simnel, jeune homme d’une naissance obscure, poussé par les instigations de la duchesse de Bourgogne, se fit passer pour le comte de Warwick, fils de cet infortuné duc de Clarence que l’on condamna à être noyé dans une tonne de vin de Malvoisie.

[20] C’est ainsi qu’on appelait autrefois les chevaux de petite taille.

[21] Officier chargé d’annoncer les tournois, défis, etc.

[22] Ancien nom que l’on donnait aux casques.

[23] Bannière d’église.

[24] Espèce d’écuyers.

[25] Chef des hérauts d’armes.

[26] Gardes.

[27] Casaques.

[28] Porte-bannières.

[29] Compagnie de soldats nommée ainsi.

[30] Juges du tournoi.

[31] Ancien mot dont on a fait celui de connétable. Au moyen-âge les connestables n’étaient que capitaines.

[32] Richement vêtus.

[33] Chevaux de grande taille.

[34] C’est-à-dire mesurer le terrain et placer les chevaliers de manière à ce que l’ardeur du soleil ne les fatigue pas.

[35] Petit cor d’ivoire qu’on suspendait à sa ceinture.

[36] Ce Clifford, gagné par les agents de Henri VII, avait trahi Perkins Warbeck et livré les noms des principaux chefs de la conspiration. Par suite de sa perfidie, plusieurs seigneurs portèrent leur tête sur l’échafaud. Perkins lutta longtemps encore et combattit pour son injuste cause, soit en Irlande, soit en Angleterre, mais enfin il fut vaincu et fait prisonnier.

LE MERCREDI DES CENDRES.
PAR CHARLES-MALO.

Souviens-toi, ô homme, que tu es poussière

  et que tu retourneras en poussière.

Ils sont passés ces jours de Saturnale impure,

De délire fangeux, de blasphème et de cris...

Chrétiens! à votre tour! et, revêtant la bure,

Du Saint Temple, à longs flots, inondez les parvis.

C’est à vous, aujourd’hui, de prier pour vos frères,

D’expier tant de joie en criant, à genoux,

Grâce, miséricorde, et pour eux et pour nous.

Ce jour est solennel en deuil comme en prières!

Pleurez donc, ô chrétiens, sur nos iniquités;

Préludez, par le jeûne, au plus sacré mystère;

Et le front sous la cendre, et prosternés en terre,

Signez-vous... et tremblants, écoutez! écoutez!

« Vous n’êtes devant Dieu qu’une vile poussière,

Ce qu’est l’atôme infime au soleil qui l’éclaire,

Ce que sont aux déserts leurs vains sables mouvants.

Ces sables! voyez-les! triste jouet des vents,

Se perdre, en tourbillons, au sein de la tempête!...

Tel, sous la faulx du temps, l’homme inclinant sa tête,

Déchu de ses grandeurs, de son néant instruit,

Disparaît de ce monde! — Un souffle le détruit.

» Et pourtant fier, ingrat envers l’Être-Suprême,

Il le brave, il l’outrage et s’adore lui-même!

Le luxe et ses plaisirs... voilà ses déités;

Il croupit, dans la fange, au sein des voluptés.

Ne semblerait-il pas qu’il apparaisse au monde

Pour voir de soie et d’or tisser ses heureux jours,

Pour qu’une destinée, en miracles féconde,

De sa vie éphémère éternise le cours!!

» L’impie, en son délire, est encor plus superbe...

Il s’avance; — voyez ce front audacieux!

Un insecte, à ses pieds, rampe humblement sous l’herbe;

Et lui, de son regard, semble insulter aux cieux!

Insensé! que veux-tu?... Ta bouche criminelle

Prétend de l’Infini sonder la profondeur,

Contester du Très-Haut la puissance éternelle!...

Quand ton Dieu vit partout, partout, jusqu’en ton cœur.

« Et tu dis : « Dieu n’est pas. » — à l’auteur des Empires!

Tu te crois donc bien grand, orgueilleux vermisseau?

Vois un peu cette tombe auprès de ton berceau!

Il n’est pas même à toi cet air que tu respires.

Tu nais... sais-tu comment? par quels ressorts secrets

Une invisible main te plaça sur la terre?

Ta vie est un problème et ta mort, un mystère.

« Tout subit ici-bas d’immuables décrets.

Vois!... le néant s’attaque à chaque œuvre en ce monde :

Il ne respecte rien : ni gloires des beaux-arts,

Ni monuments d’airain, ni trônes des Césars...

Il pousse et confond tout dans une nuit profonde.

De cent siècles fameux, promis à l’avenir,

Que reste-t-il à l’homme?... à peine un souvenir.

« Mais c’est peu que le vide ait dévoré les âges :

Il a fait plus encor... Cet immense univers,

Rompu par ses volcans, déchiré par ses mers,

D’un cataclysme immense atteste les ravages.

On l’a dit ébranlé sous l’effort des Titans...

Repose-t-il toujours sur ses bases antiques?

Des flancs glacés du Nord au bord des Atlantiques

Le doigt de Dieu s’empreint sur ces débris des temps.

« Eh! lorsqu’ainsi tout passe, et la terre et les hommes,

Oserions-nous encor, vils pécheurs que nous sommes,

Nier que Dieu lui seul soit grand, soit éternel!

Si tu doutes, impie! interroge le ciel.

« Tous ces astres brillant dans la plaine éthérée!

Qui leur commande en maître et dirige leur cours,

Règle l’ordre immuable et des nuits et des jours,

Fixa des éléments l’alliance sacrée?

Qui déchaîne les vents? qui soulève les mers?

Condense ces torrents suspendus sur nos têtes,

Excite, en sa colère, ou calme les tempêtes,

Allume des volcans les gouffres entr’ouverts,

Contient ces Océans, vastes canaux du monde?

Qui vivifie enfin la terre et la féconde?

C’est Dieu! tout le révèle... il est présent partout.

« Tu le vois! — sur ces monts, fiers géants de la terre,

Au pied desquels tu n’es qu’un point, même debout.

Tu le vois! — sur la mer, au séjour du tonnerre,

Sous l’abîme des flots, sur les vents, dans les airs...

Partout il t’apparaît, formidable, sublime,

Et le front couronné de palmes et d’éclairs,

Prix des vertus sans tache ou châtiment du crime.

« Et maintenant sais-tu ce qu’il pourrait encor

Ce roi de l’univers, et si grand, et si fort?

Écoute... et puis frémis. — Qu’il plaise à sa justice

Dissoudre, en un seul jour, l’ouvrage de ses mains!

Il peut dire au néant : « Il faut que tout finisse! »

Et soudain c’en est fait du monde et des humains!

La voûte des cieux croule et se perd dans l’espace;

Ces globes suspendus, et leurs astres roulants,

Et le soleil lui-même, et tous les éléments...

A sa voix, tout s’éteint, s’anéantit, s’efface.

La nature a passé devant sa volonté...

Lui seul reste, debout, dans son Éternité. »

LA SYLPHIDE.
(HISTOIRE DE MER.)
PAR M. H* D**.

Marseille est de toutes nos villes maritimes la plus importante par son commerce, sa population et l’industrieuse activité de ses habitants. Le port de cette florissante cité est aujourd’hui le rendez-vous des marins de toutes les nations ; chaque jour, ses vaisseaux vont porter au loin les produits de l’industrie française et d’innombrables embarcations versent incessamment sur ses quais les productions de toutes les régions du globe.

Parmi les nombreux navires que ce beau port voyait avec orgueil étaler les couleurs variées de leurs pavillons, une goëlette se faisait remarquer par sa grâce, sa légèreté et l’élégance de sa forme. Son nom était la Sylphide ; et chacun disait en la voyant, que jamais ce nom n’avait été mieux porté. Dans le mois de septembre 182*, ce joli bâtiment dut appareiller pour le Brésil et je sentis aussitôt se rallumer un désir que m’avaient inspiré les lectures de ma jeunesse ; des récits de voyages avaient souvent occupé mes loisirs, les descriptions brillantes des régions tropicales du Nouveau Monde frappé mon imagination ; je me fis donc admettre sur la Sylphide, en qualité de passager.

Me voilà à bord ; l’équipage n’est pas nombreux ; il se compose de quatorze hommes, y compris le capitaine ; toutes les dispositions sont prises pour le départ, mais pas le moindre souffle d’air n’arrive jusqu’à nous, et ce calme profond contrarie notre impatience. Cependant le soir amène une brise favorable ; on lève l’ancre : le signal est donné : Largue les voiles ; le vaisseau s’ébranle et fuit. Adieu, Marseille ! adieu terre de France !

Bientôt la nuit enveloppa l’horizon de son ombre ; tout disparut de notre vue : nous n’apercevions plus que la clarté de quelques phares allumés sur la côte : on eût dit des yeux étincelants placés sur le rivage pour voir passer le navire. L’émotion que j’éprouvai en ce moment fut vive et profonde, et je ne pus me défendre de cette espèce de terreur qu’inspire à tout homme, étranger à la mer, une première nuit de navigation.

Après quelques jours, nous fûmes en vue de Gibraltar à l’entrée du détroit. J’admirai ce roc menaçant que la nature semble avoir jeté là, comme une borne immense, pour marquer la limite de l’Europe méridionale. La ville de Gibraltar est bâtie au pied et sous la protection du rocher. Le travail et la persévérance des Anglais ont orné son sol aride de beaux arbres et de riants jardins : les fleurs et la verdure cachent les innombrables batteries qui font de cet énorme rocher un rempart inexpugnable. C’est là que les anciens avaient placé l’une des deux colonnes d’Hercule avec l’inscription non plus ultra, qui indiquait pour eux les bornes du monde ; l’autre était en face de la côte d’Afrique, sur le roc où se trouve aujourd’hui construit le fort de Ceuta.

A notre sortie du détroit, le vent tourna au sud-est et fraîchit presque jusqu’à la tempête. Nous fûmes forcés de louvoyer et une bordée nous conduisit à quelques milles de Cadix. Je montai sur le couronnement de la goëlette pour contempler plus à mon aise cette blanche ville qui, vue de la mer, semble construite en albâtre.

Aimable cité, où se sont écoulées naguère trois années de ma vie, salut ! Je ne peux que t’entrevoir ; mais mon imagination me reporte aux jours heureux que j’ai passés dans tes murs. Je me promène dans tes rues propres et bien pavées, bordées de maisons presque toutes jolies et ornées de balcons, de pavillons et de fleurs. Je me rappelle la politesse de tes habitants et l’accueil gracieux que j’en ai reçu ; je vois enfin ton ciel presque toujours serein, dont la belle voûte bleue va se perdre d’un côté dans la mer et de l’autre se marier à la verdure des coteaux de Xerès.

Cette ville était riche et florissante lorsque l’Espagne, maîtresse de nombreuses colonies, exploitait les mines d’or et d’argent du Mexique et du Pérou ; c’était alors la fille de la mer dotée du commerce du Nouveau Monde. Depuis l’affranchissement des colonies espagnoles, elle est un peu déchue de sa splendeur, et Gibraltar, sa voisine et sa rivale, lui a enlevé une partie de son commerce et de ses richesses.

Le reste de notre traversée ne fut marqué par aucun événement digne d’être raconté ; malgré quelques orages et quelques menaces de tempête, notre navigation ne fut ni pénible, ni inquiétante ; d’ailleurs le but de mon voyage lui donnait des charmes. Enfin quarante-cinq jours après notre départ de Marseille, nous aperçûmes la côte du Brésil. La goëlette, poussée par une bonne brise et toutes ses voiles dehors, glissait légèrement sur les flots ; tout à coup, au signal du capitaine, l’ancre tombe au fond de la mer et la Sylphide reste immobile, comme le coursier que son cavalier arrête subitement au milieu d’une course rapide. Nous sommes dans la rade de Rio-Janeiro, la capitale du Brésil.

Comment peindre la beauté du spectacle qui, en ce moment, frappe mes regards ! Je suis en présence de tout ce que la nature a de plus grand et de plus gracieux : devant moi se déploie une baie immense parsemée d’îles, dont quelques-unes sont riches de la plus brillante végétation ; à droite et à gauche, des montagnes élèvent jusqu’aux nues leurs cimes gigantesques, et dans le fond apparaît la reine de l’Amérique méridionale, Rio-Janeiro avec ses sept collines et ses forts qu’une mer, toujours calme, enlace de son onde paisible comme d’une écharpe d’azur.

La ville est très-étendue ; ses rues sont larges, bien alignées ; et quelques monuments assez remarquables les embellissent ; mais ce qui fait le charme de Rio et enchante le voyageur, ce sont les campagnes qui l’environnent. A quelques milles de la ville, sur une montagne, est un site appelé Boa Vista (belle vue) d’où l’œil peut contempler le plus admirable panorama. Ici, des masses de granit, des vallons superposés les uns sur les autres et étalant tout le luxe de la vie végétale ; là, des collines couronnées de palmiers, plantées de manioc, de fougères en arbre, d’orangers ; et partout des lianes enlacées aux grands arbres, et mariant avec eux leurs feuilles et leurs fleurs. Dans le bas, une vaste plaine ornée de palais et de prairies ; dans le lointain, Rio et les flèches de ses clochers ; enfin, à l’horizon, l’océan sans limites ; et pour animer le tableau, des esclaves africains traversant la campagne comme de noires apparitions, ou se reposant à l’ombre des bananiers. Dans ce beau pays, tout semble éternel, le printemps, les fleurs, les fruits ; et la nature, qui se montre si avare pour tant de contrées, a épuisé pour celle-ci toutes ses richesses.

Après un séjour d’environ un mois à Rio, la Sylphide dut, avant de retourner en Europe, aller à Fernambouc pour compléter son chargement. La veille du départ, un canot aborda la goëlette et un homme, dont la mise n’annonçait rien moins que l’aisance, monta sur le navire. Vous avez visité sans doute, mes amis, un de ces cabinets où le public est admis à contempler des figures de cire représentant des personnages célèbres dont la biographie est grotesquement racontée par un démonstrateur de haute taille, au teint basané et les lèvres ombragées par d’épaisses moustaches. — Tel était notre inconnu, telle aussi était son industrie. Natif de Florence, il avait, disait-il, parcouru les principales capitales de l’Europe ; puis il était allé à Rio exploiter la curiosité publique. Il avait eu d’abord de nombreux visiteurs, mais son cabinet ayant été peu à peu abandonné, il se trouvait absolument sans ressources, et ne pouvait même acquitter quelques dettes contractées pour son existence : il suppliait, qu’on voulût bien lui donner passage jusqu’à Fernambouc, où il prétendait qu’il était attendu, promettant de reconnaître généreusement ce service avec les recettes abondantes sur lesquelles il comptait. Le capitaine parut d’abord peu disposé à se prêter à une pareille proposition ; mais le rusé Italien devint si pressant, ses prières furent si instantes qu’il parvint à vaincre cette répugnance. — « Mes figures, dit-il, sont enfermées dans des caisses près du rivage, je vais les chercher. » En effet, à l’entrée de la nuit, une chaloupe amena douze caisses passablement lourdes qui furent hissées à bord de la goëlette.

Le lendemain nous dîmes adieu à Rio-Janeiro. La journée se passa sans aucun événement ; le nouveau passager parut fort occupé de ses caisses, et les fréquentes visites qu’elles recevaient de lui furent, de la part des matelots, l’objet de quelques plaisanteries qui semblèrent lui causer de l’embarras ; mais personne ne songea à en rechercher le motif.

La nuit est close ; mais quelle nuit ! sa lueur ferait pâlir l’éclat de certains jours du nord. La lune est absente ; cependant une douce clarté remplit l’air ; un million d’étoiles d’or scintillent sur le ciel bleu et pur : la mer est calme et une brise favorable pousse légèrement le vaisseau. Tout le monde à bord se délasse des fatigues de la journée, excepté le matelot qui veille au gouvernail et celui à qui est confié le soin des voiles. Pour moi, je ne peux me résoudre à descendre dans ma cabine ; mes yeux ne sauraient se détacher du spectacle imposant qui est devant moi, car rien n’est comparable à ces nuits tropicales, à ces nuits pleines de charme dont la pompe est inconnue dans nos climats. Il est minuit !... tout à coup des cris viennent me surprendre au milieu de mes douces rêveries : je prête l’oreille et crois entendre de sourds gémissements se mêler à ces cris. Je cours à l’écoutille pour en connaître la cause ; au même instant un matelot se précipite vers moi, éperdu : — « Sauvons-nous, s’écrie-t-il, la goëlette est remplie d’hommes armés qui massacrent l’équipage : sauvons-nous. »

En disant ces mots, il se jette plutôt qu’il ne descend dans le canot qui heureusement se trouve à la mer. Nous nous hâtons de l’y suivre ; le cordage qui retient le canot au navire est coupé et nous nous éloignons à force de rames, sans provisions, sans boussole, abandonnant à la Providence le soin de notre destinée. Bientôt un bruit sinistre vient frapper nos oreilles ; horribles funérailles ! les cadavres de nos malheureux compagnons viennent d’être jetés à la mer !... C’en est fait, la Sylphide a changé d’équipage et de maître.

Après avoir été, pendant un jour et une nuit, le triste jouet des vents et des flots, notre canot aborda une côte ; c’était celle du Brésil dont le vaisseau se trouvait peu éloigné, lors de notre épouvantable catastrophe, et nous retournâmes à Rio. Au récit de notre aventure, le brick de guerre, le Voltigeur, armé de vingt canons, qui était en station dans la rade, leva l’ancre et courut après la goëlette. Assez longtemps ses recherches furent infructueuses, cependant il parvint à la signaler près des côtes de la Guyane et il lui donna la chasse. Ah ! sans doute, ma Sylphide, si tu pouvais enfler toutes tes voiles, si tu pouvais courir de toute ta vitesse, tu échapperais à ton ennemi ; mais tes ravisseurs seraient dérobés au châtiment qui leur est réservé, et la Providence ne le permettra pas. Voilà en effet qu’un coup de vent la force d’entrer dans une anse où elle va s’échouer sur un rocher. La chaloupe est mise à la mer, et l’équipage s’enfuit à force de rames : il va échapper, mais un boulet habilement dirigé fait chavirer la chaloupe ; quelques hommes se sauvent à la nage, une embarcation armée va les recueillir, tandis qu’ils luttent contre les flots et les mène à bord du brick qui les conduit dans une de nos colonies des Antilles. Traduits devant la justice du pays, ils subirent bientôt la peine destinée aux pirates ; car, vous l’avez sans doute compris, le prétendu Italien était un forban, et ses figures de cire n’étaient autre chose que ses compagnons qu’il avait enfermés dans des caisses et adroitement introduits à bord de la Sylphide.

Mais qu’est devenue cette pauvre goëlette que nous avons laissée échouée sur un rocher ? Le choc a été si violent, que ses mâts ont été brisés, sa coque entr’ouverte ; l’eau l’a envahie. Incessamment battue par les vagues, elle n’a pu résister à leur violence : elle a disparu dans l’abîme, et il ne reste plus rien, de ce joli navire qui faisait naguère la fortune de ses armateurs.


Le Proverbe.

lady speaking to man in tights
Imp. Lith. de Cattier
 
Eh bien! ne perdons pas une minute, reprit Louise.

Paris, Mme Ve LOUIS JANET, Éditeur du DIMANCHE des Enfants.

LE PROVERBE.
PAR LÉONIDE DE MIRBEL.

I.

Depuis quelque temps, à l’angle d’une des cinquante petites routes sablées qui se croisent, comme les allées d’un jardin anglais, aux alentours du délicieux hameau d’Aulnay, aux environs de Paris, une pauvre maisonnette, objet de pitié jusque-là pour tout passant riche qui l’apercevait au milieu de tant d’habitations de plaisance, prenait un air de fête à faire sourire d’aise ceux qui naguère l’avaient vue si chétive. Sa toiture, naguère noircie, couverte de mousse, rongée de vétusté, s’était tout à coup rajeunie ; et des tuiles, d’un beau rouge, la paraient maintenant pour égayer le regard et délier l’ouragan. De même aussi ses murs, il y a peu de jours encore décrépits et crévassés, avaient revêtu, comme par enchantement, une robe éclatante de blancheur. Pas une vitre ne manquait aux petites fenêtres, par où la pluie battante et la grêle avaient tant de fois pénétré jusqu’au grabat où sommeillaient, serrés l’un contre l’autre, les petits enfants du pauvre.

Et cependant cette maisonnette n’avait point changé d’habitants ; c’était toujours Berthe, la veuve d’un vieux soldat qui, faute de quelques mois à ajouter à l’état de ses nombreux services, n’avait eu droit, ni pour lui ni pour les siens, à aucune pension de l’État : ce qui ne l’avait pas empêché de mourir des suites de ses blessures.

Depuis le jour où ce vieux brave avait quitté le service et s’était marié, il avait fait le métier d’homme de journée dans les jardins d’Aulnay ; c’est ainsi qu’à grand’ peine il avait pu procurer du pain à sa femme et à ses trois enfants en bas âge. Lui mort, et sa pauvre veuve obligée de prendre, seule désormais, soin de la petite famille, la misère était vite arrivée. Et pourtant ce petit enclos était aujourd’hui frais et riant ; et c’était toujours Berthe, Berthe et sa petite famille qui l’habitaient, cette petite maisonnette !

Tout en voyant ce retour de bien-être avec plaisir, car Berthe était une bonne femme, ses enfants étaient fort gentils, et le vieux soldat avait laissé d’honorables souvenirs dans le pays, chacun en eut bien voulu savoir la cause ; aussi Berthe disait à qui voulait l’entendre qu’il ne lui était échu aucun héritage ; seulement elle ajoutait que ses enfants priaient bien le bon Dieu pour elle ; puis enfin voici ce qu’elle racontait avec une bonhomie parfaite :

« Une fois l’aîné des petits, âgé de dix ans à peine, après être sorti pour aller ramasser du bois sec près de la Croix de Berny, était revenu au logis avec une belle pièce d’or qu’il n’avait, grâce au ciel, ni détournée, ni trouvée, mais qu’un bel ange, selon son expression, lui avait mise dans la main au moment où, n’en pouvant plus de fatigue et découragé, il s’était jeté à genoux en demandant, au bon Dieu, du feu et du pain pour sa mère et ses petites sœurs. — Une autre fois, il était allé au même lieu, à la même heure, et même chose lui était arrivée ; seulement, au lieu d’un seul ange, cette fois il en avait trouvé deux. Le pauvre enfant assurait qu’ils avaient été si prompts, même à disparaître, qu’il croyait bien qu’ils s’étaient envolés au ciel, d’autant plus que, comme il s’était hasardé à leur demander de quelle part ils venaient, ils avaient répondu : De la part du bon Dieu. — Une troisième fois, Berthe avait voulu accompagner son enfant, pour éclaircir elle-même ce mystère. Il faisait presque nuit ; or, tout ce qu’elle avait entrevu, c’étaient comme deux ombres qui avaient disparu à son approche, et qu’elle n’hésitait pas à reconnaître, à son tour, pour des anges. » La simplicité de Berthe n’était pas, après tout, dépourvue de sens ; car, s’il est encore des anges envoyés par Dieu sur la terre, ce sont assurément ceux qui répandent des bienfaits sans se faire connaître.

« Depuis lors, ajoutait enfin la pauvre femme, j’ai toujours laissé aller mon petit Charlot tout seul ; et il ne s’est jamais passé de soir sans qu’il rapportât quelque pièce blanche ; et c’est avec cela que j’ai pu faire réparer ma maisonnette, telle que vous la voyez. »

Cependant cette curieuse histoire des anges de la Croix de Berny, se répandant au hameau et dans les environs, et la maisonnette d’ailleurs se trouvant parfaitement restaurée, il advint qu’un beau soir l’enfant de Berthe revint au logis, mais cette fois, les mains vides, en disant : « Mère ! les anges ne viennent plus. — C’est une leçon que nous donne le bon Dieu, répondit Berthe ; il veut que nous sachions borner nos désirs. Aussi bien l’hiver approche, le grand froid te rendrait malade ; tu n’iras plus, le soir, à la Croix de Berny, de peur de tenter le ciel. Travaillons, et remercions-le de nous avoir rendu un toit, un lit, et de quoi gagner notre vie. »

II.

C’était alors l’époque du carnaval. La folle gaieté courait, dans Paris, sous tous les costumes, sous tous les masques, et inondait les quais et les boulevards de ses oripeaux chamarrés et bariolés. C’est une chose digne de remarque, que cette époque de fêtes et de joies vienne précisément dans la saison ou le froid et la faim hâtent plus que jamais les derniers râlements de la misère. C’est un cruel contraste qui rend souvent bien pitoyable à voir ce délire de quelques jours, durant lesquels tant de pièces d’or se dispersent à tort et à travers dans Paris, sans qu’il en tombe une seule peut-être dans l’escarcelle du vieil aveugle ou du pauvre estropié. Et puis, que reste-t-il de ces fureurs, de ces exagérations de joie pour ceux là même qui se les imposent ? Un vide effrayant, une fatigue de la vie et un profond dégoût de soi-même. Ce n’est pas là le bonheur ! — On était donc en carnaval.

Madame D*** devait donner, le soir, une fête d’enfants. Deux parties de ce genre par chaque année, c’est tout ce qu’elle en permettait, comme témoignage de satisfaction, à Léopold et Louise, son fils et sa fille. Aussi avec quel contentement durable rêvait-on de ces jolies soirées pendant plusieurs mois à l’avance ! On ne goûte bien les plaisirs que lorsqu’ils sont rares.

Après le souper qui devait suivre le bal d’enfants paré et déguisé, on se proposait de jouer un proverbe. Madame D*** en avait elle-même eu l’idée, et peut-être son cœur maternel en faisait-il, pour Léopold et Louise, une occasion de doux et innocent triomphe. Ces enfants devaient représenter, à l’aide d’un gracieux déguisement, le fils et la fille d’un seigneur du seizième siècle, dont j’ai, moi-même, ouï raconter la touchante histoire, que voici, lors d’un voyage que je fis dans l’Angoumois.

Ce seigneur avait pour principe que les bienfaits, pour n’être point à charge à ceux qui les reçoivent, ne sauraient partir d’une main trop cachée ; il s’était donc avisé d’un singulier stratagème, pour arriver à son but. Il accoutrait ses deux enfants de différentes manières, et les envoyait ainsi, chacun de leur côté, et le visage couvert d’un masque de velours, distribuer ses munificences. Les enfants, comme on le pense bien, ne pouvaient toujours rester inconnus ; mais ils avaient ordre alors de ne rien répondre aux questions qu’on leur faisait ; et, quand on venait trouver leur père pour lui adresser des paroles de reconnaissance, il prenait soudain un ton rude et bourru, répondant à tout venant : « Vous ne savez ce que vous dites ; vous n’avez pas de remercîments à me faire ; laissez-moi. » Cet étrange bienfaiteur persévéra jusqu’à sa mort dans cette manière d’agir ; et la seule joie extérieure qu’il montrât, c’était d’embrasser plus tendrement son fils et sa fille, qu’il avait ainsi formés à la bienfaisance, à chaque fois qu’ils lui racontaient comment ils avaient eu le bonheur de répandre ses dons avec plus de mystère que de coutume.

Sur cette petite histoire, madame D*** avait bâti son proverbe en action ; et le mot en était : A La Charité Le Masque.

« Oui, disait-elle à Léopold et à Louise, s’il est jamais permis de dissimuler son visage, c’est comme le faisaient les enfants de ce bon seigneur angoumoisin, pour répandre quelques bienfaits sur l’infortune. »

Et le frère et la sœur se regardaient alors en souriant, d’un air qui semblait dire : « Oh ! si notre mère savait ! »

Madame D*** savait, du reste, sans qu’ils s’en doutassent, à quoi s’en tenir sur les moindres actions de ses deux enfants ; et le touchant proverbe qu’elle avait imaginé, n’était peut-être qu’un prétexte pour le leur donner à comprendre.

Le matin de la fête, comme Léopold et Louise, habillés en hauts et puissants seigneurs du seizième siècle, le masque à la main et se croyant seuls dans la chambre de leur mère, répétaient, derrière un paravent qui figurait le fond du théâtre, quelques scènes du petit drame du soir : « O mon frère, interrompit soudain Louise, j’y pense ! pendant que nous sommes là si tranquilles à répéter nos rôles, que deviennent, depuis bientôt quatre mois que nous sommes revenus de la campagne, les pauvres habitants de notre maisonnette ? car elle est bien à nous, sans que personne en sache rien, pas même ceux qui l’habitent, puisque c’est avec nos petites économies qu’on l’a reconstruite. Maman, je ne sais pourquoi, nous a donné, au jour de l’an dernier, bien plus d’argent que de coutume ; et, puisqu’elle ne nous en demande jamais l’emploi, si tu voulais Léopold, nous irions continuer aujourd’hui, avec notre argent, la récréation que nous nous donnions à la Croix de Berny, sans que l’on en sût rien. Cette idée m’est venue en étudiant le proverbe de maman ; gardons nos costumes, et demandons au cocher, ce bon Pierre qui sait seul un peu de notre secret, de nous conduire en calèche à Aulnay. Nous descendrons de voiture, de façon à ce qu’on ne se doute pas de notre arrivée ; et nous entrerons tout à coup chez notre bonne femme, sans qu’elle s’y attende, chacun avec notre masque sur la figure, car maman nous l’a dit dans le proverbe : « A la charité le masque. »

— J’y pensais, reprit Léopold ; oh ! la mère Berthe sera-t-elle étonnée, en nous voyant ainsi vêtus, et quand nous lui dirons : Mère Berthe, voici vos anges ! Eh bien ! ne perdons pas une minute, reprit Louise. Tiens, prends vite notre bourse, et allons ! »

Leur mère avait tout entendu ; déjà Pierre avait reçu l’ordre de céder à leurs désirs. La calèche fut prête comme par enchantement, et nos deux célestes petites créatures ne tardèrent pas à voyager, par un froid de février, à travers les nombreuses routes, maintenant dépouillées de leurs berceaux de verdure, qui conduisent de Paris à Aulnay. En passant non loin de la Croix de Berny, Louise dit naïvement à son frère en indiquant du doigt le lieu où l’enfant de Berthe venait faire sa cueillette de bois sec : « Tu t’en souviens, c’était là ! »

III.

« Voyons, Jacqueline, fais place à ta petite sœur ; et toi, Suzette, laisse un coin de bon feu à ton frère Charlot qui est allé si souvent se morfondre de froid, le pauvre petit, pour nous rapporter de quoi nous chauffer. Cependant sans lui, sans ses prières au bon Dieu, sans ses courses à la Croix de Berny, où en serions-nous, mes pauvres enfants ? Hélas ! hélas ! quand on est le plus désespéré et qu’on ne sait plus ce qu’on deviendra, il y a toujours, lorsqu’on s’adresse à lui, un bon Dieu qui vous console au moment où vous vous y attendez le moins. Est-ce que je ne suis pas bien heureuse, moi, par exemple, mes enfants, de vous avoir ici tous trois réunis autour d’un bon feu, après avoir si longtemps chômé de tout ? Ah ! si votre pauvre père était encore là, il ne nous manquerait rien. N’avons-nous pas un lit, du bois, et du pain ? n’en avons-nous pas à notre suffisance ? Grâce au bon Dieu, depuis que notre maison est en état, et que l’onglée ne nous tient plus les doigts, l’ouvrage n’a pas fait faute, et le rouet marche pendant l’hiver. Le printemps venu, je travaillerai aux champs, vous au jardin, ou vous mènerez paître les troupeaux de notre voisin le fermier ; si bien qu’à l’automne nous ne mendierons pas. A genoux donc Charlot ; à genoux, Jacqueline ; à genoux, Suzette, et prouvons au bon Dieu que nous ne sommes pas ingrats, en le remerciant, de tout notre cœur, des biens qu’il nous donne. »

Le visage de la mère Berthe s’était épanoui d’aise durant l’énumération de ses joies ; et ce fut comme d’enthousiasme que sa reconnaissance, grandissant avec la pensée du bien-être qu’elle éprouvait, elle entraîna ses trois enfants à joindre, en actions de grâces pour le Très-Haut, leurs petites mains à ses mains vieillies. Sublime et touchante leçon donnée par l’âme du pauvre à l’insatiable ambition du riche ! Lequel de vous maintenant, mes jeunes lecteurs, en songeant à Berthe et au peu dont elle se contente, oserait reprocher au ciel de n’être pas assez prodigue pour lui ! Que celui-là, s’il en est un, porte ses regards au-dessous de lui pour apprendre à ne pas envier tant de superfluités que sa mollesse ou sa vanité seules lui rendent nécessaires.

La mère et les enfants s’étaient relevés après ce témoignage spontané de leur gratitude, et ils s’étaient déjà rapprochés du bon feu qui pétillait, quand, tout à coup, ils entendirent frapper tout doucement à la porte de la maisonnette.

« Qui donc est là ? » demanda Berthe surprise, en même temps qu’elle se levait pour aller ouvrir. Mais Charlot l’avait devancée, et au moment où deux voix enfantines répondaient à Berthe : « Ce sont vos anges, » deux têtes, charmantes à deviner jusque sous leur petit masque, apparaissaient déjà sur le seuil.

Il eût fallu voir dans quel état de bonheur et d’embarras à la fois Berthe fut alors jetée. « Mes bons, mes beaux, mes divins anges ! » Elle ne savait articuler que cela ; elle allait, venait d’un meuble à l’autre, ne sachant comment s’y prendre pour introduire chez elle ces hôtes inattendus.

« Laissez faire Charlot, ma bonne femme, dit Louise, il nous connaît depuis longtemps, et nous sommes habitués à nous tendre la main. Il est juste que ce soit lui qui nous introduise jusqu’au bout, puisque c’est par lui que nous sommes venus à votre aide. — Mes beaux anges, comme il vous plaira, et que votre volonté soit faite, répondit Berthe en essuyant de grosses larmes qui roulaient sous ses paupières. »

Charlot introduisit donc Louise et Léopold, pendant que Jacqueline approchait une chaise et Suzette, un escabeau.

« Qu’est-ce que vous faites ? Est-ce que des anges peuvent s’asseoir ici ? s’écria Berthe.

— Les anges prennent place partout où un bon cœur les accueille, répondit Léopold ; ainsi, mère Berthe, ne vous étonnez pas si nous nous trouvons bien chez vous.

— Dites chez vous, car tout ici vous appartient, tout, jusqu’à mes pauvres enfants qui sans vous seraient déjà morts de faim et de froid. »

Louise, à ces paroles, jeta sur Léopold, à travers son masque de velours, un regard qui signifiait : « Tu l’entends, sans nous ils allaient peut-être mourir : mais nous sommes venus, et ils sont sauvés, sauvés par nous !... N’est-ce pas là le bonheur ? »

Et le regard de Léopold semblait répondre : « Oui, sœur, faire des heureux c’est vivre ! »

« Vois donc, mère, dit le petit Charlot en s’approchant naïvement de Louise et de Léopold et touchant, de ses petites mains, les riches habits dont ils étaient vêtus ; vois donc, mère, ils sont tout d’or ! — Tiens ! mais pourquoi n’ont-ils pas d’ailes ? s’avisa de demander la petite Suzette ; mère, est-ce que tous les anges n’ont pas d’ailes ? »

Tout le monde, dans la maisonnette, y compris Léopold et Louise, fut d’abord un peu embarrassé de la question, et le moment semblait être venu où nos deux enfants allaient être obligés de se faire connaître, d’autant plus que la petite Suzette, renchérissant sur sa première question, ajouta : « Et puis, mère, est-ce que les anges portent aussi des masques ? »

Berthe ne put s’empêcher de s’écrier : « Fi donc ! les anges porter des masques ! » La bonne femme oubliait, pour l’instant, que ses deux bienfaiteurs étaient masqués.

Louise était agitée, et sa confusion eût été facile à deviner pour d’autres que pour la bonne Berthe. L’instant était devenu décisif, et peu s’en fallut que Louise ne jetât son masque loin d’elle, quand Léopold se ravisa et dit : « N’avez-vous pas vu, dans les livres saints, que Dieu envoie quelquefois ses anges sur la terre, sous des formes tout à fait humaines ? Et l’Évangile, d’ailleurs, ne dit-il pas qu’il faut que la main gauche ignore le bien que fait la main droite ? » Ce disant, Léopold déposait furtivement une bourse pleine sur un des meubles de la maisonnette. Puis il fit un signe à Louise qui comprit ; et, en un clin-d’œil, ils furent sur le seuil de la porte.

« Maman, maman, vois donc ! dit Charlot ; ils laissent une bourse d’or sur ton coffre.

— Ah ! bonne sainte Vierge, s’écria Berthe alors, en courant après les enfants de madame D***, qu’avez-vous fait ? Que faites-vous ? Reprenez cela, j’en ai assez à présent, Dieu merci ! Allez plutôt visiter la mère Galicher, de Fontenay-aux-Roses et le père Bourdon, de Chatenay. Ils en ont aujourd’hui plus besoin que moi. Tenez, tenez, reprenez votre bourse. »

Léopold, qui avait, ainsi que Louise, déjà fait quelques pas hors de la maisonnette, se retourna une dernière fois et dit : « Bonne femme, gardez ; c’est notre dernière visite, puisque vous êtes assez heureux maintenant, mais gardez toujours cette bourse pour vous donner ce qui peut vous manquer encore ; et si vous en avez assez pour vous, eh bien ! bonne femme, qui connaissez les nécessiteux des environs, faites alors vous-même la charité pour nous. »

Léopold et Louise tournèrent par un sentier voisin et disparurent comme un trait. Berthe et ses enfants demeurèrent un instant comme anéantis, les yeux fixes et la bouche béante, sur le pas de la porte. Puis ils rentrèrent en silence ; et, comme par instinct et d’un commun accord, ils tombèrent tous à genoux de nouveau et unirent leurs mains pour la prière, cette fois, sans parler, mais plus éloquente que toutes les paroles du monde.

IV.

On est très-vivement inquiet chez madame D***. Il est cinq heures et demie, et Louise et Léopold ne sont pas encore revenus. Pierre avait cependant promis d’être de retour à quatre heures ; enfin il en est six passées et l’on entend rouler une calèche dans la cour de l’hôtel. Madame D*** se précipite à sa fenêtre, et que voit-elle ? D’abord Pierre, tout honteux, qui s’écrie d’un ton suppliant : « Pardon, pardon, madame ! ce n’est pas ma faute. — Non, non, ce n’est pas sa faute, » répètent deux petites voix bien douces qui parlent de l’intérieur de la voiture.

A ces voix, bien connues de son cœur, madame D*** se rassure, sourit et dit : « Allons, petits vilains, dépêchez-vous de descendre, qu’on vous voie !

— Ah ! madame, c’est précisément là qu’est le mal, reprend Pierre d’un accent de plus en plus piteux.

— Mais enfin qu’y a-t-il donc ? demanda la mère en s’écartant de la fenêtre, comme pour descendre dans la cour.

— Oh ! madame, ce n’est pas la peine de descendre ; tenez, vous pouvez voir d’ici. Ce n’est toujours pas ma faute : j’ai eu beau me débattre, leur résister, ils m’ont tant et tant prié... »

A cette exclamation nouvelle de Pierre, madame D*** était revenue à la fenêtre. « Nous n’avons pas eu froid du tout, maman ; tiens, regarde si nous avons pu avoir froid, » dit Louise en riant et levant ses yeux vers sa mère. — « Qu’est-ce ?... qu’est-ce que cela signifie ? demanda madame D*** toujours plus surprise. — Ah ! je savais bien, moi, qu’on nous gronderait tous, dit Pierre ; mais je puis bien le jurer, il n’y a pas de ma faute, c’est mademoiselle Louise qui l’a voulu la première, et M. Léopold l’a soutenue tant qu’il a pu.

— Mais enfin qu’est-ce donc ? reprit madame D***; et que veut dire ce nouvel accoutrement ? Je vous croyais sortis avec votre costume de ce soir.

— Oh ! maman, maman, tu vas bien rire, et puis bien nous embrasser. — Non, je serai sévère, je vous gronderai. — Oh ! maman, tu ne pourras pas, répliqua Louise d’une voix douce et touchante. — Si fait, si fait ! mais, montez, montez vite, que je sache enfin ce que tout cela veut dire. »

En effet, que signifiait tout cela ? Léopold et Louise étaient descendus de voiture, enveloppés tous deux dans la même couverture de laine : celle-là même qu’à leur départ on avait mise sous leurs pieds pour les préserver du froid ; et ils avançaient, comme ils pouvaient, vers l’escalier qui conduisait aux appartements. Léopold n’avait plus sur la tête son beau feutre à plumes ; et quand le frère et la sœur furent arrivés dans la chambre de leur mère et qu’ils sortirent de dessous la couverture, il n’y avait plus de riche manteau de velours sur l’épaule de l’un, plus de brillante épée suspendue à son côté par une soyeuse écharpe à franges d’or ; plus de magnifique dentelle aux manches de la robe de Louise, de beau collier à son cou, d’éventail à sa main.

« Oh ! maman, maman, ne nous gronde pas, pardonne-nous ! s’écria Louise en s’élançant vers sa mère. Écoute, voici ce qui nous est arrivé : Nous savions nos rôles dans le proverbe de ce soir, alors nous avons prié Pierre de nous conduire à la promenade. Mais comme nous nous faisions ramener par Sceaux, voilà, bonne petite mère, qu’à la porte de la grande maison blanche et du parc, nous avons rencontré un pauvre homme bien vieux, bien vieux, avec sa femme et cinq petits enfants qui répétaient à qui mieux mieux autour de lui : « Du pain ! papa, j’ai faim, donnez-nous du pain ! » Ça faisait compassion. Et le pauvre vieux bonhomme se mit tout à coup à leur répondre, en nous voyant passer, Léopold et moi : « Ah ! tenez, si j’avais seulement un coin du manteau d’or de ce beau petit monsieur, je ne serais pas embarrassé pour vous en donner, du pain, mes pauvres enfants ! — Oui ! ajouta la mère et si cette jeune demoiselle me donnait tant seulement un des bouts de dentelle qui pendent aux manches de sa robe, je me chargerais, moi, de nourrir la maison pendant tout l’hiver.

— Tu comprends bien, maman, que nous n’avons pu entendre se plaindre ainsi cette pauvre famille sans rien faire pour elle. Léopold avait le cœur serré et moi aussi. Quand j’ai vu cela, et comme nous n’avions pas d’argent sur nous, j’ai dit à Léopold : « Tiens, au fait, à quoi servent ces dentelles ? » Il a ajouté : « C’est vrai, sœur, à quoi servent ces plumes et tous ces colifichets. » Nous avons répondu ensemble : « A notre plaisir probablement. Ah ! oui, le beau plaisir, avons-nous repris encore ensemble, de porter toutes ces choses inutiles, et de voir sous ses yeux mourir de faim et de froid tant de pauvres gens, qui disent qu’avec la moindre de ces inutilités ils vivraient trois mois ! » Léopold s’est alors écrié : « Donnons-les au bonhomme et à sa femme, veux-tu ? Cette fois, nous dirons tout à maman...

— Enfants, interrompit madame D*** avec un air de reproche qui dissimulait mal une joie intérieure, vous me cachez donc souvent quelque chose ; puisque vous avez dit : « Cette fois, nous dirons tout à maman ? »

Louise éprouva un embarras presque égal à celui que lui avait fait ressentir la question de Suzette chez la mère Berthe. Madame D***, qui avait ses raisons pour ne pas presser sa fille à en dire davantage, et qui seulement jouissait, en son âme, de ce léger trouble qu’elle avait excité, reprit bientôt avec le plus doux accent maternel : « Allons, mignonne, ne vous troublez pas, et continuez votre histoire.

— Elle est à peu près finie, notre histoire. Tu comprends bien que Pierre a eu beau vouloir nous empêcher, nous l’avons tant, tant prié, et moi surtout, j’ai si bien pleuré pour les pauvres, qu’il a fini par me dire : « Faites donc comme vous l’entendrez ; comment voulez-vous, mademoiselle Louise, qu’on vous résiste quand vous pleurez ? Ah ! je le dirai à madame que vous avez pleuré pour faire à votre tête. — Je le lui dirai la première ; va, va, n’aie pas peur, ai-je répondu ; on ne grondera que moi. » Là dessus, Pierre nous a donné un bon conseil : « Au moins, a-t-il dit, ne donnez pas ces objets à ces braves gens, on croirait peut-être qu’ils les ont volés ; il vaut mieux les vendre et leur en remettre l’argent. »

Pierre, au moment de cette explication, venait précisément d’entrer dans la chambre de madame D*** afin de se justifier au besoin. « Madame, interrompit-il, mademoiselle ne vous dit pas que je lui conseillais d’attendre à demain pour faire ses générosités ; et que, dans l’espérance qu’elle changerait d’avis, je lui objectais qu’on tirerait plus d’argent à Paris qu’à Sceaux de ce qu’elle voulait vendre. Je savais aussi que, d’ici là, vous auriez connaissance de leur projet.

— Demain ! demain ! répartit Léopold, c’est facile à dire quand on a bien mangé toute la journée : mais ceux qui peuvent mourir de faim dans la nuit, ils ne disent pas demain, eux !

— Et puis, maman, reprit Louise, je t’assure que nous n’aurions jamais eu l’idée de donner même aux pauvres, autre chose que ce que tu nous accordes pour nos menus-plaisirs. Ainsi les dentelles de ma robe seizième siècle, le collier et l’éventail, le manteau doré, la belle épée, le chapeau à plumes de Léopold, tout cela avait été acheté avec l’argent que tu nous avais donné pour faire de notre bourse ce qu’il nous plairait ? Eh bien ! nous avons reconnu que nous avions eu tort d’acheter ces belles inutilités, et nous les avons fait vendre à Sceaux, par Pierre, en disant au marchand l’emploi que nous voulions faire de l’argent ; et alors l’honnête marchand, tout ému, et voulant s’associer à notre bonne action, les a payés presque aussi cher qu’ils nous avaient coûté. Dis, mère, que tu ne gronderas pas ?

— Non, je ne vous gronderai pas ; je ne gronderai personne. »

Comme elle prononçait ces mots, madame D*** attira vers son cœur ses deux enfants, et, les couvrant de baisers, elle cacha ses yeux humides de larmes dans les boucles de leurs cheveux, confondus avec leurs deux têtes sur son sein maternel.

V.

Oh ! la délicieuse fête d’enfants ! Le bal commence ; quelle gaieté franche et naïve ! les charmantes têtes, comme elles expriment bien l’épanouissement du bonheur ! Voyez ce salon où, sans s’inquiéter de la mesure, se croise et se confond, au son de l’orchestre, cette troupe joyeuse costumée de cent façons diverses : l’un embarrassant ses pieds dans son sabre turc, l’autre dans sa robe à queue. Les mères doivent être bien heureuses ! Ah ! je comprends qu’elles aiment à donner des fêtes d’enfants !

Mais c’est le tour du proverbe : les acteurs entrent en scène ; voici le vieux gentilhomme angoumois et ses deux enfants qu’il exerce en secret à la bienfaisance. Louise et Léopold, chargés de ces rôles, ont perdu volontairement la moitié de l’éclat de leur costume ; mais comme ils rachètent bien ce qui manque à leur extérieur par un jeu naturel et qui part du cœur ! on devinerait, rien qu’à les voir en scène, que la bienfaisance, ainsi exercée, est dans leurs habitudes. A la dernière partie du proverbe, madame D*** a varié le spectacle ; elle ordonne qu’on change le décor. Le fond du petit théâtre d’enfants, qu’elle a fait construire dans le genre de ceux qu’on voit chez Alphonse Giroux, représente à présent une maisonnette placée à l’angle de deux petites routes. Aucun des petits acteurs ne s’attendait à cela : Léopold et Louise ne sont pas des moins surpris. Or chacun s’embarrasse et perd le fil de son rôle ; le dénouement avait dû varier avec le décor qui survenait si inopinément, et l’on se demandait quelle allait être la fin de ceci.

« Louise, disait Léopold à voix basse, ne trouves-tu pas que cette maisonnette ressemble à celle de la mère Berthe ? »

Soudain la porte de la maisonnette s’ouvre, et c’est un autre spectacle. Une main habile avait peint sur la toile, avec la plus parfaite exactitude, le carrefour de la Croix de Berny ; un pauvre petit garçon était là tout stupéfait et contemplant de l’or qui venait de lui tomber dans la main, tandis que deux véritables anges se disposaient à s’envoler de derrière une haie voisine.

« Nous sommes trahis ! dit d’un accent plaintif Louise à son frère. — Silence ! vous ne l’êtes que par moi et pour moi, dit à son tour madame D*** en s’approchant à la dérobée de ses enfants. L’œil d’une mère est comme l’œil de Dieu : il voit tout, le bien comme le mal. J’ai vu le bien, et je l’ai récompensé comme j’aurais puni le mal. »

Léopold et Louise avaient grande envie de sauter au cou de leur mère ; mais ils avaient compris la portée de son mot : Silence ! Ils avaient compris par là qu’elle seule, dans la société, était initiée aux mystères de leurs bienfaits, et ils gardaient le secret jusque dans leur immobilité apparente, tandis que leurs jeunes cœurs devaient être si vivement agités ! Comme cela d’ailleurs avait été l’intention de madame D***, ils ne blessèrent personne de leur triomphe, qui ne s’étendit pas au-delà de leur mère. Tous les autres petits acteurs comme les spectateurs se demandaient encore où ce proverbe inattendu devait aboutir. Madame D*** mit fin à l’anxiété générale en faisant apparaître, sur un nouveau signal, une table merveilleusement servie et autour de laquelle accourut s’asseoir toute la joyeuse volée, qui n’eut bientôt plus souvenir du proverbe resté sans dénouement pour tous, excepté pour trois cœurs qui s’étaient, eux, si parfaitement compris. C’était là tout ce qu’en avait voulu la mère de Léopold et de Louise.

J’ai entendu dire depuis, par madame D***, que les deux anges d’Aulnay continuaient encore leurs courses mystérieuses, chaque fois qu’elle récompensait leur travail et leur conduite par un peu d’argent. Quand ils passent maintenant près de la maisonnette de Berthe, désormais heureuse par eux, ils ne s’y arrêtent point ; mais, la contemplant d’un œil furtif, ils se disent : « Voilà des gens du moins à qui nos bienfaits ne pèsent pas ; et pourtant leur bonheur est à nous, et ce qui fait leur joie fait aussi notre joie et celle de notre mère. »


Les six sous de l’Omnibus.

woman and man seated at table, maid standing beside woman as woman looks down at tied pappers in her lap
Imp. Lith. de Cattier
 
Elle hésitait presque à l’ouvrir.

Paris, Mme Ve LOUIS JANET, Éditeur du DIMANCHE des Enfants.

LES SIX SOUS D’OMNIBUS.
PAR Mme CAMILLE DE REVEL.

Complet !!! s’écria le conducteur ; et l’omnibus continua sa route, pendant qu’un gros petit homme, tout rond, tout rouge, essoufflé, ballotté de l’un à l’autre, accrochant les jambes avec son parapluie, les robes avec ses gros souliers, tombait enfin entre deux victimes, que sa chute et son droit à une septième place, forçaient à se presser pour lui.

Décidément il était assis ; alors il se moucha, s’essuya le visage à l’aide d’un épais mouchoir rouge, et posant ses deux mains replettes sur la crosse de certain parapluie vert, il promena autour de lui de gros yeux bleus qui s’arrêtèrent enfin sur deux jeunes filles placées devant lui. Chacune d’elles, simplement vêtue, portait un carton à dessins ; et les nombreuses études de fleurs qui le remplissaient, pour peu qu’on les eût entrevues, auraient bien vite révélé aux curieux, que ces demoiselles venaient, par la Favorite, du Jardin-des-Plantes et du cours de M. Chazal. Une nuance très-sensible pourtant se remarquait en elles, quoiqu’elles fussent toutes deux de la même taille, du même âge, et régulièrement belles. La première, en dépit de l’économie de sa toilette, semblait vouloir s’attirer les regards. Les longues boucles de ses cheveux blonds sortaient avec exagération d’un petit chapeau reculé jusque derrière les oreilles ; un large velours entourait son col ; et sa taille, ridiculement serrée, se dissimulait fort peu à l’aide d’une écharpe de couleur voyante.

Sa voisine, au contraire était modestement enveloppée d’un châle de soie noire ; ses traits se dérobaient sous une longue capote ; deux bandeaux de cheveux lisses et fins servaient seuls d’ornement à son front blanc et pur. Mais, dans la recherche de ses petits gants justes et bien boutonnés, de son pied gracieusement cambré sous une guêtre noire, on pouvait reconnaître des habitudes tout aristocratiques qu’on n’eût pas rencontrées chez sa compagne.

Je ne sais si leur vis-à-vis se perdait en des réflexions semblables ; mais, après avoir examiné quelque temps ses jeunes voisines avec un air de joviale humeur et de satisfaction, il fronça tout à coup le sourcil, et détourna les yeux avec une sorte d’embarras mêlé de colère. Il avait cru s’apercevoir que la demoiselle aux boucles blondes, se moquait assez visiblement de lui ; et peut-être, las de ce petit manége, allait-il faire voir à cette jeune fille qu’il comprenait son impertinence, quand une douce voix s’échappant de la mystérieuse capote adressa tout bas une réprimande à l’étourdie ; touché d’un si obligeant procédé, déjà le gros petit homme tournait les yeux vers son aimable avocat avec une expression pleine de reconnaissance, lorsqu’il fut interrompu par le conducteur, qui réclamait son argent. Il tira alors, de la poche de sa redingotte, une longue bourse de soie verte, et se mit à chercher dedans avec précipitation. Mais que devint-il, en s’apercevant qu’elle était totalement vide ! Vainement il fouilla dans ses poches, secoua son mouchoir, dérangea tout le monde pour regarder par terre. Le conducteur tendait toujours la main, et le pauvre homme décontenancé était loin de retrouver son aplomb sous le feu du petit rire étouffé de son incorrigible voisine. Tout confus de sa mésaventure, et malgré la pluie qui tombait à torrents, il se disposait déjà sans doute à sortir de l’omnibus, quand une petite main s’avança timidement et lui présenta six sous qu’accompagnaient ces mots obligeants : « Permettez-moi, monsieur, de vous tirer d’embarras. Vous les rendrez pour moi au premier pauvre venu. » Le vieux monsieur resta d’abord tout ébahi et sans trouver de réponse ; puis bientôt il saisit les six sous, ou plutôt la main qui les lui présentait avec tant de grâce, en s’écriant tout ému : « Vous êtes aussi bonne que belle, mademoiselle ; mais soyez-en bien sûre, je vous les rendrai et saurai vous retrouver un jour. » La rougeur de la jeune fille répondit seule à cette exclamation ; et lui, dès ce moment, ne détourna plus les yeux de son charmant visage, mais ses regards exprimaient une gratitude presque paternelle. Peut-être même oublia-t-il, dans cette sorte de contemplation, le but de son excursion en Favorite, car il se le rappela tout à coup au moment où les jeunes filles descendaient d’omnibus. Il en fit autant, et, comme il suivait une autre direction, il sembla les suivre des yeux.

L’une d’elles entra dans un magasin de fleuriste, et alla reprendre sa place au comptoir parmi ses compagnes, non sans avoir donné, en passant, un petit coup d’œil à la glace près de laquelle on lui vit suspendre son chapeau. Quant à l’autre, l’obligeante voisine du malencontreux voyageur, elle monta, d’un pas léger et rapide, les cinq étages d’une maison de modeste apparence.

Une vieille bonne vint lui ouvrir. Mais, à la vue de sa maîtresse, la figure de celle-ci s’éclaira d’une expression de bonheur. « J’étais inquiète, ma chère demoiselle. Vous êtes en retard de plus d’un gros quart d’heure. — Que veux-tu, ma bonne Olive, il pleuvait à verse et nous avons vu passer trois omnibus sans trouver une place. » A ce mot nous, Olive fit une sorte de grimace tout en suivant sa jeune maîtresse au fond de l’appartement.

Ce logis se composait de trois pièces ; à défaut de luxe, il y régnait la propreté la plus exquise. La première de toutes semblait jouer le rôle de salle à manger. Un petit buffet, quelques chaises en noyer, une table où figuraient alors deux couverts, en composaient l’ameublement. Dans l’embrasure de la fenêtre, le vieux fauteuil de paille d’Olive, rembourré d’un coussin d’indienne passée, se voyait près d’un panier à tricot ; et derrière, un rideau blanc et des vitres clairement nettoyées, on pouvait apercevoir la capucine grimpante qui, dans les beaux jours, encadrait la cage d’un serin, ami solitaire de la vieille bonne.

La seconde pièce, rangée avec bien moins de symétrie, aurait pu être prise pour un salon si l’on n’eût deviné, derrière une alcove, le lit qui en faisait une chambre à coucher. Un piano, un bureau chargé de livres et de papiers épars, des pupitres, des violons, des fleurets et quelques gravures révélaient la présence d’un jeune homme, asile d’un artiste. C’était la chambre du frère de Marie ; elle était là comme pour servir de rempart à la dernière pièce, celle où la jeune fille venait d’entrer.

Là, se trouvait réuni tout le confortable de l’appartement, à savoir l’unique cheminée où l’on se chauffât un peu l’hiver, les deux seuls fauteuils de velours d’Utrech jaune où l’on pût se reposer ; puis la petite pendule d’albâtre qui réglait les heures du travail et du repos, la lampe qui éclairait la veillée, le tapis très-sec et bien brossé qui garantissait tout au plus l’œil du froid contact d’un carreau dérougi.

Dans cette pièce, il y avait deux lits ; le plus complet était celui de la vieille Olive ; l’âge, auprès de ses jeunes maîtres, avait effacé le rang. Au-dessus de son chevet, un grand crucifix d’ivoire prenait une teinte plus religieuse encore sous les rideaux qui le couvraient. Puis à côté, et comme sous sa protection, était placé le petit lit de Marie. Près de celui-là, se trouvaient deux portraits ; l’un représentant un militaire à la mâle figure : de ces figures qu’une noble pauvreté peut couronner comme une seconde gloire ; l’autre, une belle femme vêtue de noir. Ils étaient bien jeunes tous deux, et pourtant leurs pauvres enfants étaient orphelins.

Alphonse Delorme et sa sœur Marie avaient préféré, d’un commun accord, une indépendance acquise par leur travail, à la protection de parents riches qui imposent toujours une dette de reconnaissance qu’un cœur délicat n’est pas toujours sûr de pouvoir acquitter. Ils s’étaient faits artistes. Le frère commençait à voir citer son nom avec succès dans les salons de Paris. Il donnait des leçons de chant et de piano. Protégée d’abord par feu Redouté, Marie, tout en suivant les cours de son successeur enseignait à faire les fleurs, et elle avait la promesse d’être bientôt admise dans une riche manufacture de porcelaine. C’étaient là toutes ses espérances ; l’amitié de son frère, tout son bonheur. Pleins de soins et de dévouement pour la vieille bonne qui avait élevé leur mère, tous deux reportaient sur elle une tendresse presque filiale, et la servant au moins autant qu’ils en étaient servis, semblaient tout recevoir d’elle alors qu’elle tenait tout d’eux.

Cette fois, en rangeant le châle de sa maîtresse, Olive grognait plus que de coutume. Alphonse était entré, il avait embrassé sa sœur, que la bonne femme murmurait encore. « Non, disait-elle, je n’aime pas que mademoiselle fasse société avec une petite fleuriste, et cette demoiselle Caroline ne lui va pas du tout. — Mais songe, ma bonne, que nous habitons la même rue, dessinons au même atelier, revenons par la même voiture ; et qu’enfin, Olive, nous travaillons toutes deux pour vivre ; la fierté que tu me demandes ici serait au moins déplacée. — Vous travaillez pour vivre parce que votre père était un brave dont on n’a pas payé le sang comme à tant d’autres et que votre mère, une demoiselle de nom, s’est mis à dos sa famille pour avoir épousé un soldat de l’Empire, comme ils disaient. Mais vous n’êtes pas née pour faire ce que vous faites, et c’est le métier de mademoiselle Caroline. Puis d’ailleurs, qui sait comment cette jeunesse tournera ; elle est coquette et a toujours le nez en l’air, comme une paresseuse, avec ses grands repentirs ; en deux mots, cette amie-là n’aurait pas du tout convenu à madame votre mère. — Eh bien ! dit Alphonse, ma bonne Olive, nous prendrons des informations sur cette jeune fille, et si elle a des défauts essentiels, ma sœur ne la verra plus ; mais ce ne sera pas parce qu’elle est pauvre ouvrière, — Oui, faites le raisonnable à votre tour, reprit encore Olive, grognant toujours de plus en plus, vous êtes bien prudent, vous aussi, d’avoir accepté pour élève ce jeune M. Antonin, ce petit clerc de notaire, qui vient roucouler chez vous tous les matins... » Ici Marie rougit légèrement et, à son tour, Alphonse s’impatienta. « Au fait, ma chère Olive, si maintenant tu veux m’empêcher de donner des leçons, que penses-tu que nous devenions tous un jour ? Antonin n’a que cette heure-là de libre ; c’est un honnête et charmant garçon, un excellent sujet ; son patron en fait le plus grand cas ; d’ailleurs sa voix est très-belle, et il peut me faire un jour honneur dans le monde. — Oui, dit Marie, sa voix est pure, étendue : je l’entends quelquefois de ma chambre. — Mademoiselle peut aussi parler de sa figure, reprit vivement Olive, car ce monsieur se trouve quelquefois sur notre route quand nous sortons ; et même assez souvent à la messe... Eh ! mais j’oublie que le dîner m’attend, » et elle sortit, non sans jeter un coup d’œil rapide sur Alphonse.

Marie allait, venait, rangeait mille choses inutiles ; et son frère, les bras croisés, la regardait toujours sérieusement. Tout à coup elle s’arrêta, vint à lui, et lui tendant la main : « Tu crois, mon ami, dit-elle avec émotion, que je t’ai caché quelque chose, et tu m’en punis déjà. Je pardonne à Olive, mais elle s’est trompée. S’il est vrai que M. Antonin m’ait remarquée, jamais un seul mot de lui n’a pu rendre nécessaire, de ma part, la moindre confidence à laquelle ta sœur n’eût pas manque. — Je le crois, chère petite, dit Alphonse en pressant tendrement les deux mains qu’on lui tendait. Antonin est un homme de mérite, mais sans fortune comme nous, comme nous orphelin, attendant tout d’un oncle fort riche, mais très-bizarre qui le mariera en province à sa guise. J’en agirai franchement avec ce loyal jeune homme, et dorénavant j’irai lui donner ses leçons chez lui. » Marie embrassa son frère et balbutia bien bas : « C’est dit ; fais comme tu l’entends, mon bon Alphonse. » Sur ces entrefaites, Olive annonça qu’ils étaient servis.

Le dîner commença d’une manière un peu silencieuse ; mais vers la fin, Alphonse l’égaya de son mieux, en racontant, avec cet esprit moqueur d’un artiste, les rencontres qu’il avait faites, dans la journée, de certains originaux, amateurs de musique. Ces portraits amenèrent naturellement Marie à lui conter son histoire en omnibus, et la bonne Olive, qui, malgré ses soixante-six ans, voulait toujours servir ses jeunes maîtres, debout, la serviette au bras, se mêlant à la conversation, se récria que le vieux monsieur n’était qu’un voleur. « Il avait une trop bonne figure pour cela, reprit Marie. Je suis sûre que je le rencontrerai un jour dans le même omnibus. — Oui, croyez cela ! C’est un vieux rusé qui se fait métier de tromper des gens honnêtes. Je parie, moi, Madeleine Olive, veuve Renaud, que votre vieux bonhomme n’en fait pas d’autres au pont des Arts ou partout ailleurs. » Marie défendit la délicatesse de son inconnu, soutenant qu’il y avait eu d’ailleurs, dans l’expression de sa figure, une reconnaissance si naturelle, qu’elle lui restait comme un doux souvenir. Enfin, après une vive discussion, où Marie ne fut peut-être pas fâchée de témoigner un peu d’impatience contre Olive, un pari fut fait entre elles deux, et l’on se donna tout un mois pour renoncer à croire à l’acquittement de la dette du vieil homme à la redingote grise. Une assiette de meringues devait être payée par la partie perdante.

Le lendemain, Alphonse partit de très-bonne heure et Marie n’entendit plus la voix de l’élève Antonin ; elle ne le rencontra plus, elle ne le vit plus à la messe ; mais jamais son frère ne lui parut plus tendre ; Olive elle-même, en lui apportant son lait, chaque matin, semblait redoubler encore de soins pour sa jeune maîtresse. Quant à Marie, bonne comme toujours, elle priait Dieu plus longtemps devant le portrait de sa mère.

Le temps s’écoulait ; et, toutes les fois que Marie se rendait au Jardin des Plantes et qu’elle montait en omnibus, cédant à un mouvement presque machinal, elle regardait chacun des visages qui venait y prendre place. Le monsieur à la redingote grise n’y paraissait nullement, et Marie eût fini par n’y plus songer, si la vieille entêtée d’Olive ne l’eût constamment saluée de cette phrase à son retour : « A-t-on enfin payé mademoiselle ? »

Rien donc ne paraissait changé dans le ménage des deux orphelins ; quand tout à coup Alphonse, déjà si actif, parut plus actif encore. A peine le repas fini, il embrassait sa sœur, et, au lieu de lui consacrer, suivant son usage, une partie de la soirée, il partait aussitôt et ne rentrait que fort tard. Marie commençait à s’en attrister. Jamais Alphonse ne lui avait été plus cher que depuis les tristes réflexions qui l’avaient amenée, comme à son insu même, à ne rien lui distraire de son cœur.... Mais Alphonse était content. Il semblait former mille projets pour l’avenir ; les élèves, disait-il, lui arrivaient en foule ; il composait un opéra ; de nouveaux protecteurs se présentaient à lui ; et tandis qu’à l’en croire, il puisait mille sources de bien-être dans l’avenir de son talent, Marie remarquait, avec surprise, qu’il étudiait à peine et commençait je ne sais combien de motifs sans en finir aucun ; et bref, malgré toute sa tendresse, elle fut forcée de s’apercevoir qu’Alphonse finissait par jouer faux.

Un jour (c’était le 31 mai), il lui parut encore plus agité que de coutume. Elle se décida à lui en faire l’observation, stimulée par une inquiétude qu’elle cherchait en vain à déguiser sous un air affectueux. Mais Alphonse, pour toute réponse, se mit à la prendre par la tête et lui couvrit le front de baisers en lui répétant mille fois : « Tu es bonne, tu es belle, tu es charmante, tu es un ange ; je t’aime : voilà tout ce que j’ai à te dire. » — « Mais, mon bon Alphonse, reprenait Marie, tu es un excellent frère et je t’aime aussi de toute mon âme ; cependant dis-moi, je t’en prie, d’où vient ce changement que, depuis quelques jours, je remarque en toi. » Et Alphonse l’embrassait encore en lui répétant qu’elle était bonne et charmante, qu’il était heureux. — « Mais enfin, pourquoi plus à présent qu’autrefois ? » « — Autrefois, je voyais l’avenir plus sombre. » — « Mais, qui peut te l’offrir aujourd’hui sous de plus riantes couleurs ? » — « Les pressentiments, l’espérance. » — « Tant mieux, dit Marie en étouffant un soupir ; moi je me sens plus grave, plus réfléchie : c’est pour cela probablement que ta gaieté me paraît si singulière. »

Olive vint annoncer le dîner. Marie, préoccupée de son frère, ne remarqua pas le sourire de triomphe de la vieille servante ; mais, en approchant du buffet, un superbe plat de meringues la frappa tout d’ahord. — « Ah ! dit-elle, j’en conviens, j’ai perdu mon pari, c’est aujourd’hui le dernier du mois. Je n’en soutiendrai pas moins que mon pauvre accusé peut être un très-honnête homme, et qu’il aura, comme je l’en avais prié, donné mes six sous à un pauvre. » — « Et tu as bien raison, s’écria Alphonse avec une vivacité surprenante. C’est... ce doit être un cœur loyal que celui de ton inconnu ; et la plus grande de toutes les folies est de juger les gens sur la mine. » — « Je n’en ai pas moins gagné mon pari, grommela Olive. » — « Eh bien, ma bonne (et cette fois Alphonse ne tenait plus sur sa chaise), tu as encore tort d’être sûre de ton fait ; la journée n’est pas finie, et Marie peut être payée... »

Il achevait à peine ces mots qu’un coup, brusquement sonné à la porte, y conduisit Olive. C’était un commissionnaire ; mais il était déjà au bas de l’escalier avant qu’elle eût pu lui dire un mot : il avait déposé entre ses mains une boîte bien scellée portant l’adresse de mademoiselle Marie Delorme, et pour lui être remise à l’instant.

Olive, peu habituée à ces sortes d’événements dans la monotonie de leur petit intérieur, regardait d’un air étonné la boîte qu’elle tenait entre ses mains et songeait à peine à la remettre à sa jeune maîtresse, lorsque Marie la lui prit, non sans regarder son frère. Elle hésitait presque à l’ouvrir, quand Alphonse insista vivement du geste avec une émotion toujours croissante. Marie défit alors la première enveloppe ; une lettre s’en échappa, à son adresse, comme le reste du paquet mystérieux. Elle était conçue en ces termes :

« Mademoiselle, dans le monde on m’appelle un homme bizarre : c’est très-possible ; tout ce que je sais, c’est que je ne me suis jamais fait d’illusion sur moi-même, et que, dès la première vue, je ne me suis jamais trompé sur les autres.

« J’ai un neveu qui est un parfait garçon, qui n’a rien et que je veux marier près de moi et laisser héritier de ma fortune, à la seule condition de ne pas mourir isolé.

« Il fallait à mon neveu une femme belle, jeune et bien élevée. A moi, mademoiselle, il la fallait simplement bonne et prête à accueillir avec indulgence ma tournure et mes manières, qui sont ridicules.

« Je laisse monsieur votre frère, dont j’ai déjà fait la connaissance, vous expliquer comment Antonin et moi nous sommes réunis dans le choix qui doit assurer notre bonheur à tous deux : c’est de vous seule qu’il va dépendre aujourd’hui. Nous le refuserez-vous ? »

A ce nom d’Antonin, Marie avait tellement changé de couleur, qu’Alphonse se repentit presque d’avoir cédé à lui causer une semblable émotion. Immobile, muette, elle tenait la boîte entr’ouverte sur ses genoux, sans songer à ouvrir l’écrin qu’elle renfermait. Alphonse alors le plaça sous ses yeux. Il contenait une riche parure, au milieu de laquelle six modestes sous de cuivre étaient incrustés dans leurs niches de satin, comme le trésor le plus précieux.

LES GARAGUAÏ DE SAINTE-VICTOIRE.
PAR TOUSSAINT-MICHEL.

C’était le 15 août 1829. Tout était en mouvement dans le modeste pensionnat de M. Isoard ; l’allégresse brillait dans tous les regards. C’était en effet la veille d’une bien grande fête. D’après un antique usage, adopté dans les institutions de la Provence, la dernière promenade de l’année se distingue des autres par de longues excursions ; c’est par elles qu’on prélude aux vacances. Aussi l’on s’y prépare comme à un long voyage. Cette année, M. Isoard avait donc promis à ses élèves de les conduire, en véritable pèlerinage, à la montagne Sainte-Victoire. L’on n’attendait plus que le moment du départ fixé à neuf heures du soir. Voilà une singulière heure, direz-vous, mes enfants ; rien de plus vrai cependant. Soit qu’on eût jugé cette heure plus favorable pour profiter de la fraîcheur de la nuit ; soit qu’il y eut quelque chose de plus pittoresque dans un voyage nocturne, c’était au commencement de la nuit que nous devions nous mettre en route. Il y avait à parcourir une distance de cinq à six lieues ; on mit à notre disposition trois énormes charrettes traînées, chacune, par deux mulets vigoureux. Le signal est donné, et nos lourdes voitures sont mises en mouvement. Nos cris de joie éclataient et se mêlaient aux voix aigres de nos conducteurs, aux grincements des roues ; nous étions secoués, cahotés d’étrange manière dans cette masse roulante s’avançant par monts et par vaux : enfin nous arrivâmes à plus de minuit, au pied de la montagne.

L’air était un peu froid, mais cette fraîcheur donnait des ailes à la jeune caravane, qui se mit à escalader avec ardeur les flancs de la montagne. Il n’y avait presque aucun sentier tracé. Nous marchions au hasard et dans l’obscurité, à travers les rochers et les broussailles. L’exemple et la voix des plus intrépides ranimaient les forces des paresseux. Les cris : En avant ! en avant ! courage ! retentissaient de tous côtés.

Il n’était pas encore trois heures du matin que nous atteignîmes enfin le sommet. Et alors une bise importune vint à souffler d’une façon fort désagréable ; elle nous glaçait peu à peu. Nous prenons le parti de nous réfugier dans une masure, vieux débris de l’ancien ermitage, et d’assembler quelques branches de bois éparses çà et là au milieu des ruines ; elles s’enflamment rapidement. Nous nous pressons autour du feu, dans cette étroite enceinte ; mais bientôt une fumée épaisse se dégage du foyer et rend le séjour de la masure insupportable. Je me hâte d’en sortir, et je monte sur une pointe, la plus élevée de la montagne, qui domine l’ermitage.

L’air était horriblement froid ; mais le sublime spectacle qui commençait à s’offrir à mes regards, m’y rendait insensible. Les étoiles ne brillaient plus ; d’épais brouillards s’élevaient au-dessus des vallées et des coteaux d’alentour. Je ne pouvais distinguer rien qu’un étroit espace autour de moi. Ainsi perché sur ma pointe de rocher, j’étais comme suspendu au milieu des espaces. La voûte du ciel semblait s’être rétrécie pour m’envelopper de toutes parts. A droite, à gauche, au-dessus de ma tête, sous mes pieds, partout mon horizon était borné par les mêmes limites ; seulement plus tard, du côté de l’orient, quelques faibles rayons de lumière vinrent scintiller insensiblement à travers cette fumée légère et transparente. Quel serait l’effroi d’un homme qui, sortant d’un long rêve, se trouverait ainsi jeté, pour ainsi dire, au milieu de l’infini !

Tout mon désir était d’assister au lever du soleil. Je craignais que ce ravissant tableau que l’on m’avait tant vanté, ne me fût dérobé par ce vaste réseau de vapeurs qui m’entouraient. Mais bientôt mes craintes se dissipèrent : le dieu de la lumière, quoique caché encore sous l’horizon, lançait de vives étincelles. Sa brillante avant-courière, l’Aurore, revêtue de sa robe virginale, montrait, à travers ce voile diaphane, sa tête radieuse et couronnée de roses ; puis ces gazes légères s’évaporent peu à peu ; je crois voir s’avancer le grand astre, mais jusqu’ici la lumière qu’il répand, se perd dans le vague des airs. Mille couleurs vives, s’élevant vers le ciel, figurent comme un de ces magnifiques bouquets de feu que l’art de l’homme nous fait admirer dans les grands jours de fête. C’est une auréole superbe composée d’une infinité de rayons qui partent, en divergeant, d’un point caché encore sons l’horizon. Soudain une étoile se détache de ce point ; un rayon lumineux vient frapper sur moi, s’infiltre dans mon corps, excite dans tout mon être une indéfinissable sensation de plaisir ; elle me communique une chaleur douce et vivifiante. Le disque radieux s’élève ; le roi de l’Orient paraît dans toute sa splendeur : il s’avance majestueusement derrière les Alpes. Déjà il dore les sommets des collines ; et le Lébéron, reflétant ses rayons, voit se colorer ses terres rougeâtres. Je promène mes regards de tous côtés. Les coteaux, parsemés dans une vaste étendue, élèvent insensiblement leur tête au-dessus de cette mer de vapeur qui couvre leurs pieds ; et leurs sommets, brillant de l’éclat du soleil, ressemblent à de jeunes rois couronnés. Le grand astre, imposant et radieux, entre dans son empire comme le roi de la création. Sa chaleur bienfaisante pénètre tous les végétaux ; la nature entière semble sortir d’un long sommeil.

La montagne Sainte-Victoire allonge sa crête de l’est à l’ouest ; son flanc est très-incliné du côté du nord, et horriblement escarpé vers le midi. Vers le couchant, sa face est coupée à pic. C’est comme une tête menaçante, hérissée de rochers, taillée en mille petites pointes calcinées par la foudre, qui souvent sillonna son front. Presque à l’extrémité de cette partie effilée qui s’avance majestueusement du côté de la ville d’Aix, on dirait qu’une de ces affreuses convulsions de la nature qui laissent des traces éternelles, a divisé transversalement la longueur de son dos nu et décharné, par une fente large et profonde. Dans la partie septentrionale de ce détroit formé par le déchirement du rocher, se trouvent les ruines de l’ancien couvent, habité par des Camaldules. Vers le sud, au bord d’un épouvantable précipice, se trouve une terrasse ; elle ressemble à un pont suspendu au-dessus de l’abîme ; à droite et à gauche sont les deux côtés du rocher qui élève perpendiculairement ses deux bras hideux vers le ciel. Je m’approchai du petit mur qui sert de parapet à la terrasse. A peine eus-je porté les yeux au-dessous de cette terrasse, que mes genoux chancelèrent, un nuage se répandit sur ma vue ; je sentis mon corps s’affaisser, et je me cramponnai contre le parapet.

L’effet que produisit sur moi l’aspect de cette affreuse profondeur me révéla la cause du tremblement qu’on éprouve en pareille circonstance. Quand l’œil étonné plonge dans l’abîme, les objets extérieurs n’existent plus pour soi ; on croit rouler avec la même rapidité que l’œil parcourt cet espace ; tout le corps frissonne, s’abat sur lui-même, jusqu’à ce que, le regard ayant mesuré la profondeur, et l’esprit l’ayant embrassée, l’un et l’autre se soient pour ainsi dire accoutumés à la contempler.

Je pus porter ensuite mes regards dans le lointain. Je voyais devant moi le Mont Olympe, qui étale ses forêts de chênes, d’yeuses et de pins d’Alep. La lavande, le buis et le génévrier, se mêlant à ces grands arbres, font varier de loin les couleurs de cette montagne. On distingue à son sommet les restes d’un grand camp retranché, fait d’immenses blocs de pierres assemblées sans maçonnerie. On découvre encore des traces d’un camp romain sur la montagne appelée Pain de Munition. C’est dans la plaine qui sépare ces deux positions qu’eut lieu la bataille de Marius contre les Cimbres et les Teutons.

En suivant le flanc septentrional de Sainte-Victoire, de l’est à l’ouest, après avoir fait péniblement, à travers des rocs escarpés, environ trois ou quatre cents pas, on arrive à un endroit percé horizontalement du nord au midi. Le dos de la montagne est suspendu par une voûte naturelle dont la hardiesse surpasse celle d’une arcade bâtie par la main de l’homme. Cette voûte est tout incrustée de concrétions[37] calcaires transparentes. On pénètre par cette grande ouverture, de l’autre côté du mont, où se trouve ce que, dans le pays, on nomme garaguaï.

Les garaguaï sont des trous perpendiculaires d’une profondeur prodigieuse. Le premier se trouve dans un endroit escarpé ; on parvient difficilement jusque sur ses bords ; son orifice supérieur peut avoir environ dix pieds de diamètre. Nous lançâmes des pierres dans cet abîme ; elles heurtaient plusieurs fois contre les parois intérieures, puis roulaient avec un bruit sourd dont l’intensité, diminuant insensiblement, indiquait que le garaguaï faisait un détour et se prolongeait plus loin.

L’autre garaguaï est à peu de distance du premier. Son abord est facile ; il est situé dans un terrain égal et uni ; c’est cela même qui rend son approche plus dangereuse : on ne soupçonnerait, en aucune manière, l’existence du gouffre. On descend par une ouverture d’abord presque horizontale, ensuite oblique, puis perpendiculaire ; on se cramponne, pour descendre, aux plantes et aux pierres attachées au terrain ; on ne peut appuyer ses pieds que légèrement, sur un sable glissant et sur une pente rapide. On trouve ensuite, à droite, un espace assez grand, où l’on peut se reposer.

Au-dessous de l’ouverture supérieure, par où l’on est venu, se trouve le garaguaï. On pourrait glisser dans cet abîme lorsqu’on descend : car on le trouve situé sous ses pieds, et l’obscurité qui règne dans l’antre accroît le danger. Mais heureusement l’orifice supérieur du garaguaï n’a que deux pieds de diamètre. En étendant les bras, on se retiendrait au-dessus du gouffre. J’étais descendu dans cette espèce de grotte par simple curiosité, et j’ignorais qu’un pareil abîme se trouvât sous mes pas. Je ne l’aperçus que quelques minutes après, quand j’eus jeté des pierres dans toutes les directions pour sonder l’étendue de la grotte. Je m’approchai (ce que je pouvais faire sans crainte), et avançant le bras au-dessus de l’ouverture, je lançai des pierres verticalement. Quelques secondes après, j’entendais rouler le projectile ; d’après l’espace de temps qui s’écoulait depuis l’émission de la pierre jusqu’au moment de sa chute, je reconnus que le gouffre était d’une grande profondeur dans la direction perpendiculaire.

Quelle est la cause de ces ouvertures extraordinaires ? Seraient-ce les bouches d’un ancien volcan ? L’eau les aurait-elle formées en s’ouvrant une issue à travers les rochers ? C’est ce qui n’a pas encore été bien éclairci. Les expériences faites jusqu’ici ont fourni peu de lumières sur ce sujet. On rapporte qu’on a quelquefois, à l’aide de cables, plongé des animaux vivants dans ces gouffres, et qu’on les en retirait morts. Des hommes courageux ont osé s’y faire descendre dans des paniers. Ils tenaient à la main un cordon attaché à une sonnette placée en dehors de l’orifice ; ils devaient agiter la sonnette, lorsqu’ils désireraient qu’on les retirât du gouffre. Mais, surpris probablement par la force des vapeurs qui se dégagent du souterrain, ils ne pouvaient donner le signal convenu. Quand les personnes placées à l’ouverture supérieure étaient inquiètes ou fatiguées de toujours lâcher les cordes, elles les retiraient, c’est alors que l’infortuné, victime de son zèle, était trouvé asphyxié. Cette expérience avait été tentée plusieurs fois, et toujours avec des résultats aussi funestes. On a conclu de ces faits qu’il existait des feux souterrains dans les flancs de la montagne ; mais rien n’est venu confirmer de pareilles assertions. Il peut exister, à de grandes profondeurs, des causes naturelles d’asphyxie, telles que le méphytisme et la privation d’air. Toujours est-il qu’on a constamment cru qu’il existait des feux souterrains dans le voisinage d’Aix ; de prétendus prophètes se sont même avisés de prédire à cette ville qu’elle périrait par l’eau ou par le feu, à raison de ses eaux thermales et des traces d’anciens volcans remarquées dans ses environs.

Enfin je remontai sur la pointe de rocher où le soleil levant m’avait offert un si brillant spectacle. C’est alors que répandant de tous côtés ses flots de lumière, il découvrait à ma vue des villes et des villages jusque dans le plus profond lointain ; je goûtais un bonheur inexprimable. Mon âme semblait dégagée des liens matériels, et s’élançant comme un rayon à travers les espaces, elle s’épanchait sur cette vaste étendue qui se déployait sous mes yeux. Mes regards avides cherchaient çà et là, et se promenaient sur ces tableaux ravissants. J’étais pénétré d’une joie douce et vive en contemplant ces vastes tapis où la nature étale les richesses de ses produits ; une immense plaine se déroulait sous mes pieds, diaprée de mille couleurs.

Puis, lorsque mes yeux se tournaient d’un autre côté, c’était un spectacle tout différent. La terre se présentait à moi nue et dépouillée. Jadis, s’étendaient là ces forêts dont les ombres silencieuses couvraient les mystères des druides. La hache de l’homme a tout dévasté.

J’allais détourner mes regards de ce triste tableau, lorsque les portant au delà, j’aperçus les Alpes. Je contemplai, au loin, ces monts imposants où l’hiver repose éternellement assis sur ses trônes de glaces. Je me tournai ensuite vers le midi, du côté de Marseille, et j’admirai cette immense étendue d’eau, sillonnée de navires, et dont le vent meut continuellement la surface. Je ne pouvais voir, il est vrai, ces bâtiments se presser dans le port de Marseille : une montagne me ravissait ce beau coup-d’œil. Quoi qu’il en soit, ma pensée, franchissant tout obstacle, me montrait Marseille, cette seconde Athènes pour les arts, cette autre Carthage pour le commerce, ouvrant son sein aux vaisseaux chargés des richesses de l’Orient. Je voyais s’agiter toute sa population dans ses rues larges et populeuses. Combien de fois, atome imperceptible, me suis-je glissé dans cette foule dont les flots se heurtent comme les vagues de la mer qui baigne ses murs !

Depuis plus de deux mille ans, Marseille est la reine du midi. Sa gloire et sa puissance s’accroissent tous les jours. Athènes, Tyr, Carthage ont succombé sous les coups du temps. Marseille, la fille des Phocéens, a toujours dominé au milieu des ruines qui l’entouraient, et, élevant à travers la poussière des siècles, son front que l’industrie couronne, elle voit les nombreux enfants qu’elle adopta prospérer dans son sein.

Mais il était temps de me dérober à la contemplation de ces tableaux qui ravissaient mon âme. Je retournai auprès de mes jeunes compagnons, qui déjà se reposaient de leur fatigue, mollement étendus sur le gazon qui croît près de l’ancien ermitage.

Il ne reste plus que des ruines du couvent de Sainte-Victoire ; cependant une partie des murs est encore debout ; la chapelle elle-même est bien conservée. Les habitants de Pertuis sont dans l’usage d’y venir en procession tous les ans. Voici l’origine de cette fête : Les Marseillais voulant seconder les efforts de Marius, vinrent fonder à l’endroit même où se trouve la petite ville de Pertuis (à quelques lieues au nord de la montagne), un établissement considérable qui devint, dans la suite, un marché très-fréquenté. Les habitants de cette colonie, pour perpétuer la mémoire du triomphe de Marius, bâtirent sur la montagne un édifice consacré à la Victoire. De là, le nom donné à cette montagne : or, plus tard, le culte chrétien, remplaçant le paganisme, le couvent dont nous voyons aujourd’hui les restes, fut bâti sur l’emplacement de l’ancien temple.

La situation du couvent et les beautés sévères dont la nature a pris soin de l’entourer, en font un beau séjour. L’existence pourrait, de prime-abord, paraître là triste et monotone pour des gens accoutumés à la vie bruyante de nos grandes cités ; mais l’homme malheureux, dont l’âme est en proie aux regrets et aux soucis, y passerait tranquillement sa vie. La sérénité du ciel ramène celle de l’âme ; on respire le bonheur en respirant un air pur. Ah ! combien de fois m’est-il arrivé, quand j’étais oppressé par le chagrin, d’aller respirer cet air libre et pur ! l’atmosphère était suave et rafraîchissante ; ce léger murmure, vague et confus, produit par le bruissement de mille insectes auquel s’unissent les chants des oiseaux, flattait mon oreille et soulageait mon cœur.

Cependant le soleil avait parcouru plus de la moitié de sa course. On donna le signal du départ, et les jeunes voyageurs se levèrent nonchalamment les uns après les autres. Leurs membres étaient engourdis ; ils étendaient leurs jambes, élevaient leurs bras, les croisaient au-dessus de leurs têtes ; puis, faisaient quelques pas, comme pour essayer leurs forces. Bref, la jeune caravane se met en marche, se lance à la débandade sur le flanc de la montagne. Nous n’avions, pour ainsi dire, qu’à nous laisser aller à notre propre poids : nous franchissions les distances avec une rapidité qui nous étonnait nous-mêmes. Enfin nous rentrâmes à la pension accablés de lassitude ; mais, dit un vieux proverbe, « il n’est point de plaisir sans peine » ; quand le sommeil eut réparé nos forces, les fatigues furent tout à fait oubliées : il ne nous resta plus que le souvenir de notre délicieuse excursion.


[37] Réunion de parties formant une masse solide.

PAUVRE PETIT!
(Récits contemporains.)
PAR Tu. MIDY.

Vous souvenez-vous, enfants, du froid que nous avons eu le huit janvier de cette nouvelle année ? Je ne l’ai pas oublié, moi, et si vous voulez m’écouter, je vous conterai une toute petite histoire, trop vraie, qui m’est arrivée ce jour-là, et dont le souvenir me serre encore le cœur.

Couvert d’un vêtement bien chaud, je m’en étais allé faire quelques visites ; et, fidèle à mon principe qui s’accorde avec le proverbe : aux derniers les bons, j’arrivais à la porte de ma vieille amie, madame Duval, comme dix heures sonnaient. Habitué de la maison, et guidé par les explosions de ce rire joyeux qui n’appartient qu’à l’enfance, je me dirigeai vers la chambre de l’aïeule ; et, la porte n’étant que poussée, je pus jouir pendant quelques instants d’un des plus charmants tableaux qui se soient jamais offerts à mes yeux. Auprès d’une cheminée dans laquelle brillait un feu splendide, était assise ma vieille amie ; elle regardait d’un air attendri la petite Emma, dont la naissance l’avait rendue grand’ mère pour la cinquième fois. L’enfant s’occupait à faire tenir en place, sur les genoux de madame Duval, tout un monde de petits moutons plus blancs que neige, gardés par un berger frisé et enrubanné ; mais le berger et les moutons paraissaient nés pour le désespoir de la petite fille, car elle n’en avait pas plus tôt mis un sur pied, que deux autres tombaient à terre, c’est-à-dire, sur la robe de chambre de la grand’ mère. L’aîné des cinq enfants, Henri, était vêtu d’un magnifique uniforme de lanciers ; il me parut tellement grandi à cause de sa contenance toute belliqueuse, qu’il me fit l’effet d’un homme de douze ans, bien qu’à vrai dire il en ait neuf à peine. Au reste, et faute d’un régiment absent, il se commandait à lui-même l’exercice, qu’il exécutait aussitôt avec une obéissance et une précision dignes des plus grands éloges.

Autour d’une table pleine de jouets, de friandises, et d’une foule de charmantes inutilités, présents de l’aïeule, les trois autres enfants se montraient l’un à l’autre, avec admiration, toutes res santés n’aurait rien à risquer en traversant les quais et le pont pour aller joindre la rue Dauphine ; on se sépara.

Madame Duval demeure près du Palais-Royal, et moi, rue Saint-Lazare ; pressant le pas, je me dirigeai vers la place Vendôme, car j’avais une carte à mettre rue de la Paix ; et, comme peu à peu le froid me gagnait, je serrai avec soin mes vêtements autour de moi ; mais, tout en continuant ma route, je n’en achevais pas moins in petto l’éloge de l’hiver, sans oublier le plaisir qu’on éprouve à braver sa rigueur, quand on est bien fourré de la tête aux pieds, lorsqu’à vingt pas de moi, et juste au coin des rues de la Paix et Saint-Augustin, je vis deux objets bien différents, d’un seul coup d’œil, et qui tous deux absorbèrent mon attention. L’un était un réchaud de fonte dont la flamme violette s’élevait, en oscillant, comme pour inviter les passants à s’en approcher. Placé au pied d’un candélabre, il était là sans doute en attendant les ouvriers chargés du raccommodage des conduits du gaz. L’autre objet qui frappa mes yeux se tenait droit en face de cette belle flamme, séparé d’elle par la largeur du trottoir seulement, et le dos appuyé à la boutique d’un épicier bien connu. C’était un pauvre petit Savoyard de la plus charmante figure, âgé de cinq ans au plus, à peine vêtu, la poitrine à l’air, nu-tête, nu-pieds, tout grelottant, et qui fixait le réchaud en question avec des yeux en pleurs.

Afin de se soustraire à la rigueur du froid, il avait mis une de ses mains dans son pantalon délabré ; de l’autre, il essuyait les larmes qui tombaient une à une sur ses joues glacées. Cette pauvre petite main était toute gonflée, violette, et par place elle saignait ; quand je la vis, mon cœur saigna aussi.

« Pauvre petit, lui dis-je en m’approchant, comme tu pleures ! c’est de froid, n’est-ce pas ? — Oh ! oui, j’ai bien froid, dit l’enfant. — Est-ce que les ouvriers du gaz t’ont défendu de te réchauffer à ce fourneau ? et quand ce serait, pourquoi ne pas profiter de leur absence ? — Ce n’est pas eux qui me l’ont défendu ; au contraire, ils m’ont appelé. — Qui t’en empêche, alors ? — C’est madame, repartit l’enfant à voix basse, et d’un air effaré. — Qui... madame ? — Madame chez qui je couche, qui me donne la soupe le soir, et qui m’a ôté les bas que la bonne vieille m’avait mis, pour que j’aie froid, pour que je pleure, pour qu’on me donne des sous. »

L’âme navrée, je lui donnai quelque monnaie en lui disant : « C’est pour madame, sans doute, tu ne peux rien garder ? — Garder ! me répondit l’enfant en secouant sa jolie tête, oh non ! On me battrait ! — Et le pain, les gâteaux ? »

Un sourire qui me fit pleurer, éclaira la physionomie du pauvre petit ramoneur. « Je les mange vite, dit-il, en regardant encore autour de lui, afin de s’assurer que la terrible dame n’arrivait pas. — Attends-moi là, » lui dis-je ; entrant alors chez l’épicier à la boutique duquel il était adossé, et qui vend aux promeneurs toutes sortes de pâtisseries, je choisis à la hâte deux beaux gâteaux tout chauds, et je revins au petit Savoyard qui ne m’avait pas quitté des yeux. — Tiens, dis-je, prends ceci, mets-les dans tes poches, chauffe-toi les doigts. »

L’enfant comprit ; il fit entrer les deux gâteaux dans ses goussets, posa dessus ses mains glacées, et tandis qu’un nouveau sourire illuminait son joli visage : « Oh ! que c’est bon, dit-il, en levant sur moi son regard candide, comme c’est chaud ! » Ce fut là son remercîment.

Ensuite de quoi je m’en allai à regret, tristement, lentement, maudissant l’hiver, et tout chagrin qu’il y eut encore si longtemps à attendre pour arriver au printemps, et pour voir briller sur nos têtes ce beau soleil, l’ami des malheureux, des malades, des affligés et des pauvres petits ramoneurs.

Et maintenant, si mon récit vous a touchés, si votre jeune cœur s’émeut à la pensée de ces misérables enfants qui n’ont connu les joies qu’on trouve au foyer paternel, si pauvre qu’il soit, que pour les regretter au sein de notre opulente cité, au sein de ce Paris qui ne renferme pour eux aucune affection, et dont la pitié ne leur est révélée qu’au prix des plus extrêmes souffrances, consolez-les par votre sympathie ; levez la dîme sur vos petits trésors afin de la leur offrir ; goûtez le bonheur de donner, sans être retenus par la crainte d’être dupes, ainsi que quelques-uns pourraient vous le faire craindre. Est-ce qu’on est dupe quand on est heureux ! Et puis, chaque jour, mes enfants, remerciez la Providence à laquelle vous devez de n’avoir jamais éprouvé les maux qui pèsent sur le pauvre petit Savoyard : la faim, le froid, et l’abandon d’une mère !

SAINTE ÉLISABETH DE HONGRIE.
PAR MADAME FANNY RICHOMME.

Il n’y a peut-être pas dans toute l’Allemagne de situation plus admirable que celle du château de Wartbourg ; groupées sur le sommet de la montagne qui domine la ville d’Eisnach, les ruines de ses antiques constructions se dessinent, en sombre silhouette, sur l’azur du ciel ; les nombreuses forêts qui l’environnent de leur luxuriante végétation, lui forment une gracieuse ceinture ; un paysage pittoresque et varié se déroule à ses pieds ; enfin, il est rare de rencontrer une vue aussi étendue et plus attrayante que celle dont on jouit du haut de la Wartbourg.

Ce qui reste aujourd’hui de cette célèbre résidence, en atteste l’antique splendeur et la vaste dimension. On admire encore les arcades élégantes, partagées par des colonnettes accouplées avec des chapiteaux très-variés, qui décorent ce qui reste de la salle des chevaliers et de la chapelle ; celle-ci renferme en outre de beaux bas-reliefs. Mais ce qui fait un des plus riants ornements de ce lieu, c’est l’immense quantité de roses qui y croissent de toutes parts ; elles semblent, par une permission divine, tenir leur existence d’une circonstance particulière à l’ange qui habita ce séjour, et pour perpétuer à jamais le souvenir de son trop court passage sur la terre.

Comme ces fleurs, Élisabeth parut un matin, dans la vie, parée de tous les dons du ciel ; elle enchantait les yeux par sa beauté ; et ses vertus touchantes et sublimes, ainsi que le doux parfum qui s’exhale de la rose, formaient autour d’elle comme une suave atmosphère. Élisabeth, en venant ici-bas, avait une mission céleste pour laquelle elle reçut des grâces spéciales d’en-haut, grâces dont Dieu est avare, qu’il ne laisse couler sur la terre qu’à de rares intervalles et pour éclairer ou régénérer le monde.

Fille d’André II, roi de Hongrie, et de Gertrude, fille du duc de Carinthie, Élisabeth naquit en 1207. Comme tout devait être miraculeux dans l’histoire de cette prédestinée, la légende raconte que sa naissance fut prédite par le fameux poëte Klingsohr, appelé à la cour de Thuringe par le landgrave Hermann ; comme le peuple, qui était venu à sa rencontre, lui demandait quelque chose de nouveau, il se leva, contempla un instant les astres, puis il s’écria :

« Je vois une belle étoile qui se lève en Hongrie et qui rayonne de là à Marbourg et de Marbourg dans le monde entier. Sachez que, cette nuit même, il est né à monseigneur le roi de Hongrie, une fille qui sera nommée Élisabeth, qui sera donnée en mariage au fils du prince d’ici, qui sera sainte, et dont la sainteté réjouira et consolera toute la chrétienté. »

Élisabeth naquit ; le landgrave Hermann voyant s’accomplir une partie de la prédiction, voulut la réaliser tout entière ; il fit demander au roi de Hongrie la main de sa fille pour le jeune prince, Louis de Thuringe ; la proposition ayant été acceptée, une suite nombreuse et brillante, portant de riches présents, alla chercher la princesse.

Après de grandes réjouissances, au moment du départ, on apporta la petite Élisabeth, qui n’avait alors que quatre ans, enveloppée dans une robe de soie brodée d’argent et d’or ; on la coucha dans un berceau d’argent massif et on la remit ainsi aux ambassadeurs thuringiens. Comblés de présents et porteurs de la riche dot de la princesse, ils ramenèrent Élisabeth à la cour du landgrave, pour être élevée avec Agnès, sœur du jeune prince qui devait un jour être son époux.

Dès l’arrivée d’Élisabeth en Thuringe, on célébra avec magnificence ses fiançailles avec Louis, fils du landgrave, à peine âgé de onze ans. Hermann avait choisi sept demoiselles des plus nobles familles de sa cour, et à peu près du même âge que sa future belle-fille, pour partager ses études et ses jeux.

Si Élisabeth avait trouvé dans Hermann le meilleur des pères, la duchesse Sophie, femme du landgrave, d’un caractère altier et sévère, ne pouvait remplacer pour elle la tendre mère dont le sort l’avait séparée. Agnès, fille du landgrave, dès son enfance, envieuse et frivole, était incapable de lui donner l’amitié d’une sœur, mais le jeune Louis, bon et complaisant, se prêtant à ses jeux enfantins avec une patience inaltérable, toujours prêt à la défendre quand on osait l’attaquer, ingénieux à excuser ses moindres fautes, acquit les plus tendres affections de la charmante enfant ; cette affection ne fit que s’accroître en grandissant.

Élisabeth, douée des plus aimables qualités, était parvenue à se concilier la bienveillance de toute sa nouvelle famille, en dépit de l’opposition des caractères. Malgré son jeune âge, elle trouvait, dans la bonté de son cœur, ce tact délicat et fin qui ferme la bouche à l’envie et sait faire pardonner jusqu’à la perfection. Elle trouvait dans une piété angélique cette résignation, cette obéissance, cette douceur qui font chérir l’enfance. Sophie, malgré sa sévérité, ne pouvait presque jamais la reprendre ; et Agnès, en dépit de son caractère despote et envieux, était forcée de l’adorer. Le secret de l’aimable enfant était tout entier dans sa piété précoce et ardente, qui, pour elle, changeait en douceur toutes les petites mortifications qui la rapprochaient du Christ, dont, toute jeune, elle ne pouvait méditer sur les souffrances sans pleurer.

La prière avait pour elle mille attraits ; et plus d’une fois on la vit diriger ses compagnes jusque vers la chapelle ; et là, tandis que les autres ne songeaient qu’à s’ébattre joyeusement, elle venait à la dérobée déposer un baiser sur les marches de la porte ou sur les murailles du temple du Seigneur, entremêlant ainsi ses jeux d’une prière fervente et associant Dieu à tous ses plaisirs, comme déjà elle savait lui offrir ses peines enfantines.

Cette piété, qui, dès sa plus tendre enfance, formait le caractère distinctif d’Élisabeth, ne se montrait pas seulement dans les actes d’une religion extérieure, elle éclatait mieux encore dans son humilité, sa résignation et surtout sa charité chrétienne. Élisabeth se plaisait à rassembler autour d’elle des enfants pauvres ; elle leur distribuait des présents de peu de valeur, il est vrai, mais qui en prenaient une grande par la délicatesse qu’elle mettait à les leur offrir ; et puis, parce qu’ils étaient le résultat des privations secrètes qu’elle s’imposait : toujours dans la vue de plaire à Dieu. Profitant ensuite de l’ascendant que donne d’ordinaire la générosité, elle se plaisait à parler de Dieu à ces pauvres enfants, elle leur enseignait à prier en leur faisant réciter et récitant avec eux la Salutation angélique, et surtout l’Oraison dominicale, le modèle de toutes les prières.

L’enfance d’Élisabeth avait fait place à l’adolescence, et ses précoces vertus, loin de s’altérer au souffle empoisonné du monde et de la cour, croissaient et s’y développaient d’une façon miraculeuse ; et cependant, à cet âge où d’ordinaire on ne connaît que le bonheur et les jeux, Élisabeth fut initiée aux souffrances de la terre : elle perdit sa mère victime d’une mort cruelle, et le père si tendre qui l’avait adoptée et qui la chérissait comme sa propre fille. Élisabeth ressentit vivement ce double malheur, et c’est à Dieu qu’elle demanda des consolations. Sa piété, déjà si expansive, s’accrut encore, et la prière devint son plus doux plaisir comme elle était son refuge lorsqu’elle avait à se plaindre de l’injustice.

Depuis la mort du landgrave, le sort d’Élisabeth avait bien changé à la cour ; quoique Louis, devenu à son tour souverain du pays, lui témoignât toujours le plus tendre attachement, sa jeunesse, qui le laissait encore sous la domination de la duchesse Sophie, ne lui permettait pas de donner à la princesse sa véritable place, ni d’imposer silence aux aigres propos de sa mère et de sa sœur. Celles-ci ne pouvaient pardonner à Élisabeth sa piété et ses habitudes humbles et simples, qui contrastaient trop avec leurs dispositions et leurs goûts ; les courtisans, pour faire la cour aux princesses, ne lui épargnaient pas non plus les sarcasmes et les dérisions : tous s’accordaient à dire qu’il n’y avait rien en elle qui ressemblât à une princesse. C’était d’ordinaire avec douceur et patience que la jeune fille répondait aux injures, et elle s’en vengeait par une ardente charité qui embrassait, sans distinction, amis et ennemis.

A cet âge où d’ordinaire le goût de la parure domine chez une jeune fille, Élisabeth se plaisait à sacrifier tous les vains ornements qui pouvaient relever ses attraits, craignant toujours d’éveiller l’envie de ses jeunes compagnes, ou de manquer à la modestie chrétienne. Et puis, il lui semblait que tout ce luxe des cours faisait insulte à la misère du peuple, les bijoux qui chargeaient son front lui paraissaient lourds lorsqu’elle voyait une infortune qu’elle ne pouvait soulager.

Un jour, c’était la fête de l’Assomption, les princesses s’étaient rendues en grande pompe et dans tout l’éclat d’une riche parure, à Eisnach, dans l’église des chevaliers de l’ordre Teutonique où se célébrait une messe en musique en l’honneur de Notre-Dame. Élisabeth et Agnès, belles toutes deux de leur jeunesse, de leurs attraits, étaient vêtues d’un brillant costume où les perles et les pierreries n’avaient pas été épargnées. Par-dessus leur robe ou tunique de soie blanche, était un surcot ou manteau, couleur cerise, brodé de perles ; un bandeau et un voile transparent enveloppaient les jeunes filles à la manière du temps, et voilaient, sans la cacher, leur taille svelte. Elles portaient une riche aumonière suspendue au côté ; leurs bras étaient chargés de plusieurs bracelets ; des agrafes d’or enrichies de pierreries attachaient leur manteau ainsi que les autres pièces de leur ajustement, et la couronne ducale, en diamants et pierres précieuses, complétait cette toilette. Leur longue et ondoyante chevelure formait une foule de longues nattes soyeuses qui s’échappaient de dessous leur couronne et tombaient presque jusqu’à leurs pieds. Élisabeth avait la taille plus développée qu’on ne l’a communément à cet âge qui suit l’adolescence et n’est pas encore la jeunesse ; la modestie, qui lui était ordinaire, donnait un certain air de majesté à toute sa personne, et l’excessive douceur de ses grands yeux noirs ajoutait la grâce à sa beauté.

Un murmure flatteur avait accueilli les jeunes filles sur leur passage ; la vanité d’Agnès jouissait de ce triomphe qu’Élisabeth ne remarquait même pas : toutes ses pensées étaient pour la pieuse solennité qui les attirait à l’église.

En entrant dans la nef, Élisabeth, par un mouvement spontané, ôte sa couronne et repoussant les riches coussins préparés à la place qui lui était destinée, elle se prosterne humblement à terre ; la duchesse la voyant ainsi, lui dit brusquement : « Qu’avez-vous donc, mademoiselle Élisabeth ? qu’allez-vous faire de nouveau ? voulez-vous encore faire rire tout le monde de vous ? Les demoiselles doivent se tenir droites, et ne pas se jeter par terre comme des folles ou de vieilles nonnes fatiguées ; est-ce que votre couronne est trop lourde ? »

Élisabeth se leva et répondit humblement à sa belle-mère : « Chère dame, ne m’en voulez pas ; voici, devant mes yeux, mon Dieu et mon roi, ce doux et miséricordieux Jésus qui est couronné d’épines aiguës, et moi qui ne suis qu’une vile créature, je resterais devant lui couronnée de perles, d’or et de pierreries ! ma couronne serait une dérision de la sienne. » Et pleurant amèrement, elle se remit à genoux sur la pierre, se cachant le visage de son manteau et priant avec une telle ferveur que Sophie et Agnès se virent forcées de l’imiter pour ne pas donner lieu à de fâcheuses comparaisons.

Celle dont le cœur sensible s’attendrissait ainsi devant la croix, ne pouvait voir de sang-froid l’infortune de ses semblables ; elle consacrait à la soulager tout l’or qui était à sa disposition, et comme sa charité sans bornes lui attirait de dures réprimandes de la part de la duchesse, elle se cachait de ses bonnes œuvres et y consacrait tout ce qu’elle pouvait dérober sans qu’on s’en aperçût, à sa parure, à ses plaisirs, et même à ses aliments : s’imposant des jeûnes rigoureux pour grossir le petit trésor qu’elle réservait aux pauvres.

Non contente de ces dons généreux, elle allait jusqu’à panser et soigner elle-même les malades, descendant aux offices les plus vils et les plus repoussants : rien ne la rebutait dès qu’il s’agissait de faire du bien ou de calmer des douleurs ; elle employait ses loisirs à travailler de ses mains les vêtements qui devaient couvrir la nudité du pauvre ; quand elle n’avait plus rien à donner, c’étaient au moins de douces et touchantes paroles qui venaient sécher les larmes du malheureux. Ainsi les vertus d’Élisabeth achevaient d’éclore au foyer de la charité, et sa beauté se développait au sein d’une vie active et laborieuse.

Cette beauté fit naître dans le cœur d’Agnès une basse jalousie, tandis que la simplicité d’Élisabeth et son éloignement pour les plaisirs que le monde recherche, lui donnèrent pour ennemis tous les courtisans, car ils redoutaient l’influence des vertus austères de la jeune fille lorsqu’elle deviendrait l’épouse du prince auquel elle était fiancée.

A mesure que l’instant approchait où le jeune landgrave devait ratifier les promesses faites dans son enfance, on forma autour de lui comme une vaste conjuration qui avait pour but de le détacher d’Élisabeth, et de la lui faire renvoyer à la cour du roi de Hongrie. La calomnie vint en aide à l’intrigue, et bientôt Élisabeth vit s’éloigner d’elle tous ceux qui lui étaient demeurés fidèles. Ce premier essai des misères du monde et de son injustice devint un nouveau lien entre Dieu et Élisabeth ; elle y puisa de nouvelles forces pour le servir et l’aimer. « Comme le lis entre les épines, dit un de ses historiens, l’innocente enfant fleurissait et germait au milieu des amertumes et répandait autour d’elle le doux parfum de la patience et de l’humilité. »

Louis de Thuringe, quoique bien jeune encore, sut comprendre et apprécier le trésor que Dieu lui destinait ; et résistant à toutes les machinations de l’envie, il conserva à Élisabeth l’affection qu’il lui avait vouée dès sa plus tendre enfance.

Depuis l’arrivée de sa petite fiancée, lorsque les études ou les devoirs du prince l’éloignaient d’elle, il avait coutume de lui rapporter quelque objet qui lui témoignât de son souvenir pendant le temps qu’il avait passé loin d’elle ; dans l’enfance c’était un joujou ; et plus tard une fleur ou tout autre présent venait prouver à la jeune fille que son ami pensait toujours à elle. Un jour cependant, alors que le gouvernement de son petit état ne laissait plus guère de loisirs au jeune prince, un jour, dis-je, au retour d’un voyage, il n’apporta point à sa fiancée le tribut accoutumé. Élisabeth, que les intrigues de la cour avaient rendue défiante et qui s’entendait souvent répéter, même par sa future belle-sœur, qu’elle ne serait jamais la femme du landgrave, sentit, pour la première fois, un profond découragement, car elle se crut délaissée par son seul protecteur ; elle s’en plaignit au sire de Varila qui l’avait reçue jadis toute petite des mains de son père. Le bon vieillard l’aimait comme sa fille ; il fut tout ému de son chagrin et forma le projet de questionner le prince sur ses intentions à l’égard de la jeune fille.

Il le fit dans une partie de chasse et saisit le moment où, seul avec lui, ils se reposaient tous deux à l’ombre, ayant en face d’eux la montagne de l’Inselberg ; il demanda au prince la permission de lui faire une question.

« Parle en toute assurance, lui répondit le prince.

— Or donc, monseigneur, reprit le chevalier, que prétendez-vous faire de mademoiselle Élisabeth, que je vous ai amenée ? La prendrez-vous pour épouse, ou, vous dégageant de votre parole, la renverrez-vous au roi son père ? »

Louis se leva aussitôt et lui montrant de la main l’Inselberg : « Vois-tu, dit-il, cette montagne qui est devant nous ? Eh bien ! si elle était d’or depuis la base jusqu’au sommet, et que tout cela dût m’appartenir à condition de renvoyer mon Élisabeth, jamais je ne le ferais. Qu’on pense et qu’on dise d’elle tout ce qu’on voudra, moi je dis ceci : Je l’aime et n’aime rien plus ici-bas. Je veux avoir mon Élisabeth ; elle m’est plus chère par sa vertu et sa piété, que toutes les terres et toutes les richesses du monde. »

Le sire de Varila, heureux d’entendre le prince s’exprimer ainsi, lui demanda la permission de rapporter ces paroles à la princesse.

« Dis-les-lui, répond le prince ; dis-lui que jamais je n’écouterai ce qu’on me conseillera contre elle, et donne-lui ceci comme un nouveau gage de ma foi. » Ce disant, il fouilla dans son aumonière et en tira un petit miroir à double fond, monté en argent, où se trouvait, au-dessous de la glace, une image de notre Seigneur crucifié.

Le chevalier se hâta d’aller trouver Élisabeth et lui donna grande joie et reconnaissance au cœur en lui reportant cette conversation, et lui remettant le nouveau gage de la foi de Louis.

Le jeune landgrave ne put encore cependant réaliser sa promesse ; une guerre le tint, pendant plus d’une année, éloigné de la Thuringe. Son absence fut un temps d’épreuves pour Élisabeth ; elle eut à souffrir les plus sensibles affronts ; on espérait ainsi lasser sa patience et l’amener à demander elle-même son départ, mais la douce et pieuse fille, résignée à la volonté de Dieu, souffrait en silence, offrant à Dieu ces humiliations, et s’en consolant par la pratique de la bienfaisance.

Louis rentra enfin dans ses états ; Élisabeth devint son heureuse compagne, et vit à ses pieds ces mêmes courtisans qui l’avaient accablée de leurs mépris, et poursuivie de leurs sarcasmes. Aussi généreuse dans le bonheur, qu’elle avait été patiente dans l’adversité, elle sut oublier leurs injustices ; et le haut rang où elle se trouvait placée, ne put altérer sa modestie.

Élisabeth, sur le trône, s’occupa sans relâche des devoirs que lui imposait sa nouvelle dignité ; pendant que son jeune époux mettait tous ses soins à gouverner ses états avec justice, Élisabeth, par sa douceur, cherchait à tempérer ce que cette justice pouvait avoir d’âpre et de sévère. Sa charité avait trouvé une nouvelle occasion de s’exercer, et tous les pauvres voyaient en elle une tendre et prévoyante mère.

En 1225, l’Allemagne fut affligée d’une affreuse famine ; le landgrave était absent, et sa sensible compagne, pénétrée de la misère du peuple, mit tout en œuvre pour l’adoucir ; les greniers du palais furent ouverts et le grain distribué aux pauvres ; l’argent même du trésor royal ne fut point épargné. Élisabeth se plaisait elle-même à répartir les aumônes ; et comme les infirmes ne pouvaient gravir le rocher escarpé sur lequel était bâti le château de Wartbourg, elle fit construire dans la vallée un hôpital où tous les malades furent réunis ; et là, dans sa touchante sollicitude, elle allait elle-même les servir. Quelques raisons que pût lui opposer la prudence humaine pour mettre un frein à sa libéralité, Élisabeth n’écouta que la voix du malheur et de la souffrance. Cette fois, les courtisans crurent avoir trouvé le moyen de lui nuire dans l’esprit de son mari, et ils saluèrent le retour de celui-ci par le tableau des prodigalités de la princesse. La mère du landgrave elle-même pensa ébranler la confiance de son fils, en lui montrant le trésor royal épuisé ; mais il lui répondit : « Laissez-la faire, car c’est ainsi qu’elle amasse des bénédictions sur nos têtes ! »

Pendant qu’Élisabeth donnait tout à ceux qui avaient besoin, elle se refusait à elle-même tout ce qui n’était pas du strict nécessaire ; plusieurs fois même, elle vendit ses parures et ses bijoux, afin de contenter sa passion pour la charité.

Un jour qu’elle s’était défaite de ses plus riches manteaux pour se procurer de l’or, on annonça des ambassadeurs envoyés par le roi son père afin de complimenter le landgrave sur son mariage. Élisabeth n’avait pas le temps de remplacer ce qui lui manquait pour se parer convenablement à la circonstance ; son mari, qui redoutait l’impression défavorable que pourraient prendre les envoyés de son beau-père, témoigna une espèce de mécontentement à sa femme. Elle le rassura d’une manière enjouée et se présenta devant les ambassadeurs avec une noble assurance et une modestie pleine de grâce ; elle leur fit avec tant d’aménité les honneurs de sa cour ; elle leur parut si belle et si agréable, qu’ils crurent l’avoir vue dans la plus brillante toilette : Dieu sans doute lui prêtait des charmes.

Dans une autre circonstance, raconte la légende, Élisabeth, chargée d’aumônes qu’elle avait cachées dans son manteau, descendait le sentier escarpé qui conduisait en bas de la montagne ; elle fut rencontrée inopinément par le landgrave revenant de la chasse. Il lui barre le passage et lui dit avec tendresse : « Où courez-vous donc ainsi, ma douce amie ? » Élisabeth, interdite, presse contre elle son manteau, cherchant à dérober aux yeux de Louis les dons qu’il renfermait. — Ma chère sœur, c’est ainsi qu’il l’appelait, ne veut-elle pas dire à son frère ce qu’elle porte si mystérieusement ? et, sans attendre la réponse de la jeune femme qui baissait timidement ses grands yeux, Louis ouvre de force les petites mains qui lui résistent, et voit le manteau d’Élisabeth plein de roses, quoique ce ne fut pas la saison de ces fleurs. Frappé de ce prodige, mais encore plus surpris de l’émotion d’Élisabeth, le prince voulant la rassurer s’approchait pour l’embrasser, quand il aperçut sur sa tête comme une croix lumineuse. A cet aspect, les yeux de la foi lui expliquent ce mystère. Saisi d’étonnement, il met un genou en terre devant celle en faveur de qui Dieu change les lois de la nature, et, prenant parmi les fleurs contenues dans le manteau une des roses, il la porte pieusement à ses lèvres en jurant qu’elle ne le quittera jamais ; et depuis cet instant, dit encore la légende, les roses fleurirent avec profusion autour de la Wartbourg pour perpétuer le souvenir de ce gracieux miracle.

Le ciel avait béni l’union de la princesse : trois enfants étaient venus successivement ajouter à son bonheur et joindre les devoirs d’une tendre mère à ceux d’une épouse dévouée. Sincèrement aimée du compagnon de sa vie qui avait mis en elle toute sa confiance, voyant autour d’elle un peuple heureux, dévoué à ses princes, Élisabeth était parvenue au plus haut point de la félicité humaine. Alors Dieu, qui avait formé avec complaisance l’âme d’élite de cette prédestinée, voulut, par de nouvelles épreuves, la détacher de la terre et l’attirer à lui.

Vers cette époque, une croisade contre les infidèles venait d’être résolue : l’empereur d’Allemagne appelle le landgrave de Thuringe à faire partie de cette expédition. A la voix sévère du devoir qui parlait au nom de la religion, le prince sacrifie aussitôt les plus chères affections de son cœur et se décide à prendre la croix ; mais, redoutant la douleur de sa femme, il hésitait à lui confier sa sainte et courageuse résolution, lorsqu’un jour, dans l’épanchement d’une conversation intime, Élisabeth s’amusait à fouiller dans l’escarcelle de Louis, afin de lui dérober quelque chose pour ses pauvres, elle en retira la croix, gage de la promesse du prince...

La douleur d’Élisabeth fut vive et profonde ; mais elle se soumit sans murmurer à ce qu’elle regardait comme la volonté de Dieu ; et, quand elle se fut séparée de l’ami de son cœur, elle renonça à tous les plaisirs du monde, aux parures de son rang ; elle adopta le costume des veuves et se consacra plus que jamais au service de Dieu et des pauvres : sa seule distraction était l’éducation de ses enfants.

Ce lugubre costume, quelle avait adopté, et qui disait assez le deuil de son âme, elle ne le quitta plus. Le jeune prince fut emporté par une fièvre maligne au moment de passer en Orient... Comment dire la douleur d’Élisabeth ? elle y aurait succombé, si la religion ne lui eût donné de la résignation et des forces.

Après une perte si sensible qui semblait, pour Élisabeth, épuiser la coupe du malheur, elle eut encore à souffrir de l’injustice et de l’ingratitude : sous prétexte de sa prodigalité, on lui refusa la régence pour son fils encore enfant ; son beau-frère lui ravit l’héritage de sa famille, la chassa de son palais ; et dans cette ville où elle avait tari tant de larmes, secouru tant d’infortunes... elle ne trouva pas un abri !... on joignit même l’insulte au refus, et la princesse fut obligée de se réfugier dans une église, et ce fut un pauvre prêtre qui lui donna l’hospitalité. Au lieu de maudire ceux qui la traitaient avec tant d’ingratitude, la princesse comprit que Dieu voulait éprouver sa résignation et son amour pour lui. Elle le bénit de l’avoir jugée digne de porter aussi sa croix, et pas une plainte ne sortit de sa bouche : elle avait même des bénédictions pour les injures.

Son oncle, l’évêque de Bamberg, connut en même temps et sa détresse et sa vertu ; il lui offrit un asile respectable ainsi qu’à ses enfants, et, voyant sa jeunesse, sa beauté, il lui conseilla de choisir un nouvel époux qui pût la protéger. Élisabeth répondit à son oncle que, puisqu’elle avait perdu Louis, que Dieu lui avait donné dans sa bonté, elle n’aurait plus d’autre époux sur la terre et se consacrerait tout entière au Seigneur. Son oncle, trouvant sa résolution inébranlable, la respecta et s’occupa seulement de l’intérêt de ses enfants.

Bientôt, cependant, tout sembla changer pour Élisabeth. Les dépouilles mortelles de Louis de Thuringe furent rapportées dans ses états. La vue des reliques de cet homme révéré, la noble et touchante douleur de sa veuve qui voulut contempler encore ces restes chéris, attendrirent en sa faveur le peuple qui l’avait abandonnée à l’injustice de ses ennemis. Son beau-frère lui-même se repentit de son usurpation, et bientôt la princesse vit à ses genoux ceux qui l’avaient méconnue ; on lui offrit la couronne et le sceptre de Louis jusqu’à ce que son fils fût en âge de les reprendre ; mais elle refusa tout pour elle, et après avoir confié ses enfants à leur oncle, elle se retira à Marpruk, où elle vécut dans un dénûment volontaire, abandonnant aux pauvres tous ses revenus et travaillant de ses mains pour sa propre subsistance. Non contente de cette vie toute d’abnégation, elle affligeait son corps par les plus dures austérités, et soupirait après l’instant qui la réunirait à son Dieu et à l’ami qu’elle avait perdu. Dieu crut enfin l’avoir assez éprouvée, et à l’âge de vingt-quatre ans il l’appela à lui.

La fin d’Élisabeth vint couronner une si belle vie, et loin que la mort parût escortée de son triste cortège de souffrances, de craintes et de larmes, ceux qui entouraient la princesse crurent entendre, à cet instant suprême, une mélodie céleste ; et tandis que la belle figure de la jeune femme s’illuminait d’une clarté divine que devait respecter même le tombeau, son corps si pur exhalait une senteur balsamique, et Dieu, en retirant son âme, attacha à ses dépouilles mortelles le don des miracles.

Élisabeth fut canonisée, quatre ans après sa mort, par le pape Grégoire IV.


Le petit Marot.

distressed lady on a horse with small boy holding the reins of the horse, castle in background
Louis Lassalle del et lith.Imp. Lith. de Cattier
 
il en impose à la frayeur du coursier qui s’arrête tout à coup.

Paris, Mme Ve LOUIS JANET, Éditeur du DIMANCHE des Enfants.

LE PETIT MAROT.
PAR Mme EUGÉNIE FOA.

I.

« Clément Marot, es-tu allé hier chez maître Harangier, procureur au Châtelet ? — Non, patron. — Ah ! peut-être la course que tu avais à faire, du côté du couvent des Minimes, t’aura retenu trop longtemps. — Je ne suis pas allé là non plus. — Où es-tu donc allé ? — Ceci est mon secret. »

Après cette réponse faite d’un ton assez décidé, le patron et l’enfant se regardèrent. Le premier, maître Guillemeteau, huissier à verges, lourd d’esprit comme de corps, mais huissier depuis les pieds jusqu’à la tête, ne comprenant pas qu’il y eût, sur terre, quelqu’un d’assez osé pour méconnaître toutes les douceurs de la cléricature, ouvrait d’énormes yeux ronds à fleur de tête, sur son clerc. Celui-ci, âgé de dix ans tout au plus, petit, robuste, la mine éveillée, mutine, soutenait assez bien le regard de son maître. Il n’y avait, il faut l’avouer, dans son maintien, ni effronterie ni insolence, mais seulement comme une assurance intime que ce qu’il avait fait était bien fait. Toutefois, il paraît qu’on pouvait se tromper sur cet air, car maître Guillemeteau reprit avec le ton de la colère. « Ah ! c’est ton secret, et si mon secret, à moi, était de te donner une volée de coups de bâton...

— Je vous ferais observer que je ne suis pas à vos gages, et que vous n’avez pas le droit... interrompit Clément Marot qui fut interrompu, à son tour, par ces mots... — Ceci est un point de droit que nous discuterons quand tu les auras reçus... — Non, car alors ce serait un point de fait... »

Cette réponse de Marot rentrait trop dans les attributions de l’huissier à verges pour que son front ne se déridât pas un peu ; cachant toutefois sous une feinte brusquerie la gaieté que ce jeu de mots avait provoquée chez lui, il reprit : « La copie du jugement qui condamne Simon, l’argentier, est-elle faite ?

— Oh ! pour ça, oui, dit Clément Marot, allant prendre sur un casier, un parchemin qu’il remit à son patron.

— Voyons, dit celui-ci, posant ses lunettes sur son nez, et s’approchant d’une croisée dont les vitres, absentes pour la plupart, avaient été remplacées par autant de parchemins huileux : ce qui contribuait à obscurcir encore davantage l’intérieur de cette étude, assez sombre déjà par elle-même. — Et il se mit à lire tout haut, mot par mot, et comme cherchant un sens à chaque mot.

« Car ceux à qui un tel bien ne peut plaire

Doivent penser, si jà ne l’ont pensé,

Qu’en vous plaisant me plaist de leur déplaire. »

« Pardon, maître, pardon, s’écria Clément dès les premiers mots, ce n’est pas ça, voici, voici...

— Si je comprends rien à ce grimoire ! s’écria l’huissier retournant le parchemin en tous sens : aussitôt son clerc lui en donna un autre.

— Ceci est encore plus curieux, reprit maître Guillemeteau fronçant ses gros sourcils, et bien que Clément, les mains jointes, priât son patron de lui rendre ce papier, celui-ci se mit à lire, d’un ton furieux, les douces paroles que voici : »

« Le clerc soleil par sa présence efface

Et fait fuir les ténébreuses nuicts,

Ainsi par moi, devant ta face,

S’en vont fuyant les langoureux ennuys;

Quand ne te vois, triste je suis;

Quand je te vois, je sens bien d’autres sortes,

D’où cela vient?... dire je ne le puis...

« Vraiment ! vraiment ! s’écria maître Guillemeteau... c’est donc à gribouiller de pareilles sornettes, que vous faites servir l’encre, les plumes et le papier de mon étude ?... monsieur rimaille, au lieu de copier de la bonne prose d’exploits, de significations, de commandements dont fourmille mon étude... Je vous avertis, messire Clément Marot, que si je trouve encore des vers de votre façon, je vous chasse, comme un lépreux... car la rime se gagne comme la lèpre ; ce serait beau, en vérité, de voir toute l’étude de maître Guillemeteau, rimer, rimailler, du matin au soir... Où est enfin ce commandement ?

— Cette fois, le voici, dit Marot, tendant les deux mains l’une pour présenter l’exploit, l’autre pour reprendre ses vers, mais au grand étonnement de l’enfant, l’huissier mit les deux précédents papiers dans sa poche et déplia le commandement. « Nous, par la grâce de Dieu, Louis XII, roi de France... heu... heu... heu... le 30 avril 1506... »

« Allons... c’est bien... écoute-moi maintenant ; voici les courses d’aujourd’hui, et ne fais pas de celles-là, comme de celles d’hier... dit maître Guillemeteau prenant plusieurs papiers sur son pupitre... Voici une lettre pour M. le président à mortier, qui demeure derrière Saint-Sulpice, de plus une copie à porter au greffe du petit Châtelet, enfin un exploit contre un marchand de bois à côté du Pré-aux-Clercs... Pourquoi mets-tu ce papier sur les autres ?...

— Pour aller d’abord là, maître, répondit Clément.

— Et voici trois livres dix sous parisis, pour messire Jean Marot, secrétaire et seul poëte de notre bon roi, Louis XII, provenant d’une rentrée ; tu les porteras rue...

— Est-ce que j’ignore la demeure de mon père ? interrompit Clément.

— C’est juste, allons, pars... dit l’huissier, montrant la porte à son petit clerc, qui ne se le fit pas dire deux fois, et disparut bientôt avec toute la vivacité de son âge. »

II.

Ainsi qu’il l’avait dit, Clément Marot se dirigea d’abord vers le Pré-aux-Clercs ; mais, au lieu de tourner vers le chantier qu’on apercevait de loin, il s’arrêta pensif, du côté du Louvre, s’impatientant, à l’aspect du moindre individu qui venait de ce côté, et pâlissant ensuite, en reconnaissant que ce n’était pas ce qu’il attendait, car il était visible qu’il attendait quelqu’un ; mais qui ? c’est ce que vous allez savoir tout à l’heure.

Il était ainsi là depuis assez longtemps, regardant toujours la Seine, épiant chaque batelet qui s’approchait du rivage, quand un bruit extraordinaire, accompagné de cris de détresse, attira son attention vers une autre partie du pré : il vit un petit cheval au galop et, sur ce cheval, une jeune fille qui se tenait cramponnée en poussant un cri d’effroi.

Oubliant son âge, sa faiblesse, et le danger qu’il allait courir, Clément s’élance au devant du cheval, et avec une présence d’esprit admirable, il agite devant lui son petit chaperon à plumes de coq. Le cheval effrayé recule en se cabrant ; Clément profite de ce mouvement pour saisir les rênes qu’avait lâchées la jeune amazone, et il en impose à la fougue du coursier qui s’arrête tout court. A ce moment, arrivèrent un cavalier et une dame ; la dame surtout paraissait plus morte que vive ; elle atteignit le cheval à l’instant où la jeune personne descendue et déjà remise de son effroi, remerciait son jeune libérateur.

« Quel bonheur ! vous avoir trouvé là à point nommé, lui disait-elle (tout en faisant signe à la dame et au cavalier de ne pas trahir son incognito), à une heure où le Pré-aux-Clercs est ordinairement solitaire.

— Pas tout à fait solitaire... répondit Clément tellement ému que la jeune personne s’écria : — Êtes-vous blessé ? mon enfant. — Mon enfant !... répéta tristement Clément Marot.

— Parce que je n’ai pas l’air d’être plus âgée que vous, ce mot d’enfant vous blesse, répliqua la jeune inconnue en riant...

— J’ai onze ans, mademoiselle, dit Clément d’une manière assez solennelle.

— Et moi, treize, messire, reprit l’inconnue sur le même ton,... mais je répète ma question, n’êtes-vous pas blessé ? — Non, mademoiselle.

— A propos, pourquoi m’avez-vous dit qu’à cette heure le Pré-aux-Clercs n’était pas toujours solitaire ? — Parce que j’y suis, moi, à cette heure, répondit Clément. — Voici la première fois que je vous y vois, dit la jeune fille. »

Clément la regarda d’un air de reproche. « Ça se peut, dit-il ; je n’ai pas, comme vous, le don de voiler le soleil. »

La jeune inconnue éclata de rire. « Je ne me connaissais pas ce pouvoir.

— Il faut bien que ce soit, reprit Clément, puisque je ne le vois, ni ne le sens, lorsque vous êtes là... »

Le visage de la jeune personne devint grave : « Vous m’avez rendu un grand service dont je voudrais vous récompenser, messire, lui dit-elle. — Les personnes de ma sorte ne reçoivent pas de récompense, répondit Clément avec hauteur. — Et celles de ma sorte, reprit l’inconnue sur le même ton, ne laissent jamais un service impayé... — Je me nomme Clément Marot ; mon père est l’historien de notre roi.

— Et moi, je me nomme... » Et soudain cachant sa gravité sous un grand éclat de rire, elle ajouta : « On me nomme Mignonne ; mon père a une charge à la cour... » Puis, prenant le bras de la dame, elle s’éloigna pendant que le cavalier ramenait le cheval par la bride.

Clément la suivit des yeux ; il espérait qu’elle retournerait la tête une fois au moins pour le regarder : ce qu’elle ne fit pas, et ce dont l’enfant se sentit si dépité, que les larmes lui en vinrent aux yeux ; alors il prit le parti d’examiner ses papiers, de les mettre en ordre ; après quoi, il fouilla dans son escarcelle pour y prendre son argent ; mais, à sa grande surprise, il la trouva vide, vide ! comment cela se faisait-il ? Alors il remarqua un trou à son escarcelle, et se mit à parcourir le pré en tous sens, d’un air si désespéré, que la jeune amazone qui, avant de quitter le pré, venait de jeter un dernier regard sur l’enfant qui lui avait sauvé la vie, le voyant dans cette agitation, revint précipitamment vers lui. « Clément ! Clément ! criait-elle. »

A cette voix qu’il reconnut, le petit clerc tourna la tête et resta tout saisi. « Qu’as-tu donc ? » demanda Mignonne.

D’abord Clément hésita à répondre ; mais, réfléchissant que son trouble méritait cependant une explication, il avoua la vérité, la perte de son argent. « Et à combien cela montait-il ? demanda la jeune fille. — A trois livres dix sous tournois, répondit Clément qui fut tout honteux de sa réponse, en voyant Mignonne partir d’un grand éclat de rire.

— Trois livres et dix sous tournois ! répéta-t-elle, et c’est pour une misère pareille que tu courais ainsi comme un fou ?

— Si cette misère est toute la fortune de cet enfant, fit observer la dame qui accompagnait la jeune fille. » Cette réflexion répandit un nuage sur le front charmant de la petite rieuse. « J’ai eu tort, dit-elle ; veuillez, ma bonne, rendre à cet enfant ce qu’il a perdu. »

Par un mouvement plus instinctif que réfléchi, Clément se recula, et son visage se couvrit d’une vive rougeur. « Gardez votre rire et votre argent, lui dit-il.

— Cet argent est donc à toi que tu peux le perdre impunément ? lui demanda-t-elle.

— Cet argent est à mon père, répondit Clément.

— Et si tu ne le lui rapportes pas, ton père te grondera.

— Ah ! ce n’est pas cette crainte qui faisait mon désespoir, mademoiselle.

— Aurais-tu si peu de crainte de l’auteur de tes jours ?

— J’aime et je crains mon père, mademoiselle, répondit Clément ; mais hélas ! si j’ai perdu cette faible somme, ce n’est pas à cause de lui ou des reproches qu’il est en droit de m’adresser, que je me plains ; cet argent était destiné ailleurs...

— Et peut-on savoir ?... demanda la jeune fille.

— Oui, dit Clément, car je sens que j’ai eu tort de refuser ce que vous m’offriez tout à l’heure ; je l’accepte : non, pour moi, mademoiselle, mais pour une pauvre femme qui se meurt, faute de pouvoir acheter de quoi se faire soigner...

— Une pauvre femme qui se meurt ! Oh ! conduis-moi chez elle, mon cher Clément, dit la jeune fille avec une spontanéité charmante ; madame de Flauvergue, ajouta-t-elle, vous le permettez, n’est-ce pas ?

— Le moyen de vous refuser ! reprit cette dame en souriant.

— Allons », dit Mignonne prenant Clément par la main ; et, sans madame de Flauvergue, à laquelle certain embonpoint défendait de courir, les deux enfants n’auraient fait qu’un pas du Pré-aux-Clercs au chantier au pied duquel était adossée une chaumière construite en planches et en briques.

III.

En y entrant, la jeune fille ne put retenir une exclamation de douleur ; quant à Clément, il semblait familiarisé avec cette affreuse misère.

Une cloison de planches mal jointes défendait mal les tristes habitants de cette masure des injures de l’air ; la terre nue et froide servait de plancher ; dans le coin le plus obscur de cet antre, qui ne recevait de jour que par la porte, une malheureuse créature grelottait sur une litière de paille ; à côté de ce lit de misère, un petit garçon de dix ans, agenouillé et les mains jointes, priait en pleurant.

« Ah ! Clément, tu viens trop tard, dit cet enfant au fils de Marot ; depuis une heure, ma mère ne m’entend plus.

— J’espère que non ; autrement je serais trop coupable, reprit Clément » pendant que madame de Flauvergue, après avoir jeté un regard sur la mourante, donnait en secret des ordres au valet qui les avait constamment suivis.

Quant à Mignonne, un déluge de larmes couvrait ses belles joues roses. « Eh quoi ! disait-elle, il existe de pareilles misères ! » Puis, se rapprochant de Clément, elle prit sa main : « Mais dis-moi donc, ajouta-t-elle, ce que sont ces gens-là.

— Lui ! dit Clément montrant le petit garçon, il se tient d’ordinaire à la porte de notre étude, et gagne quelques sous à faire les commissions des clercs, ou à tenir le cheval des clients qui viennent chez maître Guillemeteau. C’est ainsi que je le connais ; il y a quinze jours, ne le voyant plus, je suis venu le chercher jusqu’ici...

— Et depuis, ajouta le petit commissionnaire, Clément vient tous les jours ici ; il se prive du pain de son déjeuner pour moi, pour moi qui l’accepte, car j’ai si faim souvent que je n’ai pas le courage de le refuser ; tous les sous que son père lui donne, il les donne à ma mère, qui est trop malade pour travailler, à ma mère qui se meurt, et qui ne peut seulement pas le remercier !... Oh ! ma belle demoiselle, Clément est notre bon ange !... »

Sur ces entrefaites, le valet était revenu accompagné d’un homme vêtu de noir, qui en apercevant la jeune fille, s’écria : « Vous ici, princesse !

— Oui, moi, messire, à qui un enfant vient de donner la première leçon d’humanité — Clément, ajouta-t-elle, quand on montera ma maison, voudras-tu être mon page ?

— Toujours votre serviteur, répondit Clément, mais qui êtes-vous donc ?

— Marguerite de Valois, répondit la jeune princesse.

— Qui oubliera, un jour, le petit clerc de procureur, placé si au-dessous d’elle, reprit Clément avec un sentiment de tristesse indéfinissable.

— Non, car le petit clerc de procureur montera aussi, lui, assez pour se rapprocher de Marguerite. »

Cela dit, on ne s’occupa plus que de la mourante, qui ne mourut pas, grâce aux soins que l’on prit d’elle ; qui se rétablit au contraire, reprit ses travaux à l’aiguille ; elle était brodeuse en soie, or et argent ; ce fut elle qui, lors du mariage de cette princesse en 1509 avec Charles IV, duc d’Alençon, premier prince du sang, lui broda un de ces fameux et amples vertugadins dont les femmes de ce siècle aimaient tant l’usage, et que le chancelier de l’Hôpital essaya de réprimer par une loi somptuaire.

Quant à Clément Marot, il quitta bientôt l’étude de maître Guillemeteau pour entrer, en qualité de page, chez Nicolas de Neufville, seigneur de Villeroy, dans la maison duquel il put, à son aise, se livrer à son goût pour la poésie. François Ier ayant entendu parler de ses talents, et sachant combien sa sœur, la duchesse d’Alençon, aimait, ainsi que lui, la poésie, chargea le seigneur de Pothon de le lui présenter. Il passa alors valet de chambre auprès de cette gracieuse princesse.

« Le nom de Marot, dit Laharpe, est la première époque vraiment remarquable dans l’histoire de notre poésie, bien plus par le talent qui lui est particulier, que par les progrès qu’il fit faire à notre versification ; ce talent est infiniment supérieur à tout ce qui l’a précédé, et même à tout ce qui l’a suivi jusqu’à Malherbe. La nature lui avait donné ce qu’on n’acquiert point ; elle l’avait doué de grâce. Son style a vraiment du charme, et ce charme tient à une naïveté de tournure et d’expression, qui se joint à la délicatesse des idées et des sentiments ; personne n’a mieux connu que lui, même de nos jours, le ton qui convient à l’épigramme, soit celle que nous appelons ainsi proprement, soit celle qui a pris depuis le nom de madrigal ; personne n’a mieux connu le rhythme du vers à cinq pieds, et le vrai ton du genre épistolaire, à qui cette espèce de vers sied si bien. Son chef-d’œuvre, en ce genre, est l’épître où il raconte à François Ier comment il a été volé par son valet ; c’est un modèle de narration, de finesse et de bonne plaisanterie. » Boileau a dit de lui :

« Imitez de Marot l’élégant badinage. »

« Il n’y a guère, a dit aussi Labruyère, entre Marot et nous, que la différence de quelques mots. »

Sous le grave extérieur du philosophe, Marot cachait l’esprit le plus vif et le plus enjoué ; sa conversation pétillait de saillies ; doué d’un noble caractère, jamais on n’eut à lui reprocher la moindre jalousie contre aucun de ses confrères.

Né à Cahors en 1495, il est mort à Turin en 1544, toujours occupé de vers nouveaux.


L’enfant gâté.

man with hat in hand speaking to three women and a standing man
Imp. Lith. de Cattier
 
Approchez, Monsieur, dit avec émotion Madame de Serval....

Paris, Mme Ve LOUIS JANET, Éditeur du DIMANCHE des Enfants.

UN ENFANT GÂTÉ.
PAR Mlle LUCY SAUNDERS.

On dit d’un enfant : « C’est un enfant gâté » sans réfléchir à tout ce que ces deux mots renferment souvent d’idées désespérantes pour l’avenir.

Madame de Serval avait eu le malheur de perdre son mari. La naissance d’un fils suivit de près cette affreuse catastrophe ; sans la consoler, elle apporta du moins quelque soulagement à sa douleur. L’infortunée veuve retrouvait, dans ce fils unique et chéri, l’image de celui qu’elle pleurait ; son cœur lui voua donc la tendresse la plus vive, mais, par malheur, madame de Serval fit entrer, dans cette effusion d’amour maternel, les petites faiblesses qui le rendent dangereux. Ah ! je vous vois sourire d’incrédulité, mes enfants ; vous ne pourriez jamais croire qu’on vous rende un bien mauvais service, quand on vous gâte. Vous allez voir :

Toute préoccupée qu’elle était de l’idée de conserver ce fils adoré, dont la santé commandait d’ailleurs les plus grands ménagements, madame de Serval s’étudiait, en bonne mère, à satisfaire jusqu’à ses moindres fantaisies. Dès que son cher Alfred faisait un geste, on courait aussitôt à lui ; ses yeux se fixaient-ils sur un objet ? vite on le lui apportait ; quelque jouet venait-il tout à coup à lui déplaire ? en un clin d’œil, on le faisait disparaître.

Le jour surtout où le petit Alfred commença de marcher fut une véritable fête ; dès ce moment, sa bonne de prédilection, Marceline, reçut l’ordre de ne le contrarier en aucun de ses mouvements. Qu’arriva-t-il ? ce n’était jamais où on le conduisait qu’il voulait aller ; et, plus tard, en l’espace d’une heure, il eût fallu parcourir toute la maison, descendre dans la cour, entrer au jardin, ou remonter, tout d’un trait, l’escalier jusqu’au grenier. Convenez avec moi, mes amis, que ce petit monsieur devenait un être bien insupportable ; nul de vous ne se rappelle assurément avoir eu de pareilles fantaisies.

Un matin, entre autres, la porte de la cave se trouvait ouverte, Alfred veut y descendre ; Marceline cherche à l’en dissuader ; le voilà qui pousse des cris aigus : « Paix ! paix ! lui dit sa bonne ; il fait noir dans cette cave ; allons plutôt voir les petits poulets ; ah ! comme ils sont jolis, les petits poulets ! »

Mais toutes ces belles paroles de Marceline étaient en pure perte ; Alfred reculait toujours en pleurant et trépignant du pied. Madame de Serval accourt aux cris de l’enfant : « Qu’y a-t-il donc ? s’écrie-t-elle. — Rien, madame ; M. Alfred veut absolument descendre à la cave, et moi... — Quel si grand malheur ! interrompt l’indulgente mère, si ça peut le rendre heureux ! Marceline, allez bien vite chercher une chandelle. » La bonne obéit ; pendant ce temps, madame de Serval apaise Alfred, qui a encore le cœur tout gros du refus de Marceline. « Allons, calme-toi, mon ange, disait la maman ; ta bonne va revenir. » On descend à la cave ; Marceline marchait devant avec la lumière ; mais à peine est-on au milieu de l’escalier que l’enfant se ravise soudain, et ne veut pas aller plus loin.

Ce fut bien pis encore lorsqu’Alfred commença à parler ; chaque mot qu’il disait était comme un oracle auquel toute la maison devait obéir. Si bien qu’avec le temps, Marceline en était venue à gâter elle-même cet enfant, autant et plus que la mère. Mais il fallait surtout le voir à table ! Par exemple, un jour : « Je ne veux pas de ça, disait-il. — Eh bien ! alors que veux-tu ? mon ami. — Ce morceau-là. — Tiens, tiens, voici. — Ça n’est pas bon. — Si fait, c’est bien bon ; pourtant si tu préfères autre chose. — Je voudrais de la pâtisserie. — De la pâtisserie ! tu vois bien, Alfred, qu’il n’y en a pas. — Je veux de la pâtisserie. — C’est dit : demain on t’achètera des gâteaux. — Non, pas demain ; aujourd’hui, maintenant. » Et la bonne Marceline, en voyant le marmot se démener déjà sur sa chaise, envoyait bien vite un domestique chez le pâtissier. « Tiens, en voilà de la pâtisserie, s’écria-t-elle alors d’un air triomphant ; tu es content ? j’espère. — Oui, j’ai soif. — Voilà de l’eau rougie. — Non, je veux du café, moi ! — Du café ! mais Alfred tu n’y penses pas ; du café avec des gâteaux ? — En ce cas, je veux du lait. — C’est différent ; allons, voici une tasse de lait. — J’aime mieux le lait dans un verre, c’est gentil à voir. — Tiens, voilà. — Ce n’est pas là mon verre ; je veux mon verre. » Ah ! quelle vertu ne fallait-il pas à Marceline pour supporter d’aussi intolérables caprices !

Et tous les jours, même cérémonie à table, comme ailleurs ; c’était d’après les étranges fantaisies de ce petit tyran domestique que tout se réglait dans la maison. Aussi l’appelait-on, à juste titre, l’enfant gâté.

Enfin vint, pour Alfred, l’âge de l’adolescence ; c’est le vôtre, mes enfants. Vous comprenez, vous, qu’il faut étudier, vous instruire. Il en fut bien autrement de ce méchant petit garçon. Habitué, dès sa naissance, à ne faire que ses volontés, monsieur ne put supporter ni la discipline du collége, ni les préoccupations d’une étude quelconque. Le moindre signe de mécontentement de sa part, comme aussi la crainte de la plus légère indisposition (sa santé étant en effet très-délicate), suffisait pour alarmer le cœur de l’excellente madame de Serval. C’est ainsi qu’Alfred passait plus de six mois de l’année dans la plus complète oisiveté. Il avait d’excellents maîtres, mais il aurait fallu qu’ils se montrassent plutôt ses très-humbles valets que ses professeurs ; aussi tous, à la ronde, désertaient-ils la maison. Si bien donc qu’Alfred atteignit l’âge de dix-huit ans sans avoir pour ainsi dire rien su, rien appris ; et plus tard il entra dans le monde, absolu dans ses volontés, ignorant, insociable, en un mot, tel qu’un enfant gâté s’y montrera toujours, à moins que la Providence ne vienne, à temps, l’arrêter au bord de l’abîme.

Eh ! d’où vient, en effet, que nous rencontrons, dans la société, des jeunes gens si fatalement entachés de travers d’esprit, de vices de cœur ? c’est qu’ils ont été des enfants gâtés dès leur bas-âge. Les voilà condamnés maintenant à expier d’indulgentes faiblesses, par une cruelle expérience de la vie ; car, dans ce monde où vous devez entrer un jour, mes enfants, nous ne trouvons plus hélas ! de bons parents, indulgents pour nos fautes. Chacun est jugé là sévèrement, selon ses mérites ; on n’y fait grâce ni à la paresse, ni à la vanité, ni à l’ignorance. On nous prend, on nous laisse pour ce que nous valons ; et dès qu’une fois nous avons perdu l’estime des hommes, ils nous fuient, nous repoussent, et c’en est fait de nous.

Tel fut aussi le sort d’Alfred. Lui qui aurait dû bénir jusqu’aux faiblesses de madame de Serval, puisqu’enfin, en le gâtant ainsi, elle n’avait péché que par un excès d’amour maternel, il voyait, le malheureux, d’un œil sec, couler les larmes de sa pauvre mère, il dédaignait ses prières, et, comme aux jours de son enfance, il continuait de s’ériger en maître absolu dans la maison ; il ordonnait, commandait, disposait de tout à sa guise.

Madame de Serval résolut enfin de mettre un terme à une tyrannie si révoltante ; les désordres de son fils l’effrayaient d’ailleurs ; tantôt c’étaient des prodigalités ruineuses qui compromettaient, de jour en jour, sa propre fortune ; tantôt un duel provoqué par le caractère altier de ce jeune homme. Que de nuits passées alors dans les transes, dans les pleurs ! avec quelle amertume ne se reprochait-elle pas le malheur qui l’accablait ! elle le regardait comme son ouvrage. Il lui fallut prendre un parti extrême ; s’y résignant, d’après l’avis de son notaire, elle signifia donc, un matin, nettement à son fils qu’elle entendait être désormais maîtresse chez elle, et qu’il aurait, dès ce jour, à pourvoir, de lui-même, à ses moyens d’existence, aux intérêts de son avenir ; et sur le champ elle lui fit rendre compte de la succession de son père, laquelle se trouvait déjà presque dissipée par ses folies. Enfin, réduite pour son propre compte à un revenu borné, elle dit adieu à Paris, au monde, et se retira, aux environs de Soissons, dans le délicieux hameau de Vauxbuin.

Sans doute en se séparant ainsi pour jamais de son fils, madame de Serval avait pris là un parti désespéré ; mais, puisque ni ses prières, ni ses larmes n’avaient eu le pouvoir de dompter son caractère intraitable, de mettre un terme à ses désordres, pauvre mère faible et sans défense, devait-elle se condamner au rôle éternel de victime ? D’ailleurs sa santé dépérissait tous les jours, et, quelques années encore, elle se serait vue plongée elle-même dans un état voisin de la misère. La séparation eut donc lieu. Mais vous allez croire, mes enfants, qu’Alfred fut au moins repentant d’un si douloureux sacrifice de la part de sa mère. Point du tout : il ne vit, dans cette séparation, qu’un affranchissement complet de tout lien, de toute entrave, qui lui permettait de se livrer désormais, en toute liberté, à la fougue de ses penchants.

Que vous dirai-je maintenant que vous n’ayez déjà prévu d’avance. Dieu a dit : « Père et mère honoreras ; » l’aide de Dieu manquera donc toujours aux enfants qui méconnaissent le respect et l’amour qu’ils doivent à leurs parents. Un an plus tard, Alfred avait dévoré son patrimoine, et s’était brouillé avec tous les membres de sa famille ; bref, il en vint au point de se faire mépriser des gens honnêtes. Aux jours de l’infortune, il chercha des amis, des protecteurs ; il n’en trouva plus. Or, pour vivre, il fut contraint de faire des dettes, de se commettre avec d’avides usuriers.

Et pendant que tout ceci se passait à Paris, que faisait madame de Serval au fond de sa retraite ? elle gémissait douloureusement sur le sort de l’insensé. « Pourtant, s’écriait-elle souvent, une pauvre mère ne saurait être enchaînée, toute sa vie, aux désordres, à l’odieuse tyrannie d’un fils coupable ! J’ai dû faire ce que j’ai fait. Dieu m’est témoin que j’ai trop aimé l’ingrat ; oui, je l’ai trop aimé ; et c’est ma fatale faiblesse qui l’a perdu ! Ah ! si j’avais su ! »

Cette bonne Marceline (avec laquelle vous avez déjà fait connaissance), après avoir quitté bien à regret sa maîtresse, s’était placée chez d’honnêtes rentiers à Paris. C’est elle que madame de Serval avait chargée de veiller, à la dérobée, sur les actions de son fils, de lui rendre un compte fidèle de sa position ; et c’est par son intermédiaire qu’elle envoyait, en secret, à l’infortuné, de fréquents secours pieusement prélevés sur ses économies, le plus souvent même sur son nécessaire. Bonne et tendre mère !

Oui, mais ces secours providentiels se trouvaient presque aussitôt dissipés que reçus. Non qu’Alfred, si cruellement éprouvé par le malheur, ne rendit grâce à la main généreuse qui, même de loin, daignait encore veiller sur lui ; une mère seule était capable de pareils sacrifices ; mais sa détresse était si grande, il avait tant de fautes à réparer ! car il faut bien que je vous apprenne, mes enfants, qu’à force de misère, le repentir s’était fait jour enfin dans l’âme d’Alfred ; il avait perdu toute illusion : il ne se dissimulait plus les torts de son enfance, sa noire ingratitude ; il en était venu même à se détester, à se maudire ; n’avait-il pas flétri toutes les espérances du présent, engagé jusqu’à son avenir ? Hélas ! le remords s’emparait de lui trop tard ; et il ne restait plus à un noble fils de famille, pour racheter huit cruelles années d’erreurs que la ressource d’une expiation égale en durée ; il embrassa donc, avec une louable résignation, cette dernière voie de salut qui s’offrait à lui. En un mot, trois mois plus tard, le nom d’Alfred de Serval figurait sur les contrôles du régiment des zouaves d’Algérie... et déjà ce nouveau venu s’était fait distinguer du colonel Cavaignac par sa bonne conduite, sa belle tenue, qui plus est même, par deux actions d’éclat.

Il est vrai qu’avant de quitter Paris, Alfred avait mis le plus d’ordre que possible dans ses affaires. D’abord, disons-le tout bas, quoiqu’à son honneur, il s’était vendu : ah ! mon Dieu, oui, vendu comme remplaçant ; mais il n’en rougissait pas au moins ! ce prix de sa liberté, il allait le consacrer à l’extinction d’une foule de petites dettes. Ainsi vous le voyez, mes enfants, dès qu’une fois la conscience commence à se réveiller en nous, elle nous ramène bientôt à des pensées honnêtes. Alfred s’était rendu malheureux par sa faute ; il sentit qu’il devait en porter seul la peine et ne faire tort à personne. Il n’y avait, dans tout cela, qu’une dette qui l’accablât de tourments, parce qu’elle était énorme. Depuis cinq mois, notre jeune fou avait souscrit à certain juif, nommé Samuel Lévy, une lettre de change de la somme de 2,000 francs, en échange d’un prêt de 1,200 francs environ, qu’il avait follement dissipés dans ses derniers temps de désordre. Cette lettre de change échéait le mois suivant, et Samuel était un homme impitoyable.

Pour la première fois de sa vie, Alfred songeait aux terribles conséquences d’un pareil engagement. Ce serait le coup de la mort pour sa mère, si jamais elle venait à le savoir... Il lui fallait donc, à tout prix, s’assurer de la discrétion du juif. Il s’arme de résolution, va trouver Samuel, lui expose sa situation avec la plus entière franchise, et le parti bien arrêté qu’il a pris d’expier toutes ses erreurs par une conduite exemplaire. « Oh ! ne craignez rien pour votre créance, disait-il ; sans doute je ne puis révéler encore à ma mère le secret de mon enrôlement, de mon départ pour Alger ; mais, dès que je me serai rendu moins indigne de son pardon, je lui écrirai, je vous le jure, je lui avouerai tout, et peut-être alors, en faveur de l’expiation que je me suis imposée, consentira-t-elle à consommer pour moi ce dernier sacrifice ; dans tous les cas, d’ici-là, mon cher monsieur Samuel, je vous en supplie, à deux genoux, au nom de ce que vous avez de plus cher, qu’elle ne sache rien de ma dette, vous la tueriez ; songez-y bien, vous tueriez ma mère... Qui sait d’ailleurs ? je pars soldat, mais je puis revenir bientôt avec des épaulettes de capitaine. On a vu des choses plus extraordinaires. »

— Ouais ! maugréait tout bas le rusé juif, dans sa barbe ; l’imbécille ! il se fera tuer, et je serai bien avancé, moi. »

Après avoir fait d’abord une assez laide grimace, Samuel jugea toutefois plus prudent de dissimuler son désappointement ; il est certain qu’il avait bien compté se faire payer de ses 2,000 francs par madame de Serval, en la menaçant d’envoyer son fils en prison. Au surplus, il paraît qu’une autre idée consolante lui vint tout à coup, puisqu’il promit au jeune homme tout ce qu’il demandait : c’est-à-dire, silence et discrétion ; il lui tendit même la main de la manière la plus cordiale en apparence, et lui jeta, pour dernier adieu, ces mots quelque peu ironiques : « Au revoir donc, capitaine, j’attendrai. »

Alfred était ainsi parti pour Alger, la conscience tout à fait soulagée et plein d’espoir en la nouvelle carrière qui s’ouvrait devant lui. Nous avons vu que cet espoir ne s’était pas démenti.

Revenons maintenant à Vauxbuin. Nous y avons laissé une mère bien plus triste et désolée que par le passé ; voici pourquoi : la bonne Marceline, à la suite d’un long séjour qu’elle avait fait à la campagne avec ses maîtres, venait de lui écrire qu’elle avait perdu les traces de M. Alfred ; qu’il avait disparu inopinément de son dernier domicile, sans que personne pût savoir ce qu’il était devenu. Jugez des horribles anxiétés de madame de Serval. Elle ne savait à quelle pensée s’arrêter : « Ah ! le malheureux sera mort, s’écriait-elle douloureusement, et pas un mot ! un dernier mot de souvenir à sa pauvre mère ! » Heureusement pour cette dame qu’elle vivait au sein d’une famille honorable : celle de M. de Longpré. A Vauxbuin, par tous les moyens imaginables, on cherchait toujours à la consoler, à tromper ses chagrins.

Un jour que madame de Serval, M. et madame de Longpré, et leur fille Amélie se trouvaient réunis à l’heure du déjeuner, un inconnu se présente à la grille de la maison, et demande à parler, en particulier, à la mère de M. Alfred de Serval ; il avait, disait-il, quelque chose de très important à lui communiquer.

« La mère d’Alfred ! s’écrie aussitôt madame de Serval ; cet homme a donc à me donner des nouvelles de mon fils. Ah ! qu’il entre ! qu’il entre bien vite ! » Et disant ces mots, elle se levait déjà pour aller au-devant de l’inconnu.

— Pardon, madame, interrompt timidement le domestique, cet étranger est porteur d’une assez mauvaise mine ; il m’a fait presque peur avec son regard fauve ; il serait peut-être prudent....

— Bertrand a raison, reprend M. de Longpré ; et s’il n’y avait point d’indiscrétion à ce que nous fussions présents...

— Comment ! mes bons amis, pas le moins du monde ; ne connaissez-vous pas toutes mes peines ? n’êtes-vous point dans la confidence de mes plus secrètes douleurs ?

— Bertrand, introduisez cet homme ici, sans autre explication, dit alors M. de Longpré. »

Ce visiteur inattendu, vous l’aurez deviné, c’était... Samuel Lévy. Dès qu’il reconnut, en entrant, que la mère d’Alfred n’était pas seule, il fit, de surprise, deux pas en arrière, fronça le sourcil, et de dépit pinça ses grosses lèvres.

« Approchez, monsieur, dit avec émotion madame de Serval ; vous venez me parler de mon fils !

— Un siége à monsieur, ajouta le maître de la maison ; » puis il fit signe à Bertrand de sortir.

— Oui, madame, balbutia Samuel avec un embarras visible et après avoir promené ses regards obliques sur toute la compagnie ; j’avais à vous confier, au sujet de M. votre fils, un secret de la plus haute importance pour vous et pour lui.

— Il n’est donc pas mort ! s’écria la pauvre mère ; oh ! mon Dieu ! je vous remercie ; alors, monsieur, ajouta-t-elle, vous pouvez parler, tout dire à présent ; je n’ai point de secrets pour les amis qui m’entourent ; nous vous écoutons...

— Cependant, madame, j’avais certaine nouvelle à vous confier, et je pensais...

— Qui que vous soyez, monsieur, interrompit brusquement M. de Longpré, en finirez-vous enfin ? ne voyez-vous pas qu’avec vos lenteurs et vos réticences, vous mettez une mère au supplice. Eh bien ! voyons ! qu’est devenu M. Alfred de Serval ?

— Puisqu’on m’autorise à parler ouvertement, sachez donc, madame, que M. Alfred est, en ce moment, poursuivi pour une lettre de change de 2,000 francs ; qu’il est, depuis trois mois, contraint de se cacher comme un malfaiteur...

— Lui ! juste ciel ! reprit madame de Serval ; voilà donc pourquoi Marceline n’a pu découvrir sa retraite.

— Peut-être bien, reprit Samuel avec un froid sourire ; en revanche, elle est parfaitement connue de son créancier qui n’attend plus qu’un mot de vous, madame, pour lui laisser sa liberté ou pour le traîner en prison.

— Ah ! mon Dieu !... cette dernière humiliation !... malheureux enfant ! s’écria l’infortunée dame avec des sanglots étouffés.

— Allons, calmez-vous, chère amie, interrompit avec douceur M. de Longpré ; puis, se retournant d’un air froid et sévère du côté du juif : « Quel est ce créancier ? »

— Ce... créancier ! murmura Samuel... c’est moi.

— Et l’on vous nomme ? — Samuel Lévy, pour vous servir.

— Vraiment ! et vous êtes venu, tout exprès, de Paris à Vauxbuin, pour traiter de la rançon de votre prisonnier, pour imposer vos conditions à une malheureuse mère ! Il vous faut sans doute, à l’instant, ces 2,000 francs qui vous sont dus, probablement d’une manière fort légitime, ou sinon, au refus de madame, vous faites jeter, sans autre forme de procès, son fils en prison ! Mais, M. Samuel Lévy, vous ne savez donc pas que, pour vous apprendre à souiller si hardiment de votre présence une maison honorable, je pourrais, à mon tour, vous faire sauter par la fenêtre que voici... Ah ! ah ! vous prêtez des sommes de 2,000 francs au premier venu, que dis-je, à des jeunes gens ruinés, perdus de dettes, qui ne vous offrent aucune garantie ! »

Pendant cette longue tirade de M. de Longpré, Samuel sentant bien qu’il s’était trop avancé pour reculer, avait repris tout son aplomb : « Aucune garantie ! répliqua-t-il d’un air froidement ironique, cela vous plaît à dire ; M. de Serval n’est-il pas fils unique ? or, au moyen de certain acte bien en règle...

— Ah ! le malheureux ! interrompit madame de Serval en cachant de désespoir sa tête dans ses mains, il aurait osé supputer la durée des jours de sa mère, calculer ainsi d’avance sur sa mort ! Oh ! cela est trop affreux ! c’est impossible ! »

Cette dernière épreuve était au-dessus des forces de cette dame ; elle allait s’évanouir, et déjà madame de Longpré et Amélie se levaient pour voler à son secours, quand soudain la porte s’ouvre... c’était Bertrand... il entre d’un pas rapide et tenant une lettre à la main.

Ce fut là un instant de diversion terrible... Que voulez-vous en un pareil moment, lui dit son maître avec colère.

— Monsieur... c’est une lettre à l’adresse de madame de Serval, que le facteur apporte à l’instant même... elle vient d’Alger. — D’Alger !... Eh bien ! était-ce une raison ?... » M. de Longpré allait poursuivre, quand ses yeux se portant par hasard sur Samuel, il le vit se lever pâle et tremblant ; ce mouvement singulier le frappa d’une manière étrange. Quel mystère allait donc révéler ce message ? il saisit la lettre des mains du domestique, la décachete à la hâte, la parcourt avidement des yeux. « Juste ciel ! s’écrie-t-il tout à coup... qu’ai-je vu ? » A cette exclamation, les trois dames restent stupéfaites.

« Avant tout, Bertrand, reprend M. de Longpré, empêchez ce misérable de sortir ; qu’on le garde à vue. Oui, mesdames, ajoute-t-il ensuite, cette lettre vient d’Alger ; elle s’adresse bien à madame de Serval, car elle est... de son fils... — Mon fils ! à Alger ! — Oui, à Alger, et depuis trois mois, quand monsieur vous disait tout à l’heure, avec tant d’impudence, qu’il se cachait à Paris comme un malfaiteur, quand il vous menaçait si lâchement de le traîner en prison... Écoutez :

« Excellente et adorée mère,

« C’est à genoux, les larmes aux yeux, les mains jointes, qu’un fils indigne vient implorer le pardon de tous les tourments dont il n’a cessé de vous abreuver depuis son enfance. Vous m’aviez trop aimé, trop entouré de soins, de caresses, d’indulgence, et moi je n’ai payé tant d’exquises bontés que de la plus noire ingratitude. J’ai été mauvais fils, quand vous étiez si bonne mère ! Enfin Dieu m’a puni : la détresse et la misère sont devenues le fruit de mes désordres ; alors le repentir s’est emparé de moi ; j’ai eu mon crime en horreur. Heureusement, (et croyez-le bien) mon cœur était resté pur ; j’ai donc senti que je n’avais plus d’espoir de salut qu’en rachetant toutes mes fautes par l’expiation. Depuis trois mois, je suis soldat, oui, soldat ; moi jadis adulé, caressé, accoutumé aux douceurs d’une vie efféminée, me voilà au régime du pain noir, des fatigues, des veilles, des privations les plus dures de nos braves, et je les partage avec joie. Sachez plus, ma mère, je me suis fait distinguer de mes chefs par ma conduite et par ma bravoure. J’avais eu le courage de tout avouer à mon colonel ; il a daigné m’encourager, me prendre en amitié ; déjà je suis promu au grade de sergent ; et, j’en ai l’espoir, je n’en resterai pas là : je m’élèverai, ma mère, pour vous faire honneur, pour donner quelque joie à vos vieux jours... Mais, au nom du ciel, pardonnez-moi, oubliez le passé, bénissez mon avenir, pour que je revienne un jour me jeter dans vos bras digne de vous... »

La lecture de cette lettre avait été, plus d’une fois, interrompue par les exclamations d’attendrissement de madame de Serval et de ses amis. Au dernier passage, cette bonne mère n’y tint plus et s’écria avec explosion : « Oh ! oui, pauvre enfant ! tu te repens... oui, j’oublie le passé, je bénis ton avenir... que ta lettre me rend heureuse ! »

En entendant ces mots, Samuel Lévy se réjouissait déjà secrètement : « Point de doute, se disait-il, dans sa joie, la bonne femme va me solder mes 2,000 francs.

— Je poursuis, reprit M. de Longpré ; mais voici tout autre chose, et disant cela, il regardait fixement Samuel ; « ceci concerne exclusivement monsieur », et il lut ce qui suit :

« Encore un dernier et suprême aveu à vous faire. En quittant Paris, j’avais eu le malheur de souscrire un billet de 2,000 francs à un misérable usurier, en échange de 1,200 francs qu’il me remit. Je tremblais que vous vinssiez à connaître ce pacte honteux ; j’ai donc obtenu de cet homme qu’il garde le plus profond silence ; — Et vous avez bien tenu parole, interrompit M. de Longpré en lançant un regard de mépris au juif ; — c’est par moi que cette nouvelle infamie vous sera révélée ; mais ne vous en tourmentez pas, je vous en conjure, j’ai expliqué l’affaire au quartier-maître, en lui montrant certaine lettre de Samuel qui peut, au besoin, le compromettre. Des mesures sont déjà prises pour que Lévy attende patiemment l’époque, très-éloignée, où je pourrai m’acquitter envers lui. Si je vous fais ce dernier et pénible aveu, c’est pour n’avoir plus à me reprocher d’avoir un seul secret pour ma mère, car désormais ma vie, mes plus intimes pensées, tout lui sera consacré. »

— Allons, allons, chère amie, voilà une amende honorable complète, interrompit M. de Longpré avec une expression de joie indicible, votre Alfred est tout à fait digne de pardon. — Quant à vous, M. Samuel, l’honnête homme, qui placez si bien vos fonds à quatre-vingt pour cent de bénéfice, qui gardez si religieusement les paroles que vous donnez, vous voilà prévenu d’une manière toute naturelle, que d’abord madame n’a plus rien à démêler avec vous, qu’ensuite vous aurez prudemment à patienter quelques années, avant de rentrer dans l’argent qui vous est dû. Sur ce, partez et que je n’entende plus parler de vous. »

Samuel voulut répliquer, s’excuser de la manière la plus humble ; mais, sur un geste de son maître, le fidèle Bertrand le prit par les épaules et le mit à la porte.

A dater de ce jour, madame de Serval fut rendue à la joie, au bonheur. Elle ne rêve plus, pour Alfred, que gloire et brillant avenir. — Et son fils tiendra parole.

————

Maintenant, mes chers amis, que vous avez lu cette histoire, retenez bien ceci : sans doute tous les enfanta gâtés ne sont pas entraînés, si loin qu’Alfred, dans la carrière du vice ; mais tous aussi ne s’amendent pas d’une façon aussi exemplaire. Or, si jamais de bons parents venaient à vous gâter outre-mesure, craignez d’abuser de leurs bontés, tenez-vous toujours en garde contre vous-mêmes, dans la crainte de leur causer, plus tard, des chagrins dont vous ne sauriez assez tôt les consoler.

LE SAC AUX ÉCUS.
(Récits contemporains.)
PAR Th. MIDY.

I.
Un village béni du ciel.

Dans le département de la Moselle, tout près de Sarreguemines, on trouve le petit village de M***. C’est là qu’en 1832, mes chers enfants, se passa certain petit événement dont je fus témoin, et que je vais vous raconter.

J’étais alors un tout jeune homme. Au retour d’un voyage fait en Allemagne, mon père m’avait enjoint d’aller embrasser un de ses anciens amis qui demeurait dans ce village... Il s’ensuivit que, chez ce digne homme, je liai connaissance avec le curé de l’endroit, bon vieillard modeste, charitable, que tout le monde aimait, et que j’aimai bientôt moi-même, au point de bénir tous les instants que je pouvais passer à ses côtés ; et, grâce à l’intérêt que je lui inspirai, je recueillis en sa compagnie une moisson de bons souvenirs, d’utiles enseignements, et rapportai de ce village des règles de conduite telles qu’en ne m’en écartant jamais, je resterai infailliblement, ce que je veux être toujours, un honnête homme.

Tout ce que je vis, en ce paisible lieu, me parut porter le cachet du bonheur et de l’abondance. Depuis longtemps déjà les moissons étaient faites, les vendanges rentrées. Dans chaque maisonnette, les greniers étaient pleins ; la volaille des basses-cours, le lait, le beurre et le fromage qu’on en tirait, les légumes, toutes ces richesses du cultivateur étaient portées, chaque semaine, aux marchés des villes voisines, par les habitants de M***.

Tous travaillaient, même les enfants ; et lorsque les plus grands d’entre les garçons revenaient de l’école, ils s’occupaient à tresser des paniers grossiers que vendaient leurs mères, tandis que les filles, toutes petites qu’elles fussent, se rendaient utiles au ménage, soit en aidant à la cuisine, soit en travaillant à l’aiguille.

Ai-je besoin de vous dire combien le bon curé du village de M*** avait contribué, pour sa part, à rendre active, probe et travailleuse toute cette population d’hommes des champs ? Combien, par ses conseils, par son inépuisable charité, il en avait fait rentrer dans le sentier du devoir, parmi ceux qui s’en écartaient ; comment il avait aidé les plus pauvres à remplacer ou à acquérir les outils nécessaires aux diverses professions qu’ils exerçaient. — Enfin, jamais le digne pasteur n’avait manqué là où il pouvait se rendre utile ; aussi était-il entouré de gens heureux, reconnaissants, qui habituaient leurs enfants à le respecter, à l’aimer, à prier pour lui.

Or, comme pas un seul jour ne se passait sans qu’il allât porter des consolations aux malades, la parole de Dieu aux vieillards, et l’aumône aux nécessiteux, il n’était pas une jeune fille qui eût laissé le ménage en désordre, dans la crainte de voir le mécontentement se peindre sur le visage du bon curé ; pas un enfant n’aurait osé tenir un propos mal séant, de peur que, s’il venait à l’apprendre, il ne le privât du regard affectueux, de la parole amie, ou de la petite tape sur la joue que recevaient de lui, dans ses promenades habituelles, ceux qu’il nommait ses petits paroissiens.

II.
La soutane déchirée.

Six heures allaient sonner, octobre finissait ; la journée avait été froide ; dans une petite salle basse du presbytère, et par les soins de Madelon, un feu clair pétillait dans l’âtre. Rien ne manquait là de ce qui s’y trouvait habituellement, ni la propreté la plus scrupuleuse, seul luxe de la maison, ni la présence de Madelon qui, chaque soir auprès de son vieux maître, mettait en ordre son linge et ses vêtements, ni le curé lui-même avec ses beaux cheveux blancs, son sourire calme et doux, ni le maire de l’endroit, mon hôte, lequel, de deux jours l’un, venait faire un piquet.

On venait d’approcher la table, et la partie allait commencer, lorsque Madelon prit la parole : « Excusez-moi, dit-elle si je vous dérange, M. le curé, mais avant d’vous mettre au jeu, faut que vous r’gardiez ça. » Et, en disant ces mots, elle lui montrait une soutane dont une manche était déchirée. — Eh bien ! répondit le curé, c’est une reprise à faire ou bien une pièce à ajuster. Qu’en dis-tu ?

— Je dis que ça n’est pas possible ; elle est déjà toute criblée de reprises ; mais cette fois, ça s’rait une manche entière qu’il faudrait. Et je n’ai pas de pareil ! voyez plutôt. » Et en parlant, elle lui montrait un assez grand morceau d’une étoffe d’un noir bleu comme l’œil d’un corbeau, tandis que sa soutane était d’un noir rougeâtre.

— Bah, bah, qu’est-ce que ça fait, fit le brave homme ; tu sais bien que je ne suis pas fier ;... elle sera aussi belle que neuve, quand tu l’auras arrangée.

— Ah ! certainement ! al’ sera fraîche ! mais on n’peut pas vous corriger de vos entêtements ; et quand vous avez besoin d’un chapeau, ou bien d’chaussures, ou bien d’soutane, on est des mois avant d’vous faire entendre raison !

— Allons ! voyons, Madelon, ne te fâche pas ; nous en achèterons une pour Pâques ; mais jusque-là, vois-tu, faut de l’économie, nous avons des malades, il va faire froid, et...

— Et vos pauvres auront plus chaud que vous, puisque vous vous privez, tous les hivers, afin de leur donner des bas, du bois, des couvertures, des... Enfin, c’est comme ça que vous êtes, on n’ peut pas vous r’fondre !

— Malheureusement. » Et là dessus, la vieille Madelon reprenait, avec un peu d’humeur, son ouvrage, tandis que le curé battait les cartes, lorsque le galop d’un cheval qui s’arrêtait à la porte se fit entendre, un coup de sonnette retentit aussitôt, et la bonne paysanne ouvrit.

III.
Découragement et consolations.

Le visiteur attardé que Madelon introduisit, était un homme entre deux âges, grand, vigoureux, mais triste et abattu. Pour ses habits, ils étaient des plus simples ; ils indiquaient un paysan des environs.

— Pardon, monsieur, dit-il, en saluant le curé qu’il reconnut pour tel à son costume ; mais c’est ici la première maison du village, et comme c’est à l’instant même que je m’aperçois d’un grand malheur qui vient de m’arriver, j’ai pris la liberté d’ frapper afin d’ m’assurer au plus juste de c’ qui en est.

— Expliquez-vous, dit le pasteur, et, si je puis vous être utile, comptez sur moi.

— Voilà la chose, fit le brave homme en se laissant tomber sur une chaise que lui avançait Madelon : ma femme et moi nous demeurons tout près de Metz, et nous n’avons qu’un seul enfant, un fils unique, un bon sujet, un travailleur fini, aimant ses parents, craignant Dieu, bref, un enfant rare ! n’y a pas quinze jours, il est tombé au sort. — Vous jugez quel chagrin ! — Écoute, que m’ dit ma femme, si c’ t’enfant là part, j’en mourrai. J’vas donc tâcher de faire rentrer c’ qu’on nous doit dans les alentours ; mais comme ça nous mettrait loin de compte, va-t-en bien vite à Sarreguemines ; j’ai, tout près de là, une pièce de terre qui m’a été laissée par défunte ma tante ; on nous en a offert mille francs, vends-là, et r’viens-t’en au galop, afin d’acheter un remplaçant pour not’ pauv’ Joseph ! — Vous comprenez qu’là-dessus je n’en ai fait ni un ni deux, j’ suis parti y a d’ ça une huitaine ; j’ai vendu l’héritage, j’en ai reçu le prix : onze cents francs en Louis-Philippes tout neufs, de vrais écus d’ cent sous qu’on n’ peut rien voir d’ plus beau ! Et pis, quand c’ t’argent là a été fourré dans mon sac, j’ m’en suis v’nu de Sarreguemines ici, tout doucettement, laissant Cocotte aller l’ pas qui lui conviendrait, car étant obligé de coucher dans c’ village, deux heures plutôt, deux heures plus tard, çà n’ me faisait rien.

— Ah çà mais, interrompit le curé, je ne vois pas trop, jusqu’ici, de quel mal vous pouvez vous plaindre, surtout, ajouta-t-il en désignant du doigt le sac d’argent que le voyageur avait déposé sur la table, surtout quand voici qui nous prouve qu’on ne vous a rien dérobé.

— Ah ! vous ne comprenez pas, dit l’homme en sanglotant, que l’ frottement du cheval, la longueur du chemin, un guignon qui me suit partout s’en est mêlé, et ce n’est qu’en arrivant tout auprès de c’ village, que je me suis aperçu qu’ mon sac était troué et que pus d’ la moitié d’ mon pauvre argent s’est éparpillé sur la route. »

En achevant ces mots, le paysan retourna le sac du côté qui était percé ; puis, l’ayant vidé sur la table afin de voir combien il y restait d’argent, il y trouva seulement cinq cents francs.

« Par quel chemin êtes-vous venu ? demanda l’ami de mon père.

— Par le chemin de traverse : celui qui mène de ce village tout droit à Sarreguemines en laissant à gauche la grand’route.

— Et à quelle heure en êtes-vous parti ? fit le curé.

— Mais entre deux et trois heures, j’crois ; le marché finissait.

— Tant mieux, reprit le curé, vous avez du bonheur.

— Du bonheur ! dit le paysan, je n’ vois pas trop en quoi, M. le curé, car s’il était encore jour, au moins je pourrais essayer de r’tourner sur mes pas, et peut-être que je r’trouverais une bonne partie d’ mes écus, au lieu que dans la nuit... Mais enfin c’est égal ; et, si vous êtes assez bon pour me prêter une lanterne, j’ vais toujours essayer.

— C’est inutile, dit le pasteur, et si vous voulez vous fier à moi, j’ vous réponds de tout ; vous ne perdrez pas une obole.

— Me fier à vous ! dit le paysan, ah ! certainement que je m’y fie, mais qu’est-ce que vous espérez faire ? car enfin, M. le curé, c’est le sang d’ mon enfant, la vie d’ ma pauv’ femme, c’ t’argent que j’ai perdu !

— Consolez-vous, croyez-moi, et prenez courage, dit le curé, votre attente ne sera pas longue, tandis que vos recherches ne serviraient à rien ; car, à cette heure, tout est ramassé, Dieu merci !

— Comment ? Dieu merci ! fit le pauvre homme en pâlissant.

— Oui, fort heureusement pour vous, c’était le jour où nos paysans vont porter leurs denrées au lieu d’où vous êtes parti pour venir ici, en sorte que tous auront passé par la même route que vous ; et comme il faisait encore clair, rien ne sera perdu.

— Pour eux, non ; mais pour moi ?

— Pour vous, dis-je ; chaque habitant de ce village m’est connu ; tous sont d’honnêtes gens sans exception. Demain, vous en aurez la preuve.

— Dieu le veuille ! M. le curé ; mais c’est égal, je voudrais voir ça pour le croire.

— A demain donc ; pour cette nuit, j’aurais voulu vous offrir un asile, mais c’est malheureusement chose impossible, et je ne puis, malgré tout mon regret...

— Oh ! ne regrettez rien, M. le curé, vous êtes trop bon, et avec la parole que vous me donnez de me faire retrouver mon pauvre trésor, le premier coin venu, le moindre cabaret sera mon affaire.

— Allez donc et dormez en paix, dit en se levant le curé, dont le visage trahissait un mouvement d’orgueil ; je vous attendrai demain, à huit heures du soir.

IV.
Le désappointement du curé.

Le lendemain, avant la messe, j’allai saluer le pasteur, et je me hasardai à lui demander si réellement il croyait pouvoir tenir la promesse qu’il avait faite à l’homme au sac.

« Venez d’abord au service divin, et vous apprendrez là peut-être ce que vous désirez savoir, me répondit-il. — Je n’y manquai pas. Tout se passa comme d’habitude ; et, après le prône, le bon curé adressa les paroles que voici aux habitants du village de M*** :

« Vous avez tous appris, mes frères, quel malheur a frappé un honnête artisan, un père de famille. Les six cents francs qu’il a perdus, étaient la seule ressource à l’aide de laquelle il pût racheter son fils unique que le sort lui enlève. J’ai compris sa douleur, et je l’ai rassuré, en lui promettant que la somme entière lui serait rendue, sans en excepter un écu. J’ai répondu de vous tous, de votre probité, dont vous devez l’exemple à vos enfants. Acquittez donc ma promesse, justifiez ma confiance, et que chacun de vous s’en vienne, avant huit heures, déposer ce qu’il aura trouvé, dans le tronc de l’œuvre que j’ai fait vider tout exprès. »

Après qu’il eut fini son allocution, le curé continua la cérémonie sainte ; après quoi, la foule s’écoula tranquillement et sans bruit, dès que les paroles de paix eurent été prononcées.

Pour moi, qui avais été invité à passer le reste du jour au presbytère, j’y revins avec le pasteur qui, me voyant préoccupé à cause de l’engagement qu’il avait pris, et que bientôt il lui faudrait remplir, me catéchisa longuement afin de me prouver l’injustice de mes doutes.

« Il n’y a pas, me disait-il, de misère ici qui puisse pousser au mal ; chacun travaille pour soi, pour ses enfants ; et, comme chacun possède peu ou beaucoup, il en résulte qu’on y sent plus vivement encore la nécessité de se conformer au précepte de l’Évangile, et qu’on y respecte la propriété d’autrui afin de pouvoir exiger le même respect pour la sienne. »

Le soir nous surprit en causant ainsi ; puis le bedeau vint muni d’un sac, et le pasteur et lui s’en allèrent à l’église qui était tout proche. Pour moi, craignant d’être indiscret, je restai au presbytère, en attendant l’ami de mon père qui ne tarda pas à venir, car c’était son jour de visite, et bientôt l’heure du piquet.

Peu d’instants après, le bon curé revint et déposa dans une armoire le sac qu’il avait rapporté ; mais il nous parut soucieux, son air était triste et préoccupé ; et, tout en faisant sa partie, il eut beaucoup de distractions.

Enfin le moment arriva ; huit heures sonnèrent, et presqu’en même temps parut le père du conscrit. Remarquant le changement survenu dans la physionomie du bon prêtre, celui-ci fut pris d’un tremblement soudain, se figurant, sans aucun doute, que son argent était perdu pour lui.

« Eh bien ! M. le curé ? fit-il d’un ton chagrin, tout n’aura pas été comme vous le pensiez, n’est-ce pas ? »

Le digne vieillard se leva lentement, avec peine, d’un air timide et embarrassé, et comme un homme qui avait à donner de fâcheuses nouvelles : « Tenez, dit-il au paysan, après qu’il eut ouvert l’armoire et remis le sac dans ses mains, je ne sais comme cela s’est pu faire, mais il y manque cinq écus ! »


Hélène.

woman seated with hand in hand looking upward and bearded man standing in front of her with right hand raised
Imp. Lith. de Cattier
 
Veux-tu, ma fille, me suivre dans l’asile qui me dérobe à mes persécuteurs?

Paris, Mme Ve LOUIS JANET, Éditeur du DIMANCHE des Enfants.

HÉLÈNE
ou
LA BERGÈRE DE DREPANE.
PAR MADAME EUGÉNIE FOA.

I.
La fuite.

Il faisait nuit ; c’était une de ces nuits d’été chaudes et lourdes d’Italie ; ni lune, ni étoiles ne brillaient au ciel ; et cependant l’obscurité n’était pas si complète qu’on ne pût distinguer encore les magnifiques tombeaux qui bordaient, de chaque côté, la voie appienne, laquelle s’étendait depuis la mer tyrrhénienne jusqu’à l’Adriatique en traversant les Apennins et la Calabre.

La douzième heure de la nuit (du 18 août 273) venait de sonner, lorsqu’une ombre passa rapidement derrière le tombeau d’Ascagne, s’arrêta ; et jetant un regard vers la ville qu’on apercevait, mais confusément, de cet endroit là, cette ombre leva les bras en criant par trois fois : « Rome ! Rome ! Rome ! » Puis, se retournant subitement, elle se mit à marcher vivement et en sens inverse. A sa démarche rapide et tremblante, à ses mouvements craintifs au moindre bruit d’oiseaux de nuit passant sur sa tête, ou d’herbes sèches foulées sous ses pas, on reconnaissait une femme ; elle devait même être jeune, si on en jugeait par la légèreté de son pied effleurant à peine le sable du chemin ; de naissance noble, à voir la dignité majestueuse avec laquelle elle portait sa tête.

De temps à autre, cette femme s’arrêtait soudain, pour se retourner, comme poussée par une puissance supérieure vers la ville qu’elle quittait ainsi ; puis, étouffant une exclamation de douleur, elle s’efforçait de reprendre sa course fugitive.

Bientôt quittant la voie appienne elle prit, vers la droite, à travers la plaine, et continua de s’avancer, entre deux routes partant de la voie latine qui conduit, l’une à Marina, près du lac d’Albano, et l’autre au temple de Neptune, près d’Antium.

Elle marcha ainsi pendant deux heures, ne se retournant plus, et sans s’apercevoir que, depuis qu’elle avait quitté la voie appienne, elle était suivie par un homme enveloppé dans un large manteau brun.

Après avoir laissé, à droite, le temple de la Fortune, à gauche celui de Mercure, elle entra dans la vallée d’Égérie, et s’approcha du fleuve Almon, sur les bords duquel elle s’arrêta, en ayant l’air d’en vouloir sonder toute la profondeur.

L’homme qui la suivait, s’arrêta aussi loin d’elle ; il semblait surveiller, avec inquiétude, chacun de ses mouvements. Il la vit joindre ses mains au-dessus de sa tête, les élever au ciel dans une attitude désespérée ; il entendit quelques murmures plaintifs s’échapper de ses lèvres, et se moduler dans les airs comme un hymne d’adieu et de mort ; puis, un moment après, il remarqua qu’elle se drapait pudiquement dans son voile de laine blanche, et se couvrait le visage et le col. Alors l’homme s’avança ; dans ces chastes précautions, il avait deviné le criminel dessein de cette femme ; et il la retint, au moment où elle allait s’élancer dans le fleuve.

« Malheureuse enfant ! lui cria-t-il d’une voix tonnante, que vas-tu faire ? »

La femme ne répondit pas ; soit frayeur causée par cette voix inattendue dans le silence de la nuit, soit saisissement de se trouver arrachée, comme par miracle, à la mort qu’elle allait se donner, elle tomba évanouie dans les bras de son libérateur. Cet homme la posa à terre et alla au bord du fleuve chercher de l’eau dans le creux de sa main ; puis il revint auprès de l’infortunée, écarta le voile qui lui couvrait le visage et lui jeta l’eau au front.

Cette femme était jeune, très-belle ; un cercle d’or, enrichi de pierreries, ceignait ses cheveux noirs ; son col, ses bras et ses mains, d’une admirable pureté de lignes, étaient également ornés de plaques d’or. Sa tunique était du plus beau pourpre ; des rubans d’or laçaient ses sandales ; tout enfin, dans cette créature couverte des ombres de la mort, tout décélait la richesse, attestait une haute naissance. Celui qui l’avait secourue attendait, dans un morne silence, le secret d’un si grand désespoir.

Ranimée par la brusque transition de l’eau glacée sur son front brûlant, la jeune femme ouvrit les yeux, les promena lentement autour d’elle, et apercevant à la fin l’homme qui se tenait penché sur elle, elle se releva subitement avec une dignité froide et fière.

« Qui es-tu ? lui dit-elle ; et de quel droit t’es-tu opposé à mon dessein ?

— Du droit que donne la raison sur la démence, répondit l’inconnu. »

Irritée, cette femme reprit : « Laisse-moi, et passe ton chemin...

— Pardonne-moi de ne pas t’obéir, reprit l’homme d’un ton de douceur triste et languissante ; mais tu souffres, pauvre enfant ; et c’est en vain que tu l’espères ou que tu l’ordonnes, je ne te quitterai pas...

Étonnée de la fermeté de ces paroles, la jeune femme regarda celui qui lui parlait ainsi. Son visage était jeune, et ses cheveux, blancs ; une douce majesté était empreinte sur son front pâle ; son corps voûté paraissait plier sous le poids d’une souffrance secrète et continue ; une foi vive et pure animait seule son regard, et donnait de la vie à ses traits flétris avant l’âge. « Qui es-tu ? répéta la jeune femme.

— Que t’importe mon nom ? reprit l’étranger ; tu souffres, je suis ton frère !...

— Mon frère ! s’écria alors cette femme avec un accent d’amertume incroyable, mon frère !... je n’en ai pas : hier, j’étais épouse et mère ; aujourd’hui, je suis sans époux, sans enfant !... Sans enfant ! reprit-elle crispant ses deux mains l’une dans l’autre, sans enfant ! Oh ! qui que tu sois, étranger, tu vois qu’il y aurait de la cruauté à m’empêcher de terminer mon sort ; tout serait fini maintenant.

— Pauvre femme, qui croit que tout serait fini parce qu’elle aurait rendu son corps à la terre !... dit l’inconnu, mais ton âme !... ton âme !! »

La jeune femme regarda l’homme au manteau, comme cherchant à comprendre ce qu’il voulait dire. Celui-ci reprit :

« Païenne ! je te parle une langue étrangère ; cependant tu crois en un Dieu quelconque, n’est-ce pas ? En un Dieu qui a créé le ciel et la terre, qui t’a créée toi-même. Et quand ce Dieu t’a fait don de la vie, de quel droit méprises-tu ses présents au point de les lui rendre ?... Dis !

— Parce que ses présents me sont à charge, répondit la jeune femme, conservant toujours son ton de hauteur dédaigneuse.

— Tu souffres, tu as des chagrins ; mais tes souffrances, tes chagrins, seront-ils éternels ? et celui qui te les a donnés ne peut-il te les reprendre ?... Tu pleures un époux et un enfant, dis-tu ?... mais ne rachèterais-tu pas, par des années de tristesse, la douceur de les revoir un jour ?

— Oh ! par ma vie entière, une vie longue et désolée, si au bout de ma carrière, je devais les revoir l’un et l’autre !

— Écoute ceci, ma fille ; c’est une fable, un jeu de l’imagination, si tu veux ; mais une grande vérité est cachée sous cette allégorie frivole. Écoute : on doit parler aux affligés, comme on parle aux enfants ; écoute donc ; tu as tout le temps de m’entendre ; le jour est encore loin, et tu es toujours trop affligée pour que je consente à t’abandonner en cet état. »

II.
L’Arabe, le cheveu et le génie.

L’étranger et la jeune femme s’étaient assis sur un tertre de gazon ; le premier commença ainsi : « Il y a bien longtemps, il existait à Oran, près de la ville où je suis né, deux frères bien unis. Un jour, ces deux frères allèrent à la chasse et ne revinrent plus ; on ne retrouva que leurs turbans et leurs vêtements ensanglantés ; ils avaient été dévorés par des bêtes féroces. Ces deux frères laissaient, l’un une femme et une fille d’une grande beauté, l’autre quatre filles et un garçon ; le garçon avait quinze ans ; il s’appelait Yacoub.

Voilà donc, par la mort des deux frères, Yacoub devenu le seul soutien de ses quatre sœurs ; loin de s’en effrayer, il s’en alla, le même soir, chez sa tante. « Votre mari était le frère de mon père, lui dit-il, je vous dois aide et protection, ainsi qu’à ma cousine Elmé ; venez donc, je vous prie, habiter avec nous ; nous ne ferons qu’une seule et même famille. » La tante ayant accepté, Yacoub voyait naturellement tous les jours sa cousine ; comme elle possédait d’excellentes qualités, il songea à l’épouser... Mais ne se trouvant pas assez riche pour prendre une femme qui ne lui apporterait aucune dot, il alla demander conseil à un ami de son père.

« Il faut faire fortune, lui répondit celui-ci. — Le moyen ? demanda Yacoub. — Je vais te prêter un chameau tout chargé de marchandises, lui dit l’ami ; tu traverseras le désert ; au-delà, tu vendras ta marchandise, et nous partagerons le bénéfice ; si tu es intelligent, au second voyage tu auras deux chameaux, puis trois, puis quatre ; dans cinq ans, tu pourras épouser ta cousine et établir tes sœurs ; tu seras assez riche pour cela. »

Yacoub suivit le conseil de l’ami de son père, et partit... Il était intelligent ; et cinq années ne s’étaient pas écoulées qu’il se trouvait possesseur de cent chameaux à lui, chargés de marchandises. Il s’en revenait dans son pays, à la tête de ses esclaves et de ses chameaux, pensant au bonheur qu’il allait maintenant goûter, au milieu de ses sœurs, et près d’une jeune et belle épouse, lorsqu’il fut attaqué, à l’improviste, par une tribu d’Arabes du désert, qui tua ses esclaves, enleva ses chameaux, et le laissa pour mort sur la place.

Quand il revint à lui, il se trouva seul au bord d’un précipice ; il voulut se lever ; une douleur atroce, qu’il ressentait au bras droit, lui apprit que son bras était cassé. Le jeune Africain se répandit en plaintes amères contre le destin. « Une heure m’a donc enlevé, s’écria-t-il, tout le fruit de cinq années de travaux, de fatigues, de peines, de misère, et jusqu’à ma santé, car il n’y a plus de jeunesse pour l’homme estropié. Me voilà donc à vingt ans aussi pauvre qu’à quinze, et de plus privé d’un bras !... Que faire ?... Que devenir ? retourner chez moi ?... Jamais !... Me voir en butte à la pitié de mes sœurs, obligé de renvoyer chez elles ma tante et ma cousine, par l’impossibilité où je vais être de les nourrir désormais... plutôt mourir !... La mort n’est qu’un moment de souffrance, et mieux vaut souffrir un instant que toute la vie... »

— Tu vois, dit l’étranger en s’interrompant et s’adressant à la jeune femme qui l’écoutait en silence, et comme quelqu’un à qui l’on raconte sa propre histoire, tu le vois, ce jeune homme raisonnait comme toi, ma fille ; écoute bien la fin de ce récit, qui peut-être te paraît frivole ; et pourtant le fruit se cache ici sous la fleur : un grand sens est caché sous cette fable.

— Je t’écoute, répondit la jeune femme. »

L’homme au manteau continua ainsi : « En achevant ces mots, Yacoub se traîna jusqu’au bord d’un affreux précipice, et s’y laissa glisser ; mais il fut, au milieu de sa chute, retenu par un de ses cheveux qui s’était accroché, il ne savait où ; il leva les yeux, et vit un Génie qui le tenait par ce cheveu : « Tu es bien heureux de m’avoir rencontré sur ta route, lui dit le Génie, car un grand bonheur t’attend chez toi, les Arabes qui t’ont pillé, ont été rencontrés à leur tour par l’ami de ton père, celui qui t’a prêté ton premier chameau ; il a su, par un de tes esclaves, que ces chameaux qu’il a repris aux Arabes étaient les tiens ; et il est de l’autre côté du précipice ; il t’y attend pour te les rendre. »

Effectivement, le Génie soutenant toujours Yacoub par son cheveu, le transporta de l’autre côté de la montagne où celui-ci trouva l’ami de son père, ses cent chameaux, et tous ses esclaves ; il n’en manquait pas un. Après le départ du Génie, Yacoub continua sa route en compagnie de son bienfaiteur.

— Quel bonheur, disait-il à ce dernier, que ce bon Génie se soit trouvé là, par hasard ! sans lui je serais mort, bien mort, au moment où, grâce à vous, j’allais être le plus heureux des hommes ; j’étais un grand fou, il faut l’avouer, de désespérer ainsi de la bonté divine ; et j’aurais, par mon ingratitude envers la Providence, certes bien mérité la mort que je voulais me donner ; il est vrai qu’il me manquera toujours un bras, mais comme je suis riche, je me ferai servir, et je ressentirai moins ainsi la perte que j’ai faite. »

Les deux voyageurs n’étaient plus qu’à une journée de la ville ; ils y arrivèrent le lendemain ; Yacoub fut reçu par ses sœurs, sa tante et sa cousine, avec les démonstrations de la joie la plus vive. Un médecin remit avec succès le bras cassé de Yacoub. Rien ne s’opposant plus à son mariage avec Elmé, on en fit les apprêts.

La veille de ce jour mémorable, notre jeune homme était à fumer sur le devant de sa porte, lorsqu’il vit venir à lui des officiers du roi, s’informant de la demeure d’un nommé Yacoub : « C’est mon nom, » dit-il, en allant au devant des officiers ; alors ceux-ci mirent pied à terre, et s’inclinèrent devant notre jeune Africain ; puis, lui présentant une robe de soie verte, et un turban blanc, ils lui dirent : « Le sultan ayant entendu parler de ta haute sagesse, de tes voyages miraculeux, surtout de la belle action que tu as faite en recueillant, dans ta maison, la veuve de ton oncle et sa fille, il t’envoie ces présents et ce firman qui te nomme aux fonctions du cadi, mort la semaine dernière. » Après quoi ils saluèrent le nouveau cadi et le laissèrent émerveillé de tant d’honneurs. Le jour des noces était en même temps celui de l’installation de Yacoub dans sa nouvelle place. Suivi d’un nombreux cortège, et ayant à ses côtés sa belle fiancée, il se rendait à la mosquée pour remercier le Seigneur, lorsqu’il lui sembla que la terre se dérobait sous lui, que le jour s’obscurcissait ; puis, tout à coup, le cortège, Elmé, ses amis, ses parents, tout disparut ; et Yacoub se retrouva suspendu au-dessus du précipice ; le Génie le tenait toujours par son cheveu. Il avait dormi tout ce temps-là, et se réveillait à une secousse que lui donnait son étrange protecteur.

« Tout ce que tu as rêvé aurait été vrai, lui dit le Génie, si, au lieu de désespérer de ton sort, tu avais eu confiance en celui qui peut tout ; tu as manqué de foi ; tant pis pour toi ; meurs donc, puisque tu as cherché la mort. » Et, disant ces mots, le Génie lâcha le cheveu, et l’infortuné Yacoub roula au fond du précipice.

« Étrange personnage ! qui donc es-tu ? dit la jeune femme à l’étranger, quand celui-ci eut fini de parler, la sagesse semble couler de tes lèvres en même temps que le calme rentre dans mon cœur.

— Le jour va bientôt paraître, répondit l’étranger en se levant ; il serait dangereux pour moi, pour mes frères, qu’on me trouvât de ces côtés ; veux-tu, ma fille, me suivre dans l’asile qui me dérobe à mes persécuteurs ? »

Pour toute réponse, la jeune femme se leva et suivit l’étranger.

Il la conduisit dans une de ces carrières abandonnées qui avoisinent Rome, et d’où Rome est sortie pierre à pierre. Le long des arcades voûtées, s’élevaient des tombeaux de distance en distance. L’étranger invita la belle Romaine à se reposer sur la marche de marbre de l’un d’eux ; il prit place près d’elle.

En s’asseyant, la jeune femme ne put s’empêcher de regarder la croix grossièrement taillée qui surmontait son siége funéraire.

III.
Les catacombes.

« Pardonne-moi, noble patricienne, dit l’étranger troublant de sa voix grave le silence de ces lieux, pardonne-moi de t’avoir conduite dans un séjour nouveau pour toi ; c’est ici le champ de l’asile et du repos éternel : nous sommes dans les catacombes.

— Je t’ai prouvé tout à l’heure que je n’avais pas peur de la mort, répondit la jeune femme.

— Autre chose est de vouloir se donner la mort, dans un accès de honteux délire, ou de la contempler de près et froidement.

— Je marche de surprise en surprise, reprit sa compagne ; oh ! ne diffère pas davantage de m’apprendre qui tu es ; assurément tu n’es pas un homme ordinaire ? »

L’étranger soupira et répondit : « Oui, si tu veux parler de la matière dont je suis créé ; non, s’il est question de la foi qui m’anime, de la mission qui m’est faite, du Dieu qui m’inspire. Mon nom est Melchiade, l’Afrique ma patrie ; bien que j’aie l’air d’avoir soixante ans, je n’en ai que trente-neuf ; quant à ma religion, j’ai la seule, la vraie, celle qui soutient et sauve, celle pour laquelle je vis, pour laquelle je mourrai s’il le faut... Tu vois, en moi, un disciple de Jésus-Christ.

— Un chrétien ! s’écria la jeune femme avec un mouvement de curiosité instinctive ; un chrétien ! tu me l’avoues, à moi, que tu ne connais pas, dont tu ignores les croyances ; tu n’as donc pas peur que j’aille, en te quittant, te dénoncer aux émissaires de l’empereur.

— Non, répondit froidement Melchiade, car il est une volonté au-dessus de la tienne ; et si Dieu ne veut pas que tu me dénonces, tu ne me dénonceras pas.

— Chrétien !... toi... répéta la jeune femme en regardant celui qui lui parlait, comme si elle ne pouvait assez le contempler ; tu es chrétien, c’est-à-dire proscrit. Affligé, tu consoles les affligés... tu trouves dans ton cœur, dans ton esprit, des paroles qui portent le calme dans le cœur et dans l’esprit de ton prochain. Voilà donc ces chrétiens insensés, bons à jeter aux bêtes féroces, quand les bêtes féroces ont faim, et que le peuple a besoin d’amusement ; ah ! Melchiade, tu justifies bien l’idée que je m’étais faite de ces hommes, de leur religion, qui commande aux puissants la protection, aux riches la charité, aux pauvres la résignation, aux martyrs, la prière... même pour leurs bourreaux....

— Et aux affligés le courage, interrompit Melchiade avec douceur ; aux désespérés, l’espoir !

— L’espoir !... mais il est éteint dans mon cœur, dit la jeune femme.

— Il n’est pas éteint dans le mien, reprit le chrétien avec chaleur ; cependant proscrit, sans patrie, sans asile, obligé de me cacher le jour, d’errer la nuit, j’ai vu mes frères persécutés, j’ai été couvert de leur sang ; un nuage me dérobait sans doute aux yeux de leurs bourreaux, comme jadis un nuage cachait, aux yeux des Hébreux, l’ange qui les guidait vers la Terre Promise ; et j’ai, comme par miracle, échappé au martyre que je ne fuyais cependant pas... Qui sait ? ou mon heure n’était pas venue, ou une mission m’était réservée... laquelle ?... je l’ignore... celle peut-être de sauver ton âme, comme je viens de sauver ta personne. Oh ! ma pauvre enfant ! instrument ou victime, je me dévoue... trop heureux si je puis ramener à mon Dieu une brebis égarée. »

A mesure que le saint homme parlait, une révolution s’opérait dans le cœur de celle qui l’écoutait... la contraction nerveuse du désespoir avait fait place à un sentiment non moins douloureux peut-être, mais plus calme ; on voyait son superbe orgueil fondre aux paroles du disciple de Jésus-Christ, comme la neige fond au soleil ; ses yeux secs devinrent humides et ne lançaient plus d’éclairs ; ce n’était plus cette lionne furieuse voulant attenter à ses jours, demandant son enfant avec des cris de rage ; c’était une pauvre femme, une mère affligée, affaissée par la douleur ; le nom de son fils s’échappait de ses lèvres en même temps que des pleurs coulaient de ses yeux.

« Mon enfant !! disait-elle à Melchiade, comme s’il pouvait le lui rendre.

— Demande-le à celui qui peut tout, ma fille, répondit doucement le chrétien.

— Celui qui peut tout est l’empereur ; et c’est lui qui me l’a ravi, reprit la jeune mère en sanglotant.

— Celui qui peut tout est Dieu, et c’est lui qui te le rendra ! dit Melchiade avec une intonation de voix si prophétique que la jeune femme en tressaillit.

— Et que faire ? dit celle-ci.

— Prier, reprit le chrétien en montrant du doigt le ciel. »

La jeune femme sourit au milieu de ses larmes, avec une naïve incrédulité.

« Écoute mon histoire, lui dit-elle ; ensuite tu me diras quel est celui qui peut me consoler de tout ce que j’ai perdu. »

IV.
La bergère de Drepane.

« Je suis née dans la Bithynie, au bourg de Drepane. J’ai perdu ma mère de bonne heure ; mon père était un pauvre berger. Comme il n’avait que moi d’enfant, je restais seule, toujours seule au logis, occupée d’objets de ménage, aimant ma solitude, et ne demandant rien autre chose aux dieux que de ne jamais quitter mon père, ma riante chaumière, mon délicieux coteau, mes beaux rosiers, mes gais oiseaux, enfin tout ce qui fait le bonheur. J’avais atteint ainsi vingt ans, ignorant qu’il y eût un autre monde au delà de l’horizon qui bornait la prairie, d’autres amusements que d’arroser ses fleurs, de donner à manger à ses oiseaux ; ignorant surtout qu’on pût aimer un autre homme que son père ; d’ailleurs je ne savais pas que j’étais belle, personne ne me l’avait dit : pardonne ces détails, Melchiade ; tu es un homme grave ; ils doivent te paraître frivoles ; mais ils sont pour moi délicieux, consolants : c’est un doux regard jeté en arrière vers cette première époque de ma vie où il n’y a ni regrets ni soucis ; tout y était simple, vrai, calme ; et même au faîte des grandeurs, dans ce tourbillon d’existence où je me suis vu depuis entraîner, j’ai toujours aimé à reporter ma pensée sur ces premiers jours de mon enfance ; hélas ! ils passèrent si vite.

Un matin, mon père était aux champs ; trois hommes se présentent à la porte de ma chaumière ; ils étaient fatigués, ils avaient soif ; ils demandèrent à se reposer et à boire ; c’étaient trois officiers dans les gardes prétoriennes, disaient-ils. Aidée d’une vieille voisine qui ne me quittait presque jamais, je les reçus de mon mieux, mais je n’avais à leur offrir qu’un banc de bois pour s’asseoir, que du lait pour étancher leur soif. Deux de ces officiers s’égayèrent sur le genre d’hospitalité que je leur offrais ; le troisième ne disait mot ; cependant c’était celui dont la présence me troublait le plus. Il y avait, chez cet homme, une telle assurance noble et fière, un tel air de commandement, quelque chose de si absolu, de si maître enfin, que je me sentais toute petite devant lui ; je m’empressai de servir ses compagnons, pour chercher à me distraire de cette influence fatale que sa vue exerçait sur moi.

Sitôt après le départ de ces officiers, la vieille voisine me quitta, et je ne pus alors me rendre compte du sentiment qui me fit rester froide, inactive à la même place où j’avais reçu le salut d’adieu de l’officier en question. Si bien que lorsque mon père mit le pied sur le seuil de la chaumière il resta comme étourdi du désordre qu’il aperçut. Les bancs étaient au milieu de la chambre, les vases qui avaient contenu le lait n’étaient pas rincés, et la poussière des pieds de ces hommes était encore empreinte sur l’herbe qui jonchait le sol. « Quel désordre ! dit mon père ; je lui racontai la visite reçue en son absence. — Ce soir ? demanda-t-il. — Non, ce matin, répondis-je. — Et depuis ce matin ?... ajouta-t-il avec un ton très-vif de reproche. — Je devins rouge. — Ils m’ont tant effrayée, surtout l’un des trois, le plus jeune. — Et pourquoi cet effroi ? reprit mon père. — Je ne sais, lui dis-je, mais ce jeune homme ressemble si peu aux autres hommes ! — Qu’en sais-tu ? répliqua-t-il ; excepté moi, trois ou quatre vieux bergers des environs, et ces trois officiers dont tu parles, je ne sache pas que tu aies encore vu d’autres hommes. — C’est vrai », dis-je ; et je me tus, car, pour la première fois, je m’aperçus que mon père ne comprenait pas le sentiment qui m’avait troublée, toute la journée. La nuit qui suivit ce jour, je m’endormis en songeant à ce jeune officier. Le lendemain, mon père était allé aux champs, et moi, assise à l’ombre d’un sycomore et attentive à tous les récits que me faisait ma vieille voisine placée près de moi, je filais la laine de nos brebis, quand tout à coup je vis l’officier devant moi ; il était seul. Je devins rouge, tremblante et si confuse, que mes doigts ne pouvaient plus tourner mon fuseau, et s’embarrassaient dans la laine. Mon étrange visiteur sourit, salua ma vieille amie, et s’assit, fixant toujours sur moi ses grands yeux bleus et sévères ; il m’adressa quelques questions ; sa voix douce et vibrante alla jusqu’à mon cœur. Nous causâmes assez longtemps ; j’appris qu’il s’appelait Flavius Valérius ; mais quant à son rang, sa patrie, sa naissance, pas un mot ; cela m’était bien égal. Le lendemain il revint, puis le jour suivant ; bref, pendant un mois, il vint tous les matins et sans s’inquiéter autrement de la présence de la bonne vieille, il causait avec moi de choses qui paraissaient à ma compagne fort indifférentes, et qui l’étaient en effet, non pas pour moi. A cette époque, il alla trouver mon père, et lui dit : « Hélène est belle, sage et bonne, je l’aime ; pensez-vous qu’elle m’aime assez, elle, pour quitter pour moi, son père, son pays, tout ce qui, jusqu’à aujourd’hui, a fait sa vie de jeune fille ? je ne lui offre ni rang, ni richesses, mais un cœur dévoué et digne d’elle.

— Voilà comment il parla à mon père, celui qui cause aujourd’hui mon désespoir, ajouta Hélène en s’interrompant pour essuyer une larme, que ce souvenir amenait dans ses yeux ; et, à ce discours qui me remplissait le cœur à la fois de joie et de tristesse, je ne répondis pas un mot ; mais lorsque mon père prit ma main pour la mettre dans la sienne, je ne la retirai pas. Flavius comprit. « Je suis obligé de partir, dit-il à mon père, je resterai absent, une lune entière... il le faut.... Le premier jour du commencement de l’autre lune, au cinquième coup de la cinquième heure du matin, je serai devant votre porte. Que je trouve Hélène tout habillée de blanc, les cheveux couronnés de roses, son voile abaissé sur son front, et que je n’aie qu’à prendre sa main pour la conduire à l’autel. » J’aimais tant Flavius que je ne mis en doute aucune de ses paroles.

Le jour dit, à l’heure fixée, j’étais prête. Comme mes compagnes attachaient les longues épingles qui retenaient mon voile blanc sur ma tête, tout en me demandant où était mon fiancé, des fanfares guerrières se firent entendre au loin ; la curiosité me poussa, comme les autres, à regarder ; rien ne paraissait encore.

« C’est le gouverneur de Dalmatie, qui vient de ce côté, dit mon père en entrant dans ma chambre ; ancien simple officier dans les gardes prétoriennes, c’est aujourd’hui l’un des plus grands capitaines de notre époque. Constance-Chlore, fils d’Etropius, Illyrien d’un sang illustre et de Claudia, mère de l’empereur Claude le Gothique, a servi avec distinction, sous Aurélien et sous Probus ; c’est à lui que Dioclétien confia le soin de repousser au loin les Sarmates ; on le dit aussi beau que vaillant, » ajouta mon père, voyant que je l’écoutais ; et, en effet, je l’écoutais par cet instinct qui vous fait pressentir un événement qui vous touche. « Après avoir enlevé à Carasius la ville de Boulogne qu’il possédait au bord de l’Océan, avoir repris aux Francs le pays des Bataves, il les a dispersés en divers endroits de la Gaule ; aujourd’hui il arrive d’Autun dont il a relevé l’antique et célèbre école ; on dit enfin qu’il va de nouveau porter la guerre dans la Grande-Bretagne. »

Pendant que parlait mon père, les troupes s’avançaient, musique en tête ; dès qu’elle eut atteint la place où était située notre maison, cette musique s’arrêta devant nos croisées, et les troupes défilèrent sous nos yeux. A mesure qu’elles passaient, mon père me nommait le pays auquel elles appartenaient et le nom de leurs capitaines. « Voici, m’assure-t-on, Constance-Chlore », ajouta-t-il enfin en me montrant un jeune homme vêtu modestement et monté sur un beau cheval arabe. Je ne pouvais voir le visage de celui qu’il me désignait, parce qu’il tournait la tête du côté opposé ; mais sa tournure ne m’était pas inconnue. Il était entouré d’un superbe cortège. Tout ce monde s’arrêta à notre porte, et Constance-Chlore descendit de cheval en levant la tête vers moi ; ce fut alors que mon père et moi nous reconnûmes le visage pâle et fier de Flavius. Flavius Valérius n’était autre que Constance-Chlore lui-même.... Hélas ! Melchiade, ce fut un sentiment doux et triste qui me saisit alors ; en même temps que j’étais touchée de l’exactitude de sa parole, je me sentais oppressée, inquiète de ce haut rang où cette union me faisait monter... Oh ! que j’aurais préféré qu’il fût berger comme mon père ; et cependant, par une bizarrerie incroyable du cœur humain, je me sentais fière de me voir unie à un guerrier aussi noble, aussi illustre : c’était un combat entre mon cœur et mon orgueil.

Constance-Chlore nous offrit sa main en souriant de notre embarras et de notre étonnement ; il me présenta à sa suite comme sa fiancée, et me conduisit à l’autel où nous nous jurâmes d’être toujours l’un à l’autre. Hélas ! Melchiade, ajouta Hélène, tu devines maintenant la fin de cette histoire ; les empereurs Dioclétien et Maximien ont forcé mon époux à me répudier, à recevoir pour femme Théodora, fille de ce dernier. C’est hier qu’elle a fait son entrée au palais, hier que j’ai reçu l’ordre de quitter ce palais, d’abandonner mon fils, mon Constantin... Le soir venu, le bruit de la fête donnée en l’honneur de la nouvelle impératrice parvint jusqu’au fond des appartements, où, cachée à tous les yeux, je pleurais mon époux et mon fils. Quand je réfléchis que, le lendemain, au point du jour, cette nouvelle épouse, apprenant que je n’étais pas encore partie, aurait le droit de me faire jeter à la porte de mon palais devenu désormais le sien, alors ma raison s’égara, ma tête se perdit, et je m’échappai aussitôt par une porte dérobée, fuyant, fuyant toujours ce bruit de peuple qui fêtait ma rivale, et insultait à ma douleur... je fuyais... un torrent se trouva devant moi ; c’est dans ses eaux profondes que j’allais chercher la fin de tous mes maux !... Et maintenant que tu sais tout, Melchiade, dis-moi, quel est-il celui qui peut me consoler de ce que j’ai perdu ? »

Sans lui répondre, Melchiade se leva et, prenant la main d’Hélène, il la fit se tourner vers la croix du tombeau au pied duquel tous deux s’étaient assis, et lui montrant cette croix : « Le voici, dit-il, celui qui peut te consoler, te rendre plus que tu n’as perdu, celui qui est mort sur cette croix pour racheter nos péchés... prie-le, ma fille ! »

La voix de Melchiade, en prononçant ces mots, avait un accent si pénétrant, le regard de ce saint homme était si inspiré, toute sa personne avait quelque chose de si mystérieux, de si solennel, que la jeune Romaine demeura saisie : « Oh ! mon père, dit-elle, appelant, pour la première fois Melchiade son père, tant la haute mission dont cet homme était revêtu se révélait à elle. Oh ! mon père ! Enseignez-moi comment on le prie, ce Dieu. Que faut-il lui dire à celui qui peut tout ? Mais voudra-t-il de moi ?...

— Tous ceux qui viendront à moi, seront bien venus, a dit Jésus-Christ à ses enfants ; viens donc, ma fille, et puissent mes paroles faire entrer dans ton âme l’espérance qui console et la foi qui sauve ! »

V.
Miracle.

Telles furent les premières semences jetées dans l’esprit d’Hélène, par saint Melchiade, qui fut plus tard pape, et successeur de saint Eusèbe, le 21 juillet 311. Ce ne fut cependant qu’en 312 qu’elle embrassa réellement la religion chrétienne, ainsi que son fils Constantin ; et, bien que ce dernier penchât depuis longtemps vers la foi chrétienne, il fallut un miracle pour le décider tout à fait ; voici à quelle occasion :

Tandis qu’une partie de l’Occident respirait sous l’empire de Constantin, l’Orient gémissait sous la tyrannie de Maximien ; l’Italie et l’Afrique étaient en proie aux fureurs de Maxence ; les principales villes de l’empire étaient arrosées du sang des martyrs. Constantin qu’appelaient les vœux secrets des Romains, instruit de la haine que lui portait Maxence, se prépara, pour aller à sa rencontre, à passer en Italie, à la tête de toutes ses forces. D’abord, il s’assura de la neutralité de Licinius ; Maxence, de son côté, se lia secrètement avec Maximien. Cependant, tourmenté des craintes les plus vives sur l’issue de cette guerre, Constantin voulut, avant de se mettre en campagne, interroger les volontés du ciel ; les dieux païens restèrent muets ; or, pendant que ce prince, qui penchait vers la foi chrétienne, attendait la solution de l’oracle, il aperçut dans les airs le signe sacré de cette religion, entouré de ces mots tracés en lignes de feu : In hoc signo vinces. Constantin adopta pour étendard, sous le nom de Labarum, ce signe sacré qui lui promettait la victoire, et en confia la garde aux plus braves de l’armée ; puis, s’étant converti au christianisme ainsi que sa famille, il passa les Alpes, s’empara de Suze, écrasa, dans les plaines de Turin, l’armée que Maxence avait envoyée contre lui, prit Milan, et pénétra enfin jusqu’à deux milles de Rome, au pont Milvius, aujourd’hui Ponte-Mole ; là, il trouva Maxence et son armée, tua l’un, mit l’autre en pleine déroute, et entra à Rome en vainqueur. Ce fut alors qu’il rappela sa mère et la combla d’honneurs ; il la décora du titre d’Auguste, fit frapper des médailles d’or en son honneur, et lui laissa la libre disposition de ses trésors. Cette sage et vertueuse princesse en employa une partie à soulager les malheureux, et à satisfaire sa piété en dotant les églises des objets nécessaires à la pompe du culte. Le concile de Nicée ayant rendu la paix à l’empire, Constantin fit construire un temple pour éterniser ce grand événement. Malgré son grand âge, Hélène partit pour Jérusalem, y fit abattre les restes des temples des idoles, et jeter les fondements d’une église dédiée au vrai Dieu, sur le mont Calvaire.

En creusant, on trouva des pièces de bois qu’on reconnut être la croix sur laquelle avait été crucifié Notre Seigneur Jésus-Christ. Sainte Hélène envoya cette précieuse relique à Constantin ; puis elle demeura à Jérusalem jusqu’à ce qu’elle eût vu achever, non-seulement l’église du Saint-Sépulcre, mais deux autres aussi : l’une bâtie sur la montagne des Oliviers, et l’autre à Bethléem, lieu consacré par la naissance du fils de Marie. Enfin, en 327, elle alla retrouver son fils à Rome.

Peu de temps après, ayant eu quelques pressentiments de sa mort prochaine, sainte Hélène ne se préoccupa plus que du désir de s’unir à Dieu pour jamais. Elle n’avait, avec son fils, que des entretiens sur les moyens de gouverner l’empire, conformément à la loi divine. Elle mourut dans ses bras, entourée de ses petits enfants, au mois d’août 328. Ses funérailles furent célébrées avec la plus grande pompe ; son corps fut déposé dans les tombeaux des empereurs romains. — Sa fête se célèbre le 18 août.


Maria.

turbaned man with arms around the waist of a young girl who has her right hand raised in protest
Imp. Lith. de Cattier
 
Elle veut prendre la fuite; mais l’homme quitte la bride de son coursier et fond sur la jeune fille.

Paris, Mme Ve LOUIS JANET, Éditeur du DIMANCHE des Enfants.

MARIA.
PAR M. BAPTISTIN POUJOULAT

On m’a raconté à Nazareth, en Galilée, la mélancolique histoire d’une jeune fille chrétienne de cette ville et d’un bédouin du désert ; vous diriez un roman inventé par l’imagination d’un poëte d’Arabie. La voici :

Trois ans après la victoire du Thabor, remportée par l’armée de Napoléon sur les musulmans, vivait à Nazareth un chrétien appelé Youssouf (Joseph); il avait épousé une Cananéenne, nommée Martha ; Dieu bénit leur union. Deux ans après leur mariage, ils eurent une fille, à laquelle ils donnèrent le nom de la reine des Anges, Marie : ce nom qui, en langue syriaque, veut dire dame, maîtresse, souveraine ; en hébreu, étoile de la mer.

Le supérieur du couvent latin à Nazareth, P. Antonio, homme pieux et d’une grande sagesse, avait fait faire la première communion à Maria. Il fut frappé de l’intelligence de la petite fille en lui enseignant le catéchisme, et demanda à Youssouf, à Martha, s’ils voulaient qu’il lui apprît à lire et à écrire ; cette offre fut acceptée avec reconnaissance. Mais comment exprimer la joie de la jeune Maria, lorsqu’on l’informa de cette bonne nouvelle ? Quel bonheur pour elle de savoir lire dans l’Évangile : ce livre divin où les prêtres de l’église de Sainte-Marie puisaient toutes ces belles choses qu’ils disaient, aux fidèles, le dimanche ? En moins de huit mois, Maria sut lire l’arabe, l’italien, l’espagnol, et écrivait parfaitement dans ces trois langues. P. Antonio lui avait appris en même temps un peu d’histoire et de géographie. A mesure que la petite Maria avançait dans ses études, des mondes nouveaux semblaient s’ouvrir devant elle ; son intelligence grandissait à chaque soleil. Maria tenait de la nature les plus heureux dons de l’esprit : l’étude avait réveillé le génie qui sommeillait dans cette âme d’enfant. Parvenue à sa quinzième année, la fille de Youssouf fut une personne remarquable par l’éclat de son esprit et la solidité de son instruction.

La beauté antique que le ciseau de l’artiste a conservée à l’admiration des peuples n’était pas plus parfaite que la beauté de Maria ; rien de plus ravissant que sa taille souple, élancée, que ses cheveux d’ébène semblables aux jeunes rameaux des palmiers ; ses dents, qui brillaient comme deux rangs de perle entre deux bandelettes d’écarlate, sa figure ovale et son teint légèrement doré, comme celui de la Sunamite par le soleil de sa patrie, avaient les riches nuances des épis mûrs. Elle portait le même costume que Marie, la Vierge sainte ; car, en Orient, rien ne change ; le costume des femmes de Nazareth est toujours cette longue robe bleue fermée devant la poitrine et serrée à la taille par une ceinture en laine blanche ; un voile violet est jeté sur leur tête ; elles en ramènent un des bouts vers le visage, quand elles ne veulent pas être vues.

Maria était bonne, compatissante, modeste et simple ; on était saisi d’admiration en la voyant ; elle seule ignorait qu’elle était belle. Tous les Nazaréens, chrétiens et musulmans, aimaient Maria. Youssouf et Martha remerciaient la Providence de leur avoir donné un pareil trésor ; leurs vœux les plus ardents montaient sans cesse au ciel pour le bonheur de leur unique enfant.

Maria s’était plu à rassembler autour d’elle, dans la maison de son père, les petites filles de Nazareth, à qui elle enseignait le catéchisme, comme P. Antonio le lui avait jadis enseigné à elle-même ; elle remplissait cette tâche avec beaucoup de zèle et d’ardeur ; des instructions religieuses qu’elle trouvait dans son esprit, dans son cœur, et qui arrivaient tout naturellement sur ses lèvres, étaient adressées à ses jeunes amies ; leurs âmes naissantes s’ouvraient à la lumière, à l’amour de Dieu. Maria paraissait, parmi ses compagnes, comme le cèdre au milieu des autres arbres. L’éducation des filles de Nazareth, la broderie, l’étude des Écritures et le soin de l’église de Sainte-Marie, remplissaient ses jours. L’entretien de la chapelle de la Vierge, dans la grotte de l’Annonciation, lui était principalement réservé ; le lieu où l’ange du Seigneur apparut à la fille de Joachin pour lui annoncer qu’elle mettrait au monde le Rédempteur des nations, n’avait jamais été mieux paré, tenu avec un soin plus remarquable. Maria avait brodé un voile blanc qu’on voit encore aujourd’hui autour de l’image de la Mère de Dieu, placée sur l’autel. Les vases de cristal posés sur le sanctuaire, étaient toujours remplis de fleurs, de plantes odoriférantes cueillies, par ses mains, aux penchants des collines de Nazareth. Lorsqu’à la lueur des lampes du saint lieu, Maria entonnait au milieu de ses compagnes les litanies de la Vierge, les assistants, ravis de sa belle voix et de sa grande beauté, étaient parfois tentés d’appliquer, à la fille de Youssouf, ces poétiques paroles : Étoile du matin, rose mystique, miroir de justice, temple de sagesse, priez, priez pour nous !

Sans vouloir établir aucune comparaison entre une pauvre fille, une simple mortelle et celle qui mit son pied sur la tête du serpent et réhabilita une race déchue, celle dont le trône est au ciel et le nom dans la bouche du plus grand nombre des enfants de la terre, la Vierge puissante que le pauvre invoque de préférence parce qu’elle fut autrefois pauvre aussi, la Vierge dont la lune est le symbole, parce que, semblable à l’astre aux doux rayons, elle vient consoler, la nuit, l’infortuné qui soupire ; sans vouloir faire aucun rapprochement, disons-nous, entre les choses d’ici-bas et les choses d’en-haut, Maria, cette admirable et pieuse fille, née comme la reine des cieux dans la vallée de Nazareth, et, comme elle, passant ses jours à l’ombre sacrée des autels, ne devait-elle pas rappeler, à chaque instant, la sainte fille d’Anne ? Les goûts, les occupations, les habitudes de la fille de Youssouf ne pouvaient-ils pas ressembler aux goûts, aux occupations, aux habitudes auxquels se livrait la bienheureuse Marie, avant que son divin fils ne l’eût révélée aux enfants des hommes ? La pauvre Nazaréenne, dont nous racontons l’histoire, n’était-elle pas ravissante de grâce et de beauté comme cette Marie qui était belle à éblouir, et que saint Denis l’aréopagiste eût adorée comme une déesse, s’il n’avait pas su qu’il n’y a qu’un seul Dieu !

Seize fois les blés avaient jauni sur les monts et dans les plaines de la Galilée, depuis le jour de la naissance de Maria. La peste, ce fléau terrible qui creuse tant de sépulcres dans les cités asiatiques, éclata à Nazareth, et la mère de Maria fut une des victimes emportées par le torrent destructeur. Cette mort laissa, dans le cœur de Maria, un grand chagrin, car, après Dieu et la Vierge, sa mère était l’être qu’elle chérissait le plus au monde.

Six mois s’étaient écoulés depuis ce malheur. C’était trois jours après la Toussaint, cette solennité lugubre qui rappelle tant et de si douloureux souvenirs dans l’âme de ceux qui ont à regretter des êtres aimés ; le ciel bleu et limpide de l’Asie avait fait place à un ciel gris, plombé : un ciel tel qu’on en voit dans les régions septentrionales de la France vers le déclin de l’automne ; d’épais nuages, se balançant sur les collines de Nazareth, rétrécissaient l’horizon, et le soleil, voilé de nuages, ne laissait pas même deviner sa présence ; le figuier, le peuplier, avec leurs feuilles mortes qui tombaient une à une, et le pâle olivier, apparaissaient sous des teintes plus mélancoliques et plus tristes. La douleur qu’avait éprouvée Maria en voyant mourir sa mère, se renouvela dans ces jours de deuil universel. Maria alla prier sur le tombeau de sa mère, dans le cimetière de Nazareth, situé non loin de la ville, elle était toute seule dans le Champ-des-Morts : tout, autour d’elle, était calme et silencieux.

Mais quel est cet homme qui s’avance conduisant par la bride un superbe cheval noir ? Il tourne à chaque instant la tête, comme s’il avait peur d’être aperçu ou suivi. Cet homme a vingt-cinq ans à peine, et sa taille est un peu au-dessus de la moyenne ; il porte le costume des Arabes du grand désert de Syrie ; à sa ceinture de cuir brillent un couteau recourbé et deux pistolets ornés d’or et de pierreries ; sa figure longue, maigre et basanée, est noble et belle, mais ses traits offrent les traces d’une passion violente. Le voilà dans l’enceinte du Champ-des-Morts. Au bruit des pas du cheval, Maria lève la tête, pousse un cri ; elle veut prendre la fuite, mais l’homme quitte la bride de son coursier et fond sur la jeune fille comme l’aigle de la montagne sur la faible colombe ; il lui met un mouchoir sur la bouche pour l’empêcher d’appeler au secours, la prend dans ses bras, la dépose sur son cheval sur lequel il monte à son tour, et part comme l’éclair du côté de Tibériade à l’orient de Nazareth ; il franchit les monts escarpés, les vallons, les ravins, les plaines ; il ne s’arrête, après avoir fait quinze lieues de chemin, que sur le rivage septentrional de la mer de Galilée, au milieu des ruines désolées de l’antique Capharnaüm, cette ville impénitente qui ne voulut pas croire aux miracles du Christ.

Le jour avait fui, les nuages grisâtres s’étaient dissipés, le ciel était redevenu splendide, et la lune, blanche et belle, se reflétait en mille sillons de lumière dans cette mer de Tibériade, où jadis le Fils de l’Homme, à la quatrième veille d’une nuit, apparut comme un fantôme au pêcheur de Bethzaïde.

Que se passait-il dans l’esprit de Maria lorsqu’elle se vit seule, la nuit, en face de cet étranger qui venait de l’arracher à sa terre natale, à son père, à son église de Sainte-Marie, aux compagnes de son âge ?

« Qui es-tu ? s’écria-t-elle avec désespoir en arrêtant sur cet homme un regard éperdu. Qui es-tu ? Que veux-tu ? Pourquoi m’as-tu prise sur le tombeau de ma mère ? »

Et Maria, couvrant son visage de ses deux mains, fondait en larmes !

« Sèche tes pleurs, répondit doucement l’inconnu ; sèche tes pleurs, ô lumière de mes yeux ! sois sans effroi ; le lion des combats te protège ! sois sans crainte, ne redoute aucun péril ! au jour du danger, les guerriers se prosternent devant moi et les lâches pâlissent ! O toi ! mon unique bien, mon espoir, je te défendrai, je te couvrirai de ma lance qui frappe les plus superbes têtes ! tu verrais tomber tout homme qui oserait nous attaquer ! quel est celui qui te ferait prisonnière ? Qui aurait le courage de lever la main sur toi ? Ma lance boit le sang, et mes ennemis roulent dans la poussière ! tu es inaccessible ! car moi, moi, Médher, fils du vénérable scheik (chef) Rébéah de la tribu d’Abad, moi, je suis là pour te garder ! Je t’aime de l’amour d’un noble guerrier ; tu es la maîtresse de mon cœur. Je sais qui tu es ; je te connais depuis longtemps ; ton nom est Maria. Je t’ai vue pour la première fois, il y a deux cents soleils, à la fontaine de la Madona, qui se trouve à une courte distance à l’orient de Nazareth. Tu me donnas à boire ; je contemplais ton visage, et alors un amour ardent entra dans mon âme ! dès ce jour, il n’y eut plus pour moi de repos ; je te voyais dans mes songes ; je te voyais au milieu des vastes plaines pendant les journées dévorantes de l’été, quand, monté sur ma cavale, je les traversais avec la rapidité du vent ! Les filles de nos tribus ont passé devant moi comme des êtres qui m’étaient indifférents ; je ne pensais qu’à toi, blanche colombe ! Tu es ma houri ! combien de fois j’ai traversé les montagnes qui séparent mon pays du tien, pour te contempler dans ta ville de Nazareth ! tu es chrétienne, et je suis musulman ; je ne pouvais donc demander ta main à ton père et lui offrir tous mes chameaux, et cependant il fallait ou t’obtenir ou mourir[38] ! tu es là maintenant auprès de moi, ô ma Péri ! me pardonneras-tu le mal que je t’ai fait ? Ma tribu n’est éloignée d’ici que de quelques lieues : ce soir, tu seras dans la tente de ma mère et de mes deux sœurs. »

Pendant ce discours, Maria avait parfois levé les yeux sur la noble tête de Médher, éclairée par les rayons de la lune. Elle avait été saisie d’une indéfinissable surprise en entendant ces paroles, en voyant le doux sourire de cet homme qui l’avait si cruellement ravie à ses plus chères affections. Médher était agenouillé devant Maria : tremblante, étonnée, elle inspirait le plus saint respect à l’Arabe du désert. Médher, qui l’avait tenue dans ses bras en l’emportant sur son coursier, n’aurait pas osé mettre sa main dans les siennes, alors qu’il était là, seul avec elle, sur une plage solitaire ! C’est que Médher, ce sauvage enfant des solitudes, était pénétré des plus nobles sentiments.

Craignant d’être poursuivi par quelqu’un de Nazareth, malgré la fatigue de Maria, le bédouin n’attendit pas plus longtemps pour se remettre en marche. Il se dépouilla de son abab (manteau), le mit sur les épaules de sa compagne, et tous deux, montés sur le coursier, eurent bientôt traversé le Jourdain.

« Fais tourner ton coursier, redisait sans cesse Maria à son ravisseur ; par pitié rends-moi à mon père, à mon pays, au tombeau de ma mère !

Et les supplications de la jeune fille se perdaient dans l’espace. — Ils trouvèrent la tribu d’Abad campée dans un large vallon situé vers les confins de la Syrie, à quelques lieues au sud de Damas.

Le père de Médher, sa mère qui se nommait Rama, et ses deux sœurs, dont les noms nous sont inconnus, accueillirent la pauvre Maria avec une bonté infinie ; ils lui prodiguèrent les soins les plus tendres. Rama surtout, qui avait pour son fils une affection profonde, et qui, seule de la famille, avait reçu la confidence de sa passion, aima tout d’abord Maria comme une troisième fille : elle ne savait l’appeler que de ce nom.

Pendant une longue veillée de novembre, sous la tente de Rébéah, en présence de sa mère, de ses sœurs et de Maria, Médher laissa tomber de ses lèvres le mot de mariage avec la fille de Youssouf.

« Jamais, dit celle-ci d’une voix ferme et assurée, non jamais je ne serai l’épouse d’un musulman ! Je suis faible, je suis seule de ma nation au milieu de vous tous, mais je serais terrible et capable de me donner la mort, si l’on me contraignait à un engagement que réprouve ma foi ! Fais-toi chrétien, ô Médher ! fais-toi chrétien ! viens recevoir sur ton front, dans l’église de Sainte-Marie, les eaux du baptême régénérateur ; et, si mon père y consent, alors je pourrai devenir la compagne de tes jours.

— Calme tes craintes, ma fille, lui répondit Rama en l’embrassant, calme tes craintes ; une union entre toi et Médher ne pourrait s’accomplir que si ton père voulait recevoir ta dot des mains de mon fils ; car, chez les Arabes de nos tribus, la honte s’attacherait sur une femme qui se serait mariée sans que son époux eût donné à son père le nombre de chameaux convenu. Ce ne serait pas sur ton front, pauvre exilée, que la famille de Rébéah jeterait une tache d’infamie ! La famille de Rébéah aimerait mieux boire la coupe de la mort que celle du déshonneur et de la lâcheté ! »

Une quinzaine de jours s’étaient écoulés depuis l’arrivée de Maria dans la demeure de Rébéah, lorsque la tribu leva le camp ; elle alla dresser ses tentes sur le versant oriental des monts d’Arabie, à dix lieues de la rive gauche du Jourdain : ils se trouvaient dans l’antique pays des Moabites, patrie de Ruth, cette gracieuse figure de femme qui apparaît dans la Bible, avec toute la belle et naïve simplicité des temps primitifs. Maria, dont la vie s’était passée à étudier les Saintes Écritures, et qui savait toutes les belles choses que renferme ce livre, sentit une sorte de joie à travers toutes ses pensées amères, de se trouver dans la contrée où Ruth avait reçu le jour. Mais la fille de Youssouf, la chrétienne de Nazareth, malgré un vague sentiment de tendresse qu’elle éprouvait pour Médher, ne pouvait pas dire à Rama, comme autrefois la Moabite à Noëmi : En quelque lieu que vous alliez, j’irai avec vous ; partout où vous demeurerez, j’y demeurerai aussi ; votre peuple sera mon peuple, et votre Dieu, mon Dieu ; la terre où vous mourrez me verra mourir, et je serai ensevelie où vous le serez.

Un mois après l’enlèvement de Maria, les guerriers de la tribu de Maher prirent à la tribu d’Abad, après un combat d’où ils sortirent vainqueurs, quatre cents chameaux et cinquante chevaux. Parmi ces quatre cents chameaux, deux cents revenaient à Rébéah, et parmi les cinquante chevaux, quinze lui appartenaient aussi. La tribu d’Abad se sentant trop faible pour attaquer en plein soleil la tribu ennemie, employa la ruse pour essayer de reprendre les richesses qu’elle avait perdues. Trente jours après ce combat, lorsque tout dans les deux tribus paraissait tranquille, Médher, à la tête de quarante hommes de son camp, pénétra, pendant une nuit noire, dans la tribu de Maher ; il plaça ses compagnons comme l’aurait fait un chef de haramis, ou voleurs nocturnes. Quinze bédouins armés de lances et de massues, étaient debout devant la porte des principales tentes ; ils étaient prêts à frapper ceux qui en sortiraient ; Médher s’était réservé le poste le plus périlleux, la tente du scheik. Cinq bédouins devaient prendre la fuite pour attirer à eux les chiens de la tribu ; les vingt autres étaient destinés à couper les cordes qui attachaient les chameaux et les chevaux à des pieux plantés en terre.

Un profond silence régnait dans la tribu ; on aurait entendu le vol d’un oiseau. Un seul homme, qui depuis longtemps ne connaissait que les tourments et les larmes, ne dormait pas dans la tribu ; c’était Youssouf, le père de Maria, qui cherchait sa fille depuis deux mois ! Un Nazaréen lui avait dit qu’un bédouin avait enlevé Maria, et qu’il avait fui avec elle vers les régions d’au-delà le Jourdain. La tente où Youssouf était couché était placée en face de celle du scheik. Il entend un léger bruit, il regarde et aperçoit un homme debout devant la porte de la demeure du chef de Maher, il le prend pour un harami, et réveille doucement trois Arabes couchés à côté de lui. Youssouf, les trois bédouins armés de lances, se traînent silencieusement à plat ventre jusqu’à la tente du scheik, et arrivent enfin ; l’un des trois Arabes enfonce le fer aigu de sa lance dans les reins de Médher, qui tombe baigné dans son sang.

« Au nom d’Allah (Dieu), et de son prophète, » dit-il d’une voix presque éteinte, « jurez-moi, vous qui venez de me frapper à mort, jurez-moi d’aller demain dans la tribu d’Abad, campée en ce moment dans Vadi-el-Moï (vallon de l’eau); vous trouverez sous la tente de Rébéah, mon père, une fille de Nazareth que j’avais enlevée ; vous la prendrez sous votre protection, et la conduirez dans le vallon de sa naissance. Prenez ce sceau ; vous le donnerez à mon père, qui vous livrera cet ange de ma vie !

— Tu seras obéi, répondirent les Arabes ; Youssouf poussa un cri épouvantable.

— C’est donc toi, barbare, dit-il à Médher en se penchant vers lui, c’est donc toi qui m’as enlevé ma fille ! Que ta mort expie ton crime ! que ton père souffre autant que tu m’as fait souffrir ! »

Médher n’entendit pas ces terribles paroles : il était déjà mort. Les bédouins de la tribu d’Abad ne firent aucun butin ; les uns s’enfuirent, d’autres furent faits prisonniers.

Le lendemain, après qu’on eut enseveli le corps de Médher, Youssouf, deux bédouins de la tribu de Maher et un Arabe de la tribu d’Abad qui devait leur servir de guide, se mirent en marche vers le vallon de l’Eau ; ils s’arrêtèrent à un quart d’heure de distance de Vadi-el-Moï. Les trois Arabes, munis du signe de paix que leur avait donné Médher, allèrent seuls dans la tente de Rébéah. Youssouf les attendit : sa présence au milieu du camp aurait peut-être révélé ce qui devait rester dans le mystère.

Rébéah était seul dans sa demeure ; il accueillit les bédouins avec bonté. Quand ils eurent rompu le pain de l’hospitalité et fumé le schibouk, il leur dit : « L’expression de la tristesse est sur vos fronts, ô Arabes ! quelles nouvelles m’apportez-vous ?

— Nous sommes deux enfants de la noble tribu de Maher, ennemie de ta tribu. Il était dit que nous serions choisis pour être les messagers du malheur ! Couvre ta tête blanche de la poussière du deuil, ô vieillard ! ton fils Médher est mort sous le fer d’un de nos frères ! La fille chrétienne qui vit sous la tente de tes femmes doit être rendue à son père : c’est le dernier vœu de ton fils ; voilà le sceau que Médher nous a donné pour toi ; as-tu compris ? Le père de la chrétienne attend sa fille, là, derrière la colline.

— La main d’Allah m’écrase, dit le vieillard d’une voix profondément émue. Mais, ajouta-t-il en levant les yeux au ciel, c’était écrit !... Allons conduire la Nazaréenne à son père... »

Comment peindre les transports de joie de Youssouf et de Maria, quand ils furent dans les bras l’un de l’autre ? Maria répondait par des sanglots et par des embrassements aux caresses de son père ; celui-ci disait :

« J’ai retrouvé ma fille ! merci, mon Dieu, de me l’avoir rendue ! Oh ! je la garderai bien, maintenant ; personne ne me la prendra plus ! »

Les quatre Arabes, témoins de cette scène, ne pouvaient retenir leurs larmes.

Rébéah leva, avec majesté, ses tremblantes mains sur la tête de Maria ; il la bénit en pleurant ; puis il revint tristement dans sa tente.

Youssouf et Maria partirent pour Nazareth avec un chameau et des provisions que leur avait donnés le père de Médher.

A la joie la plus vive succéda la douleur la plus profonde. Maria voulut savoir pourquoi Médher l’avait laissée partir sans se présenter à elle. Youssouf ne lui cacha rien. Dès ce moment, l’âme de Maria fut livrée à d’horribles tortures. L’amour qu’elle avait senti pour Médher, cet amour resté jusqu’alors au fond de son cœur, éclata en amers regrets. Maria parlait de celui qu’elle aimait aux montagnes, aux fleuves, aux arbres, aux fleurs, aux oiseaux qu’elle voyait sur sa route. Mais une affreuse pensée vint tout à coup traverser son esprit comme un fer rouge : c’est que la religion, qui, sur la terre, ne lui avait pas permis de s’unir à Médher, la séparait encore de lui dans le ciel !... quelle source d’inexprimables amertumes pour Maria !

Youssouf et sa fille arrivèrent enfin à Nazareth. Maria n’était pas en état de jouir du bonheur de revoir sa patrie. Le bonheur, hélas ! avait fui Maria pour ne plus revenir ; elle l’avait dit dans les vers suivants qui ont été conservés à Nazareth, comme un trésor précieux.

« Mon âme est triste ; la douleur a tari la source de mes larmes ; je ne puis plus pleurer, et pourtant Médher s’en est allé dans le pays des âmes !...

« Plus de joie pour moi ! le sourire du bonheur ne se montrera plus sur mes lèvres fanées ! je ne chanterai plus ! Le bulbul (rossignol) chante-t-il, quand le vautour a tué sa compagne ?...

« O soleil ! ton éclat m’importune ! je ne voudrais voir que des jours sombres et des nuits sans étoiles !...

« Jeté sur une plage inconnue et solitaire, l’homme espère, espère toujours. L’espérance, seul bien des malheureux, reste au fond de son cœur. En quittant la terre, il pense à ceux qu’il aime, et son âme, prenant son vol vers Dieu, dit : Je reverrai au ciel les êtres que je chéris ; au ciel on aime encore ! Maria a aimé l’arabe Médher, elle l’a aimé ! Mais, ô douleur ! sa religion ne veut pas qu’elle le dise.

« Marie, ô Vierge sainte ! mère d’amour, prenez pitié de ma misère ! ne m’abandonnez pas, consolatrice des affligés ! Portée sur un nuage d’or, je suis arrivée cette nuit jusqu’au pied de votre trône de lumière ; je vous ai vue, ô reine des anges ! je vous ai vue telle que l’apôtre vous représente, revêtue du soleil, ayant la lune sous vos pieds et une couronne de douze étoiles sur la tête, mais, hélas ! ce n’était qu’un rêve !... »

Maria devenait, chaque jour, plus faible et plus languissante ; ses longs yeux noirs entourés d’un cercle bleuâtre, ses joues pâles, amaigries, exprimaient une douleur habituelle et profonde qui minait sourdement sa vie. Qu’était devenue la naïve et pieuse jeune fille ? Son âme, brisée par la souffrance, semblait déjà ne plus appartenir à la terre.

Un soir (c’était huit mois après le retour à Nazareth), un soir, Youssouf ne voyant pas venir sa fille à l’heure accoutumée, se dirigea vers le Champ-des-Morts, où Maria allait prier quelquefois. Il la trouva couchée sur le tombeau de sa mère ; il l’appela, mais en vain.... Maria s’était éteinte, comme une de ces petites fleurs bleues que la rosée de la nuit fait éclore sur les monts de Galilée, et qui se fanent et meurent aux premières ardeurs du soleil du matin.


[38] Il ne faut pas que nos jeunes lectrices se méprennent sur le langage passionné de Médher ; on doit ici s’arrêter plutôt à la forme qu’au fond. Quelque pur, quelque idéal que soit le sentiment dans l’âme des Arabes, ils ont coutume de l’exprimer avec une sorte de poétique exagération qui se lie intimement à leur caractère propre. Il y a, dans l’imagination des habitants des vastes solitudes de l’Arabie, quelque chose de brillant et d’ardent à la fois, comme dans le brûlant soleil qui les éclaire.

FIN DU VOLUME.


Note de Transcription

Les mots mal orthographiés et les erreurs d’impression ont été corrigées. Lorsque plusieurs orthographes se produisent, l’utilisation de la majorité a été employé.

Ponctuation a été maintenue sauf si évidente erreurs d’impression se produisent.

Certaines illustrations ont été déplacées pour faciliter la mise en page.

Une couverture a été créée pour ce livre électronique et est placée dans le domaine public.

 

[Fin de Le Dimanche des Enfants-Tome 8, par Various.]