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Title: La Consultation

Date of first publication: 1928

Author: Roger Martin du Gard (1881-1958)

Date first posted: Dec. 28, 2016

Date last updated: Apr. 11, 2019

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LES THIBAULT


ROGER  MARTIN  DU  GARD

 

LES  THIBAULT

 

QUATRIÈME  PARTIE

 

LA  CONSULTATION

 

nrf

 

 

GALLIMARD

Paris—43, Rue de Beaune


Imprimé et publié en conformité d’une licence

décernée par le Commissaire des brevets sous le

régime de l’Arrêté exceptionnel sur les brevets, les

dessins de fabrique, le droit d’auteur et les marques

de commerce (1939). E. V. M.

 

Tous droits de reproduction, de traduction et d’adaptation

réservés pour tous les pays y compris la Russie.

Copyright by Librairie Gallimard, 1928.

 

Imprimé au Canada Printed in Canada

QUATRIÈME PARTIE


TABLE

DE LA

QUATRIÈME PARTIE

I.Antoine et les deux gamins rencontrés sous la porte cochère
II.Antoine fait à M. Thibault sa visite quotidienne
III.Le docteur Philip
IV.Antoine conduit le docteur Philip examiner l’enfant des Héquet
V.Antoine revient chez lui pour sa consultation.—Huguette, Anne de Battaincourt, et Miss Mary
VI.Le beau Rumelles
VII.Antoine essaye d’avoir une explication avec Gise
VIII.Retour inattendu de Miss Mary
IX.Confidence de M. Ernst, professeur d’allemand
X.Les deux bonnes de M. Thibault
XI.Visite d’Antoine aux deux gamins
XII.Chez les Héquet, le soir, au chevet du bébé mourant.—L’altercation avec Studler
XIII.Retour d’Antoine à pied.—Débat intérieur.—Le souper solitaire chez Zemm

I

Midi et demie, rue de l’Université.

Antoine sauta de taxi et s’engouffra sous la voûte. «Lundi: mon jour de consultation», songea-t-il.

—«Bonjour, M’sieur.»

Il se retourna: deux gamins semblaient s’être mis à l’abri du vent dans l’encoignure. Le plus grand avait retiré sa casquette, et dressait vers Antoine sa tête de moineau, ronde et immobile, son regard hardi. Antoine s’arrêta.

—«C’est pour voir si vous ne voudriez pas donner un remède à... à lui, qui est malade.»

Antoine s’approcha de «lui», resté à l’écart.

—«Qu’est-ce que tu as, petit?»

Le courant d’air, soulevant la pèlerine, découvrit un bras en écharpe.

—«C’est rien», reprit l’aîné avec assurance. «Pas même un accident du travail. Pourtant, c’est à son imprimerie qu’il a attrapé ce sale bouton-là. Ça le tire jusque dans l’épaule.»

Antoine était pressé.

—«De la température?»

—«Plaît-il?»

—«A-t-il de la fièvre?»

—«Oui, ça doit être ça», fit l’aîné, balançant la tête, et scrutant d’un œil soucieux le visage d’Antoine.

—«Il faut dire à tes parents de le conduire, pour la consultation de deux heures, à la Charité; le grand hôpital, à gauche, tu sais?»

Une contraction, vite réprimée, du petit visage trahit la déception de l’enfant. Il eut un demi-sourire engageant:

—«Je pensais que vous auriez bien voulu...»

Mais il se reprit aussitôt, et, sur le ton de quelqu’un qui sait depuis longtemps prendre son parti devant l’inévitable:

—«Ça ne fait rien, on s’arrangera. Merci, M’sieur. Viens Loulou.»

Il sourit sans arrière-pensée, agita gentiment sa casquette, et fit un pas vers la rue.

Antoine, intrigué, hésita une seconde:

—«Vous m’attendiez?»

—«Oui, M’sieur.»

—«Qui vous a...?» Il ouvrit la porte qui menait à l’escalier. «Entrez là, ne restez pas dans le courant d’air. Qui vous a envoyés ici?»

—«Personne.» La frimousse de l’enfant s’éclaira. «Je vous connais bien, allez! C’est moi, le petit clerc de l’étude... L’étude, au fond de la cour!»

Antoine se trouvait à côté du malade et lui avait machinalement pris la main. Le contact d’une paume moite, d’un poignet brûlant, suscitait toujours en lui un émoi involontaire.

—«Où habitent tes parents, petit?»

Le cadet tourna vers l’aîné son regard las:

—«Robert!»

Robert intervint:

—«On n’en a pas, M’sieur.» Puis, après une courte pause: «On loge rue de Verneuil.»

—«Ni père, ni mère?»

—«Non.»

—«Des grands-parents, alors?»

—«Non, M’sieur.»

La figure du gamin était sérieuse; le regard, franc; aucun désir d’apitoyer, ni même d’intriguer; aucune nuance de mélancolie non plus. C’était l’étonnement d’Antoine qui pouvait sembler puéril.

—«Quel âge as-tu?»

—«Quinze ans.»

—«Et lui?»

—«Treize ans et demie.»

«Le diable les emporte!» se dit Antoine. «Une heure moins le quart, déjà! Téléphoner à Philip. Déjeuner. Monter là-haut. Et retourner au faubourg Saint-Honoré avant ma consultation... C’est bien le jour!...»

—«Allons», fit-il brusquement, «viens me montrer ça.» Et, pour ne pas avoir à répondre au regard radieux, nullement surpris d’ailleurs, de Robert, il passa devant, tira sa clef, ouvrit la porte de son rez-de-chaussée, et poussa les deux gamins à travers l’antichambre jusqu’à son cabinet.

Léon parut sur le seuil de la cuisine.

—«Attendez pour servir, Léon... Et toi, vite, enlève tout ça. Ton frère va t’aider. Doucement... Bon, approche.»

Un bras malingre sous des linges à peu près propres. Au-dessus du poignet, un phlegmon superficiel, bien circonscrit, semble déjà collecté. Antoine, qui ne songe plus à l’heure, pose l’index sur l’abcès; puis, avec deux doigts de l’autre main, il fait mollement pression sur un autre point de la tumeur. Bon: il a nettement senti sous son index le déplacement du liquide.

—«Et là, ça te fait mal?» Il palpe l’avant-bras gonflé, puis le bras jusqu’aux ganglions enflammés de l’aisselle.

—«Pas très...» murmure le petit, qui s’est raidi et ne quitte pas son aîné des yeux.

—«Si», fait Antoine, d’un ton bourru. «Mais je vois que tu es un bonhomme courageux.» Il plante son regard dans le regard troublé de l’enfant: l’étincelle d’un contact: une confiance qui semble hésiter, puis jaillir vers lui. Alors seulement il sourit. L’enfant aussitôt baisse la tête; Antoine lui caresse la joue et doucement relève le menton, qui résiste un peu.

—«Écoute. Nous allons faire une légère incision là-dedans, et, dans une demi-heure, ça ira beaucoup mieux... Tu veux bien?... Suis-moi par ici.»

Le petit, subjugué, fait bravement quelques pas; mais, dès qu’Antoine ne le regarde plus, son courage vacille: il tourne vers son frère un visage qui appelle au secours:

—«Robert... Viens aussi, toi!»

La pièce voisine—carreaux de faïence, linoleum, autoclave, table émaillée sous un réflecteur—servait au besoin pour de petites opérations. Léon l’avait baptisée «le laboratoire»; c’était une salle de bains désaffectée. L’ancien appartement qu’Antoine occupait avec son frère dans la maison paternelle était devenu vraiment insuffisant, même après qu’Antoine y fut resté seul. La chance lui avait permis de louer, depuis peu, un logement de quatre pièces, également au rez-de-chaussée, mais dans la maison contiguë. Il y avait transféré son cabinet de travail, sa chambre, et il y avait fait installer ce «laboratoire». Son ancien cabinet était devenu le salon d’attente des clients. Une baie, percée dans le mur mitoyen entre les deux antichambres, avait réuni ces appartements en un seul.

Quelques minutes plus tard, le phlegmon était franchement incisé.

—«Encore un peu de courage... Là... Encore... Ça y est!» fit Antoine, reculant d’un pas. Mais le petit, devenu blanc, défaillait à demi dans les bras raidis de son frère.

—«Allô, Léon!» cria gaîment Antoine. «Un peu de cognac pour ces gaillards-là!» Il trempa deux morceaux de sucre dans un doigt d’eau-de-vie. «Croque-moi ça. Et toi aussi.» Il se pencha vers l’opéré: «Ça n’est pas trop fort?»

—«C’est bon», murmura l’enfant qui parvint à sourire.

—«Donne ton bras. N’aie pas peur, je t’ai dit que c’était fini. Lavage et compresses, ça ne fait pas mal.»

Sonnerie du téléphone. La voix de Léon dans l’antichambre:—«Non, Madame, le docteur est occupé... Pas cet après-midi, c’est le jour de consultation du docteur... Oh, guère avant le dîner... Bien, Madame: à votre service.»

—«Une mèche, à tout hasard», marmonna Antoine, penché sur l’abcès. «Bon. Et la bande un peu serrée, il faut ça... Maintenant, toi, le grand, écoute: tu vas ramener ton frère à la maison, et tu vas dire qu’on le couche, pour qu’il ne remue pas son bras. Avec qui habitez-vous?... Il y a bien quelqu’un qui s’occupe du petit?»

—«Mais moi.»

Le regard était droit, flambant de crânerie, dans un visage plein de dignité. Il n’y avait pas de quoi sourire. Antoine jeta un coup d’œil vers la pendule et refoula encore une fois sa curiosité.

—«Quel numéro, rue de Verneuil?»

—«Au 37 bis

—«Robert quoi?»

—«Robert Bonnard.»

Antoine nota l’adresse, puis leva les yeux. Les deux enfants étaient debout, fixant sur lui de limpides regards. Nul indice de gratitude, mais une expression d’abandon, de sécurité totale.

—«Allez, mes petits, sauvez-vous, je suis pressé... Je passerai rue de Verneuil, entre six et huit, pour changer la mèche. Compris?»

—«Oui, M’sieur», dit l’aîné, qui paraissait trouver la chose toute naturelle. «Au dernier étage, la porte 3, juste en face l’escalier.»

 

 

 

 

Aussitôt les enfants partis:

—«Vous pouvez servir, Léon!»

Puis, au téléphone:

—«Allô... Elysées 01-32.»

A côté de l’appareil, sur la table de l’antichambre, l’agenda des rendez-vous s’étalait, grand ouvert à la page du jour. Sans quitter le récepteur, Antoine se pencha et lut:

«1913—Lundi 13 octobre. 14 h. 30, Mme de Battaincourt. Je n’y serai pas, elle attendra. 15 h. 30, Rumelles, oui... Lioutin, bon... Mme Ernst, connais pas... Vianzoni... de Fayelles... Bon...»

—«Allô... Le 01-32?... Le professeur Philip est rentré? Ici, le docteur Thibault...» (Un temps) «Allô... Bonjour, Patron... Je vous empêche de déjeuner... C’est pour une consultation. Urgente. Très... L’enfant de Héquet... Oui, Héquet, le chirurgien... Très grave, hélas, aucun espoir, otite pas soignée, toutes les complications, je vous expliquerai, c’est navrant... Mais non, Patron, c’est vous qu’il veut voir, absolument. Vous ne pouvez pas refuser ça à Héquet... Bien sûr, le plus tôt possible, tout de suite... Moi non plus, à cause de ma consultation, c’est lundi... Eh bien, entendu: je passe vous prendre à moins le quart... Merci, Patron.»

Il raccrocha, parcourut encore une fois la liste des rendez-vous, et poussa un soupir conventionnel de lassitude, que démentait l’expression satisfaite du visage.

Léon s’approchait, un sourire niais sur sa face glabre:

—«Monsieur sait que, ce matin, la chatte a fait ses petits?»

—«Allons donc?»

Antoine, amusé, entra dans la cuisine. La chatte était couchée sur le flanc, dans un panier rempli de chiffons, où grouillaient de petites boules de poils gluants qu’elle léchait et pourléchait de sa langue râpeuse.

—«Combien y en a-t-il?»

—«Sept. Ma belle-sœur a demandé qu’on lui en réserve un.»

Léon était le frère du concierge. Depuis plus de deux ans au service d’Antoine, il y accomplissait ses fonctions avec une application rituelle. C’était un garçon silencieux, au teint fripé, sans âge précis; des cheveux pâles, clairsemés et duveteux, couronnaient bizarrement une figure toute en hauteur; le nez tombant et trop long, entre deux paupières souvent baissées, lui donnait un air godiche, que le sourire accentuait encore. Mais cette gaucherie n’était qu’un masque commode, sinon composé, sous lequel vivait un esprit avisé, doué d’un bon sens sceptique et d’une pointe personnelle d’humour.

—«Et les six autres», demanda Antoine, «vous allez les noyer?»

—«Dame», fit Léon, placidement: «Monsieur veut-il les garder?»

Antoine sourit, pivota sur les talons et gagna à pas rapides l’ancienne chambre de Jacques: elle lui servait de salle à manger.

Les œufs, l’escalope aux épinards, les fruits, tout était sur la table; Antoine ne pouvait supporter d’attendre les plats. L’omelette sentait bon le beurre chaud et la poêle. Courte trêve, quart d’heure de répit entre la matinée d’hôpital et la journée de visites.

—«On n’a rien fait dire, de là-haut?»

—«Non, Monsieur.»

—«Mme Franklin n’a pas téléphoné?»

—«Si, Monsieur. Elle a pris rendez-vous pour vendredi. C’est inscrit.»

Sonnerie du téléphone. La voix de Léon. «Non, Madame, 17 h. 30 est pris... 18 heures aussi... A votre service, Madame.»

—«Qui?»

—«Mme Stocknay.» Il se permit un léger haussement d’épaules. «Pour le petit garçon d’une amie. Elle écrira.»

—«Qui est-ce, Mme Ernst, à 17 heures?» Et sans attendre la réponse: «Vous m’excuserez auprès de Mme de Battaincourt; je serai en retard d’au moins vingt minutes... Passez-moi les journaux. Merci.» Un coup d’œil sur la pendule. «Ils doivent être sortis de table, là-haut?... Téléphonez, voulez-vous. Demandez Mlle Gisèle, et apportez l’appareil ici. Avec le café, tout de suite.»

Il saisit le récepteur, ses traits se détendirent, le regard sourit au loin, et déjà, comme si d’un coup d’aile il eût pris son vol, tout son être s’élançait à l’autre bout du fil.

—«Allô... Oui, c’est moi... Oh! j’ai presque fini...» Il rit. «Non, du raisin, un envoi de client, délicieux... Et là-haut?» Il écoute. Le visage s’assombrit progressivement. «Tiens! Avant ou après la piqûre?... Il faut surtout bien lui persuader que c’est normal...» Un temps. Le front s’éclaire de nouveau. «Dis donc, Gise, tu es seule à l’appareil? Écoute: il faut que je te voie aujourd’hui, j’ai à te parler. Sérieusement... Ici, bien entendu. N’importe à quel moment, à partir de trois heures et demie, veux-tu? Léon te fera passer... J’y compte alors?... Bon... Je bois mon café, et je monte.»

II

Antoine avait la clef de l’étage de son père; il arriva, sans avoir sonné, jusqu’à la lingerie.

—«On a conduit Monsieur dans son bureau», répondit Adrienne.

Sur la pointe des pieds, par le couloir où traînaient des relents de pharmacie, il gagna le cabinet de toilette de M. Thibault. «Cette espèce d’oppression dès que je mets le pied dans cet appartement...» songea-t-il. «Un médecin!... Mais, ici, pour moi, ce n’est pas comme ailleurs...»

Son regard alla droit à la feuille de température, épinglée au mur. Le cabinet de toilette avait l’aspect d’une officine: sur l’étagère, sur la table, des fioles, des récipients de porcelaine, des paquets de coton. «Voyons le bocal. C’est ce que je pensais: les reins travaillent peu; on verra à l’analyse. Et la morphine, où en est-on?» Il ouvrit la boîte d’ampoules dont il avait secrètement maquillé les étiquettes pour que le malade n’eût aucun soupçon. «Trois centigrammes en vingt-quatre heures... Déjà!» «Voyons, où la sœur a-t-elle mis...? Ah, voilà le verre gradué.»

Avec des gestes agiles, presque joyeux, il commença la recherche. Il chauffait déjà l’éprouvette sur la flamme d’alcool, lorsque le grincement de la porte lui fit battre le cœur et tourner précipitamment la tête. Mais ce n’était pas Gise. C’était Mademoiselle, qui s’avançait en trottinant, cassée en deux comme une vielle bûcheronne, et si recroquevillée maintenant que, même en se tordant le cou, à peine parvenait-elle à lever jusqu’aux mains d’Antoine son regard resté vif sous d’étroites lunettes de verre fumé. Le moindre sujet d’alarme se traduisait chez elle par un branle machinal de son petit front d’ivoire, tout jaune entre les bandeaux blancs.

—«Ah, te voilà, Antoine», soupira-t-elle. Et, sans préambule, d’une voix que les oscillations faisaient chevroter: «Tu sais, depuis hier, ça devient impossible! Sœur Céline m’a gâché deux bols de bouillon et plus d’un litre de lait pour rien! Elle lui pluche des bananes à douze sous, qu’il ne touche même pas... Et on ne peut rien faire de ce qu’il laisse, à cause des microbes! Oh, je n’ai rien contre elle, ni contre personne, c’est une sainte fille... Mais parle-lui, Antoine, défends-lui de continuer! Un malade, pourquoi le forcer? On devrait attendre qu’il demande! Toujours lui proposer des choses! Ainsi, ce matin, une glace! Antoine! Lui proposer une glace, voyons! Pour lui geler le cœur d’un coup! Comme si Clotilde avait le temps de courir chez les glaciers! Avec une pareille maisonnée à nourrir!»

Antoine, patient, achevait son analyse sans répondre autrement que par des grognements évasifs. «Elle a subi vingt-cinq ans de suite, sans souffler mot, le flux de l’éloquence paternelle», songeait-il; «elle se rattrape...»

—«Sais-tu combien j’ai de bouches?» continuait la vieille demoiselle. «Combien j’ai de bouches, en ce moment, avec la sœur, et Gise par-dessus le marché? Trois à la cuisine, trois à table, et ton père! Compte! A soixante-dix-huit ans, tout de même, dans l’état où je...»

Elle se recula prestement, parce qu’Antoine s’était écarté de la table pour aller se laver les mains. Elle craignait toujours autant les maladies, les contagions; et l’obligation où elle était, depuis un an, de vivre auprès d’un grand malade, de coudoyer des infirmières, des médecins, de respirer des remèdes, agissait sur elle à la façon d’un poison, dont l’action quotidienne accélérerait encore la déchéance générale commencée trois années plus tôt. Elle avait d’ailleurs une certaine conscience de sa décrépitude: «Depuis que le bon Dieu m’a privée de mon Jacques», gémissait-elle, «je ne suis plus que la moitié de rien du tout.»

Cependant, voyant qu’Antoine se savonnait sans bouger de place, elle fit deux pas timides vers le lavabo:

—«Parle à la sœur, Antoine, parle-lui! Elle t’écoutera, toi!»

Il acquiesça d’un «oui» conciliant; puis, sans plus s’inquiéter d’elle, il quitta la pièce. Elle vit les jambes qui s’éloignaient, elle les suivit tendrement des yeux: Antoine, parce qu’il ne lui répondait presque pas, qu’il ne la contredisait jamais, était sa «consolation sur la terre».

Il repassa par le couloir, afin d’entrer dans le bureau par le vestibule, comme s’il venait d’arriver.

M. Thibault était seul avec la sœur. «Gise est donc dans sa chambre?» se dit Antoine. «Alors elle m’a certainement entendu passer... Elle m’évite...»

—«Bonjour, Père», fit-il, de ce ton léger qu’il affectait maintenant au chevet du malade. «Bonjour, ma sœur.»

M. Thibault souleva les paupières.

—«Ah, te voilà?...»

Il était assis dans un grand fauteuil de tapisserie, qu’on avait traîné près de la croisée. La tête semblait devenue lourde pour les épaules, le menton s’écrasait sur la serviette que la sœur lui avait nouée au cou, et le corps, tassé, faisait paraître démesurément longues les deux béquilles noires appuyées de chaque côté du dossier haut. Le vitrail pseudo-Renaissance jetait son arc-en-ciel sur la cornette mouvante de sœur Céline et posait des taches vineuses sur le napperon de la table, où fumait une assiettée de tapioca au lait.

—«Allons!» dit la sœur. Elle cueillit une cuillerée de potage, égoutta la cuiller sur le bord de l’assiette, puis avec un «Houp-là!» enjoué, comme si elle donnait la becquée à un nourrisson, elle introduisit la cuiller entre les lèvres molles du malade et l’y vida, avant qu’il eût pu se détourner. Les deux mains du vieillard, étalées sur ses genoux, s’agitèrent avec impatience. Il souffrait dans son amour-propre d’être vu ainsi, incapable de manger seul. Il fit un effort pour saisir la cuiller que tenait la sœur; mais ses doigts, depuis longtemps engourdis et maintenant gonflés d’œdème, se refusaient à tout service. La cuiller lui échappa et tomba sur le tapis. D’un geste violent il repoussa l’assiette, la table, la sœur:

—«Pas faim! Veux pas qu’on me force!» cria-t-il, tourné vers son fils comme s’il requérait protection. Et, encouragé sans doute par le silence d’Antoine, il jeta vers la religieuse un coup d’œil hargneux: «Enlevez tout ça!» La sœur sans discuter, recula d’un pas, sortit du champ visuel.

Le malade toussa. (A chaque instant, il était interrompu par une petite toux sèche, machinale, sans suffocation, qui lui faisait serrer les poings et crisper ses paupières closes.)

—«Tu sais», lança M. Thibault, comme s’il satisfaisait une rancune, «hier soir et puis ce matin, j’ai eu des nausées!»

Antoine se sentit dévisagé par un regard oblique. Il prit un air détaché:

—«Tiens?»

—«Tu trouves ça naturel, toi?»

—«Ma foi, je t’avoue que je m’y attendais», insinua Antoine en souriant. (Il jouait son rôle, sans trop d’effort. Pour aucun malade, il n’avait eu cette patiente pitié: il venait là tous les jours, souvent matin et soir; et, chaque fois, sans se lasser, comme on refait le pansement d’une plaie, il s’ingéniait à improviser des raisonnements trompeurs mais logiques, et, chaque fois, il répétait, sur le même ton convaincu, les mêmes paroles rassurantes.) «Que veux-tu, Père, ton estomac n’est plus un organe de jeune homme! Voilà huit mois au moins qu’on le bourre de potions, de cachets. Estimons-nous heureux qu’il n’ait pas manifesté sa fatigue beaucoup plus tôt!»

M. Thibault se tut. Il réfléchissait. Il était déjà tout réconforté par cette idée neuve, et soulagé de pouvoir s’en prendre à quelque chose, à quelqu’un.

—«Oui», dit-il, en frappant ses grosses mains sans bruit l’une contre l’autre: «Ces ânes-là, avec leurs drogues, ils m’ont... Aïe, ma jambe!... Ils m’ont... Ils m’ont démoli l’estomac!... Aïe!»

La douleur était si soudaine et si aiguë, qu’en un instant elle disloqua tous les traits de son visage. Il laissa le buste glisser de côté; et, prenant appui sur le bras de la sœur et sur celui d’Antoine, il parvint, en allongeant la jambe, à dévier ce sillon de feu qui le brûlait.

—«Tu m’avais dit... que le sérum de Thérivier... allait agir sur cette sciatique!» hurla-t-il. «Eh bien, réponds: est-ce que ça va mieux?»

—«Mais oui», articula Antoine froidement.

M. Thibault coula vers Antoine un regard hébété.

—«Monsieur a reconnu lui-même que, depuis mardi, il souffrait beaucoup moins», cria la sœur, qui avait pris l’habitude d’élever exagérément la voix pour se faire entendre. Et, profitant de l’instant propice, elle enfourna une cuillerée de tapioca dans la bouche du malade.

—«Depuis mardi?» balbutia le vieillard, cherchant de bonne foi à se souvenir; puis il se tut.

Antoine, silencieux et le cœur serré, observait le masque cachectique de son père: l’effort mental détendait les muscles de la mâchoire, soulevait les sourcils et faisait battre les cils. Le pauvre vieux ne demandait qu’à croire à sa guérison; et, en fait, il n’en avait jusqu’à présent jamais douté. Un moment encore, par inadvertance, il se laissa gaver de lait; puis, rebuté, il écarta si impatiemment, la sœur, qu’elle céda et consentit enfin à dénouer la serviette.

—«Ils m’ont dé-démoli l’estomac», répéta-t-il, tandis que la religieuse lui essuyait le menton.

Mais, dès qu’elle fut partie avec le plateau, comme s’il avait guetté ce court instant de tête-à-tête, M. Thibault se pencha vivement sur un coude, ébaucha un sourire confidentiel, et fit signe à son fils de venir s’asseoir plus près.

—«C’est une très brave fille, cette sœur Céline», commença-t-il, sur un ton pénétré; «c’est vraiment une sainte créature, Antoine, tu sais?... Jamais nous ne lui serons assez... assez reconnaissants. Mais vis-à-vis de son couvent, est-ce que...? Je sais bien que la Mère Supérieure m’a des obligations. Mais justement! J’ai des scrupules. Abuser si longtemps de ce dévouement, quand il y a tant d’autres malades plus intéressants, qui attendent peut-être, et qui souffrent! Est-ce que tu n’es pas de mon avis, toi?»

Pressentant qu’Antoine allait le contredire, il l’arrêta de la main, et, malgré la toux qui hachait ses phrases, avançant le menton avec une humble bonne grâce, il continua:

—«Bien sûr, je ne dis pas cela pour aujourd’hui, ni pour demain. Mais... est-ce que tu ne crois pas que... bientôt... dès que j’irai franchement mieux... il faudra lui rendre sa liberté, à cette brave fille? Tu n’imagines pas comme c’est pénible, mon cher, toujours quelqu’un auprès de soi! Dès que ce sera possible, hein? qu’on la renvoie!»

Antoine multipliait les signes d’approbation sans avoir le courage de répondre. Voilà ce qu’elle était devenue, cette inflexible autorité contre laquelle toute sa jeunesse s’était heurtée! Naguère, ce despote eût expulsé sans explication l’infirmière importune; aujourd’hui, faiblissant, désarmé... A de semblables instants, le ravage physique apparaissait plus manifeste encore que lorsqu’Antoine mesurait sous ses doigts le dépérissement des organes.

—«Tu t’en vas déjà?» souffla M. Thibault, en voyant Antoine se lever. Il y avait un regret, une prière, dans ce reproche: presque de la tendresse. Antoine en fut ému.

—«Il faut bien», dit-il en souriant. «Des rendez-vous toute la journée. Je tâcherai de revenir ce soir.»

Il s’approcha pour embrasser son père: une habitude récente. Mais le vieillard se détourna:

—«Eh bien, va-t’en, mon cher... Va!»

Antoine sortit sans répondre.

 

Dans l’antichambre, comiquement perchée sur une chaise, Mademoiselle épiait son passage:

—«Il faut que je te parle, Antoine... que je te parle de la sœur...»

Mais il n’avait vraiment plus de courage. Il empoigna son pardessus, son chapeau et tira derrière lui la porte de l’appartement.

Alors, sur le palier, il eut une minute de découragement; et l’effort qu’il fit pour enfiler son pardessus lui rappela son coup de reins de troupier, pour relever le poids du sac avant de reprendre la marche...

 

La vie du dehors, les voitures, les passants luttant contre le vent d’automne, lui rendirent son allégresse.

Il partit à la recherche d’un taxi.

III

«Moins vingt», remarqua Antoine, comme l’auto passait devant l’horloge de la Madeleine. «J’y serai, mais juste... L’exactitude du Patron! Je suis sûr qu’il s’apprête déjà.»

Le Dr Philip attendait, en effet, debout sur le seuil de son cabinet.

—«Bonjour, Thibault», grogna-t-il. Sa voix de Polichinelle semblait toujours souligner une moquerie. «Moins le quart tapant. En route...»

—«En route, Patron», fit Antoine gaîment.

Il avait toujours plaisir à se retrouver dans le sillage de Philip. Pendant deux années consécutives il avait été son interne, il avait vécu dans l’intimité quotidienne de cet initiateur. Puis il avait dû changer de service. Mais il n’avait pas cessé de rester en relations avec son maître, et aucun autre, dans la suite, n’avait jamais remplacé pour lui «le Patron». On disait d’Antoine: «Thibault, l’élève de Philip.» Son élève, en effet: son second, son fils spirituel. Mais souvent aussi son adversaire: la jeunesse en face de la maturité; l’audace, le goût du risque, en face de la prudence. Les rapports ainsi créés entre eux par sept années d’amitié et d’association professionnelle avaient pris un caractère indélébile. Dès qu’Antoine se trouvait auprès de Philip, insensiblement, sa personnalité se modifiait, subissait comme une diminution de volume: l’être indépendant et complet qu’il était l’instant d’avant retombait automatiquement en tutelle. Et cela, sans déplaisir. L’affection qu’il portait au Patron, se trouvait encore fortifiée par les satisfactions de son amour-propre: la valeur incontestée du professeur, la réputation qu’il avait de se montrer difficile en hommes, donnaient du prix à son attachement pour Antoine. Lorsque le maître et l’élève étaient ensemble, la bonne humeur régnait; il leur paraissait évident que la moyenne de l’humanité se composait d’inconscients et d’incapables, mais qu’ils avaient par bonheur échappé l’un et l’autre à la commune loi. La façon dont le Patron, peu expansif, s’adressait à Antoine, sa confiance, son naturel, les demi-sourires et clins d’œil dont il soulignait certaines saillies, son vocabulaire même, auquel il fallait être initié, tout semblait attester qu’Antoine était le seul avec qui Philip pût causer librement, le seul dont il fût sûr d’être exactement compris. Leurs mésententes étaient rares et toujours provoquées par le même genre de causes. Il arrivait qu’Antoine reprochât à Philip de se laisser piper par lui-même, et de tenir pour un jugement fondamental ce qui n’était qu’un trait improvisé de son scepticisme. Ou bien, après un échange d’idées sur lesquelles ils étaient tombés d’accord, Philip, brusquement, faisait volte-face, tournait en dérision ce qu’ils venaient de dire, déclarait: «Vu sous un autre angle, ce que nous pensions-là est idiot.» Ce qui aboutissait à: «Rien ne mérite qu’on s’y arrête, aucune affirmation ne vaut.» Alors Antoine se cabrait. Une telle attitude lui était proprement intolérable; il en souffrait comme d’une infirmité physique. Ces jours-là, il faussait poliment compagnie au Patron et se hâtait de courir à ses affaires, afin de retrouver l’équilibre dans le jeu bienfaisant de son activité.

 

 

Sur le palier, ils rencontrèrent Thérivier, qui venait demander un conseil urgent au Patron. Thérivier était, lui aussi, un ancien interne de Philip, plus âgé qu’Antoine, et qui se consacrait maintenant à la médecine générale. C’est lui qui soignait M. Thibault.

Le Patron s’était arrêté. Légèrement penché en avant, immobile et les bras ballants, ses vêtements flottant autour de son corps maigre, l’air d’un long pantin dont on oubliait de tirer les ficelles, il offrait un contraste comique avec son interlocuteur, qui était courtaud, grassouillet, remuant, prompt au sourire. La fenêtre de l’escalier les éclairait à plein, et Antoine, resté en arrière, s’amusait à observer le Patron, avec cet intérêt qu’il éprouvait parfois à regarder soudain d’un œil neuf les gens qu’il connaissait le mieux. En ce moment, Philip fixait sur Thérivier le regard incisif et toujours impertinent de ses yeux clairs, protégés par des sourcils proéminents, restés noirs bien que la barbe fût grisonnante;—une affreuse barbe de chèvre, qu’on eût dite postiche, une frange effilochée qui lui pendait au menton. Tout en lui, d’ailleurs, semblait fait pour déplaire, pour irriter: le négligé de sa tenue, la rudesse de son accueil, son physique, ce nez trop long et rougeaud, cette respiration sifflante, et ce rictus, et cette lèvre flétrie, toujours humide, d’où coulait une voix éraillée, nasillarde, qui, par instants, grimpait au fausset pour lancer un trait de satire, un mot à l’emporte-pièce; alors, au fond de leur broussaille, ses prunelles de singe brillaient: feu d’un plaisir solitaire et qui ne demandait pas à être partagé.

Mais, si défavorable que fût le premier abord, il n’éloignait de Philip que les nouveaux venus ou les médiocres. En fait, remarquait Antoine, nul praticien n’était plus en faveur auprès de ses malades, nul maître plus estimé de ses confrères ni recherché avec plus de ferveur par les élèves, ni davantage respecté par la jeunesse intransigeante des hôpitaux. Ses plus féroces boutades s’attaquaient à la vie, à la bêtise humaine; elles ne blessaient que les sots. Il suffisait de l’avoir vu dans l’exercice de sa profession pour sentir, non seulement le rayonnement d’une intelligence sans petitesse et sans réel dédain, mais la chaleur d’une sensibilité que le spectacle quotidien malmenait douloureusement: on s’apercevait alors que l’âpreté de sa verve n’était qu’une réaction courageuse contre la mélancolie, l’envers d’une pitié sans illusions; et que cet esprit mordant qui lui valait la rancune des imbéciles n’était, à mieux regarder, que la monnaie courante de sa philosophie.

Antoine n’avait prêté qu’une oreille distraite aux paroles des deux médecins. Il s’agissait d’un malade, soigné par Thérivier, et que le Patron avait visité la veille. Le cas semblait grave. Thérivier tenait à son idée.

—«Non», déclara Philip. «Un centimètre cube, jeune homme, c’est tout ce que je me permettrais. Ou mieux: un demi. Et en deux fois, si vous voulez bien.» Comme l’autre s’agitait, visiblement rebelle à ce conseil modéré, Philip lui mit flegmatiquement sa main sur l’épaule, et nasilla:

—«Voyez-vous, Thérivier, quand un malade en est à cet état-là, il n’y a plus à son chevet que deux forces en lutte: la nature et la maladie. Le médecin arrive et tape au hasard. Pile ou face. S’il atteint le mal, c’est face. Mais, s’il atteint la nature, c’est pile, et le client est moriturus. Voilà le jeu, mon petit. Alors, à mon âge, on est prudent, on s’applique à ne pas taper trop fort.» Il resta quelques secondes immobile, avalant sa salive avec un bruit mouillé. Son regard clignotant fouillait celui de Thérivier. Puis il retira sa main, glissa vers Antoine un coup d’œil malicieux, et se mit à descendre l’escalier.

Antoine et Thérivier se rejoignirent derrière lui.

—«Ton père?» questionna Thérivier.

—«Depuis hier, des nausées.»

—«Ah...» Thérivier plissa le front et fit la moue. Après un court silence, il demanda:—«Tu n’as pas regardé les jambes, ces jours-ci?»

—«Non.»

—«Avant-hier, je les ai trouvées légèrement plus enflées.»

—«L’albumine?»

—«Menace de phlébite, plutôt. J’irai ce soir entre quatre et cinq. Y seras-tu?»

 

 

La limousine de Philip attendait à la porte. Thérivier prit congé et partit en sautillant.

«Avec ce que je dépense maintenant en taxis», songea Antoine, «je ferais mieux d’avoir une petite auto à moi...»

—«Où allons-nous, Thibault?»

—«Faubourg Saint-Honoré.»

Philip s’enfonça frileusement au fond de la voiture, et, avant même que le chauffeur eût démarré:

—«Mettez-moi vite au courant, mon petit. Un cas désespéré, vraiment?»

—«Désespéré, Patron. Une petite fille de deux ans, un pauvre avorton, né avant terme: bec de lièvre, avec division congénitale du palais. Héquet l’a opérée lui-même au printemps. En outre, insuffisance fonctionnelle du cœur. Vous voyez; bon. Par là-dessus, brutalement, otite aiguë. Ça se passait à la campagne. Il faut vous dire que c’est leur seul enfant.

Philip, dont le regard se perdait au loin dans la perspective fuyante des rues, fit entendre un grognement apitoyé.

—«...Mais Mme Héquet est enceinte de sept mois. Grossesse difficile. Je crois qu’elle est très imprudente. Bref, pour éviter un nouvel accident, Héquet avait installé sa femme hors de Paris, à Maisons-Laffitte, dans une maison prêtée par une tante de Mme Héquet,—des gens que je me trouve connaître parce qu’ils étaient des amis de mon frère. C’est là que l’otite s’est déclarée.»

—«Quel jour?»

—«On ne sait pas. La nourrice n’a rien dit, n’a sans doute rien vu. La maman, qui ne quitte pas son lit, ne s’est d’abord rendu compte de rien. Puis elle a cru à des ennuis de dentition. Enfin, samedi soir...»

—«Avant-hier?»

—«Avant-hier, Héquet, en arrivant à Maisons pour y passer le dimanche comme chaque semaine, a vu tout de suite que la petite était en danger. Il s’est procuré une voiture d’ambulance, et, dans la nuit, il a ramené femme et enfant à Paris. Bon. Il m’avait téléphoné en arrivant. J’ai vu la petite, dimanche, à la première heure. J’avais pris l’initiative de convoquer un auriste, Lanquetot. Nous avons trouvé toutes les complications possibles: mastoïdite, naturellement; infection du sinus latéral, etc... Depuis hier, nous avons tout essayé. En vain. L’état s’aggrave d’heure en heure. Ce matin, phénomènes méningés...»

—«Intervention?»

—«Impossible, paraît-il. Péchot, appelé par Héquet hier soir, a été formel: l’état du cœur ne permet de tenter aucune opération. A part la glace, on ne peut rien faire pour atténuer les souffrances—qui sont terribles.»

Philip, les yeux toujours au loin, émit un nouveau grognement.

—«Voilà où nous en sommes», reprit Antoine, soucieux. «A votre tour, Patron.» Il ajouta, après une pause: «Mais, je l’avoue, mon seul espoir, c’est que nous arrivions trop tard, et que... ce soit fini.»

—«Héquet ne se fait pas d’illusion?»

—«Oh, non!»

Philip se tut un instant; puis il posa la main sur le genoux d’Antoine.

—«Ne soyez pas si affirmatif, Thibault. En tant que médecin, ce malheureux Héquet doit en effet savoir qu’il n’y a rien à espérer. Mais, en tant que père... Voyez-vous, plus l’heure est grave, plus on joue à cache-cache avec soi-même...» Il grimaça un sourire désabusé, et nasilla: «Heureusement, hein?... Heureusement...»

IV

Héquet habitait au troisième.

Au bruit de l’ascenseur, la porte du palier s’ouvrit. Ils étaient attendus. Un homme corpulent, vêtu d’une blouse blanche, et dont la barbe noire accentuait le type sémite, serra la main d’Antoine qui le présenta à Philip:

—«Isaac Studler.»

C’était un ancien carabin, qui avait renoncé à la médecine, mais que l’on rencontrait dans tous les milieux médicaux. Il avait voué à Héquet, son ancien condisciple, une affection aveugle, un attachement d’animal. Averti par un coup de téléphone du retour précipité de son ami, il était accouru, quittant tout pour s’installer au chevet de l’enfant.

L’appartement, dont toutes les portes étaient ouvertes, et qui était demeuré tel qu’on l’avait rangé au printemps, offrait un aspect sinistre: faute de rideaux, les persiennes étaient closes; l’électricité allumée partout; et, sous la lumière crue des plafonniers, au milieu de chaque pièce, les meubles, mis en tas sous des draps blancs, semblaient autant de catafalques d’enfants. Dans le salon où Studler avait laissé les deux médecins pour aller avertir Héquet, le sol était jonché des objets les plus disparates, autour d’une malle béante, à moitié vide.

Une porte s’ouvrit en coup de vent, et une jeune femme, dévêtue, le visage angoissé, sa belle chevelure blonde en désordre, se précipita vers eux, aussi vite que le lui permettait sa démarche alourdie; d’une main, elle soutenait son ventre; de l’autre, elle relevait, pour ne pas tomber, les pans de son peignoir. Sa respiration haletante l’empêchait de parler; ses lèvres tremblaient. Elle s’était dirigée droit vers Philip, et le regardait de ses grands yeux noyés, avec une supplication muette, si poignante qu’il ne songea pas à la saluer: il avait étendu machinalement les mains au devant d’elle, comme pour la soutenir, l’apaiser.

A ce moment, Héquet fit irruption par la porte du vestibule.

—«Nicole!»

Sa voix vibrait de colère. Pâle et les traits crispés, sans s’occuper de Philip, il s’élança vers la jeune femme, l’empoigna, la fit basculer et la souleva dans ses bras avec une force qu’on n’eût pas attendue de lui. Elle s’abandonna en sanglotant.

—«Ouvrez-moi la porte», souffla-t-il à Antoine, qui était accouru pour l’aider.

Antoine les suivit. Un murmure s’échappait plaintivement des lèvres de Nicole, dont il soutenait la tête renversée. Il distingua des paroles entrecoupées:—«Jamais tu ne me pardonneras... Tout est ma faute, tout... Elle est née infirme à cause de moi... Tu m’en as voulu si longtemps!... Et maintenant, ma faute encore... Si j’avais compris, si je l’avais soignée tout de suite...» Ils arrivaient dans une chambre où Antoine aperçut un grand lit défait. Sans doute la jeune femme, ayant guetté l’arrivée des médecins, s’était-elle jetée hors du lit, au mépris de toutes les interdictions?

Elle avait maintenant saisi la main d’Antoine et s’y agrippait désespérément:

—«Je vous en prie, Monsieur... Félix ne me pardonnerait plus... Il ne pourrait plus me pardonner, si... Essayez tout! Sauvez-la, je vous en supplie, Monsieur!...»

Son mari l’avait recouchée avec précaution et tirait sur elle les couvertures. Elle lâcha la main d’Antoine et se tut.

Héquet se pencha au-dessus d’elle. Antoine surprit leur double regard: celui de la femme, vacillant, éperdu; celui de l’homme, farouche:

—«Je te défends de te lever, tu entends?»

Elle ferma les yeux. Alors il se pencha davantage, effleura les cheveux de ses lèvres, et appuya sur la paupière close un baiser qui paraissait sceller un pacte et ressemblait, d’avance, à un pardon.

Puis il entraîna Antoine hors de la chambre.

 

Quand ils retrouvèrent le Patron auprès du bébé, où l’avait conduit Studler, Philip avait déjà retiré sa jaquette et mis un tablier blanc. Calme, le masque muré, comme s’il eût été seul au monde avec l’enfant, il procédait à une investigation minutieuse, méthodique, bien que, dès le premier contact, il eût mesuré l’inefficacité de tout traitement.

Héquet, silencieux, les mains fébriles, épiait le visage du praticien.

L’examen dura dix minutes.

Lorsque Philip eut terminé, il releva la tête et chercha Héquet des yeux. Celui-ci était devenu méconnaissable: une face morne, un regard figé entre des paupières rouges, racornies, comme desséchées par du vent et du sable. Son impassibilité était pathétique. Philip comprit, au rapide coup d’œil dont il l’enveloppa, que toute feinte était superflue, et il renonça aussitôt aux soins nouveaux qu’il s’apprêtait, par charité, à prescrire. Il dénoua son tablier, se lava rapidement les mains, remit la jaquette que l’infirmière lui présentait, et sortit de la pièce, sans un regard vers le petit lit. Héquet le suivit, puis Antoine.

Dans le vestibule, les trois hommes, debout, se dévisagèrent.

—«Je vous remercie d’être venu tout de même», articula Héquet.

Philip secoua évasivement les épaules, et ses lèvres claquèrent avec un bruit mouillé. Héquet le considérait à travers son lorgnon. Progressivement, l’expression de ce regard devint sévère, méprisante, presque haineuse; puis cette lueur mauvaise s’éteignit. Il balbutia, sur un ton d’excuse:

—«On ne peut pas s’empêcher d’espérer l’impossible.»

Philip ébaucha un geste qu’il n’acheva pas, et, sans hâte, décrocha son chapeau. Mais, au lieu de sortir, il revint vers Héquet, hésita, et, gauchement, lui mit une main sur le bras. Il y eut un nouveau silence. Puis, comme s’il se ressaisissait, Philip se recula, toussa légèrement, et se décida enfin à partir.

Antoine s’approcha d’Héquet:

—«C’est ma consultation, aujourd’hui. Je reviendrai ce soir, vers neuf heures.»

Héquet, immobile, regardait stupidement la porte ouverte par où son dernier espoir venait de disparaître, avec Philip; il remua la tête pour montrer qu’il avait entendu.

 

Philip, suivi d’Antoine, descendit rapidement deux étages, sans un mot. Alors il s’arrêta, se tourna à demi, avala sa salive avec un bruit de source, et, d’une voix plus nasillarde que jamais:

—«J’aurais dû, malgré tout, ordonner quelque chose, hein? Ut aliquid fieri videatur... Vrai, je n’ai pas osé.» Il se tut, descendit quelques marches, et marmonna, sans se retourner cette fois:

—«Pas si optimiste que vous, moi... Ça peut bien traîner encore un jour ou deux.»

 

Comme ils atteignaient le bas de l’escalier, assez sombre, ils croisèrent deux dames qui entraient.

—«Ah, M. Thibault!»

Antoine reconnut Mme de Fontanin.

—«Eh bien?» questionna-t-elle, d’une voix engageante où elle s’appliquait à ne pas laisser percer d’inquiétude. «Justement, nous venions aux nouvelles.»

Antoine ne répondit que par un long hochement de tête.

—«Non, non! Sait-on jamais!» s’écria Mme de Fontanin, avec une nuance de reproche, comme si l’attitude d’Antoine l’obligeait à conjurer bien vite un mauvais sort. «Confiance, confiance, docteur! Ce n’est pas possible, ce serait trop affreux! N’est-ce pas, Jenny?»

Alors, seulement, Antoine aperçut la jeune fille, qui se tenait à l’écart. Il s’empressa de s’excuser. Elle semblait gênée, irrésolue; enfin elle lui tendit la main. Antoine remarqua son expression bouleversée et le battement nerveux de ses paupières; mais il connaissait l’affection de Jenny pour sa cousine Nicole, et ne s’étonna pas.

«Etrangement changée», se dit-il néanmoins, tandis qu’il rejoignait le Patron. Dans son souvenir surgit la silhouette, déjà lointaine d’une jeune fille en robe claire, un soir d’été, dans un jardin. Cette rencontre éveillait en lui un sentiment douloureux. «Ce pauvre Jacques ne l’aurait sûrement pas reconnue», songea-t-il.

Philip, sombre, s’était rencogné dans l’auto.

—«Je vais à l’École», fit-il, «je vous déposerai chez vous en passant.»

De tout le trajet, il ne prononça pas trois paroles. Mais, au coin de la rue de l’Université, comme Antoine prenait congé, il parut secouer sa torpeur.

—«Au fait, Thibault... Vous qui vous êtes un peu spécialisé dans les retardés du langage... Je vous ai adressé quelqu’un, ces jours-ci: Mme Ernst...»

—«Je dois la voir aujourd’hui.»

—«Elle vous amènera son petit garçon, un enfant de cinq ou six ans, qui parle comme un bébé, par monosyllabes. Il y a même certains sons qu’il semble ne pas pouvoir prononcer du tout. Mais, si on lui dit de réciter sa prière, il se met à genoux, et il vous débite le Notre Père, d’un bout à l’autre, en articulant presque correctement! Par ailleurs, il paraît assez intelligent. C’est un cas très intéressant pour vous, je crois...»

V

Léon parut dès qu’il entendit la clef de son maître dans la serrure:

—«Mlle de Battaincourt est là...» Il prit un air dubitatif qui lui était familier, et ajouta: «Je crois que c’est avec une gouvernante.»

«Ce n’est pas une Battaincourt», rectifia Antoine à part lui, «puisqu’elle est la fille de Goupillot, les Bazars du XXe siècle...»

Il passa dans sa chambre pour changer de col et de veston. Il attachait de l’importance à sa toilette et s’habillait avec une discrétion étudiée. Puis il gagna son cabinet, s’assura d’un regard que tout était en ordre, et, plein d’entrain au seuil de cet après-midi de travail, il souleva vivement la portière et ouvrit la porte du salon.

Une svelte jeune femme se leva. Il reconnut l’Anglaise qui, déjà, au printemps, avait accompagné Mme de Battaincourt et sa fille. (Sa mémoire, involontairement fidèle, lui rappela même aussitôt un petit trait qui l’avait frappé: à la fin de la visite, tandis que, assis à son bureau, il rédigeait son ordonnance, il avait par hasard levé les yeux vers Mme de Battaincourt et la miss qui, toutes deux en toilettes légères, se tenaient debout, rapprochées, dans l’embrasure de la fenêtre, et il n’avait pas oublié cette lueur qu’il avait surprise dans le regard de la belle Anne, tandis qu’elle relevait, d’un geste caressant de ses doigts nus, une mèche de cheveux sur la tempe soyeuse de l’institutrice.)

L’Anglaise inclina la tête d’un mouvement dégagé et fit passer la fillette devant elle. Antoine, qui s’effaçait pour les laisser entrer, fut un instant enveloppé par la fraîche senteur de ces deux corps jeunes et soignés. Elles étaient toutes deux blondes, élancées et de carnation lumineuse.

Huguette portait son manteau sur son bras, et, bien qu’elle n’eût guère plus de treize ans, elle était déjà si grande qu’on s’étonnait de la voir vêtue d’une robe d’enfant, courte, sans manches, et laissant à découvert toute une chair de gamine que l’été avait somptueusement dorée. Ses cheveux, d’un blond chaud, s’enroulaient en boucles mobiles, et encadraient presque gaîment une physionomie où le sourire indécis, le large regard un peu lent, exprimaient plutôt la mélancolie.

L’Anglaise s’était tournée vers Antoine. Son teint de fleur rosit vivement aux pommettes, lorsqu’elle entreprit d’expliquer, en un français mélodieux comme un trille d’oiseau, que Madame déjeunait en ville, qu’elle avait bien recommandé qu’on lui renvoyât la voiture, et qu’elle ne tarderait pas à arriver.

Antoine s’était approché d’Huguette, lui avait donné une petite tape sur l’épaule, et l’avait tournée face au jour.

—«Comment allons-nous, maintenant?» fit-il distraitement.

La fillette secoua la tête et sourit comme à regret.

Antoine passait rapidement en revue la coloration des lèvres, des gencives, de la muqueuse de l’œil, mais sa pensée profonde était ailleurs. Dans le salon, tout à l’heure, il avait remarqué la manière dont la petite—si naturellement gracieuse, semblait-il,—s’était gauchement levée de son fauteuil, et s’était avancée vers lui avec une imperceptible raideur; puis, lorsqu’il lui avait donné cette tape sur l’épaule, son attention en éveil n’avait pas manqué d’observer une imperceptible grimace et un très léger mouvement de retraite.

C’était la seconde fois seulement qu’il voyait l’enfant. Il n’était pas le médecin de la famille. Sans doute était-ce à l’instigation de son mari, Simon de Battaincourt, un ancien ami de Jacques, que la belle Mme de Battaincourt avait fait, au printemps, irruption chez Antoine pour le consulter sur l’état général de sa fille, fatiguée, disait-elle, par une croissance trop rapide. A cette date, l’examen d’Antoine n’avait décelé aucun indice de lésion. Mais, l’état général lui ayant paru suspect, il avait prescrit une hygiène sévère, et fait promettre qu’on lui ramènerait l’enfant tous les mois. Il ne l’avait jamais revue.

—«Voyons», dit-il, «voulez-vous me défaire tout ça...»

—«Miss Mary», appela Huguette.

Antoine, à son bureau, volontairement calme, consultait le dossier établi en juin. Il n’avait encore relevé aucun symptôme qui méritât considération; mais un soupçon s’était imposé à lui; et, bien que souvent déjà ces sortes d’impressions l’eussent amené à dépister un mal encore latent, il se refusait systématiquement à leur donner trop vite créance. Il déplia devant lui le calque de l’examen radioscopique fait au printemps, et l’étudia sans hâte. Puis, il se leva.

Au milieu de la pièce, Huguette, à demi assise sur le bras d’un fauteuil, se laissait paresseusement dévêtir. Quand elle voulait aider la miss à détacher un lacet ou une agrafe, elle s’y prenait si maladroitement que l’Anglaise lui repoussait la main; une fois même, agacée, celle-ci alla jusqu’à lui frapper sèchement sur les doigts. Cette brusquerie, et quelque chose de fermé dans le visage angélique de Mary, fit supposer à Antoine que la jolie fille n’aimait guère l’enfant. Huguette, d’ailleurs, avait l’air de la craindre.

Il s’approcha:

—«Merci», dit-il, «cela suffit.»

La petite leva sur lui d’admirables yeux bleus, limpides, pénétrés de lumière. Sans savoir pourquoi, elle aimait bien ce docteur-là. (Du reste, malgré son visage volontaire et d’aspect toujours si tendu, Antoine donnait rarement à ses malades l’impression qu’il était dur; même les jeunes, les moins perspicaces, ne s’y trompaient guère: le pli de ce front, ce regard encaissé, insistant, cette forte mâchoire crispée, leur apparaissaient seulement comme une garantie de sagacité et de force.—«Les malades», disait le Patron avec un diabolique sourire, «ne tiennent vraiment qu’à une chose: c’est à être pris au sérieux...»)

Antoine commença par une patiente auscultation. Rien aux poumons. Il avançait avec méthode, comme Philip. Rien au cœur. «Mal de Pott...» insinuait une voix secrète, «mal de Pott...?»

—«Baissez-vous», dit-il tout à coup. «Ou plutôt non: ramassez-moi quelque chose... votre soulier, par exemple.»

Elle fléchit les genoux pour ne pas arquer le dos. Mauvais indice. Il désirait encore s’être trompé. Mais il avait hâte de savoir.

—«Tenez-vous droite», reprit-il. «Croisez les bras. Là. Maintenant, penchez-vous... Pliez... Davantage...»

Elle s’était redressée; ses lèvres, avec une lenteur charmante, se désunirent, s’entr’ouvrirent en un sourire câlin:

—«Ça me fait mal», murmura-t-elle sur un ton d’excuse.

—«Bon», fit Antoine. Il la considéra un instant, sans paraître la voir. Puis il la regarda, et lui sourit. Elle était amusante, elle était désirable, ainsi nue, son soulier à la main, ses grands yeux étonnés et tendres fixés sur Antoine. Déjà lasse d’être debout, elle s’appuyait au dossier d’un siège. La blancheur satinée du torse faisait paraître presque sombre le ton d’abricot mûr qui couvrait les épaules, les bras, les cuisses rondes; ce hâle suggérait l’idée d’une peau chaude, brûlante.

—«Etendez-vous là», ordonna-t-il, en dépliant une toile sur la chaise-longue. Il ne souriait plus, il était de nouveau tout à son inquiétude. «Allongez-vous sur le ventre. Allongez bien.»

Le moment décisif était venu. Antoine s’agenouilla, s’assit solidement sur ses talons et tira ses bras en avant pour bien dégager les poignets. Deux secondes, il resta immobile, comme s’il se recueillait; son regard soucieux parcourut distraitement, depuis les palettes des omoplates jusqu’à la cambrure ombrée des reins, ce râble dur et musclé qui s’étalait devant lui. Puis, posant sa paume sur la nuque tiède qui fléchit un peu, il appuya deux doigts investigateurs sur la colonne vertébrale, et, s’efforçant de maintenir égale sa pression, comptant l’un après l’autre les nœuds dorsaux, il descendit lentement le long chapelet osseux.

Tout à coup, le corps frémit, se creusa: Antoine n’eut que le temps de lever sa main. Une voix rieuse et convaincue, à demi étouffée dans les coussins, jeta:

—«Mais vous me faites mal, docteur!»

—«Pas possible? Où donc?» Pour l’égarer, il toucha plusieurs autres points. «Est-ce là?...»

—«Non.»

—«Là?»

—«Non.»

Alors, pour bien s’assurer qu’il ne restait aucun doute:

—«Là?» demanda-t-il soudain, en piquant son index à la place précise de la vertèbre malade.

L’enfant laissa échapper un cri bref, qui se mua bien vite en un rire forcé.

Il y eut un silence.

—«Retournez-vous», dit Antoine, avec une douceur toute nouvelle.

Il palpa le cou, puis la poitrine, puis les aisselles. Huguette se raidissait pour ne plus se plaindre. Mais, lorsqu’il appuya sur les ganglions des aines, elle laissa échapper un faible gémissement.

Antoine se releva; il était impassible. Mais il évita le regard de l’enfant.

—«Eh bien, je vous laisse», fit-il, comme s’il boudait par jeu. «Vraiment, vous êtes trop douillette!»

 

On frappait à la porte, qui, en même temps, s’ouvrit.

—«C’est moi, docteur», fit une voix chaude; et, d’un pas présomptueux, la belle Anne fit son entrée. «Je vous demande pardon, je suis honteusement en retard... Mais vous habitez un quartier impossible!» Elle rit. «J’espère que vous ne m’avez pas attendue», ajouta-t-elle, cherchant sa fille des yeux. «Prends garde de prendre froid, toi!» fit-elle, sans tendresse. «Ma petite Mary, soyez assez gentille pour lui mettre quelque chose sur les épaules, voulez-vous?» Elle avait des inflexions de contralto, caressantes et graves, qui succédaient sans transition à des résonances plus rêches.

Elle s’avança vers Antoine. Sa souplesse était provocante; mais il restait toujours, sous ses gestes fringants, quelque chose d’un peu sec, où se trahissait une violente opiniâtreté, corrigée, assouplie par une longue habitude de séduire, et de séduire par la douceur. Un parfum musqué, qui semblait trop lourd pour s’élever dans l’air, stagnait autour d’elle. D’un geste libre, elle tendit sa main gantée de clair, où s’entrechoquaient des gourmettes:

—«Bonjour!»

Son regard gris plongeait jusqu’au fond des yeux d’Antoine. Il vit sa bouche entr’ouverte. Sous les ondulations brunes, de fines craquelures striaient imperceptiblement la peau des tempes et faisaient la chair plus fragile autour des paupières. Il détourna les yeux.

—«Etes-vous content, docteur?» demanda-t-elle. «Où en êtes-vous de votre examen?»

—«Mais... c’est fini pour aujourd’hui», dit Antoine, un sourire figé aux lèvres; et, se tournant vers l’Anglaise: «Vous pouvez rhabiller Mademoiselle.»

—«Reconnaissez que je vous l’ai ramenée en bon état!» s’écria Mme de Battaincourt, en s’installant à contre-jour, par habitude. «Vous a-t-elle dit que nous avions passé...»

Antoine s’était approché du lavabo, et, la tête poliment tournée vers Mme de Battaincourt, il commençait à savonner ses mains.

—«...que nous avions passé, pour elle, deux mois à Ostende? D’ailleurs, on le voit: est-elle brunie! Et si vous l’aviez vue il y a six semaines! N’est-ce pas, Mary?»

Antoine réfléchissait. La tuberculose, cette fois, s’était déclarée: elle attaquait l’édifice en ses fondations, elle rongeait déjà profondément la colonne vertébrale. Il s’apprêtait bien à dire: «Lésions curables...» Mais il ne le pensait pas. L’état général, malgré l’apparence, était inquiétant. Tout l’appareil ganglionnaire était tuméfié. Huguette était la fille du vieux Goupillot, et cette hérédité corrompue semblait devoir gravement compromettre l’avenir.

—«...Vous a-t-elle dit qu’elle avait eu le troisième prix de hâle, au concours du Palace? Et un accessit à celui du Casino?»

Elle zézayait un peu, très peu, juste ce qu’il fallait pour ajouter à son charme redoutable un rien d’ingénu, de rassurant. Ses prunelles, dont la nuance glauque étonnait dans ce teint de brune, lançaient sans raison des lueurs brèves, excessives. Dès leur première rencontre, Antoine l’avait sourdement irritée. Anne de Battaincourt aimait sentir sur elle la convoitise des hommes et des femmes. Les années venant, elle en tirait d’ailleurs moins souvent profit; mais, plus le plaisir qu’elle y prenait restait platonique, et plus elle semblait anxieuse de s’assurer partout cette ambiance sensuelle. L’attitude d’Antoine l’exaspérait, justement parce que le regard attentif, amusé, qu’il posait sur elle, n’était pas absolument exempt de désir; elle y sentait trop bien, cependant, qu’un tel désir était facilement maîtrisé et qu’il laissait au jugement toute sa clairvoyance.

Elle s’interrompit.

—«Excusez-moi», dit-elle, avec un rire de gorge, «j’étouffe sous ce manteau.» Et, toujours assise, sans quitter le jeune homme des yeux, d’un mouvement onduleux qui fit cliqueter son sautoir, elle laissa glisser le long d’elle l’ample fourrure, qui recouvrit le siège sur lequel elle était. Son buste, plus libre, palpita; l’échancrure du corsage dégageait un cou délié, jeune encore et pour ainsi dire insoumis, tant il portait fièrement la petite tête casquée, au profil aquilin.

Penché maintenant sur ses mains qu’il essuyait avec lenteur, Antoine, distrait, soucieux, se représentait par avance l’inflammation progressive du tissu osseux, le ramollissement, puis soudain l’affaissement de la vertèbre cariée. Il fallait, au plus tôt, tenter l’unique chance: l’ensevelissement dans le corset de plâtre, pour des mois,—des années peut-être...

—«Très gai, docteur, Ostende, cet été», poursuivait Mme de Battaincourt, forçant le ton pour être écoutée d’Antoine. «Un monde fou, trop de monde, même... Une foire!» Elle rit. Puis, voyant que l’attention du médecin lui échappait, elle laissa progressivement tomber la voix, se tut, et tourna vers miss Mary, qui rhabillait Huguette, un œil complaisant. Mais elle ne supportait jamais longtemps le rôle de spectatrice: il lui fallait toujours intervenir. Pour corriger un faux pli du col, elle se leva prestement, rectifia d’un tour de main l’arrangement du corsage, et, s’adressant à l’Anglaise, à mi-voix, elle lui dit, familièrement penchée vers son visage:

—«Vous savez, Mary, je préfère la guimpe qu’on a faite chez Hudson; il faudra la donner comme modèle à Suzy... Tiens-toi donc debout», s’écria-t-elle, agacée. «Toujours s’asseoir! Comment veux-tu qu’on sache si ta robe est droite?...» Et, d’un geste souple, renversant le buste du côté d’Antoine: «Vous n’imaginez pas combien cette grande bringue est mollasse, docteur! Pour moi, qui ai toujours eu du vif-argent dans les veines, c’est horripilant!»

Les yeux d’Antoine rencontrèrent ceux d’Huguette, vaguement interrogateurs, et il ne put retenir un petit éclair de connivence, qui fit sourire l’enfant.

«Voyons», précisa-t-il à part lui. «Aujourd’hui, lundi. Il faut que vendredi ou samedi elle soit dans son plâtre. Après, nous aviserons.»

Après?... Il resta quelque temps songeur. Il voyait nettement, sur la terrasse d’un hospice de Berck, parmi les «cercueils» alignés sous le vent salin, une voiture plus longue que les autres, et, sur le matelas sans oreiller, dans le visage renversé de l’infirme, ce beau regard, vivace et bleu, errant sur l’horizon des dunes...

—«A Ostende», expliquait Mme de Battaincourt, toute à ses griefs contre la paresse de sa fille, «figurez-vous qu’on avait organisé des cours de danse, le matin, au casino. J’ai voulu l’y faire aller. Après chaque danse, Mademoiselle s’affalait sur les banquettes, pleurnichait, faisait l’intéressante! Tout le monde s’attendrissait...» Elle haussa les épaules. «Moi qui ai horreur de l’attendrissement!» lança-t-elle avec feu, braquant soudain vers Antoine un regard tellement inflexible, qu’il se souvint tout à coup qu’on avait jadis fait courir le bruit que le vieux Goupillot, devenu tardivement jaloux, était mort empoisonné. Elle ajouta, sur un ton de rancune: «Ça devenait tellement ridicule que j’ai bien dû céder.»

Antoine l’enveloppa d’un coup d’œil sans indulgence. Brusquement, sa décision fut prise. Il renoncerait à avoir un entretien grave avec cette femme; il la laisserait partir, et, d’urgence, convoquerait le mari. Huguette n’était pas la fille de Battaincourt, mais Antoine se rappelait ce que Jacques avait toujours dit de Simon:—«Rien dans la boule, mais un cœur d’or.»

—«Votre mari est à Paris?» demanda-t-il.

Mme de Battaincourt crut qu’il consentait enfin à donner un tour plus mondain à la conversation. Ce n’était pas trop tôt! Elle avait certaines choses à lui demander, pour lesquelles il lui fallait provoquer la bonne grâce d’Antoine. Elle éclata de rire et prit l’Anglaise à témoin:

—«Vous entendez, Mary? Non, mon cher Monsieur: nous sommes condamnés à la Touraine jusqu’en février, pour les chasses! J’ai juste pu m’échapper cette semaine entre deux fournées d’invités, mais samedi j’ai de nouveau maison pleine.»

Antoine ne répondit rien, et ce silence acheva de la dépiter. Il fallait renoncer à apprivoiser ce sauvage. Elle le trouvait ridicule, avec ses airs absents; et mal élevé!

Elle traversa la pièce pour reprendre son manteau.

—«Bon», se disait Antoine. «Je télégraphierai tout à l’heure à Battaincourt; j’ai l’adresse. Il peut être à Paris, demain, après-demain au plus tard. Jeudi, radio. Et consultation du Patron, par sécurité. Nous lui ferons son plâtre samedi.»

Huguette, assise dans un fauteuil, se gantait d’un air sage. Mme de Battaincourt, debout, toute enveloppée de fourrure, rajustait devant la glace sa coiffure de Valkyrie, faite d’une dépouille de faisan doré. Elle demanda non sans quelque aigreur:

—«Eh bien, docteur? Pas d’ordonnance? Quelles recommandations, cette fois? Lui défendriez-vous de suivre quelques chasses, avec miss Mary, en charrette anglaise?»

VI

Mme de Battaincourt partie, Antoine revint dans son cabinet et ouvrit la porte du salon.

Rumelles entra du pas d’un homme qui n’a jamais une minute à perdre.

—«Je vous ai fait attendre», dit Antoine, en manière d’excuse.

L’autre fit un geste de protestation courtoise et tendit familièrement la main. Il semblait dire: «Je ne suis rien d’autre ici qu’un client.»

—«Oh, oh», fit Antoine gaîment, «vous venez au moins de chez le Président de la République?»

Rumelles rit avec complaisance. Il portait une redingote noire à revers de soie et tenait à la main un chapeau haut de forme. Sa prestance s’accommodait d’ailleurs assez bien de ce harnais officiel.

—«Pas tout à fait, mon cher. Mais je sors de l’ambassade de Serbie: un déjeuner en l’honneur de la mission Djanilozsky, de passage à Paris cette semaine. Et puis je suis encore de corvée tout à l’heure: le ministre m’envoie recevoir la reine Elisabeth, qui a eu la fâcheuse idée d’annoncer qu’elle visiterait, à cinq heures et demie, l’Exposition des Chrysanthèmes. Je la connais, heureusement. Très simple, tout à fait gentille. Elle adore les fleurs et déteste le protocole. Je m’en tiendrai à quelques mots de bienvenue, pas du tout solennels.»

Il sourit d’un air absent, et Antoine eut l’idée qu’il ruminait sa péroraison, une trouvaille à la fois respectueuse, galante et spirituelle.

Rumelles avait passé la quarantaine. Une tête léonine, une épaisse crinière blondasse rejetée en arrière autour d’un masque romain un peu gras; une moustache retroussée au fer, agressive; un œil bleu, volontairement mobile et pénétrant. «Sans la moustache, pensait quelquefois Antoine, ce fauve aurait eu le profil d’un mouton.»

—«Ah, ce déjeuner, mon cher!» Il fit une pause, fermant à demi les yeux et dodelinant la tête: «Vingt ou vingt-cinq convives, rien que des officiels, des personnages de premier plan, et quoi? peut-être, en comptant bien, deux, trois intelligences? C’est effrayant... Je crois pourtant avoir amorcé quelque chose d’utile. Le ministre n’en sait rien. J’ai peur qu’il ne me gâte tout, avec ses façons de chien qui tient un os...» Sa diction substantielle, et le sourire subtil dont il prolongeait ses moindres paroles, donnaient du piquant, mais toujours le même, à tous ses propos.

—«Vous permettez?» interrompit Antoine en s’approchant de son bureau. «Le temps de rédiger une dépêche urgente. Je vous écoute, d’ailleurs. Comment vous sentez-vous, aujourd’hui, après ces agapes serbes?»

Rumelles n’eut pas l’air d’avoir entendu la question. Il continuait à pérorer distraitement. «Dès qu’il a pu prendre la parole», remarqua Antoine, «il n’a plus du tout l’air d’un homme pressé...» Et, tandis qu’il griffonnait son télégramme à Battaincourt, des bouts de phrases parvenaient à son oreille distraite:

—«...depuis que l’Allemagne s’agite... Les manifestations de Leipzig pour l’inauguration de leur monument commémoratif... Tout prétexte leur est bon... Le centenaire de 1813... Ça vient, mon cher, ça vient à grands pas! Attendez seulement deux ou trois ans...»

—«Quoi donc?» dit Antoine, levant le nez. «La guerre?»

Il regardait Rumelles d’un œil amusé.

—«Mais oui, la guerre», fit l’autre sérieusement. «Nous y allons tout droit.»

Il avait toujours eu l’inoffensive manie de prédire à bref délai la guerre européenne. On eût dit parfois qu’il y comptait; et justement, il ajouta:—«Ce sera le moment de se montrer à la hauteur.» Phrase ambiguë, qui pouvait signifier: aller se battre, mais qu’Antoine, sans hésiter, traduisit: grimper au pouvoir.

Rumelles, qui s’était approché du bureau, se pencha vers Antoine et baissa machinalement la voix:

—«Vous suivez ce qui se passe en Autriche?»

—«Heu... Oui,—comme un profane.»

—«Tisza se pose déjà en successeur de Berchtold. Or, Tisza, je l’ai vu de près en 1910: c’est le pire des risque-tout. Il l’a prouvé d’ailleurs à la présidence de la Chambre hongroise. Vous avez lu ce discours où il menaçait ouvertement la Russie?»

Antoine avait fini d’écrire et s’était levé.

—«Non», dit-il. «Mais, depuis que j’ai l’âge de lire un journal, j’ai toujours vu l’Autriche jouer ce rôle d’enfant terrible. Et, jusqu’ici, ça n’a jamais eu beaucoup d’importance.»

—«Parce que l’Allemagne faisait frein. Mais, justement, l’attitude de l’Autriche commence à devenir très inquiétante, à cause de l’évolution qui s’est produite en Allemagne depuis un mois environ. Et ça, le public ne s’en doute pas.»

—«Expliquez-moi ça», dit Antoine, intéressé malgré lui.

Rumelles consulta la pendule, et se redressa:

—«Je ne vous apprendrai pas que, malgré l’alliance apparente, malgré les beaux discours des deux empereurs, les relations entre l’Allemagne et l’Autriche, depuis six ou sept ans...»

—«Eh bien, pour nous, ce désaccord n’est-il pas une garantie de paix?»

—«Inappréciable. C’était même la seule.»

—«C’était

Rumelles, gravement, fit un signe affirmatif:

—«Tout cela, mon cher, est en train de changer...» Il regarda Antoine comme s’il se demandait jusqu’où il pouvait aller, puis ajouta, entre ses dents: «Et peut-être par notre faute.»

—«Par notre faute?»

—«Mon Dieu, oui. Mais ça, c’est une autre histoire. Si je vous disais que nous sommes considérés, par les gens les plus avertis d’Europe, comme ayant des arrière-pensées belliqueuses?»

—«Nous? C’est idiot.»

—«Le Français ne voyage pas. Le Français, mon cher, n’a aucune idée de l’effet que peut faire sa politique cocardière, vue du dehors... Toujours est-il que le rapprochement progressif de la France, de l’Angleterre, de la Russie, leurs nouveaux accords militaires, tout ce qui se trame diplomatiquement depuis deux ans, tout ça, à tort ou à raison, commence à inquiéter sérieusement Berlin. En face de ce qu’elle nomme, de bonne foi, les “menaces” de la Triple Entente, l’Allemagne découvre tout à coup qu’elle pourrait bien se trouver toute seule. Elle sait que l’Italie ne fait plus qu’en théorie partie de la Triplice. Elle n’a donc plus que l’Autriche avec elle, et c’est pourquoi, ces dernières semaines, il lui a paru urgent de resserrer en hâte les liens d’amitié. Fût-ce au prix d’un changement de direction. Vous saisissez? De là, à modifier brusquement son attitude, à accepter la politique balkanique de l’Autriche, à l’encourager presque, il n’y a qu’un pas; et on dit que ce pas est déjà fait. C’est d’autant plus grave que l’Autriche, ayant senti tourner le vent, en a tout de suite profité, comme vous avez vu, pour hausser le ton. Voilà donc l’Allemagne volontairement solidaire des audaces autrichiennes;—ce qui, du jour au lendemain, peut donner à ces audaces une portée incalculable. C’est toute l’Europe automatiquement entraînée dans la bagarre balkanique!... Comprenez-vous maintenant qu’on se sente pessimiste, ou tout au moins inquiet, pour peu qu’on soit renseigné?»

Antoine se taisait, sceptique. Il savait par expérience que les spécialistes de politique extérieure prévoient toujours d’inévitables conflits. Il avait sonné Léon; debout près de la porte, il attendait que le domestique fût venu, pour passer enfin aux choses sérieuses; et il suivait, d’un œil sans indulgence, Rumelles qui, tout à son sujet, oubliant l’heure, portant beau, allait et venait devant la cheminée.

Le père Rumelles, ancien sénateur, avait été un ami de M. Thibault. (Il était mort juste à temps pour ne pas assister à l’ascension de son fils dans les honneurs républicains). Antoine avait eu maintes fois, jadis, l’occasion de rencontrer Rumelles; mais, à vrai dire, il ne l’avait jamais tant fréquenté que depuis une semaine. Son opinion, sévère, se précisait à chaque visite. Il avait observé que cette loquacité soutenue, cette courtoisie prématurée d’homme influent, cet intérêt pour les grands problèmes, laissaient toujours, à un moment ou à un autre, percer un trait mesquin où se révélait naïvement l’ambition personnelle; l’ambition était sans doute le seul sentiment violent dont Rumelles fût capable, Antoine croyait même cette ambition un peu disproportionnée aux moyens du bord,—qu’il jugeait limités: une instruction médiocre, une timidité sans modestie, un caractère inconsistant; le tout, habilement dissimulé sous une allure de futur grand homme.

 

 

Cependant, Léon était venu prendre le télégramme. «Trêve de politique, et trêve de psychologie», se dit Antoine, en se tournant vers le discoureur.

—«Alors? Toujours pareil?»

Le visage de Rumelles s’assombrit brusquement.

Un soir, au début de la semaine précédente, vers neuf heures, Antoine avait vu Rumelles entrer dans son cabinet, livide. Atteint depuis l’avant-veille d’une maladie qu’il refusait d’avouer à son médecin habituel, encore moins à un inconnu,—«parce que», disait-il, «comprenez-moi, mon cher, je suis marié, je suis un personnage un peu officiel, ma vie privée, ma vie publique, sont à la merci d’une indiscrétion, d’un chantage...»—il s’était rappelé que le jeune Thibault était médecin, et il venait supplier Antoine de le soigner. Après avoir vainement tenté de l’envoyer chez un spécialiste, Antoine, toujours prêt à exercer son art, et assez curieux d’approcher ce politicien, avait consenti.

—«Aucun mieux, vraiment?»

Rumelles secoua piteusement la tête, et resta muet. Ce bavard ne pouvait se résoudre à parler de son mal, à avouer qu’il subissait, par moments, un supplice de damné, et que, tout à l’heure encore, après le déjeuner diplomatique, il avait dû couper court à un entretien important pour quitter précipitamment le fumoir, tant les élancements étaient devenus douloureux.

Antoine réfléchit.

—«Eh bien», dit-il, résolument, «il va falloir essayer le nitrate...»

Il ouvrit la porte du «laboratoire», et fit entrer Rumelles, devenu silencieux; puis, le dos tourné, il prépara ses mélanges et remplit la seringue à cocaïne. Lorsqu’il revint vers sa victime, celle-ci avait dépouillé la solennelle redingote; sans faux-col, sans pantalon, ce n’était déjà plus qu’un pauvre diable de malade, endolori, inquiet, humilié, et qui défaisait avec embarras des linges souillés.

Mais il ne s’abandonnait pas encore. Quand Antoine s’approcha, il releva un peu la tête et essaya de sourire avec un reste de désinvolture. Il souffrait, pourtant, et de mille manières. Même de sa solitude morale. Car, dans sa disgrâce actuelle, c’était un surcroît de calamité que de ne pouvoir tout à fait jeter le masque, de ne pouvoir avouer à personne combien cet accident ridicule l’offensait, non pas seulement dans sa chair: dans son orgueil. Hélas, à qui eût-il parlé avec abandon? Il n’avait pas un ami. Depuis dix ans, la politique l’avait condamné à vivre isolé derrière un barrage de camaraderie hypocrite et méfiante. Pas un attachement véritable à sa portée. Si, un seul: celui de sa femme; c’était, en réalité, sa seule amie, le seul être qui le connût et l’aimât pour ce qu’il était vraiment, le seul être auquel il eût été soulagé de se confier,—mais justement celui auquel il devait le plus anxieusement cacher cette misérable aventure.

La douleur physique se chargea de mettre un terme à ces réflexions. Le nitrate commençait à agir. Rumelles étouffa les premiers cris de souffrance. Mais bientôt, malgré l’effet du calmant, il eut beau serrer les dents et les poings, il ne put se retenir. La cautérisation profonde lui arrachait des gémissements de femme en couches. De grosses larmes faisaient briller ses yeux bleus.

Antoine eut pitié:

—«Voilà, mon petit, un peu de courage, j’ai terminé... C’est douloureux, mais indispensable; et ça ne durera pas. Restez tranquille, que je vous fasse encore un peu de cocaïne...»

Rumelles ne l’écoutait pas. Ecartelé sur la table, sous l’impitoyable réflecteur, il contractait et détendait les jambes comme une grenouille de dissection.

Lorsqu’Antoine fut enfin parvenu à atténuer la douleur:

—«Il est le quart», dit-il. «A quelle heure faut-il que vous partiez d’ici?»

—«A... à cinq heures seulement», bégaya l’infortuné. «J’ai... l’auto... en bas.»

Antoine sourit: un sourire amical, encourageant, mais qui déguisait un sourire subreptice: il venait, malgré lui, de penser au chauffeur bien stylé, à cocarde tricolore, impassible sur son siège, qui attendait M. le Délégué du Ministre; puis au chemin de tapis rouge qu’en ce moment sans doute on déroulait sur le vélum de l’Exposition des Fleurs, et sur lequel, dans une heure, ce Rumelles qui gigotait là comme un nouveau-né qu’on change de linge, le beau Rumelles enfin, sanglé dans sa redingote, un vague sourire sous sa moustache de chat, s’avancerait, seul à pas comptés, au devant de la petite reine Elisabeth... Mais cette distraction ne dura qu’une minute. Bientôt, sous les yeux du médecin, il n’y eut plus qu’un malade; moins qu’un malade, un cas; et moins encore: une action chimique, le travail d’un caustique sur une muqueuse, travail qu’il avait sciemment provoqué, dont il était responsable, et dont il surveillait, en pensée, le développement nécessaire.

Trois coups discrets, frappés par Léon, le rappelèrent aux réalités extérieures. «Gise est là», songea-t-il soudain, en jetant son attirail dans un plateau de l’autoclave. Et, pressé maintenant de quitter Rumelles, mais habitué à ne pas transiger avec les obligations professionnelles, il attendit patiemment que l’effet douloureux fût calmé.

—«Reposez-vous ici tout à votre aise», dit-il en s’éclipsant. «Je n’ai pas besoin de cette pièce. Je viendrai vous prévenir quand il sera moins dix.»

VII

Léon avait dit à Gise:

—«Si Mademoiselle veut bien attendre là...»

«Là», c’était l’ancienne chambre de Jacques, obscurcie déjà par la nuit commençante, pleine d’ombre et de silence comme un caveau. Le cœur de Gise avait battu en passant ce seuil, et l’effort qu’elle avait dû faire pour vaincre son malaise avait pris, comme toujours, la forme d’une prière, d’un bref appel à Celui qui n’abandonne jamais. Puis elle avait été s’asseoir, machinalement, sur ce canapé-lit où, tant de fois, à tous âges, elle était venue bavarder avec Jacquot. On entendait,—était-ce dans le salon, était-ce dans la rue?—les sanglots houleux d’un enfant. Gise avait du mal à dominer sa sensibilité. Pour un rien, maintenant, les larmes l’étouffaient. Par bonheur, en ce moment, elle était seule. Il faudrait voir un médecin. Mais pas Antoine. Elle n’allait pas bien, elle avait trop maigri. Les insomnies, sans doute. Ce n’était pas naturel, à dix-neuf ans... Elle songea, une minute, à l’étrange enchaînement de ces dix-neuf années: cette interminable enfance entre deux vieillards;—puis, vers les seize ans, ce grand chagrin, compliqué de secrets si lourds!

Léon vint donner de la lumière, et Gise n’osa pas lui dire qu’elle préférait l’enveloppement de cette demi-obscurité. Dans la chambre, éclairée maintenant, elle reconnaissait chaque meuble, chaque bibelot. On sentait bien que la piété fraternelle d’Antoine s’était, par principe, interdit de toucher à rien; mais, depuis qu’il prenait là ses repas, peu à peu, chaque objet avait été déplacé, avait changé de destination, et tout avait pris un aspect différent: cette table dépliée, au centre de la pièce; ce service à thé, qui trônait sur le bureau désaffecté, entre la corbeille à pain et le compotier de fruits. La bibliothèque elle-même... Autrefois, ces rideaux verts n’étaient pas ainsi tirés derrière les vitres. L’un des rideaux bâillait; Gise se pencha, vit briller de la vaisselle; Léon avait empilé les livres sur les rayons d’en haut... Si ce pauvre Jacques avait pu voir sa bibliothèque transformée en buffet!

Jacques... Gise se refusait à penser à lui comme à un mort. Non seulement elle n’aurait pas été saisie de le voir brusquement surgir dans l’embrasure de la porte, mais, presqu’à tout instant, elle s’attendait à le voir paraître devant elle; et cette attente superstitieuse l’entretenait, depuis trois ans, dans un demi-rêve exalté, déprimant.

Ici, parmi ces choses familières, les souvenirs l’assaillent. Elle n’ose se lever; elle respire à peine, par crainte de remuer l’air, de profaner ce silence. Il y a, sur la cheminée, une photographie d’Antoine. Ses yeux s’y arrêtent. Elle se rappelle le jour où Antoine a donné cette épreuve à Jacques; il en a remis une semblable à Mademoiselle; elle est là haut. C’est l’Antoine d’autrefois, qu’elle aimait comme un frère aîné, qui a été son grand secours pendant ces trois années d’épreuve. Depuis que Jacques n’est plus là, elle est si souvent descendue auprès d’Antoine, pour parler du disparu! Que de fois elle a failli lui dire son secret! Tout est changé maintenant. Pourquoi? Que s’est-il passé entre eux? Elle n’aurait su rien alléguer de précis. Elle se rappelle seulement la courte scène du mois de juin, à la veille de son départ pour Londres. Antoine avait paru perdre la tête devant cette séparation imminente et dont il ne pouvait deviner la secrète raison. Que lui a-t-il dit, au juste? Elle a cru comprendre qu’il ne l’aimait plus seulement comme un grand frère, qu’il pensait à elle «autrement». Est-ce possible? Peut-être s’est-elle imaginé des choses? Mais non; même dans les lettres ambiguës, trop tendres et comme réticentes, qu’il lui a écrites, elle n’a plus retrouvé la paisible affection des années précédentes. Aussi, depuis qu’elle est revenue en France, l’a-t-elle évité d’instinct, et n’a-t-elle pas eu avec lui, en ces quinze jours, un seul moment de tête-à-tête. Que lui veut-il aujourd’hui?

 

Elle tressaille. C’est Antoine, c’est son pas rapide, bien scandé. Il entre, s’arrête et sourit. Ses traits sont un peu las; pourtant, le front est détendu, l’œil animé, heureux. Gise, qui se sentait aller à la dérive, se reprend aussitôt: il suffit qu’Antoine paraisse pour que se répande autour de lui un peu de son élan vital.

—«Bonjour, Nigrette!» dit-il en souriant. (C’est un très ancien surnom que M. Thibault avait donné à Gise, un jour de bonne humeur, à l’époque où Mlle de Waize, contrainte d’adopter sa nièce orpheline, venait de la prendre auprès d’elle et d’installer au foyer de la bourgeoise famille Thibault cette fille d’une mulâtresse malgache, et qui avait tout l’air d’une sauvageonne.)

Gise demande, pour dire quelque chose:

—«Tu as beaucoup de monde, aujourd’hui?»

—«C’est le métier!» répond-il allègrement. «Veux-tu venir dans mon cabinet? Ou rester ici?» Et, sans attendre sa réponse, il s’assied auprès d’elle. «Comment vas-tu, toi? On ne se voit plus jamais... Tu as un joli châle... Donne-moi ta main...» Il saisit sans façon la main que Gise lui laisse prendre: il la pose sur son poing fermé, la soulève:—«Elle n’est plus potelée comme autrefois, ta petite main...» Gise sourit par contenance, et Antoine voit se creuser deux fossettes dans les joues brunes. Elle ne fait rien pour déplacer son bras, mais Antoine sent qu’elle est raidie, prête au recul. Sur le point de murmurer: «Tu n’es guère gentille depuis que tu es revenue», il se ravise, fronce les sourcils et se tait.

—«Ton père a voulu se recoucher, à cause de sa jambe», dit-elle évasivement.

Antoine ne répond pas. Depuis longtemps, il ne s’est pas trouvé, comme en ce moment, seul, près de Gise. Il continue à regarder la petite main sombre; il s’applique à suivre le dessin des veines jusqu’au poignet mince et musclé; un à un, il examine les doigts; il se force à rire:—«On dirait de jolis cigares blonds...» Mais, en même temps, et comme à travers une buée chaude, il caresse de l’œil toute la courbe de ce corps flexible replié sur soi-même, depuis le moelleux arrondi des épaules jusqu’à la pointe de genou qui fait saillie sous le châle de soie. Quel attrait pour lui dans cette langueur si naturelle,—si proche! C’est quelque chose de subit, de violent... une poussée de sang... un courant refoulé qui va rompre ses digues... Résistera-t-il à l’envie de glisser un bras autour d’elle, d’attirer contre lui cette chair souple et jeune?... Il se contente de baisser la tête et de frôler avec sa joue la petite main. Il balbutie: «Comme tu as la peau douce... Nigrette...» Son regard, un regard de mendiant ivre, se hausse lourdement jusqu’au visage de Gise, qui détourne instinctivement la tête et dégage sa main.

Elle demande résolument:

—«Que voulais-tu me dire?»

Antoine se ressaisit:

—«C’est une chose terrible que j’ai à t’apprendre, ma pauvre petite...»

Terrible? Un atroce soupçon traverse l’esprit de Gise. Quoi? Tous ses espoirs sont-ils cette fois anéantis? Son regard, atterré, fait en quelques secondes le tour de cette chambre, se pose anxieusement sur chaque souvenir du bien-aimé.

Mais Antoine achève sa phrase:

—«Père est très malade, tu sais...»

Elle paraît d’abord ne pas avoir entendu. Le temps de revenir de si loin... Puis elle répète:

—«Très malade?»

Et, ce disant, elle s’avise soudain qu’elle le savait sans que personne le lui eût dit. Elle ajoute, les sourcils levés, les yeux pleins d’une inquiétude un peu feinte:

—«Mais... malade au point de...?»

Antoine fait un signe affirmatif. Puis, sur le ton de quelqu’un qui depuis longtemps est familiarisé avec la vérité:

—«L’opération de cet hiver, l’ablation du rein droit, n’a servi qu’à une chose: à ce qu’on ne puisse plus s’illusionner sur la nature de la tumeur. L’autre rein s’est infecté, presqu’aussitôt. Mais le mal a pris un aspect différent, s’est généralisé; heureusement, si l’on peut dire... Cela nous aide à tromper le malade. Il ne se doute de rien, il ne soupçonne pas qu’il est perdu.»

Après un court silence, Gise demande:

—«Combien de temps crois-tu que...?»

Il la regarde. Il est content. Elle ferait vraiment une femme de médecin. Elle sait se tenir devant l’événement; elle n’a même pas pleuré. Ces quelques mois à l’étranger l’ont singulièrement mûrie. Il se reproche d’avoir toujours tendance à la croire plus enfant qu’elle n’est.

Il répond, sur le même ton:

—«Deux, trois mois, tout au plus.» Et, vivement, il ajoute: «Peut-être beaucoup moins.»

Bien que son esprit n’ait pas des antennes très sensibles, elle a perçu, dans ces derniers mots, une intention à son adresse; et elle est soulagée qu’Antoine se démasque sans délai:

—«Dis-moi, Gise, vas-tu me laisser seul, maintenant que tu sais? Vas-tu quand même retourner là-bas?»

Elle ne répond pas, et regarde doucement devant elle, de ses yeux brillants, immobiles. Sur sa figure ronde où rien d’autre ne bouge, un petit pli, entre les sourcils, se forme et disparaît, reparaît et s’efface, seul indice du débat intérieur. Son premier sentiment a été de tendresse: cet appel l’a troublée. Elle n’avait guère pensé qu’elle pût jamais être un soutien pour personne, à plus forte raison pour Antoine, sur lequel la famille entière a toujours pris appui.

Mais non! Elle flaire le piège, elle sent bien pourquoi il voudrait la garder à Paris. Tout en elle s’insurge. Ce séjour en Angleterre, c’est le seul moyen qu’elle ait d’accomplir son grand dessein, c’est sa seule raison de vivre! Si seulement elle pouvait tout expliquer à Antoine! Hélas, ce serait dévoiler le secret de son cœur, et le dévoiler justement au cœur le moins préparé à cette confidence... Plus tard, peut-être... Par une lettre... Pas maintenant.

Ses regards restent fixés au loin avec une expression obstinée, qui déjà, pour Antoine, est un morne présage. Il insiste, cependant:

—«Pourquoi ne veux-tu pas me répondre?»

Elle tressaille, et, sans quitter son air têtu:

—«Mais, Antoine, au contraire! Il faut que je me hâte plus que jamais d’avoir ce diplôme anglais. Je vais avoir besoin de me suffire à moi-même, bien plus tôt que je ne pensais...»

Antoine l’interrompt d’un geste irrité.

Il est surpris de distinguer, dans l’expression de cette bouche close, de ce regard, quelque chose comme un découragement sans remède; et, en même temps, un éclat, une exaltation qui ressemble à une folle espérance. Pas de place pour lui, dans ces sentiments-là. Une bouffée de dépit lui fait relever la tête. Dépit, désespoir? Le désespoir domine: sa gorge se contracte: des larmes... Et, pour une fois, il ne cherche ni à les refouler, ni à les cacher: elles peuvent encore l’aider à fléchir cette opiniâtreté incompréhensible...

En effet, Gise est très émue. Elle n’a jamais vu pleurer Antoine. Elle n’avait même jamais songé qu’il pût pleurer. Elle évite de le regarder. Elle a pour lui un attachement tendre et profond, elle pense toujours à lui avec un élan intérieur, une sorte d’enthousiasme. Depuis trois ans, il a été son unique soutien, le compagnon robuste, éprouvé, dont le voisinage a été le seul réconfort de sa vie. Pourquoi faut-il qu’il paraisse souhaiter d’elle autre chose que cette admiration, que cette confiance? Pourquoi ne peut-elle plus lui laisser voir ses sentiments fraternels?

Un coup de timbre résonne dans le vestibule. Antoine prête machinalement l’oreille. Un bruit de portes; puis, de nouveau, le calme.

Ils sont l’un près de l’autre, immobiles, silencieux, et leurs pensées, divergentes, galopent, galopent...

Enfin, la sonnerie du téléphone... Un pas dans le vestibule. Léon entr’ouvre la porte:

—«C’est de chez M. Thibault, Mademoiselle. Le Dr Thérivier est en haut.»

Gise, instantanément, s’est levée.

Antoine rappelle Léon, d’une voix lasse:

—«Combien de personnes au salon?»

—«Quatre, Monsieur.»

Il se lève à son tour. La vie reprend. «Et Rumelles qui m’attend à moins dix», songe-t-il.

Elle dit, sans s’approcher de lui:

—«Il faut vite que je m’en aille, Antoine... Adieu.»

Il sourit bizarrement et hausse les épaules:

—«Eh bien, va-t’en... Nigrette!» Et sa propre intonation lui rappelle l’adieu de son père, tout à l’heure: «Eh bien, va-t’en, mon cher!» Pénible rapprochement...

Il ajoute, sur un autre ton:

—«Veux-tu dire à Thérivier que je ne peux pas m’absenter en ce moment? S’il désire me parler, qu’il entre ici en descendant. N’est-ce pas?»

Elle acquiesce d’un signe de tête et ouvre la porte; puis, comme si elle prenait une détermination subite, elle se retourne vers Antoine... Mais non... Que lui dirait-elle? Puisqu’elle ne peut pas tout lui dire, à quoi bon?... Et, s’enveloppant plus étroitement dans son châle, elle disparaît sans avoir relevé les yeux.

 

 

—«L’ascenseur redescend», dit Léon, «Mademoiselle n’attend pas?»

Elle fait signe que non, et commence à monter. Lentement, car elle est oppressée. Toute son énergie se concentre maintenant autour d’une idée fixe: Londres! Oui, repartir le plus tôt possible, sans même attendre la fin de son congé! Ah, si Antoine pouvait savoir ce que représente pour elle ce séjour outre-Manche!

Il y a deux ans déjà, un matin de septembre, (dix mois après la disparition de Jacques), le facteur de Maisons-Laffitte, que Gise avait par hasard croisé dans le jardin, lui avait remis un panier à son nom, portant l’étiquette d’un fleuriste de Londres. Surprise, pressentant tout à coup quelque chose de grave, elle avait gagné sa chambre sans être vue, avait coupé les ficelles, arraché le couvercle, et s’était presque évanouie en apercevant, sur un lit de mousse humide, une simple botte de roses. Jacques! Leurs roses! Des roses pourpres, de petites roses pourpres au cœur noir, exactement les mêmes! Septembre, l’anniversaire! Le sens de cet envoi anonyme était aussi clair pour elle que celui d’une dépêche chiffrée dont elle aurait eu la clé. Jacques n’était pas mort! M. Thibault se trompait. Jacques habitait l’Angleterre! Jacques l’aimait!... Son premier mouvement avait été d’ouvrir tout grand la porte, pour crier, à pleine voix: «Jacques est vivant!» Par bonheur, elle s’était ressaisie à temps. Comment expliquerait-elle que ces petites roses pourpres fussent à ce point révélatrices? On la presserait de questions. Tout, plutôt que de trahir son secret! Elle avait refermé la porte, elle avait prié Dieu de lui donner la force de se taire—en tout cas, jusqu’au soir: elle savait qu’Antoine devait venir à Maisons pour dîner.

Le soir, elle l’avait pris à part. Elle lui avait parlé d’un envoi mystérieux: des fleurs, venues de Londres où elle ne connaissait personne... Jacques?... Il fallait à tout prix lancer les recherches sur cette nouvelle voie. Antoine, intéressé, mais rendu sceptique par l’échec de toutes ses tentatives depuis un an, avait néanmoins fait faire des démarches immédiates à Londres. La fleuriste avait donné un signalement très précis de l’acheteur qui avait fait la commande; or, ce signalement ne correspondait en aucune façon à celui de Jacques. La piste avait été abandonnée.

Non par Gise. Elle était seule à posséder une certitude. Elle n’avait plus parlé de rien; avec une maîtrise de soi qu’on n’eût pas attendue de ses dix-sept ans, elle s’était tue. Mais elle avait pris l’invincible résolution d’aller elle-même en Angleterre et, coûte que coûte, d’y retrouver la trace de Jacques. Projet presqu’irréalisable. Pendant deux ans, avec la persévérance insidieuse et taciturne des êtres primitifs qu’étaient ses ancêtres, elle avait, petit à petit, rendu possible et minutieusement organisé ce départ. Au prix de quels efforts! Elle se rappelait chaque étape. Il avait fallu, par de patientes manœuvres, implanter vingt idées nouvelles, dans le cerveau rétif de sa tante. D’abord, lui faire admettre qu’une jeune fille sans fortune, même de bonne famille, a besoin d’un moyen d’existence; lui persuader ensuite que sa nièce avait, comme elle, la vocation d’élever des enfants; la convaincre aussi des difficultés de la concurrence actuelle et de la nécessité, pour une institutrice, de parler couramment l’anglais. Puis, il avait fallu mettre adroitement la vieille demoiselle en relations avec une institutrice de Maisons-Laffitte, laquelle venait justement de parfaire ses études dans une sorte d’institut anglais, tenu par des religieuses catholiques, aux environs de Londres. La chance avait voulu que M. Thibault, mis en branle recueillît sur l’institut de bons renseignements. Enfin, après mille atermoiements, au printemps dernier, Mlle de Waize avait consenti à la séparation. Gise avait déjà passé l’été en Angleterre. Mais ces quatre mois n’avaient rien donné de ce qu’elle espérait: elle avait été victime de détectives malhonnêtes et n’avait essuyé que des déboires. C’est maintenant qu’elle allait pouvoir agir, remuer des gens. Elle venait de vendre quelques bijoux, de rassembler ses économies. Elle s’était abouchée enfin avec des agences sérieuses. Et surtout elle avait intéressé à sa romanesque entreprise la fille du Commissioner of Metropolitan Police de Londres, chez lequel elle devait déjeuner dès son retour là-bas, et qui pouvait lui être d’un incomparable appui. Comment ne pas espérer?...

Gise arrivait à l’étage de M. Thibault. Elle dut sonner: sa tante ne lui avait jamais confié la clé de l’appartement.

«Oui, comment ne pas espérer?» se dit-elle. Et soudain, la certitude qu’elle allait retrouver Jacques reprit sur elle tant d’empire qu’elle se sentit toute raffermie. Antoine avait dit que cela pouvait durer trois mois. «Trois mois?» songea-t-elle. «Avant trois mois, j’aurai réussi!»

 

 

Pendant ce temps, en bas, dans la chambre de Jacques, Antoine, resté debout devant la porte que Gise avait refermée derrière elle, écrasait son regard sur ce panneau de bois opaque, infranchissable.

Il se sentait parvenu à un point limite. Jusqu’ici, sa volonté,—qui s’était presque toujours attaquée au plus difficile, et victorieusement,—ne s’était jamais acharnée contre l’irréalisable. Quelque chose, en ce moment, était en train de se détacher de lui. Il n’était pas homme à persévérer sans espoir.

Il fit deux pas hésitants, s’aperçut dans la glace, s’approcha, s’accouda à la cheminée, et, tendant le visage, se contempla quelques secondes jusqu’au fond des yeux. «Et si, brusquement, elle avait dit: Oui, épouse-moi...?» Il frissonna: une peur rétrospective... «C’est bête de jouer avec ça», se dit-il, en pivotant sur les talons. Puis, tout à coup: «Sacredié, cinq heures... Et la reine Elisabeth!»

A pas rapides, il se dirigea vers le «laboratoire». Mais Léon l’arrêta: il avait son œil terne, son sourire errant et narquois:

—«M. Rumelles est parti. Il s’est inscrit pour après-demain, même heure.»

—«Parfait», dit Antoine, soulagé. Et, sur le moment, cette petite satisfaction suffit presqu’à balayer son souci.

Il regagna son cabinet, le traversa en diagonale, et, soulevant la portière, de ce geste familier qu’il n’exécutait jamais sans un certain plaisir, il ouvrit la porte du salon.

—«Tiens, tiens», fit-il en pinçant au passage la joue d’un garçonnet pâlot qui s’avançait fort intimidé. «Tout seul, comme un grand garçon? Tes parents vont bien?»

Il s’empara de l’enfant, l’attira jusqu’à la fenêtre, s’assit à contre-jour sur un tabouret, et, d’un mouvement doux et ferme, il inclina en arrière la petite tête docile, pour inspecter le pharynx.—«A la bonne heure», murmura-t-il, sans détacher son regard, «cette fois, voici ce qu’on appelle des amygdales...» Il avait retrouvé d’emblée cette voix alerte et sonore, un peu tranchante, qui agissait sur les malades à la façon d’un tonique.

Il demeurait attentivement penché sur l’enfant. Mais, souffrant tout à coup d’un retour d’orgueil, il ne put s’empêcher de penser: «D’abord, si je veux, on pourra toujours la rappeler par dépêche...»

VIII

Il fut très surpris, en reconduisant le gamin, de trouver, assise sur la banquette du vestibule, miss Mary, l’Anglaise au teint de fleur.

Elle se leva, lorsqu’il vint vers elle, et l’accueillit par un long, silencieux, adorable sourire; puis, d’un air résolu, elle lui tendit une enveloppe bleutée.

Cette attitude, si différente de la réserve qu’elle avait montrée deux heures plus tôt, ce regard énigmatique et décidé, éveillèrent, chez Antoine, sans qu’il sût au juste pourquoi, l’idée d’une situation insolite.

Intrigué, il restait debout dans le vestibule et décachetait déjà l’enveloppe armoriée, lorsqu’il vit que l’Anglaise se dirigeait d’elle-même vers son cabinet, dont la porte était restée ouverte.

Il la suivit, tout en dépliant la lettre:

«Mon cher Docteur,

«J’ai deux petites requêtes à vous adresser, et pour qu’elles ne soient pas mal reçues, je les confie au commissionnaire le moins rébarbatif que j’aie trouvé.

«Primo: Cette étourdie de Mary a sottement attendu d’être sortie de chez vous pour m’avouer qu’elle se sentait patraque depuis quelques jours, et que la toux l’avait empêchée de dormir ces dernières nuits. Auriez-vous l’amabilité de l’examiner en détail, et de lui donner quelques conseils?

«Secundo: Nous avons, à la campagne, un ancien garde-chasse qui souffre horriblement d’un rhumatisme déformant. En cette saison, c’est une véritable torture. Simon a pris en pitié le pauvre vieux et lui fait des piqûres calmantes. Nous avons toujours de la morphine dans notre pharmacie, mais les dernières crises ont complètement épuisé notre provision, et Simon m’a bien recommandé de lui en rapporter, ce qui n’est pas possible sans une autorisation de médecin. J’ai totalement oublié de vous parler de cela cet après-midi. Vous seriez bien gentil de remettre à ma séduisante commissionnaire une ordonnance, si possible renouvelable, pour que je puisse me procurer immédiatement cinq ou six douzaines d’ampoules d’un centimètre cube.

«Je vous remercie d’avance pour ce secundo. Quant au primo, mon cher Docteur, lequel de nous deux devra remercier l’autre? Vous ne devez pas manquer de clientes moins agréables à ausculter...

«Mon sympathique souvenir,

«Anne-Marie S. de Battaincourt.

«P.-S. Vous vous demanderez peut-être pourquoi Simon ne s’adresse pas au médecin de là-bas. C’est un individu borné et sectaire, qui vote toujours contre nous et ne nous pardonne pas de lui avoir refusé la clientèle du château. Sans quoi, je vous aurais épargné cette peine.

«A.»

Antoine avait terminé sa lecture, mais il ne relevait pas encore la tête. Son premier mouvement avait été de colère: pour qui le prenait-on? Le second fut de trouver l’histoire piquante, et de s’en amuser.

Il connaissait, pour y avoir été pris lui-même, le jeu des deux glaces qui ornaient son cabinet. Tel qu’il était placé, un coude sur la cheminée, il pouvait apercevoir l’Anglaise sans bouger, rien qu’en déplaçant les pupilles sous ses paupières baissées. Ce qu’il fit. Miss Mary était assise un peu en arrière de lui; elle se dégantait; elle avait dégrafé son manteau, dégagé le buste, et regardait, avec une feinte distraction, le bout de son pied taquiner la frange d’un tapis. Elle semblait à la fois intimidée et intrépide. S’imaginant qu’il ne pouvait pas la voir sans changer de place, elle souleva brusquement ses longs cils, et lança vers lui un coup d’œil bleu et bref comme une étincelle.

Cette imprudence eut raison des derniers doutes d’Antoine, qui se retourna.

Il se mit à sourire. Il gardait la tête inclinée, parcourant une dernière fois la lettre tentatrice, qu’il replia avec lenteur. Puis, sans cesser de sourire, il se redressa, et son regard vint se poser sur celui de Mary. La rencontre de ces regards leur fut, à tous deux, perceptible comme un choc. L’Anglaise eut une seconde d’hésitation. Il ne prononça pas un mot: les paupières à demi baissées, il fit simplement «non», en tournant plusieurs fois et sans hâte la tête à droite et à gauche. Il souriait toujours. Sa physionomie était tellement expressive que Mary ne s’y méprit pas. On ne pouvait dire plus impertinemment:—«Non, Mademoiselle: rien à faire, ça ne prend pas... Ne me croyez pas indigné: je ris, j’en ai vu bien d’autres... J’ai seulement le regret de vous dire que—même à ce prix-là—il n’y a rien à espérer de moi...»

Elle s’était levée de son siège, sans voix, le visage empourpré. Elle trébucha dans le tapis en reculant vers l’antichambre. Il la suivait, comme si rien n’eût été plus naturel que cette retraite précipitée; il continuait à s’amuser beaucoup. Elle fuyait, l’œil à terre, sans une parole, cherchant à refermer son col de sa main énervée et nue, qui paraissait exsangue auprès de ses joues en feu.

Dans le vestibule, il dut s’approcher d’elle pour lui ouvrir la porte de l’appartement. Elle esquissa une vague inclinaison de tête. Il allait lui rendre son salut, lorsqu’elle fit un geste brusque: avant qu’il eût compris ce qui se passait, elle lui avait subtilisé, avec une prestesse de pick-pocket, la lettre qu’il tenait entre ses doigts, et elle avait bondi dehors.

Il dut convenir, vexé, qu’elle ne manquait ni d’adresse ni de présence d’esprit.

En regagnant son cabinet, il se demanda quelles figures ils feraient, sous peu, lorsqu’ils se retrouveraient tête à tête, l’Anglaise, la belle Anne et lui. A cette idée, il sourit de nouveau. Sur le tapis gisait un gant, qu’il ramassa,—qu’il flaira,—avant de l’envoyer gaîment dans la corbeille à papiers.

Ces Anglaises!... Huguette... Quelle allait être la vie de la petite infirme, entre ces deux femmes?

La nuit tombait.

Léon entra pour fermer les volets.

—«Mme Ernst est là?» demanda Antoine, après un coup d’œil sur l’agenda.

—«Oh, depuis longtemps, Monsieur... C’est même toute une famille: la mère, le petit garçon et le vieux papa.»

—«Bien», fit Antoine avec entrain, en soulevant la portière.

IX

Il vit, en effet, venir à lui un petit homme d’une soixantaine d’années.

—«Je vous prie, docteur, de bien vouloir me recevoir d’abord: j’aurais quelques mots à vous dire.»

L’accent était lourd, un peu traînant; l’allure timide, distinguée.

Antoine referma soigneusement la porte et désigna un siège.

—«Je suis M. Ernst... Le Dr Philip a dû vous dire... Merci.», murmura-t-il en s’asseyant.

La physionomie était sympathique. Des yeux très encaissés, un regard expressif et triste, mais chaud, brillant, et jeune. Le visage, au contraire, était d’un vieillard: usé, raviné, à la fois charnu et desséché, tout en creux et en petites bosses, sans une place unie: le front, les joues, le menton, semblaient modelés, fouillés à coups de pouce. Une moustache courte et rude, gris fer, coupait la figure en deux. Sur le crâne, de rares cheveux décolorés rappelaient l’herbe qui pousse sur les dunes.

Remarqua-t-il l’examen discret d’Antoine?

—«Nous avons l’air d’être les grands-parents du petit», fit-il observer, avec mélancolie. «Nous nous sommes mariés très tard. Je suis professeur de l’Université: j’enseigne l’allemand au lycée Charlemagne.»

«Ernst», se dit Antoine, «et cet accent... Il doit être Alsacien.»

—«Sans vouloir abuser de vos instants, docteur, j’ai cru qu’il était indispensable, puisque vous voulez bien vous occuper du petit, que je vous explique certaines choses, certaines choses confidentielles...» Il leva les yeux; une ombre les voilait. Il précisa: «Je veux dire des choses que Mme Ernst ne sait pas.»

Antoine inclina la tête en signe d’acquiescement.

—«Voyons», fit l’autre, comme s’il rassemblait son courage. (Nul doute qu’il eût préparé ce qu’il avait à dire; il se mit à parler, les yeux au loin, sans hâte mais sans précipitation, en homme qui a l’habitude de la parole.)

Antoine eut l’impression qu’Ernst préférait qu’on ne le regardât pas.

—«En 1896, docteur, j’avais quarante et un ans, j’étais professeur à Versailles.» La voix perdit de son assurance: «J’étais fiancé», dit-il, en faisant chanter l’i; il donnait à ces trois syllabes, comme aux notes d’un accord arpégé, une sonorité étonnante.

Il reprit plus rudement:

—«J’avais, en outre, pris passionnément parti pour le capitaine Dreyfus. Vous êtes trop jeune, docteur, pour avoir vécu ce drame de conscience...» (Il prononçait «tramme», avec une intonation rauque et solennelle). «...mais vous n’ignorez pas qu’à cette époque il était difficile d’être en même temps fonctionnaire et dreyfusiste militant.» Il ajouta: «J’étais de ceux qui se compromettent.» Le ton était mesuré, sans bravade, mais suffisamment ferme pour qu’Antoine devinât fort bien ce qu’avait été, quinze ans plus tôt, l’imprudence, l’énergie et la foi de ce calme vieillard au front bossué, au menton têtu, et dont l’œil jetait encore cet éclat noir.

—«Ceci», reprit M. Ernst, «pour vous expliquer comment, à la rentrée de 96, je me suis trouvé exilé au lycée d’Alger. Quant à mon mariage...» murmura-t-il avec douceur, «...le frère de ma fiancée, son unique parent, un officier de marine,—de marine marchande, mais peu importe,—professait des idées opposées aux miennes: nos fiançailles ont été rompues.» Visiblement, il cherchait à donner un aperçu impersonnel des faits.

Il poursuivit, d’une voix plus sourde:

—«Quatre mois après mon arrivée en Afrique, je me suis aperçu que j’étais... malade.» De nouveau, la voix parut fléchir, mais il se raidit: «Il ne faut pas avoir peur des mots: j’étais atteint de syphilis.»

«Ah, bien», songea Antoine, «...le petit... je comprends...»

—«J’ai vu aussitôt plusieurs médecins de la Faculté d’Alger. Sur leur conseil, je me suis confié au meilleur spécialiste de là-bas.» Il hésitait à le nommer: «Un certain docteur Lohr, dont vous connaissez peut-être les travaux», fit-il enfin, sans regarder Antoine. «Le mal était pris à son début, dès l’apparition de la première, de l’unique lésion. J’étais homme à suivre avec exactitude un traitement. Même rigoureux. Je l’ai fait. Lorsque j’ai été rappelé à Paris, quatre ans plus tard,—après l’apaisement de l’affaire, le Dr Lohr m’a affirmé qu’il me considérait, depuis un an déjà, comme totalement guéri. Je l’ai cru. De fait, je n’ai jamais eu dans la suite le moindre accident, la plus légère menace de récidive.»

Il tourna la tête, posément, et chercha les yeux d’Antoine. Celui-ci fit signe qu’il écoutait avec attention.

Il ne se contentait pas d’écouter: il observait l’homme. A l’aspect, aux attitudes, il imaginait ce qu’avait pu être cette carrière laborieuse et loyale de petit professeur d’allemand. Il en avait connu de semblables. Pour celui-là, on le devinait supérieur à sa besogne. On le sentait aussi, de longue date, habitué à cette réserve, à ce repliement plein de décence qu’imposent à certaines natures de choix une situation gênée, une vie ingrate, dénuée de récompense, mais consentie d’un cœur fidèle et ferme. L’accent qu’il avait eu pour annoncer la rupture de son mariage en disait long sur ce qu’avait dû être, dans cette existence solitaire, cet amour contrarié; d’ailleurs, la chaleur contenue de certains regards révélait d’une façon émouvante, chez ce magister grisonnant, une sensibilité aussi fraîche que celle d’un adolescent.

—«Six ans après mon retour en France», poursuivit-il, «ma fiancée a perdu son frère.» Il cherchait ses mots; il murmura simplement: «J’ai pu la revoir...»

Cette fois, son trouble le contraignit à s’interrompre.

Antoine, tête baissée, attendait, discrètement. Il fut surpris d’entendre tout à coup la voix du professeur s’élever, avec un accent d’angoisse:

—«Docteur, je ne sais pas ce que vous penserez d’un homme qui a fait ce que j’ai fait... Cette maladie, ce traitement, c’était une vieille histoire qui datait de dix ans: une histoire oubliée... J’avais passé la cinquantaine...» Il soupira. «Toute ma vie, j’avais souffert d’être seul... Je vous dis les choses sans ordre, docteur...»

Antoine leva les yeux. Il avait compris, même avant d’avoir vu ce visage. Etre un homme d’étude et avoir pour fils un infirme mental, ç’aurait été déjà une mortelle épreuve. Mais qu’était-ce, auprès d’un tel supplice: le père, conscient d’être l’unique responsable, et qui, ravagé de remords, assiste, impuissant, au destin qu’il a déchaîné?

Ernst expliquait, d’une voix lasse:

—«J’ai eu des scrupules, pourtant. J’ai voulu consulter un médecin. Je l’ai presque fait. C’est-à-dire, non. Il ne faut pas avoir peur de la vérité. Je me persuadais que c’était inutile. Je me répétais ce que m’avait dit Lohr. J’ai cherché un biais. Un jour, chez un ami, j’ai rencontré un médecin, et j’ai mis la conversation là-dessus, pour me faire affirmer, encore une fois, qu’il y avait des guérisons définitives. Je n’en demandais pas plus pour chasser toute inquiétude...»

Il s’arrêta de nouveau:

—«Et puis, je me disais: Une femme, à cet âge-là, il n’y a plus à craindre qu’elle... qu’elle ait... un enfant...»

Un sanglot lui noua la gorge. Il n’avait pas baissé la tête; il se tenait immobile, les poings serrés, tendant si fort les muscles de son cou qu’Antoine les voyait vibrer. Deux larmes, qui ne coulèrent pas, vinrent rendre plus brillant son regard fixe. Il voulait parler. Il fit un effort, et, d’une voix entrecoupée, déchirante, il balbutia:

—«J’ai pitié... de ce petit..., docteur!»

Antoine en eut le cœur serré. Heureusement, l’intensité de l’émotion provoquait presque toujours chez lui une surexcitation enivrante, qui se traduisait aussitôt par un effréné besoin de décider quelque chose et d’agir.

Il ne balança pas une seconde.

—«Mais... Quoi donc?» fit-il, jouant la surprise.

Il levait et fronçait les sourcils, se donnant l’air d’avoir très confusément suivi le récit et d’hésiter à comprendre ce que l’autre voulait dire. «Quel rapport entre ce... cet accident, qui a été soigné dès l’origine, qui a été com-plè-te-ment guéri, et... et l’infirmité—momentanée peut-être—de cet enfant?»

Ernst le considérait, pétrifié.

Le visage d’Antoine s’éclaira d’un large sourire:

—«Mon cher Monsieur, si je comprends bien, ces scrupules vous font honneur. Mais, je suis médecin, laissez-moi vous parlez sans ambages: au point de vue scientifique, ils sont... absurdes!»

Le professeur s’était levé, comme pour s’avancer vers Antoine. Il restait inerte, debout, le regard tendu. Il était de ces êtres dont la vie intérieure est ample, profonde, et qui, lorsqu’une pensée lancinante s’insinue en eux, ne peuvent lui mesurer la place, lui abandonnent leur cœur entier. Depuis des années qu’il portait dans sa poitrine cet immense remords—dont il n’avait même pas osé faire la confidence à la compagne de son martyre,—c’était la première minute de répit, le premier espoir d’allégement.

Antoine devinait tout cela. Mais, craignant des questions plus précises qui l’eussent contraint à des mensonges circonstanciés et plus difficiles, il rompit délibérément les chiens. Il semblait trouver inutile de s’attarder à ces déprimantes chimères:

—«L’enfant est né avant terme?» demanda-t-il inopinément.

L’autre battit des cils:

—«L’enfant?... Avant terme?... Non...»

—«Accouchement laborieux?»

—«Très laborieux.»

—«Les fers?»

—«Oui.»

—«Ah!» fit Antoine, comme s’il était sur une piste importante. «Voilà qui explique sans doute bien des choses...» Puis, pour couper tout à fait court: «Eh bien, montrez-moi votre petit malade», dit-il en se levant et en se dirigeant vers le salon.

Mais le professeur fit un pas rapide, lui barra la route, lui mit la main sur le bras:

—«Docteur, est-ce vrai? Est-ce vrai? Vous ne me dites pas ça, pour... Ah, docteur, donnez-moi votre parole... Votre parole, docteur...»

Antoine s’était retourné. Il vit cette face implorante où déjà le plaisir éperdu de croire se mêlait à une reconnaissance sans bornes. Une allégresse particulière l’envahit; l’allégresse de l’action et de la réussite; l’allégresse de la bonne action. Pour le petit, on allait voir ce qu’on pourrait faire. Mais, pour le père, pas d’hésitation: délivrer, à tout prix, ce malheureux d’un si vain désespoir!

Alors il implanta son regard dans celui d’Ernst, et dit, gravement, à voix basse:

—«Ma parole, Monsieur.»

Puis, après un bref silence, il ouvrit la porte.

 

 

Dans le salon, une dame âgée, vêtue de noir, s’efforçait de maintenir entre ses genoux un diablotin à boucles brunes, qui, d’abord, retint seul toute l’attention d’Antoine. Au bruit de la porte, l’enfant, cessant de jouer, fixa sur cet inconnu de grands yeux noirs, intelligents; puis il sourit; puis, intimidé par son propre sourire, il se détourna d’un air offusqué.

Antoine reporta son regard sur la mère. Tant de douceur et de tristesse embellissait ce visage fané, qu’il en fut naïvement touché, et qu’il se dit aussitôt: «Allons... Il s’agit de s’y mettre... On peut toujours obtenir des résultats!»

—«Voulez-vous venir par ici, Madame?»

Il souriait charitablement; il voulait, dès le seuil, faire à la pauvre femme l’aumône d’un peu de confiance. Derrière lui, il entendait le souffle oppressé du professeur. Il tenait patiemment la portière soulevée et regardait venir à lui cette mère et cet enfant. Il avait l’âme en fête. «Quel beau métier, nom de Dieu, quel beau métier!» se disait-il.

X

Jusqu’au soir, les clients se succédèrent, sans qu’Antoine prît conscience de sa fatigue ni de l’heure; chaque fois qu’il rouvrait la porte du salon, son activité rebondissait sans effort. Après avoir reconduit sa dernière cliente,—une belle jeune femme, serrant dans ses bras un bébé florissant qu’il croyait bien menacé d’une cécité à peu près complète—il fut stupéfait de s’apercevoir qu’il était huit heures. «Trop tard pour le phlegmon du petit», se dit-il; «je passerai rue de Verneuil en retournant ce soir chez Héquet.»

Il rentra dans son cabinet, ouvrit la fenêtre pour renouveler l’air, et s’approcha d’une table basse où s’empilaient des livres; il cherchait une lecture à faire pendant son repas. «Au fait», songea-t-il, «je voulais vérifier quelque chose pour le cas du petit Ernst.» Il feuilleta rapidement d’anciennes années de la Revue de neurologie, pour retrouver la fameuse discussion de 1908 sur l’aphasie. «Un cas vraiment typique, ce petit», songea-t-il. «J’en parlerai à Treuillard.»

Il eut un sourire amusé en pensant à Treuillard, à ses manies légendaires. Il se rappela l’année d’internat qu’il avait passée dans le service de ce neurologue. «Comment diable étais-je entré là?» se demanda-t-il. «Il faut croire que ces questions me préoccupent depuis longtemps... Qui sais si je n’aurais pas mieux donné ma mesure en me consacrant aux maladies nerveuses et mentales? C’est un terrain où il reste encore tant à défricher...» Et brusquement se dressa devant lui l’image de Rachel. Pourquoi cette association d’idées? Rachel, qui n’avait aucune culture médicale ni scientifique, montrait, il est vrai, un goût très marqué pour tous les problèmes de psychologie; et elle avait incontestablement contribué à développer chez lui cet intérêt si vif qu’il portait maintenant aux êtres. D’ailleurs,—combien de fois l’avait-il déjà constaté?—la brève rencontre de Rachel l’avait de mille manières transformé.

Son regard devint vague, se nuança de mélancolie. Il demeurait debout, les épaules lasses, balançant entre le pouce et l’index la revue médicale. Rachel... Il ne pouvait évoquer, sans une secousse douloureuse, l’image de l’étrange créature qui avait traversé sa vie. Jamais il n’avait reçu d’elle la moindre nouvelle. Et, au fond, il n’en était pas étonné: l’idée ne lui venait pas que Rachel pût être encore vivante quelque part dans le monde. Usée par le climat, les fièvres... Victime de la tsé-tsé... Tuée dans un accident, noyée, étranglée peut-être?... Mais morte: cela ne faisait pas de doute.

Il se redressa, glissa le fascicule sous son bras, gagna l’antichambre et appela Léon pour le dîner. Alors, une boutade de Philip lui revint à la mémoire. Un jour que, après une absence du Patron, Antoine le renseignait sur les nouveaux hospitalisés dans le service, Philip, moitié figue moitié raisin, lui avait posé la main sur le bras:

—«Vous m’inquiétez, mon petit: vous vous intéressez de plus en plus à la mentalité de vos malades, et de moins en moins à leurs maladies!»

 

La soupière fumait sur la table. Antoine, en s’asseyant, s’aperçut qu’il était fatigué. «Quel beau métier tout de même», se dit-il.

Son entretien avec Gise lui revint une fois de plus à l’esprit; mais il ouvrit hâtivement sa revue et s’efforça d’écarter ce souvenir. En vain. L’atmosphère de cette chambre, chargée encore de la présence de Gise, s’imposait à lui comme un témoignage accablant. Il se rappela certaines obsessions de ces derniers mois. Comment avait-il pu, tout un été, caresser ce projet qui ne reposait sur rien? Il était, devant ce rêve détruit, comme devant les décombres d’une construction de théâtre dont l’effondrement ne laisse derrière lui qu’une inconsistante poussière. Il ne souffrait guère. Il ne souffrait pas. Il était seulement atteint dans son orgueil. Tout cela lui apparaissait médiocre, puéril, indigne de lui.

Le coup de timbre timide qui retentit dans l’antichambre fut une diversion bienvenue. Il posa aussitôt sa serviette et resta aux écoutes, le poing sur la nappe, prêt à se lever et à faire instantanément face à l’imprévu.

Ce furent d’abord des conciliabules, des chuchotements de femmes; enfin la porte s’ouvrit, et Léon, à la surprise d’Antoine, introduisit sans façon deux visiteuses dans la pièce. C’étaient les deux bonnes de M. Thibault. Au premier abord, Antoine ne les reconnut pas, dans l’ombre; puis, supposant tout à coup qu’elles accouraient le chercher, il se dressa si brusquement que sa chaise tomba derrière lui.

—«Non, non...», s’écrièrent les deux femmes, au comble de la confusion. «Que M. Antoine fasse excuse. Nous qui pensions faire moins de dérangement en venant à cette heure-ci!»

«J’ai pensé que Père était mort», se dit Antoine, simplement; et il se rendit compte combien il était déjà préparé à accepter cette fin. L’idée, d’ailleurs plausible, d’une embolie provoquée par les troubles phlébitiques s’était immédiatement emparée de son esprit. Songeant alors au lent supplice que cet accident brutal eût évité, il ne put se défendre d’une sorte de déception.

—«Asseyez-vous», dit-il. «Je vais continuer à dîner, parce que j’ai encore des visites à faire, ce soir.»

Les deux femmes restèrent debout.

Leur mère, la vieille Jeanne, était depuis un quart de siècle cuisinière chez M. Thibault. Mais, hors d’âge, les jambes nouées de varices, avouant elle-même qu’elle n’était plus qu’un «vieux pot fêlé», elle avait cessé tout emploi; ses filles lui traînaient un fauteuil auprès du fourneau, et elle passait là ses journées, un tisonnier à la main par habitude, se donnant l’illusion suprême d’assumer encore quelque responsabilité, parce qu’elle se tenait au courant de tout, battait quelquefois la mayonnaise, et, du matin au soir, accablait ses filles de conseils, bien qu’elles eussent toutes deux passé la trentaine. Clotilde, l’aînée, forte fille, dévouée mais peu serviable, bavarde mais rude au travail, avait gardé le genre rugueux et le parler savoureux de sa mère, pour avoir été longtemps servante de ferme, au pays; c’est elle qui maintenant faisait la cuisine. L’autre, Adrienne, plus fine que son aînée, avait été élevée, chez les Sœurs et toujours placée à la ville; elle aimait la lingerie, les romances, un petit bouquet sur sa table à ouvrage et les beaux offices de Saint Thomas d’Aquin.

Comme toujours, Clotilde avait pris la parole:

—«C’est à cause de la mère, qu’on vient, Monsieur Antoine. Depuis trois quatre jours, on voit bien qu’elle souffre, la pauvre femme. C’est une grosseur qu’elle a là, dans le devant, du côté droit. La nuit, elle ne peut plus dormir, et, quand elle va aux besoins, la bonne vieille, on l’entend qui rechigne comme un enfant. Mais elle est dure au mal, et elle ne veut rien dire, la mère! Faudrait que Monsieur Antoine vienne, sans avoir l’air de rien,—n’est-ce pas, Adrienne?—et puis tout à coup qu’il déniche lui-même la bosse, sous le tablier.»

—«C’est bien facile», dit Antoine, en tirant son carnet. «Demain j’entrerai à la cuisine, sous un prétexte quelconque.»

Adrienne, pendant que sa sœur s’expliquait, changeait l’assiette d’Antoine, avançait la corbeille à pain, s’empressait par habitude à faire le service.

Elle n’avait pas encore soufflé mot. D’une voix mal affermie, elle demanda:

—«Monsieur Antoine croit-il que... que ça peut devenir grave?»

«Une tumeur qui évolue si brusquement...», songea Antoine. «A l’âge de la vieille, risquer une opération!» Il se représenta, avec une précision cruelle, tout ce qu’il savait possible en pareil cas: le monstrueux développement du néoplasme, ses ravages, l’étouffement progressif des organes... Pis encore: l’horrible et lente décomposition de tant de morts-vivants...

Le sourcil levé, la lèvre maussade, il évitait lâchement de rencontrer ce regard craintif auquel il n’aurait su mentir. Il repoussa son assiette et fit un geste évasif. Par bonheur, la grosse Clotilde, qui ne pouvait supporter un silence sans y jeter aussitôt des paroles, répondait déjà pour lui:

—«On ne peut pas dire ça d’avance, bien sûr; faut d’abord que Monsieur Antoine se rende compte. Mais je sais bien une chose: c’est que la mère de défunt mon mari, eh bien, elle a fini par mourir d’un rhume de froid sur la poitrine, après avoir eu plus de quinze ans le ventre enflé!»

XI

Un quart d’heure après, Antoine arrivait au 37 bis de la rue de Verneuil.

De vieux bâtiments sur une courette obscure. Au sixième, à l’entrée d’un couloir qui puait le gaz, la porte no 3.

Robert vint ouvrir, une lampe à la main.

—«Et ton frère?»

—«Il est guéri!»

La lampe éclairait de près un regard franc, gai, un peu dur, mûri trop tôt, et tout un visage d’enfant, tendu par une énergie précoce.

Antoine sourit.

—«Voyons ça!» Et, prenant lui-même la lampe, il la souleva pour s’orienter.

Le milieu de la chambre était encombré par une table ronde, recouverte de toile cirée. Sans doute Robert était-il en train d’écrire: un grand registre était ouvert entre une fiole d’encre débouchée et une pile d’assiettes, sur laquelle un quignon de pain et deux pommes composaient une humble «nature morte». La chambre était en ordre; presque confortable. Il y faisait chaud. Sur le petit fourneau devant la cheminée, une bouillotte ronronnait.

Antoine s’avança vers le haut lit d’acajou qui occupait le fond de la chambre:

—«Tu dormais, toi?»

—«Non, M’sieur.»

Le malade, qui visiblement venait de s’éveiller en sursaut, s’était dressé sur son coude valide, et il écarquillait les yeux, en souriant sans timidité.

Le pouls était calme. Antoine déposa sur la table de nuit la boîte de gaze qu’il avait apportée et commença à défaire le pansement.

—«Qu’est-ce qui bout, sur ton poêle?»

—«De l’eau.» Robert rit: «On allait se faire du tilleul que la concierge m’a donné.» Tout à coup il cligna de l’œil: «Vous en voulez, dites? Avec du sucre? Oh, si, M’sieur! Dites oui!»

—«Non, non, merci», fit Antoine amusé. «Mais j’ai besoin d’eau bouillie pour laver un peu ça. Verse m’en dans une assiette propre. Bon. On va attendre qu’elle refroidisse un peu.» Il s’assit et regarda les deux enfants qui lui souriaient comme à un ami de toujours. Il pensa: «L’air franc; mais sait-on jamais?»

Il se tourna vers l’aîné:

—«Et comment se fait-il, à votre âge, que vous habitiez là, tout seuls?»

Un geste vague, un mouvement des sourcils qui semblait dire: «Il faut bien!»

—«Que sont devenus vos parents?»

—«Oh, les parents...» fit Robert, comme si c’était vraiment une trop ancienne histoire. «Nous, on habitait avec notre tante.» Il devint songeur, et, du doigt, désigna le grand lit: «Et puis, elle est morte, en pleine nuit, le 10 août, ça fait maintenant plus d’un an. On a été rudement embêtés, n’est-ce pas, Loulou? Heureusement, on était amis avec la concierge, elle n’a rien dit au proprio, on a pu rester.»

—«Mais le loyer?»

—«On le paye.»

—«Qui?»

—«Nous.»

—«Et d’où vient l’argent?»

—«On le gagne, pardi. C’est-à-dire, moi. Parce que, lui, c’est justement ça qui ne tourne pas rond. Faudrait lui trouver autre chose. Il est chez Brault, vous connaissez, à Grenelle? Pour faire des courses. Quarante francs par mois, pas nourri. Ça n’est pas payé, dites? Rien qu’avec les ressemelages, vous pensez!»

Il se tut et se pencha, intéressé, parce qu’Antoine venait d’enlever les compresses. L’abcès avait très peu suppuré; le bras était désenflé; la plaie avait bon aspect.

—«Et toi?» demanda Antoine, en faisant tremper ses compresses.

—«Moi?»

—«Toi, tu gagnes bien ta vie?»

—«Oh, moi», fit Robert, sur un ton traînant qui, tout à coup, claqua comme un drapeau: «Moi... je m’ débrouille!»

Antoine, surpris, leva les yeux, et croisa cette fois un regard aigu, un peu inquiétant, dans une petite figure passionnée et volontaire.

Le gamin ne demandait qu’à parler. Gagner sa vie, c’était le grand sujet, le seul qui vaille, ce vers quoi, sans répit, depuis qu’il pensait, toute sa pensée était tendue.

Il commença sur un ton volubile, pressé de tout dire, de confier ses secrets:

—«Comme petit clerc, quand la tante est morte, je ne gagnais que soixante francs par mois. Mais, maintenant, je fais aussi le Palais: ça fait cent vingt de fixe. Et puis, M. Lamy, le maître-clerc, a bien voulu que je remplace le frotteur qui cirait l’étude, le matin, avant l’arrivée des clercs. Un vieux branquignol, qui ne frottait que les lendemains de boue, et encore, où ça se voyait, devant les fenêtres. On n’a pas perdu au change, allez!... Ça me fait quatre-vingt-cinq francs de plus. Et moi, ça m’amuse, la patinoire!...» Il sifflota. «Et puis, ça n’est pas tout... J’ai encore d’autres trucs.»

Il hésita un peu et attendit qu’Antoine eut de nouveau tourné la tête vers lui; d’un coup d’œil, il parut jauger définitivement son homme. Quoique rassuré sans doute, il crut néanmoins prudent de commencer par un préambule:

—«Je vous raconte ça, à vous, parce que je sais que je peux. Mais n’ayez jamais l’air de savoir, hein?» Puis, élevant la voix, et s’enivrant peu à peu de ses confidences:

—«Vous connaissez Mlle Jollin, la concierge du 3 bis, en face de chez vous? Eh bien,—ne dites jamais ça,—cette bonne femme-là, elle fabrique des cigarettes, pour des clients... Même que, si ça vous intéressait, des fois?... Non?... Elles sont bonnes, pourtant, et douces, par serrées. Et pas chères. Je vous en ferai goûter... En tout cas, paraît que c’est archi-défendu, ce métier-là. Alors, pour porter les paquets et toucher l’argent sans se faire pincer, il lui faut quelqu’un à la coule. Je lui fais ça, moi, sans avoir l’air de rien, de six à huit, après l’étude. Et elle, en échange, elle me donne à déjeuner tous les jours, sauf le dimanche. Et ça n’est pas une gargoteuse, rien à dire. Vous parlez d’une économie! Sans compter que, presque toujours, en payant leur facture, les clients,—c’est tous des gros—ils me refilent un pourboire, dix sous, vingt sous, ça dépend... Alors, vous comprenez, tout ça, bout à bout, on s’en tire...»

Une pause. Antoine, à l’intonation, devina que le gamin devait avoir une petite lueur de fierté dans les yeux. Mais il évita exprès de lever le nez.

Robert, lancé, continua gaîment:

—«Le soir, quand Louis rentre, il est fourbu, on fait la popote ici: une soupe, ou bien des œufs, du fromage, c’est vite fait; on aime mieux ça que les mastroquets, n’est-ce pas, Loulou? Et même, vous voyez, je m’amuse encore, des fois, à faire des en-têtes de pages pour le caissier, j’adore ça, les beaux titres, bien moulés, à la ronde: on ferait ça pour le plaisir. A l’étude, ils...»

—«Passe-moi les épingles doubles», interrompit Antoine. Il affectait un air indifférent, craignant que l’enfant ne prît plaisir à l’amuser par son bagou. Mais, à part lui, il songeait: «Ces gosses-là, ils méritent qu’on ne les perde pas de vue...»

Le pansement était terminé, le bras remis en écharpe. Antoine consulta sa montre:

—«Je reviendrai encore une fois demain, vers midi. Et, après ça, c’est toi qui viendras à la maison. Vendredi ou samedi, je pense que tu pourras reprendre ton travail.»

—«M... m... merci M’sieur!» lança enfin le petit malade. Sa voix, qui muait, semblait avoir pris un élan démesuré, et elle tomba si drôlement dans le silence que Robert éclata de rire; d’un rire étranglé, excessif, où se trahissait tout à coup la tension constante de ce petit être trop nerveux.

Antoine avait tiré vingt francs de son gousset:

—«Pour vous aider un peu cette semaine, les enfants!»

Mais Robert avait fait un bond en arrière, et il levait déjà le nez en fronçant les sourcils:

—«Pensez-vous! Jamais de la vie! Puisque je vous dis qu’on a ce qu’il faut!» Et, pour convaincre Antoine qui, pressé, insistait, il se décida à livrer le secret suprême: «Savez-vous combien on a déjà mis de côté, à nous deux? Une pelote! Devinez!... Dix-sept francs! Oui, M’sieur! N’est-ce pas, Loulou?» Et soudain, baissant la voix comme un traître de mélodrame: «Sans compter que ça pourrait bien augmenter encore, si mon système réussit...»

Ses yeux brillèrent si fort qu’Antoine, intrigué, s’arrêta, une seconde encore, sur le seuil.

—«Un nouveau truc... Avec un courtier en vins, olives et huiles. Le frère à Bassou, un clerc de l’étude. Voilà la combine: en revenant du Palais, l’après-midi,—ça ne regarde personne, hein?—j’entre chez les bistros, les épiciers, les vins et liqueurs, et je leur fais mes offres. Faut attraper le boniment, ça viendra... N’empêche qu’en sept jours j’en ai déjà placé des estagnons! Quarante-quatre francs de gagnés! Et Bassou dit que, si je suis débrouillard...»

Antoine riait tout seul en descendant les six étages. Sa sympathie était conquise. Il aurait fait n’importe quoi pour ces deux gosses. «Ça ne fait rien», songea-t-il; «il faudra veiller à ce qu’ils ne deviennent pas un peu trop débrouillards...»

XII

Il pleuvait. Antoine prit un taxi. A mesure qu’il approchait du faubourg Saint-Honoré, sa bonne humeur s’évanouissait, son front devenait soucieux.

«Si seulement ce pouvait être fini», se dit-il, en gravissant sans entrain, pour la troisième fois de la journée, l’escalier des Héquet. Un instant, il eut l’espoir que son vœu était exaucé: la femme de chambre qui lui ouvrit, le regarda d’une façon insolite et s’approcha vivement pour lui dire quelque chose. Mais elle était seulement chargée d’une commission secrète: Madame suppliait le docteur d’entrer la voir, lui parler, avant de se rendre auprès de l’enfant.

Il ne pouvait se dérober. La chambre était éclairée, la porte ouverte. En entrant, il aperçut la tête de Nicole, versée sur l’oreiller. Il s’approcha. Elle demeurait immobile: elle s’était assoupie. L’éveiller eût été inhumain. Elle reposait, rajeunie, délivrée; toute son angoisse et sa fatigue avaient fondu dans le sommeil. Antoine la contemplait, n’osant bouger, retenant son souffle, effrayé de lire, sur ces traits que la douleur venait à peine de déserter, tant de béatitude déjà, une telle soif d’oubli, de bonheur. La nacre des paupières abaissées, la double frange dorée des cils, cet abandon, cette langueur... Comme il était troublant, ce beau masque nu! Quelle attirance dans l’arc affaissé de cette bouche, dans ces lèvres entr’ouvertes, inanimées, qui n’exprimaient plus rien que la détente et l’espoir! «Pourquoi», se demandait Antoine, «pourquoi le visage endormi d’un être jeune exerce-t-il une telle fascination? Et qu’y a-t-il au fond de cette impure pitié de l’homme, toujours si prompte à s’émouvoir?»

Il fit demi-tour sur la pointe des pieds, sortit sans bruit de la pièce, et se dirigea, par le couloir, vers la chambre du bébé, dont il distinguait déjà, à travers les cloisons, le cri rauque, ininterrompu. Il dut rassembler sa volonté pour tourner le bouton, franchir ce seuil, reprendre contact avec les forces mauvaises qui siégeaient là.

 

Héquet était assis, les mains à plat sur le bord du berceau qu’on avait placé au milieu de la chambre et qu’il balançait gravement; de l’autre côté de la nacelle, une garde de nuit, inclinée sous son voile d’infirmière, dans une attitude d’inlassable patience professionnelle, attendait, les mains au creux de son tablier; et, debout, adossé à la cheminée, toujours empaqueté dans sa blouse de toile, Isaac Studler, les bras croisés, lissait d’une main sa barbe noire.

En voyant entrer le docteur, la garde se leva. Mais Héquet, les yeux sur l’enfant, ne parut s’apercevoir de rien. Antoine vint auprès du berceau. Alors seulement Héquet tourna la tête vers lui et soupira. Antoine avait saisi au vol la petite main brûlante qui s’agitait sur les couvertures, et aussitôt le corps du bébé s’était rétracté, comme un vermisseau qui cherche à s’enfoncer dans le sable. La figure de l’enfant était rouge, marbrée, presqu’aussi sombre que le sachet de glace fixé derrière l’oreille; des bouclettes de cheveux, blonds comme ceux de Nicole, mouillée par la sueur ou par les compresses, collaient au front et à la joue; l’œil était à demi-clos, et, sous la paupière gonflée, la pupille, trouble, avait un reflet métallique comme celle d’un animal mort. Le va-et-vient du berceau balançait mollement la tête de droite et de gauche, et rythmait aussi les gémissements qui s’échappaient de la petite gorge enrouée.

Prévenante, la garde avait été prendre le stéthoscope; mais Antoine fit signe que ce n’était pas la peine.

—«C’est une idée de Nicole», fit alors Héquet, sur un ton étrange, à voix presque haute. Et, comme Antoine surpris ne paraissait pas comprendre, il expliqua, sans hâte: «Le berceau, vous voyez?... C’est une idée de Nicole...» Il souriait vaguement: dans son désarroi total, ces détails semblaient avoir acquis une particulière importance:

—«Oui... On a été le chercher au sixième... Son petit berceau!... Au sixième, plein de poussière... Ce balancement, c’est la seule chose qui la calme un peu, vous voyez?»

Antoine le considérait avec émotion. Il comprit, à ce moment-là, que sa compassion, si intense fût-elle, n’atteindrait jamais à la mesure d’une telle douleur. Il mit la main sur le bras de Héquet.

—«Vous êtes à bout de forces, mon pauvre ami. Vous devriez aller vous étendre un peu. A quoi bon vous épuiser?...»

Studler insista:

—«La troisième nuit que tu ne dors pas!»

—«Soyez raisonnable», reprit Antoine en se penchant. «Vous aurez besoin de toute votre énergie... bientôt.» Il éprouvait un désir physique d’arracher le malheureux au contact de ce berceau, de plonger au plus vite dans l’inconscience du sommeil tant de souffrance stérile.

Héquet ne répondit pas. Il continuait à balancer l’enfant. Mais on le vit plier de plus en plus les épaules comme si le «bientôt» d’Antoine était vraiment très lourd à porter. Puis, de lui-même et sans autre instance, il se leva, pria d’un geste la garde de le remplacer auprès du berceau, et, sans essuyer ses joues trempées de larmes, il tourna la tête comme s’il cherchait quelque chose. Enfin, il s’approcha d’Antoine et fit effort pour le regarder au visage. Antoine fut frappé de voir combien l’expression de ses yeux était changée: ce regard de myope, aigu et décidé, s’était comme émoussé; il était lent à se déplacer, pesant et mou lorsqu’il se posait.

Héquet regardait Antoine. Ses lèvres remuèrent avant qu’il ne parlât:

—«Il faut... Il faut faire quelque chose», murmura-t-il. «Elle souffre, vous savez... A quoi bon la laisser souffrir, n’est-ce pas? Il faut avoir le courage de... de faire quelque chose...» Il se tut, parut quêter l’appui de Studler; puis, de nouveau, fixa lourdement son regard sur celui d’Antoine. «Vous, Thibault, il faut que vous fassiez quelque chose...» Et, comme s’il voulait éviter la réponse, il baissa la tête, traversa la chambre d’un pas flottant, et disparut.

Antoine demeura quelques secondes figé sur place. Puis il rougit brusquement. Des pensées confuses se pressaient dans sa tête.

Studler lui toucha l’épaule:

—«Eh bien?» fit-il à voix basse, en regardant Antoine. Les yeux de Studler faisaient penser à ceux de certains chevaux, ces yeux allongés et trop vastes où, dans un blanc mouillé, nage à l’aise une prunelle languide. En ce moment, son regard, comme celui d’Héquet, était fixe, exigeant.

—«Qu’est-ce que tu vas faire?» souffla-t-il.

Il y eut un bref silence pendant lequel leurs pensées se croisèrent.

—«Moi?» fit Antoine évasivement. Mais il comprit que Studler ne le tiendrait pas quitte d’une explication.—«Parbleu, je sais bien...» lança-t-il tout à coup. «Et, cependant, quand il dit: Faire quelque chose, on ne peut même pas avoir l’air de comprendre!»

—«Chut...» fit Studler. Il jeta un coup d’œil du côté de l’infirmière, entraîna Antoine dans le couloir et ferma la porte.

—«Tu es pourtant d’avis qu’il n’y a plus rien à tenter?» demanda-t-il.

—«Rien.»

—«Et qu’il n’y a plus aucun, aucun espoir?»

—«Pas le moindre.»

—«Alors?»

Antoine, qui sentait une sourde agitation le gagner, s’embusqua dans un silence hostile.

—«Alors?» déclara Studler. «Il n’y a pas d’hésitation: il faut que ça finisse au plus tôt!»

—«Je le souhaite comme toi.»

—«Souhaiter ne suffit pas.»

Antoine releva la tête et dit fermement:

—«On ne peut pourtant rien de plus.»

—«Si!»

—«Non!»

Le dialogue avait pris un ton si tranchant que Studler se tut quelques secondes.

—«Ces piqûres...», reprit-il enfin, «...je ne sais pas, moi... peut-être qu’en forçant la dose...»

Antoine coupa net:

—«Tais-toi donc!»

Il était en proie à une violente irritation. Studler l’observait en silence. Les sourcils d’Antoine formaient un bourrelet presque rectiligne, les muscles de la face subissaient d’involontaires contractions qui tiraillaient la bouche, et, sur son masque osseux, la peau semblait par instant onduler, comme si des frémissements nerveux se fussent propagés entre cuir et chair.

Une minute passa.

—«Tais-toi», répéta Antoine, moins brutalement. «Je te comprends. Ce désir d’en finir, nous le connaissons tous, mais ce n’est qu’une ten... tentation de débutant! Avant tout, il y a une chose: le respect de la vie! Parfaitement! Le respect de la vie... Si tu étais resté médecin, tu verrais les choses exactement comme nous les voyons tous. La nécessité de certaines lois... Une limite à notre pouvoir! Sans quoi...»

—«La seule limite, quand on se sent un homme, c’est la conscience!»

—«Eh bien, justement, la conscience! La conscience professionnelle... Mais réfléchis donc, malheureux! Le jour où les médecins s’attribuaient le droit... D’ailleurs aucun médecin, entends-tu, Isaac, aucun...»

—«Eh bien...» s’écria Studler, d’une voix sifflante.

Mais Antoine l’interrompit:

—«Héquet s’est trouvé cent fois devant des cas aussi dou... douloureux, aussi dé... désespérés que celui-ci! Pas une fois, il n’a, lui-même, volontairement, mis un terme à... Jamais! Ni Philip! Ni Rigaud! Ni Treuillard! Ni aucun médecin digne de ce nom, tu m’entends? Jamais!»

—«Eh bien», jeta Studler, farouche, «vous êtes peut-être de grands pontifes, mais, pour moi, vous n’êtes que des jean-foutre!»

Il recula d’un pas, et la lumière du plafonnier éclaira soudain son visage. On y lisait beaucoup plus de choses que dans ses paroles: non seulement un mépris révolté, mais une sorte de défi, presqu’une menace, et comme une secrète détermination.

«Bon», pensa Antoine: «j’attendrai onze heures pour faire moi-même la piqûre.»

Il ne répondit rien, haussa les épaules, rentra dans la chambre, et s’assit.

 

 

La pluie qui cinglait sans trêve les persiennes, les gouttes d’eau qui frappaient en mesure le zinc de la fenêtre, et, dans la chambre, cet incessant va-et-vient du berceau dont la cadence s’était imposée aux gémissements de l’enfant, tous ces bruits entremêlés formaient dans ce calme nocturne, habité déjà par la mort, une harmonie opiniâtre, déchirante.

«Tout à l’heure, j’ai bégayé deux ou trois fois de suite», se dit Antoine, dont l’énervement ne se calmait pas. (Cela lui arrivait très rarement, et seulement lorsqu’il avait à se raidir dans une attitude artificielle,—par exemple, lorsqu’il avait à faire un mensonge difficile devant un malade trop perspicace; ou bien lorsqu’il se trouvait amené, dans la conversation, à soutenir une idée toute faite, sur laquelle il n’avait pas encore de conviction personnelle.) «C’est la faute du Calife», songea-t-il. Du coin de l’œil, il constata que le «Calife» avait repris sa place, le dos à la cheminée. Il se souvint alors d’Isaac Studler étudiant, tel qu’il l’avait rencontré, dix ans plus tôt, aux alentours de l’École de Médecine. A cette époque-là, tout le Quartier latin connaissait le Calife, sa barbe de roi mède, sa voix veloutée, son rire puissant, mais aussi son caractère fanatique, séditieux, irascible, tout d’une pièce. On le croyait plus qu’un autre prédestiné à un avenir de choix. Puis, un beau jour, on apprit qu’il avait planté là ses études pour gagner immédiatement de quoi vivre; et l’on raconta qu’il avait pris à sa charge la femme et les enfants d’un de ses frères, employé de banque, qui venait de se suicider après un détournement de fonds.

Un cri plus rauque de l’enfant rompit le fil des souvenirs. Un instant, Antoine observa les contractions du bébé, s’appliquant à noter la fréquence de certains mouvements; mais il n’y avait pas de renseignements à tirer de cette gesticulation désordonnée, pas plus que des palpitations d’un poulet qu’on saigne. Alors, cette sensation de malaise contre laquelle Antoine luttait depuis son altercation avec Studler, s’accrut soudain jusqu’à la détresse. Pour sauver la vie d’un malade en danger, il était capable de tenter n’importe quelle action téméraire, de courir personnellement n’importe quel risque; mais s’achopper ainsi à une situation sans issue, se sentir à ce point dépourvu de tout moyen d’action, n’avoir plus qu’à regarder venir l’Ennemie victorieuse, cela était au-dessus de ses forces. Et puis, dans le cas présent, l’interminable débat de ce petit être, ses cris inarticulés, ébranlaient particulièrement les nerfs. Antoine était pourtant accoutumé à voir souffrir, même les tout petits. Pourquoi, ce soir, ne parvenait-il pas à se rendre insensible? Ce qu’il y a toujours de mystérieux, d’inacceptable, dans l’agonie d’un autre être humain, lui causait, en ce moment, comme au moins préparé, une angoisse insurmontable. Il se sentait atteint jusqu’au tréfonds: atteint dans sa confiance en lui, dans sa confiance en l’action, en la science, en la vie. Ce fut comme une vague qui le submergea. Un sinistre cortège défila devant lui: tous ceux de ses malades qu’il jugeait condamnés... Rien qu’à compter ceux qu’il avait vus depuis le matin, la liste était déjà longue: quatre ou cinq malades de l’hôpital, Huguette, le petit Ernst, le bébé aveugle, celui-ci... Et certainement il en oubliait!... Il revit son père, cloué dans son fauteuil, et sa lèvre épaisse, mouillée de lait... Dans quelques semaines, après des jours et des nuits de douleur, le robuste vieillard, à son tour... Tous, les uns après les autres!... Et aucune raison à cette misère universelle... «Non, la vie est absurde, la vie est mauvaise!» se dit-il avec rage, comme s’il s’adressait à un interlocuteur obstinément optimiste: et cet entêté, bêtement satisfait, c’était lui, c’était l’Antoine de tous les jours.

L’infirmière se leva sans bruit.

Antoine regarda sa montre: l’heure de la piqûre... Il fut ravi d’avoir à changer de place, d’avoir à faire quelque chose; il était presque regaillardi, déjà, à l’idée qu’il allait pouvoir s’évader bientôt.

La garde lui apportait sur un plateau tout ce qu’il fallait. Il rompit l’ampoule, y introduisit l’aiguille, emplit la seringue jusqu’au degré prescrit, et vida lui-même les trois quarts de l’ampoule dans le seau. Il sentait fixé sur lui le regard attentif de Studler.

La piqûre faite, il se rassit, le temps de constater un léger indice d’apaisement; alors il se pencha sur l’enfant, chercha une fois encore les battements du pouls qui était extrêmement faible, donna tout bas quelques instructions à la garde; puis, se levant sans hâte, il se savonna au lavabo, vint serrer en silence la main de Studler, et quitta la pièce.

Il traversa sur la pointe des pieds tout l’appartement illuminé, désert. La chambre de Nicole était fermée. A mesure qu’il s’éloignait, les plaintes de l’enfant lui semblaient diminuer. Il ouvrit et referma sans bruit la porte du vestibule. Sur le palier, il prêta l’oreille: il n’entendait plus rien. Il respira un grand coup, et, lestement, dégringola l’escalier.

Dehors, il ne put s’empêcher de tourner la tête vers la façade obscure où s’alignait, comme un soir de fête, une rangée de persiennes éclairées.

La pluie venait de cesser. Le long des trottoirs coulaient encore de rapides ruisseaux. Les rues, désertes, miroitaient à perte de vue.

Antoine eut froid, leva son col et pressa le pas.

XIII

Ce bruit d’eau, ces surfaces mouillées... Il se représenta subitement un visage trempé de larmes: Héquet, debout, et son regard insistant:—«Vous, Thibault, il faut que vous fassiez quelque chose...» Vision pénible qu’il ne parvenait pas à chasser tout de suite: «Le sentiment paternel... Un sentiment qui m’est totalement inconnu, quelque effort que je fasse pour l’imaginer...» Et, brusquement, il pensa à Gise: «Un ménage... Des enfants...» Simple hypothèse, par bonheur irréalisable. Ce soir, l’idée de mariage ne lui semblait pas seulement prématurée, mais folle! «Egoïsme?» se demanda-t-il. «Lâcheté?» Sa pensée dévia de nouveau: «Quelqu’un qui me juge lâche, en ce moment, c’est le Calife...» Il se revit, non sans impatience, acculé dans le couloir devant la figure ardente, vulgaire, sous le regard tenace, de Studler. Il essaya de se dérober à l’essaim d’idées qui, depuis ce moment-là, tournoyait autour de lui. «Lâche», lui était un peu désagréable; il trouva: «timoré». «Studler m’a trouvé timoré. L’imbécile!»

Il arrivait devant l’Elysée. Une patrouille de gardes municipaux, au pas, achevait une ronde autour du palais; il y eut un bruit de crosses sur le trottoir. Avant qu’il eût pris le temps de s’en défendre, une suite de suppositions, comparables aux images bondissantes d’un rêve, se déroula dans sa tête: Studler éloignait l’infirmière, tirait une seringue de sa poche... L’infirmière revenait, palpait le petit cadavre... Soupçons, dénonciation, refus d’inhumer, autopsie... Juge d’instruction, gardes municipaux... «Je prendrais tout sur moi», décida-t-il rapidement; et il toisa la sentinelle devant laquelle il passait. «Non», déclara-t-il avec défi, s’adressant à quelque magistrat imaginaire, «il n’y a pas eu d’autre piqûre que la mienne. J’ai forcé la dose, sciemment. Le cas était désespéré, et je revendique toute la...» Il haussa les épaules, sourit et ralentit le pas. «Je suis idiot.» Mais il sentait bien qu’il n’en avait pas fini avec ces questions. «Si je suis prêt à endosser les conséquences d’une piqûre mortelle faite par un autre, pourquoi me suis-je si catégoriquement refusé à la faire moi-même?»

Les problèmes qu’un violent et court effort de méditation ne suffisaient pas, sinon à résoudre, du moins à éclaircir, l’irritaient toujours profondément. Il se rappela son dialogue avec Studler, son emportement, ses bégayements. Bien qu’il n’eût aucun regret de sa conduite, il éprouvait l’impression désagréable d’avoir joué un rôle et tenu des propos qui ne concordaient pas très bien avec l’ensemble de son personnage, avec un certain fond essentiel de lui-même; il avait aussi l’intuition, vague mais lancinante, que ce rôle et ces propos pourraient bien se trouver un jour en opposition avec sa manière de voir ou d’agir. Et il fallait que ce sentiment de désapprobation intérieure fût bien positif pour qu’Antoine ne parvînt pas à s’en débarrasser, car il se refusait, en général, à porter jugement sur ce qu’il avait fait; la notion de remords lui était absolument étrangère. Il aimait à s’analyser, et, depuis ces dernières années, il s’observait même avec passion; mais par pure curiosité psychologique: rien n’était plus contraire à son tempérament que de se décerner des bons ou des mauvais points.

Une question se formula, qui accrut sa perplexité: «N’aurait-il pas fallu plus d’énergie pour consentir que pour refuser?» Lorsqu’il hésitait entre deux partis, sans trouver, à la réflexion, plus de raisons d’adopter l’un que l’autre, il choisissait en général celui qui exigeait la plus grande somme de volonté: il prétendait, après expérience, que c’était presque toujours le meilleur. Force lui fut de reconnaître que, ce soir, il avait opté pour le plus facile, et pris le chemin tout tracé.

Certaines phrases qu’il avait prononcées le hantaient. Il avait dit à Studler: «Le respect de la vie...» On ne se méfie jamais assez des locutions, consacrées. «Le respect de la vie...» Respect ou fétichisme?...

Alors lui revint à l’esprit une histoire qui l’avait frappé jadis: celle du bicéphale de Tréguineuc:

Dans un port breton où les Thibault étaient en vacances, une quinzaine d’années auparavant, la femme d’un pêcheur avait mis au monde un avorton nanti de deux têtes distinctes, parfaitement constituées. Le père et la mère avaient sommé le médecin du pays de ne pas laisser vivre le petit monstre; et, sur le refus du médecin, le père, un alcoolique notoire, s’était jeté sur le nouveau-né pour l’étouffer de ses mains; il avait fallu s’emparer de lui et l’interner. Grand émoi dans le village, intarissable sujet de conversations pour les baigneurs de la table d’hôte. Et Antoine, qui avait à cette époque seize ou dix-sept ans, se souvenait de la discussion orageuse qu’il avait eue avec M. Thibault,—l’une des premières scènes violentes entre le père et le fils,—parce qu’Antoine, avec l’intransigeance simpliste de la jeunesse, revendiquait pour le médecin licence de supprimer sans délai une existence aussi fatalement condamnée.

Il fut troublé de s’apercevoir qu’il n’avait pas sensiblement changé d’avis sur ce cas particulier, et se demanda: «Qu’en penserait Philip?» Aucun doute: Antoine dut s’avouer que Philip n’aurait même pas envisagé l’hypothèse de la suppression; bien plus: à supposer que le petit infirme se fût trouvé en danger, Philip aurait mis tout en œuvre pour sauver cette misérable existence. Et Rigaud pareillement. Et Terrignier, de même. Et Loisille. Tous, tous... Partout où il reste une parcelle de vie, le devoir est indiscutable. Race de terre-neuve... Il crut entendre la voix nasillarde de Philip:—«Pas le droit, mon petit, pas le droit!»

Antoine s’insurgea: «Le droit?... Voyons, vous savez comme moi ce qu’elles valent, ces notions de droit, de devoir? Il n’y a de loi que les lois naturelles; celles-là, oui, inéluctables. Mais ces prétendues lois morales, qu’est-ce que c’est? Un faisceau d’habitudes implantées en nous depuis des siècles... Rien de plus... Autrefois, il est possible qu’elles aient été indispensables au développement social de l’homme. Mais aujourd’hui? Peut-on raisonnablement conférer à ces anciens règlements d’hygiène et de police, je ne sais quelle vertu sacrée, le caractère d’un impératif absolu?» Et, comme le Patron ne répondait rien, Antoine haussa les épaules, enfonça les mains dans les poches de son pardessus, et changea de trottoir.

Il marchait, sans regarder, discutant toujours, mais avec lui-même: «D’abord, c’est un fait: la morale n’existe pas pour moi. On doit, on ne doit pas, le bien, le mal, pour moi ce ne sont que des mots; des mots que j’emploie pour faire comme les autres, des valeurs qui me sont commodes dans la conversation; mais, au fond de moi, je l’ai cent fois constaté, ça ne correspond vraiment à rien de réel. Et j’ai toujours été ainsi... Non, cette dernière affirmation est de trop. Je suis ainsi depuis...» L’image de Rachel passa devant ses yeux. «... depuis longtemps, en tout cas...» Pendant un instant, il chercha de bonne foi à démêler sur quels principes se réglait sa vie quotidienne. Il ne trouvait rien. Il hasarda, faute de mieux: «Une certaine sincérité?» Il réfléchit, et précisa: «Ou, plutôt, une certaine clairvoyance?» Sa pensée était encore confuse; mais, sur le moment, il fut assez satisfait de sa découverte. «Oui. Ce n’est pas grand’chose, évidemment. Mais, quand je cherche en moi, eh bien, ce besoin de clairvoyance, c’est malgré tout un des seuls points fixes que je trouve... Il se pourrait bien que j’en aie fait, sans y penser, une sorte de principe moral, à mon usage... Cela se formulerait ainsi: Liberté complète, à la condition de voir clair... C’est assez dangereux, en somme. Mais cela ne me réussit pas mal. Tout dépend de la qualité du regard. Voir clair... S’observer de cet œil libre, lucide, désintéressé, qu’on acquiert dans les laboratoires. Se regarder cyniquement penser, agir. Se prendre exactement pour ce qu’on est. Comme corollaire: s’accepter tel qu’on est... Et alors? Alors, je serais bien près de dire: tout est permis... Tout est permis, du moment qu’on n’est pas dupe de soi-même; du moment qu’on sait ce qu’on fait, et, autant que possible, pourquoi on le fait!»

Presqu’aussitôt, il sourit aigrement: «Le plus déroutant, c’est que, si l’on y regarde attentivement, ma vie,—cette fameuse “liberté complète” pour laquelle il n’y a ni bien ni mal,—elle est à peu près uniquement consacrée à la pratique de ce que les autres appellent le bien. Et tout ce bel affranchissement, il aboutit à quoi? A faire, non seulement ce que font les autres, mais, plus particulièrement, ce que font ceux que la morale courante appelle les meilleurs! La preuve: ce qui s’est passé ce soir... En suis-je arrivé, de fait et malgré moi, à me soumettre aux mêmes disciplines morales que tout le monde?... Philip souriait... Je me refuse pourtant à admettre que la nécessité, pour l’homme, d’agir comme un animal social, soit plus despotique que tous ses instincts individuels! Alors, comment expliquer mon attitude de ce soir? C’est incroyable à quel point l’action peut être dissociée, indépendante du raisonnement! Car, au fond de moi-même, avouons que je donne raison à Studler. Les objections pâteuses que je lui ai servies ne comptent pour rien. C’est lui qui est logique: cette gosse souffre en pure perte; l’issue de cette horrible lutte est absolument inévitable; inévitable et imminente. Alors? Si je me contente de réfléchir, je ne vois que des avantages à hâter cette mort. Non seulement pour la petite, mais pour Mme Héquet: il est évident que, dans l’état où est la mère, le spectacle de cette interminable agonie n’est pas sans danger... Héquet, sûrement, a pensé tout ça... Et il n’y a rien à répondre: si l’on se contente de raisonner, la valeur de ces arguments n’est pas contestable... Est-ce bizarre qu’on ne puisse presque jamais se contenter de raisonnements logiques! Je ne dis pas ça pour excuser une lâcheté. Je sais bien, moi, seul en face de moi-même, que ce qui m’a obligé, ce soir, à me dérober comme je l’ai fait, ce n’est pas simplement de la lâcheté. Non. C’est quelque chose d’aussi pressant, d’aussi impérieux qu’une loi naturelle. Mais je n’arrive pas à comprendre ce que c’est...» Il passa diverses interprétations en revue. Etait-ce une de ces idées confuses—à l’existence desquelles il croyait, d’ailleurs,—qui semblent somnoler en nous sous la surface de nos idées claires, et qui, par moments, s’éveillent, se lèvent, s’emparent de la direction, déclenchent un acte, puis disparaissent sans explication dans l’arrière-fond de nous-mêmes? Ou bien, plus simplement, ne fallait-il pas admettre qu’il y a une loi morale collective, et qu’il est presqu’impossible à l’homme d’agir uniquement à titre d’individu?

Il lui semblait tourner en rond, les yeux bandés. Il cherchait à retrouver les termes d’une phrase, souvent citée, de Nietzsche: qu’un homme ne doit pas être un problème, mais une solution. Principe qui, jadis, lui avait paru de toute évidence, et auquel, d’année en année, il trouvait, plus impossible de se conformer. Il avait déjà eu l’occasion de constater que certaines de ses déterminations, (généralement les plus spontanées et souvent les plus importantes), se trouvaient en contradiction avec sa logique habituelle; au point qu’il s’était plusieurs fois demandé: «Mais suis-je vraiment celui que je crois?» Soupçon fulgurant et furtif, pareil à l’éclair qui troue une seconde les ténèbres et les laisse plus opaques après lui; soupçon qu’il écartait aussitôt,—et que, ce soir encore, il repoussa.

 

Les circonstances l’y aidèrent. Comme il arrivait à la rue Royale, le soupirail d’une boulangerie lui souffla au visage une odeur de pain cuit, chaude comme une haleine, qui fit subitement diversion. Il bâilla et chercha des yeux quelque brasserie éclairée; puis il eut brusquement envie d’aller jusqu’au Théâtre Français manger quelque chose chez Zemm,—petit bar qui restait ouvert jusqu’au matin, et où il s’arrêtait quelquefois, la nuit, avant de repasser les ponts.

«Etrange, tout de même!» confessa-t-il, après un moment de silence intérieur. «On a beau douter, démolir, on a beau s’affranchir de tout, il y a, quoi qu’on veuille, une chose irréductible, une chose qu’aucun doute ne parvient à entamer: ce besoin qu’a l’homme de croire en sa raison... Je viens de m’en donner une belle preuve, depuis une heure!...» Il se sentait las et demeurait insatisfait. Il cherchait quelque axiome de tout repos qui pût lui rendre la quiétude. «Tout est conflit», accorda-t-il paresseusement; «ce n’est pas nouveau; et ce qui se passe en moi, c’est le phénomène universel, l’entrechoc de tout ce qui vit.»

Il marcha quelque temps sans songer à rien de précis. La cohue des boulevards était proche. Les rues étaient jalonnées de promeneuses nocturnes, éminemment sociables, qu’il détournait de lui avec un geste débonnaire.

Peu à peu cependant, le travail inconscient de son esprit se condensait:

«Je vis», se dit-il enfin; «voilà un fait. Autrement dit, je ne cesse pas de faire choix et d’agir. Bon. Mais ici commencent les ténèbres. Au nom de quoi, ce choix, cette action? Je n’en sais rien. Serait-ce au nom de cette clairvoyance à laquelle je pensais tout à l’heure? Eh bien, non... Théorie!... Au fond, jamais ce souci de lucidité n’a réellement motivé, de ma part, une décision, un acte. C’est seulement lorsque j’ai agi que cette clairvoyance entre en jeu pour justifier à mes yeux ce que j’ai fait... Et pourtant, depuis que je suis un être qui pense, je me sens mû par—mettons par un instinct, par une force—qui me fait, presque sans interruption, choisir ceci et non cela, agir d’une façon et non d’une autre. Or,—et voilà le plus déconcertant—, je remarque que je n’agis pas en des sens contradictoires. Tout se passe donc exactement comme si j’étais soumis à une règle inflexible... Oui, mais quelle règle? Je l’ignore! Chaque fois que, dans un moment sérieux de ma vie, cet élan interne m’a fait choisir une direction déterminée et agir dans ce sens, j’ai eu beau me demander: au nom de quoi? je me suis toujours heurté à un mur noir. Je me sens bien d’aplomb, bien existant, je me sens légitime,—et pourtant en marge de toutes les lois. Je ne trouve ni dans les doctrines du passé, ni dans les philosophies contemporaines, ni en moi, aucune réponse qui soit satisfaisante pour moi; je vois nettement toutes les règles auxquelles je ne peux pas souscrire, mais je n’en vois aucune à laquelle je pourrais me soumettre; de toutes les disciplines codifiées, aucune, jamais, ne m’a paru, même de loin, s’adapter à moi, ni pouvoir expliquer ma conduite. Et, malgré tout, je vais de l’avant; je file même à bonne allure, sans hésitation, à peu près droit! Est-ce étrange! Je me fais l’effet d’un navire rapide qui suivrait hardiment sa route et dont le pilote n’aurait jamais eu de boussole... On dirait positivement que je dépends d’un ordre! Et cela, je crois même le sentir: ma nature est ordonnée. Mais, cet ordre, quel est-il?... Au demeurant, je ne me plains pas. Je suis heureux. Je ne souhaite nullement devenir autre; j’aimerais simplement comprendre en vertu de quoi je suis tel. Et il entre un brin d’inquiétude dans cette curiosité. Chaque être porte-t-il ainsi son énigme? Trouverai-je jamais la clé de la mienne? Parviendrai-je à formuler ma loi? Saurai-je un jour au nom de quoi?...»

Il pressa le pas: il apercevait, de l’autre côté de la place, l’enseigne lumineuse de Zemm, et ne pouvait plus s’intéresser qu’à sa faim.

 

 

 

 

Il s’engouffra si vite dans le couloir d’entrée qu’il trébucha contre les paniers d’huîtres qui répandaient dans le passage un amer relent de marée.

Le bar occupait le sous-sol; on y descendait par un étroit escalier en spirale, pittoresque, vaguement clandestin. A cette heure, la salle était pleine de noctambules attablés dans une buée tiède qui puait la cuisine, l’alcool, le cigare, et que brassaient en sifflant les ventilateurs. L’acajou vernis et le cuir vert donnaient à cette pièce basse, sans fenêtres, et toute en longueur, l’aspect d’un fumoir de paquebot.

Antoine choisit un angle, jeta son manteau sur la banquette, et s’assit. Une impression de bien-être, déjà, le pénétrait. Instantanément, par contraste, il revit, là-bas, la chambre du bébé, le petit corps mouillé de sueur se débattant en vain sous l’étreinte; il avait encore dans l’oreille la fatale cadence du berceau, pareille au martèlement d’un pied qui bat la mesure... Il se contracta, oppressé soudain.

—«Un seul couvert?»

—«Un seul. Rosbif, pain noir; et du whisky, dans un grand verre, sans soda, avec une carafe bien fraîche.»

—«Pas de soupe au fromage?»

—«Si vous voulez.»

Sur chaque table, afin d’entretenir la soif, des frites, givrées de sel et minces comme des «monnaies du pape», s’entassaient dans une coupe. Antoine mesura sa fringale au plaisir qu’il eut à croquer celles qui étaient devant lui, en attendant cette soupe au gruyère, mijotée, écumeuse, filante et caramélée d’oignon, qui était la spécialité de l’endroit.

Non loin de lui, des gens, debout, réclamaient leur vestiaire. Une jeune femme, qui faisait partie de ce groupe tapageur, regarda vers Antoine à la dérobée; leurs yeux se croisèrent; elle lui sourit imperceptiblement. Où donc avait-il déjà rencontré ce visage d’estampe japonaise, lisse et plat, ces sourcils au trait, ces yeux minces, légèrement bridés? Il s’amusa de la façon subtile dont elle avait, à l’insu de tous, esquissé ce signe d’intelligence. Ah, c’était un modèle qu’il avait vu plusieurs fois chez Daniel de Fontanin. Dans l’ancien atelier, rue Mazarine. Maintenant, il se rappelait même très bien une certaine séance, par un après-midi d’été, très chaud: il se souvenait de l’heure, de l’éclairage, de la pose,—et du trouble qui l’avait retenu là, bien qu’il fût pressé... Il suivit la femme des yeux, jusqu’à la porte. Comment donc Daniel l’appelait-il? Un nom qui ressemblait à la marque d’un thé... Avant de disparaître, elle se retourna. Le corps aussi, dans le souvenir d’Antoine, était resté quelque chose de plat, de lisse, de nerveux...

Pendant les quelques mois où il s’était persuadé qu’il aimait Gise, il n’y avait guère eu, dans sa vie, place pour aucune femme. En réalité, depuis sa rupture avec Mme Javenne, (une liaison qui avait duré deux mois et qui avait failli tirés mal finir), il vivait sans maîtresse. Pendant quelques secondes, il en eut un cuisant regret. Il trempa ses lèvres dans le whisky qu’on venait d’apporter, et, soulevant lui-même le couvercle de la soupière, il huma les effluves généreux qui montaient vers lui.

A ce moment, le chasseur de l’entrée vint lui remettre un papier froissé, plié en quatre. C’était un programme de music-hall. Dans un coin, griffonné au crayon:

Zemm demain soir dix heures?

—«On attend la réponse?» demanda-t-il, amusé mais perplexe.

—«Non, la dame est partie», répondit le chasseur.

Antoine était bien décidé à ne tenir aucun compte de cette convocation. Il enfouit néanmoins le papier dans sa poche et se mit à souper.

«C’est chic, la vie», songea-t-il tout à coup. Un tumulte inattendu de pensées joyeuses l’enveloppa. «Oui, j’aime la vie», affirma-t-il; il réfléchit un instant: «Et, au fond, je n’ai besoin de personne.» Le souvenir de Gise survola de nouveau. Il reconnut que, même sans amour, la vie suffisait à son bonheur. Il confessa de bonne foi que, pendant le séjour de Gise en Angleterre, il n’avait cessé de se sentir heureux loin d’elle. D’ailleurs, y avait-il jamais eu grande place pour une femme, dans son bonheur?... Rachel?... Oui, Rachel! Mais que serait-il advenu, si Rachel n’était pas partie? Et puis, ne se sentait-il pas définitivement guéri des passions de cette nature?... Le sentiment qu’il venait d’avoir pour Gise, il n’aurait plus osé, ce soir, l’appeler amour. Il chercha un autre mot. Inclination?... Un instant, encore, la pensée de Gise l’obséda. Il se promit de tirer au clair ce qui s’était passé en lui, ces derniers mois. Une chose était sûre: c’est qu’il s’était créé, à sa mesure, une certaine image de Gise, fort différente de la Gise réelle qui, cet après-midi encore... Mais il refusa de s’attarder à cette confrontation.

Il but une gorgée de whisky coupé d’eau, attaqua le rosbif, et se répéta qu’il aimait à vivre.

La vie, à ses yeux, c’était avant tout un large espace découvert où les gens actifs comme lui n’avaient qu’à s’élancer avec entrain; et, quand il disait: aimer la vie, il voulait dire: s’aimer soi-même, croire en soi. Toutefois, lorsqu’il se représentait plus particulièrement sa propre vie, elle ne lui apparaissait pas seulement comme un champ de manœuvres merveilleusement disponible, comme un ensemble infini de combinaisons possibles, mais aussi et surtout comme un chemin nettement tracé, une ligne droite qui menait infailliblement quelque part.

Il sentit qu’il venait de mettre en branle une cloche familière, dont il écoutait toujours le son avec indulgence. «Thibault?» murmurait la voix intérieure. «Il a trente-deux ans, l’âge des beaux départs!... Santé? Exceptionnelle: la résistance d’un animal jeune, en pleine vigueur... Intelligence? Souple, hardie, sans cesse en progrès... Faculté de travail? A peu près inépuisable... Aisance matérielle... Tout, enfin! Ni faiblesses, ni vices! Aucune entrave à sa vocation! Et le vent en poupe!»

Il allongea les jambes, et alluma une cigarette.

Sa vocation... Depuis l’âge de quinze ans, la médecine n’avait pas cessé d’exercer sur lui une attraction singulière. Encore maintenant, il admettait comme un dogme que la science médicale était l’aboutissement de tout l’effort intellectuel, et constituait le plus clair profit de vingt siècles de tâtonnements dans toutes les voies de la connaissance, le plus riche domaine ouvert au génie de l’homme. Science illimitée dans son étendue spéculative, et néanmoins enracinée dans la plus concrète réalité, en contact direct et constant avec l’être humain. A cela il tenait particulièrement. Jamais il n’aurait consenti à s’enfermer dans un laboratoire, à limiter son observation au champ du microscope: il aimait ce corps à corps perpétuel du médecin avec la multiforme réalité.

«Ce qu’il faudrait», reprit la voix, «c’est que Thibault travaille davantage pour lui... Ne pas se laisser paralyser par la clientèle, comme Terrignier, comme Boistelot... Trouver le temps de provoquer et de suivre des expériences, de coordonner les résultats, de dégager les lignes d’une méthode...» Car Antoine imaginait son avenir pareil à celui des plus grands maîtres: avant la cinquantaine, il posséderait à son actif nombre de découvertes; et, surtout, il aurait déjà jeté les bases de cette méthode personnelle, encore confuse, mais que, certains jours, il croyait bien entrevoir. «Oui, bientôt, bientôt...»

Sa pensée franchit une sorte d’espace obscur qui était la mort de son père; au delà, le chemin redevenait lumineux. Entre deux bouffées de cigarette, il envisagea cette mort tout autrement que d’habitude, sans appréhension aucune, sans tristesse; au contraire, comme une délivrance nécessaire, attendue, comme un élargissement de l’horizon et l’une des conditions de son essor. Cent possibilités nouvelles s’offraient à lui. «Il s’agira de faire aussitôt un choix parmi la clientèle... Se réserver des loisirs... Et puis, un aide à demeure, pour les recherches. Peut-être même un secrétaire; pas un collaborateur, non, un garçon jeune, une intelligence ouverte à tout, que je dresserais, qui me débarrasserait des besognes... Et moi, je pourrais travailler dur... M’acharner... Découvrir du neuf... Ah, oui, je suis sûr de faire de grandes choses!...» Sur sa lèvre se joua une ébauche de sourire, reflet intérieur de cet optimisme qui le dilatait.

Tout à coup il jeta sa cigarette et s’arrêta, songeur. «N’est-ce pas étrange, si l’on y pense? Ce sens moral que j’ai expulsé de ma vie, et dont je me sentais, il n’y a pas une heure, radicalement affranchi, voilà que je viens de le retrouver en moi, brusquement! Et non pas réfugié dans quelque repli obscur et inexploré de ma conscience! Non! Epanoui, au contraire, solide, indéracinable, s’étalant à la place principale, en plein centre de mon énergie et de mon activité: au cœur de ma vie professionnelle! Car il ne s’agit pas de jouer sur les mots: comme médecin, comme savant, j’ai un sens de la droiture absolument inflexible; et, sur ce point-là, je crois bien pouvoir dire que je ne transigerai jamais... Comment concilier tout ça?... Bah», se dit-il, «pourquoi toujours vouloir concilier?» En fait, il y renonça vite, et, cessant de penser avec précision, il s’abandonna lâchement au bien-être, mêlé de fatigue, qui peu à peu l’engourdissait.

 

 

Deux automobilistes venaient d’entrer et de s’installer non loin de lui. Ils étaient surchargés de manteaux qu’ils empilèrent sur la banquette. L’homme pouvait avoir vingt-cinq ans; la femme, un peu moins. Une admirable paire: tous deux élancés, vigoureux; tous deux bruns, l’œil franc, la bouche grande, la dent saine, le teint coloré par le froid. Même âge, même santé, même classe sociale, même élégance naturelle, et sans doute mêmes goûts. En tout cas, même appétit: l’un près de l’autre, au même rythme, ils mordaient à grandes bouchées dans deux sandwichs jumelles; puis, du même geste, ils vidèrent leurs chopes de bière, réendossèrent leurs fourrures, et, sans avoir échangé un mot ni un regard, s’éloignèrent du même pas élastique. Antoine les suivit des yeux; ils suggéraient l’idée de l’entente modèle, du couple parfait.

Alors il remarqua que la salle était presque vide. Son regard consulta, dans une glace éloignée, un cadran qui se trouvait suspendu au-dessus de sa tête. «Dix heures dix? Non, c’est à l’envers. Quoi? Bientôt deux heures?»

Il se leva, secouant sa torpeur. «Je serai frais demain matin», songea-t-il, penaud.

Toutefois, en remontant l’étroit escalier où le chasseur sommeillait affalé sur une marche, il eut une pensée vivace, suivie d’une évocation très précise, qui le fit sourire furtivement: «Demain soir dix heures...» se dit-il.

Il sauta dans un taxi. Cinq minutes plus tard, il entrait chez lui.

 

 

Sur la table de l’antichambre, où l’attendait le courrier du soir, s’étalait, en évidence, un papier déplié; l’écriture de Léon:

«On a téléphoné vers une heure de chez le Dr Héquet, La petite fille est décédée.»

Il garda quelques secondes la feuille entre les doigts et dut relire. «Une heure du matin? Très peu de temps après mon départ... Studler? Devant la garde? Non... Sûrement, non... Alors? Ma piqûre? Peut-être... Petite dose, pourtant. Mais le pouls était si faible...»

La surprise passée, ce qui dominait, c’était une sensation de soulagement. Pour Héquet et sa femme, si douloureuse que pût être la certitude, elle terminait du moins cette abominable attente. Il se rappela le visage de Nicole endormie. Bientôt, un petit être nouveau serait là, entre eux. La vie avait raison de tout; pas de plaie qui ne devienne cicatrice. Il prit son courrier d’un geste distrait. «Pauvres gens, tout de même», pensa-t-il, le cœur serré. «Je passerai chez eux avant l’hôpital.»

Dans la cuisine, la chatte miaulait désespérément. «Elle va m’empêcher de dormir, la sale bête», grogna Antoine; et, tout à coup, il se souvint des petits chats. Il entr’ouvrit la porte. La chatte se jeta dans ses jambes, éplorée, câline, se frottant contre lui avec une insistance irritée. Antoine se pencha sur le panier aux chiffons: il était vide.

N’avait-il pas dit:—«Vous allez tous les noyer, n’est-ce pas?» C’était de la vie, pourtant... Pourquoi cette différence? Au nom de quoi?

Il haussa les épaules, leva les yeux vers la pendule, et bâilla.

«Quatre heures à dormir, allons-y.»

Il tenait encore le papier de Léon; il en fit une boule qu’il lança gaîment sur l’armoire.

«Et puis, une bonne douche froide... Système Thibault: détremper la fatigue avant de se remettre au lit!»

(A suivre.)


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Ringuet—30 Arpents$1.25
Teff (Nicolas)—Cœur vagabond$1.25
Triolet (Elsa)—Mille regrets$1.25
LITTÉRATURE—ESSAIS—CRITIQUES—SOUVENIRS
   
Francoeur (L.) et Panneton (P.)—A la manière de$0.50
Gide (André)—Pages de journal$1.00
Giraudoux (Jean)—Littérature$1.25
Mauriac (François)—Journal (3 tomes) chacun$1.25
Béraud (Henri)—Qu’as-tu fait de ta jeunesse$1.25
Bonnard (Abel)—Savoir aimer$0.60
Duhamel (Georges)—La possession du monde$1.25
Maurras (Charles)—La Musique intérieure$1.25
Pesquidoux (Joseph de)—Un petit univers$1.25
Pourrat (Henri)—Vent de Mars$1.25
Ristelhueber (René)—Voyages en forme de croquis (illustré)$1.25
—Mission française$1.25
Rousseaux (André)—Le Monde classique$1.25
—Littérature du XXe siècle (2 tomes)$2.50
—Ames et visages du XXe siècle$1.25
Tharaud (Jérôme et Jean)—Les Contes de la Vierge$1.25
Valéry (Paul)—Regards sur le monde actuel$1.25
Vérine—L’art d’aimer ses enfants$1.25
—Délivrez-les du mal$1.25
BIOGRAPHIES ET HISTOIRE
   
Allard (Louis)—Esquisses parisiennes$1.25
Bailly (Auguste)—Richelieu$1.25
Barrés (Philippe)—Charles de Gaulle$1.25
Bourcet (Marguerite)—Le duc et la duchesse d’Alençon$1.50
Brisson (Pierre)—Molière$1.50
Carco (Francis)—Verlaine (illustré)$1.25
Chesterton (G. K.)—Saint François d’Assise$1.25
Fleury (Serge)—Talleyrand$1.25
Heideieck (Patrick)—Rayonnement de Lyautey$1.25
La Salle (Bertrand de)—Alfred de Vigny$1.25
Mauriac (François)--Vie de Jésus$1.00
Pourtalès (Guy de)—Chopin ou le poète$1.25
—Wagner$2.00
—Berlioz$1.75
Ringuet—Un monde était leur empire$1.50
Rolland (Romain)—Vie de Beethoven$1.25
COLLECTION CLASSIQUE
   
Baudelaire (Charles)—Les fleurs du mal$1.25
La Fontaine (Jean de)—Fables$1.25
Maupassant (Guy de)—Contes$1.25
Pascal (Blaise)—Pensées$1.25
Racine (Jean)—Théâtre complet (2 tomes)$2.50
Flaubert (Gustave)—Trois Contes$1.25
Musset (Alfred de)—Comédies et Proverbes (2 tomes)$2.50
POÉSIE
   
Aragon (Louis)—Le Crève-Cœur$0.60
Brienne (Jean)—Corps et âme$0.60
Géraldy (Paul)—Toi et moi$0.60
Noailles (Anna de)—Choix de poésies$1.25
Servien (Pius)—Orient$0.60
Tour du Pin (Patrice de la)—La Quête de joie$0.60
—Psaumes$0.60
Verlaine (Paul)—Choix de poésies$1.25

Note de Transcription

Les mots mal orthographiés et les erreurs d'impression ont été corrigées. Lorsque plusieurs orthographes se produisent, l'utilisation de la majorité a été employé.

Ponctuation a été maintenue sauf si évidente erreurs d'impression se produisent.

Une couverture a été créé pour cet eBook.

 

[Fin de La Consultation par Roger Martin du Gard]